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15/02/2006

Un texte inédit extrait d'Amnésie de Sarah Vajda

Intifada, photographie de Richard Johnson


Après un texte inédit d'Éric Bénier-Bürckel, je publie dans la Zone des lignes rares, et pour cause : voici la réponse que me fit Sarah Vajda à qui je demandais un passage non publié de son remarquable roman, Amnésie : «[...] sûr que j'en ai un, la matrice du livre, le premier jet, un long poème en prose d'où il naquit et que (ne le dites pas [...] m'a fait oter) avec quelque raison, pléonasme, mais vous ne le détesterez pas – vous seul avez pointé cet angle dantécien ou dantéquien. [...] Vous l'aurez deviné il était placé dans le chapitre Révélation : l'extase de saint Jean de la Croix... la passion d'Avila dans les rues de Saint-Pierre-sur-Garonne.»

C’est arrivé, un point c’est tout. Ici et Maintenant, qui aurait pu tout aussi bien avoir lieu ailleurs, moins au sud, à chaque point cardinal du Pays et sans doute du Continent. Resté là, fixé, tenace, chancre ou mycose. Emplâtre ou galipot n’y faisaient. La ville, le territoire continuaient à noircir, en dépit des efforts des meilleurs. Urbanistes, paysagistes et architectes, tous s’y étaient mis, en vain. Les barres avaient supplanté les maisons tristes en pierre meulière et l’opacité des vies, cédé le pas à la transparence : aux baies-vitrées où les familles se mirent au reflet neigeux du voisinage, aux cités-jardins d’un nouveau genre, piscines au centre et haies taillées à l’entour qui recouvraient le pays, effaçant l’ordonnance d’une République aux ors pâlis. Les quartiers ouvriers avaient fondu au soleil du Capital. Dame Misère avait établi des squats et des taudis où, naguère, des rideaux clairs et des pinsons en cage simulaient la douceur de vivre. De la chose arrivée, de l’acte innommable, le Pays seul se souvenait, quand ses habitants l’avaient oublié. C’était resté, collé à l’air, aux institutions, aux pratiques scientifiques, médicales, universitaires, aux lois, aux vêtements des femmes, à la casquette des Jules. Les hommes avaient beau ne plus porter de feutre, de lunettes d’écailles, de pantalons de tergal ou de popeline, et les femmes avoir oublié le bruit des socques, l’esthétique enfantine des chaussettes repliées, les jupes faites à la maison, les peignes dans les cheveux, on avait beau avoir inversé les slogans, inventé un monde nouveau, lavé les mots à grande eau, retourné la grammaire, la chose s’était faufilée partout, à la ville, à la campagne, dans les sports et les loisirs, dans toutes les couches de la société, du plus jeune au plus vieux. L’advenu suintait, culture non apprise, déjà là, confondue avec l’être et le non-être, visqueuse et riante. Les hommes désormais vivaient suspendus entre ciel et terre, glissant, à la surface des choses, emportés dans un tourbillon douceâtre. Nourris de lait et de sucre, la faim les tenaillait et la pesanteur de la terre les attirait, comme si, dans l’éther et au-dessous des pavés, au lieu de la plage attendue et du pays de Nulle Part, flottaient des armées de fantômes, rampants, volants, incoercibles. Les jeunes gens des trois sexes avaient déchiré leurs pantalons, dénudé, troué et marqué leurs corps. On les reconnaissait à cette habitude qu’ils avaient de s’insurger contre le parti du passé, parlant une langue nouvelle aux accents des confins, un jargon, dont toute identité nationale s’était absentée. La vieille rhétorique, à tue-tête, chantait dans le non-dit, le sous-texte, le palimpseste et l’intertextualité. Sous les habits neufs du pays, la vieille terre grondait, volcan mal éteint, jamais identifié, fuyant comme les spectres à la lueur de l’aube. C’était couleur d’aurore, couleur opérette, lavée à l’eau de source contrôlée. Cela a un beau nom, femme Narsès, ça s’appelle l’Histoire.
