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21/09/2005

Bernanos, la guerre, Satan, la critique

Crédits photographiques : Ivan Alvarado (Reuters).

Voici l'article que je consacrai à Georges Bernanos dans le quatorzième numéro du Journal de la culture. Cet article, version largement écourtée d'un texte ayant paru voici quelques années dans un numéro des Brandes consacré au Grand d'Espagne, fut ma dernière contribution à la revue de Joseph Vebret, à qui je signifiai mon départ, dans des termes qu'il n'a apparemment pas compris comme étant définitifs, si j'en juge par sa toute dernière proposition : donner à sa revue une version courte de mes critiques consacrées à Cosmos Incorporated. Pas question, voilà ce que je lui signifiai en bien peu de mots.
Je dois dire que, avant de lui envoyer ce drôle de papier destiné à illustrer un dossier Bernanos que je ne souhaitai tout de même point laisser à la seule grandiloquente cavalcade (tacatac... tacatac...tacatac...) de l'apocalyptique et sans doute, même, messianique Jacques de Guillebon (qui signa d'ailleurs pour la revue en question un papier truffé de fautes...), je me fis quelque peu prier par Joseph puisque j'estimai que cet article était bizarrement fichu et, surtout, que ma présence n'était absolument plus nécessaire dans les pages du Journal de la culture, qui presque tout entier alors se transformait inexorablement en une espèce d'éponge chargée d'aspirer, autour de Joseph, quelques gouttes d'écriture, parfois fort distillées, qui plus est uniquement virtuelles.
Rien n'a changé sur ce point si j'en juge par le dernier numéro du Journal de la culture (consacré à Michel Houellebecq), que je viens de feuilleter : heureusement tout de même, il y a Olivier Noël, Laurent Schang et Jean-Jacques Nuel car, sans ces trois-là, nous nous trouverions dans un caquetant raout de plumes bien peu lissées, voire au milieu d'une basse-cour où quelques poulardes pépieraient leur petite musique ridicule et inaudible. Or, il m'a toujours paru évident d'affirmer que les joies de la Toile, parfois fort aigres et douteuses, n'étaient en quelque sorte qu'un pis-aller ou, dans mon cas, une espèce de tribune polémique donnée à des textes ayant tout de même été édités en revues ou en livres. Une nouvelle façon de les faire circuler en somme, j'emploie à dessein un terme hideux, quitte à choquer les esthètes qui s'imaginent que le livre, quelle que soit par ailleurs son évidente singularité ou aura fétichiste, n'est plus, à l'heure actuelle, une marchandise comme une autre. Montrez-moi donc encore, dans l'équipe tout de même sympathique bien que fort disparate, que Joseph Vebret a constituée, un auteur ayant vécu le feu de la publication de ses écrits ? Qui ait défendu tel ou tel de ses livres attaqués par les caniches toilettés de la presse parisienne ? Raphaël Juldé ? Ce dernier, que j'avais jadis méchamment surnommé Bartleby, semble réduit, comme dans le conte fantastique de Michel Bernanos, à n'être qu'une espèce d'immense orbite immobile fixant la vie sans jamais pouvoir la pénétrer ni même en retenir la moindre image saillante. Lorsque, ses quatre-vingts ans venus, le vieillard s'étonnera à petite lampée de n'avoir pas vécu, sans doute aura-t-il encore le désir de nous livrer un ultime solide petit article thématique en guise d'obole donnée au Charon des fantômes littéraires. Pierre Cormary n'a rien publié mais, par sa méchanceté jubilatoire et une intelligence assassine, sauve tout de même bien de ses textes d'un ridicule consommé qu'il est le premier, sans doute, à chérir, par une sorte de mépris retourné à son propre endroit. Les autres ? Mais quels autres mon Dieu ? Nous sommes encore, avec ces deux-là, dans l'empyrée de l'écriture transparente plutôt que blanche mais il reste certes, en dernier recours auquel Joseph finira bien par penser, lui qui est un fin limier, les sentines, les bas-fonds où quelques dolentes tiges souffreteuses poussent maladivement, fixant le ciel lointain : Christophe Maléjac (de grâce messieurs, le ridicule consommé du nom interdit suffisamment toute plaisanterie...) dit Newbie Ocean, furoncle brestois gravide d'une paranoïa qui intimiderait Fidel Castro, Pierre Driout, fulminante tante bariolée qui, chaque jour, expulse par un minuscule siphon (qui l'eût cru ?) le liquide malodorant de lieux communs bizarrement confondus avec les sentences définitives d'un Joubert. Ce nain rentré, cette tante cosmétique qui ferait rire aux éclats un Pasolini ou un Genet, donnerait même à Pierre Assouline une sensation de vertige tant il lui faudrait, pour repérer l'amibe versicolore, regarder bas... Il y a enfin le grêle Greloty, l'ultime morpion qui ne craint jamais de sucer les charognes qu'une colonie de vermine aurait jugé prudent de dédaigner. J'avoue que le fait même de mentionner l'existence de cette diarrhée de protozoaire m'a fait intuitivement admettre la possibilité d'un règne pour lors invisiblement caché dans les replis des proses savantes et des méditations des docteurs de la Parole : le néant. Mes chers lecteurs, de crainte de contaminer la Zone par un irrémédiable nuage de pestilence, vous ne me tiendrez pas rigueur, n'est-ce pas, de ne pas faire plus de publicité à cette trinité coprophage et, donc, de refermer au plus vite le sas lourd qui protège ce royaume immense mais fragile.
Je songe encore à une autre revue, qui, sitôt disparue, semble déjà s'auréoler d'une espèce de mythologie presque sulfureuse. Pourtant beaucoup plus jeune que Joseph, Bruno Deniel-Laurent avait ainsi su attirer quelques fières personnalités avant que Cancer ! ne se dissolve, mordu par l'acide de la farce que lui inocula Johan Cariou, et que dire, même, d'Immédiatement (avec à sa tête, monté sur son coursier de lave, Jacques de Guillebon, s'apprêtant à bondir, dans son steeple-chase apocalyptique, par-dessus l'île de Patmos), à l'époque hélas lointaine où cette revue était dirigée par Lapaque et brillait d'une violente existence point seulement électronique, donc, de facto, quasiment nulle...
La Toile est un piège, de cristal peut-être, mais qui, nous promettant l'ivresse d'une absolue transparence et donc la jouissance prométhéenne de la communication directe, sans fards ni zones d'ombre, ne nous enferme pas moins dans le geste éternellement procrastiné de l'impuissance, je songe à tous ces nains pathétiques qui, chaque jour, larmoient leur petit distillat spermatique, ce venin qui ne ferait pas éternuer un moucheron, ridicule gouttelette d'une rotondité contente d'elle-même.
Car, si l'écriture est un acte, si toute parole de poids est aussi, selon Hello, action, l'écriture virtuelle (alliance inédite et monstrueuse de termes qui devraient s'exclure et, plus, se combattre l'un l'autre) n'en est que le fantôme inoffensif...