De vieux mythes parlaient de crimes impunis, imprescriptibles, d’une déesse H, invisible et inaccessible, néanmoins violentée. L’horreur prenait la tonalité d’un roucoulement de Luis Mariano, le charme désuet d’un clocher paisible et d’une girouette municipale, l’éclat des lambris de Versailles un certain 3 octobre 1789 où une Reine moqua un peuple affamé jusqu’à ce que l’indifférence, vice commun en ce pays, transforme une insurrection en Révolution et un promeneur solitaire en maître de Terreur et par dessus-tout, glaçant le paysage, la pâleur, rose sucre glacé d’une pièce montée apportée jadis en une noce de province dont chacun avait oublié et l’identité des mariés et celle de leurs convives. La fête, dit-on, s’était mal terminée et un bois de bouleaux avait recouvert le merveilleux domaine.
Ça poissait le long des murs, au fil des nuits, le long du temps, figé à l’état de larve, dans le sommeil et dans la veille, dans l’accordéon comme dans le rock, derrière les cris du rap et le sirop des chanteurs à texte ou dans les trémolos des chanteurs à voix. Aucune forme nouvelle ne parvenait à éradiquer une figure maudite, un Hexagone réapparaissant sournoisement sous les pyramides, les ovales et les rectangles, présent dans la pierre des montagnes comme sur le sable des plages, dans la structure des molécules, les diagrammes de l’État, les sourires et les pleurs des gamins. Quoique ceci ne se dévoilât jamais, chacun, confusément, sentait un malaise. Le Pays n’était jamais sorti de table. Chaque aube le trouvait barbouillé. Le gâteau, de si belle apparence, si doux aux lèvres avait tourné – trop de levain sans doute. Au sucre s’était mêlée une substance âcre. Le pays gavé conservait sa nausée. Il fallut bien se rendre à l’évidence : le sucre était poison qui ne s’éliminerait pas. Quatre générations déjà, et les anneaux pyloriques demeuraient impuissants, aigreurs, ballonnements, pets foireux, brûlures, mauvaise humeur chronique, alternance de diarrhées et de constipation. Aucun régime n’y ferait. Ni l’austérité ni l’abondance, ni le jeûne ni la diète ni les repas équilibrés ou les banquets ne dissoudraient ce relent. Toute l’eau des fleuves, tout le jus de la treille ne laverait la bilieuse saveur. La mauvaise graisse et la cellulite survivraient au surf, au roller, au football, au rugby, au jogging, au stretching même, à toutes ces disciplines inventées dans l’unique but de modeler des hommes nouveaux, des corps durs, imperméables aux fantômes. Aucun coach n’en viendrait à bout. Les esprits avaient beau se vider devant des spectacles offerts en masse aux masses, des jeux collectifs où la frivolité le disputait à l’obscénité, ça filtrait, conscience insidieuse et sans nom, repérée par les instituts de statistiques aux chapitres dépression, suicide, conduites d’addiction, repérable sous le masque du spleen déguisé en exaltation du Moi. Les vieilles femmes se coupaient les cheveux à ras, tondues pour un crime imaginaire et les plus jeunes, mâles et femelles confondus, estampillaient leurs corps d’une encre indélébile. Le marquage avait commencé par la cheville, une esquisse de chaîne, viré ensuite à l’allégorique, au décoratif. Des papillons, des oiseaux se faisaient les signes d’une liberté qu’ils ne retrouveraient plus. Les humains de cet étrange pays vivaient comme se meurent en réserve les animaux et les peuples sauvages. Semblant ne manquer de rien, ils manquaient de tout.
Les témoins de la scène initiale avaient presque tous disparus, qu’ils l’aient décrite avec force détails avant de tomber sous les balles au Fort de Montrouge ou au Mont Valérien, évoquant le souvenir des amours chiennes qu’avait entretenu le Pays avec un bel officier silencieux ou qu’ils se soient suicidés, obsédés par un verbe trompeur, soldats perdus d’un royaume au songe millénaire et bientôt aboli. Les autres furent frappés d’amnésie. Le pays se mit à ressembler au château de la belle endormie, version parc de loisirs. L’oubli est frère du sommeil et par-là même de la mort. Aussi les mortels, désormais semblables aux compagnons lotophages du vieil Ulysse, erraient-il sans but, en troupeaux revenus, ignorant, de leur voyage, la nature et le sens. Le mensonge, malgré eux, devint langue maternelle. Aux vastes questionnements, ils opposaient un mot, jouissance. Et ce mot comme le a d’une grenade éclatait dans leurs bouches insolentes de santé, génération fluor, avant qu’ils ne se ceinturent la taille de grenades, dans l’inutile espoir d’annihiler le néant. Se croyant condamnée par la domination de l’économie et de maître Profit, la Jeunesse, horde dominante, ne concevait d’autre alternative à sa douleur que de prendre la vague, s’emplir l’âme de musique, tenter de vivre une fraternité imaginaire avec quelques hors-caste, révoltes immédiatement initiées en modes et toujours pratiquées en bandes. Ces âmes errantes s’autoproclamaient rebelles, usant d’un vieux mot dont le sens leur échappait. Cette classe d’âge, érigée en valeur absolue, se tenait debout des nuits entières dans des champs dévastés, les narines pleines de substances hallucinogènes, à danser et hurler jusqu’à la dissolution complète, totale, absolue du sentiment temporel. De cette espèce, il en venait par milliers qui rollaient dans les rues des grandes villes, entourés de vastes cordons sanitaires, s’évadant dans des camps sans voir d’autres indigènes que des esclaves porteurs de miel et d’hydromel. Au travail comme au repos, le même sentiment d’irréalité triomphait du vif. Du but de l’existence, ils avaient cessé de se fabriquer une idée.
De la guerre qui les avaient opposés si longtemps à un autre peuple, ils ne parlaient jamais. Désormais frères, battant même monnaie, ils se voulaient pour l’éternité retrouvée compagnons d’arme dans une seule et même unité, en attendant de parler une langue commune, Jouvence. En ce jargon, ils paradaient ontologiquement fiers, gays ou lesbiens, végétariens ou végétaliens, carnivores jamais. Parfois ces damnés qui se croyaient élus évoquaient leurs arrières-grands-pères disparus par millions dans une guerre ancienne qu’ils jugeaient inutile. Celle-ci, ils la qualifiaient de Grande, ayant tout oublié de la Petite qui avait suivi. La pressentaient-ils trop laide pour donner naissance à des contes et légendes, trop irréelle pour la pouvoir enfermer même dans un songe ?
Leurs vies et leurs livres se confondaient. L’authenticité de leurs récits devenait le garant de la forme, la marque de l’écrivain, comme elle justifiait leurs existences, occupées du seul souci de soi. En réalité, il s’agissait d’un génocide sans cadavres, exit la Littérature. Fini le temps offert à la reconstruction de l’expérience humaine, évanouie l’aspiration à la transfiguration du réel, foin de l’effort d’inscrire un événement, un récit, un songe ou un instant dans une tradition, et par-là même, adieu la révolte. Les faits parlaient d’eux-mêmes. L’hypocrite lecteur enfin devenu semblable et frère, l’unicité de leurs existences avaient valeur d’universel.
Les pères parlaient à leurs fils en copains et les filles recevaient les confidences des mères. En cette fusion extrême des générations et des catégories, ce qui avait mû leurs aînés était devenu lettre morte, surgissant seulement au détour d’un slogan publicitaire à l’usage d’une firme, d’une banque ou d’un parti politique. Les hommes continuaient à donner le nom de cité à des ensembles vides où des individus arrachaient au néant des instants de glisse, au-dessus des contingences. Ils vivaient en paix, loin de la hache de l’Histoire, l’esprit entièrement occupé des choses à acquérir pour meubler, non seulement leurs demeures, mais ces trous noirs auxquels ils donnaient par habitude le nom d’existence.
Si d’aventure leur béatitude se troublait comme l’eau d’un lac aux abords de l’orage, ils rejoignaient un village sans clocher ni mairie. Certains prétendaient, techniciens habiles, attaquer le cœur même de l’État, mettre en péril l’ordre et la sécurité du monde, en tapant sur la touche shift de merveilleux engins qui, en lieu et place des dieux assassinés et des catégories anciennes, ordonnaient l’incohérence du monde.
L’amour même se faisait sériel en ce temps là, à l’instar du crime, de la musique et de la mathématique. Les femmes achetaient des chaussures en série, couraient les magasins afin d’emplir leurs armoires de vêtements qu’elles ne mettraient jamais. Certaines d’entre elles, dans un geste en tous points similaire, vomissaient immédiatement après avoir mangé. Les habitants du pays ne se contentèrent plus, mâles ou femelles, androgynes ou vieillards, de collectionner les amants : ce furent bientôt les vies qu’ils multiplièrent, changeant d’emploi, de famille, les recomposant à l’infini, dans l’espoir délétère de voir tous ces éclats composer une rhapsodie qui ne naîtrait jamais. L’amertume veillait, dragon d’un autre temps, qui, à leurs oreilles, fredonnait le chant du nevermore et de la vanité.
Les premières rides prenaient, dans ce monde, une importance extrême. Quel moyen, à cinquante ans, quand les corps s’alourdissent, de prendre la grande vague ? Des guérisseurs, souvent, leur offraient de quoi supporter l’épreuve. Parfois, lassés d’avoir bu et mangé des substances caloriquement faibles, ils ouvraient un vieux livre. Leurs yeux et leurs cerveaux saturés par l’amoncellement d’images découvraient d’étranges phonèmes qui avaient cessé de faire sens. Abjection, héroïsme, vertu, beauté, passion… Démagnétisés, les mots vaguaient. Le couteau de la valeur, resté sur la table du banquet, le temps s’était arrêté. La pendule marquait midi – heure de l’acédie – aux clochers des églises, aux frontons des mairies, à la porte des synagogues, des mosquées et des temples, charity, shoa business, souillure post-coloniale, à laver comme Jésus les plaies des Lépreux. Confusion générale : la mathématique quantique avait même annulé le «Je sais que 2 et 2 font 4» de Don Juan. Le visage humain ne se conformait plus au modèle ancien. Amaigri, pommettes saillantes, blanchi outrageusement, yeux noircis, gothic style, il renvoyait à l’image des larves, des gargouilles. Obèses ou anorexiques, les humains avaient à cœur de narguer toute règle.
C’était vraiment une époque formidable, grouillante de révolutionnaires et d’homme libres qui chérissaient la mer, le soleil, la plage et qui, sans discontinuer, Incroyables de Centre Commercial et Merveilleuses de banlieue, entonnaient La Ballade des gens heureux dans l’air vicié. Les queers n’étaient désormais plus les seuls à modeler leurs corps. Les poubelles se remplissaient de déchets humains, de boules de graisse superflue, de fragments de seins et de nez jugés trop longs ou trop gros. En lieu et place des lèvres, des mollets, des seins encore, du silicone. La nature, mère ou sœur de l’Histoire, s’était réfugiée dans des posters figurant des îles désertes, des îles préhistoriques. Il semblait que, pour paraître homme, il fallût, en ce temps-là, se déshumaniser. Le diktat de la mode, de la minceur, la tentative aboutie de ne plus rien conserver du monde ancien, sauf à titre dérisoire d’indices du passé, entretenait un lien encore invisible avec ce nuage rose plus terrible que celui d’Hiroshima tombé sur le Pays, un matin de 1945. Amnésie : Je est un autre, Je ferai de vos deuils des fêtes, cours Camarade, le vieux monde est derrière toi. Pourtant, c’était là se déplaçant à la vitesse des métastases dans la chaîne nucléique, acide qui grignotait les cerveaux, aussi présent que le bleu de la robe de Marie dans le miel des discours humanitaires, trace jamais résorbée de martyrs chantant dans l’incendie de Rome.
Certains mortels ne souffraient plus cette singulière non-vie dans un monde de zombies qui, un certain 11 septembre, se mirent à genoux. On les vit qui remerciaient le Ciel, la Providence, le Destin, Allah ou l’Antéchrist, qu’importe, d’avoir à ce monde apporté le détergent capable d’effacer le cauchemar climatisé qui leur avait tenu lieu de maison paternelle.
Ainsi, une amnésie chassant l’autre, l’espérance d’un monde nouveau leur fit rêver que les zombies chassés, ils retrouveraient un monde conforme à des rêves plus humains. L’espérance des lendemains qui chantent ne les quittait pas, ils croyaient, comme des générations avant eux, à l’efficace de la tabula rasa, ignorant qu’après eux, dans un monde, une nouvelle fois dévasté, d’autres jeunes gens, à leur tour, reprendrait le couplet : c’est arrivé, un point c’est tout.