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22/04/2006

Ici et là-bas, toujours, le diable

Crédits photographiques : Jessica D. Schiffman et Caroline L. Schauer (Drexel University).

«Fous ! et pourquoi ? - Le culte du démon n'est pas plus insane que celui de Dieu; l'un purule et l'autre resplendit, voilà tout; à ce compte-là, tous les gens qui implorent une divinité quelconque seraient déments ! Non, les affiliés du satanisme sont des mystiques d'un ordre immonde, mais ce sont des mystiques. Maintenant, il est fort probable que leurs élans vers l'au-delà du mal coïncident avec les tribulations enragées des sens, car la luxure est la goutte-mère du démonisme. La médecine classe tant bien que mal cette faim de l'ordure dans les districts inconnus de la névrose; et, elle le peut, car personne ne sait au juste ce qu'est cette maladie dont tout le monde souffre; il est bien certain, en effet, que les nerfs vacillent dans ce siècle, plus aisément qu'autrefois, au moindre choc.»
Joris-Karl Huysmans, Là-bas.


Critiquant, dans le huitième chapitre de Là-bas, les thèses des Lombroso et autres Maudsley selon lesquelles des déformations physiologiques seraient pratiquement seules responsables des déviations monomaniaques les plus graves, Huysmans évoque le souvenir d'un de ces faits aussi atroces que banals, que la science ne parvient point à expliquer, écrivant : «Et puis... et puis... ces doctrines qui consistent à confondre maintenant les criminels et les aliénés, les démonomanes et les fous, sont insensées quand on y songe ! Il y a de cela neuf années, un enfant de quatorze ans, Félix Lemaître, assassine un petit garçon qu'il ne connaît pas, parce qu'il convoite de le voir souffrir et d'entendre ses cris. Il lui fend le ventre avec un couteau, tourne et retourne la lame dans le trou tiède, puis il lui scie lentement le col. Il ne témoigne d'aucun repentir, se révèle, dans l'interrogatoire qu'il subit, intelligent et atroce. Le Dr Legrand du Saulle, d'autres spécialistes, l'ont surveillé patiemment pendant des mois, jamais ils n'ont pu constater chez lui un symptôme de folie, un semblant de manie même. Et celui-là avait été presque bien élevé, n'avait même pas été perverti par d'autres !».
Que veut donc prouver Huysmans en nous révélant les réflexions de son héros, Durtal ? Si, comme il le pense, le satanisme, l'in-pace du Là-bas infernal participe de la même réalité invisible que le Là-haut lumineux et saint, alors l'un comme l'autre de ces mondes invisibles doivent aisément pouvoir se soustraire aux instruments de vérification expérimentale utilisés par les scientifiques et, partant, affirmer leur caractère surnaturel. «Car, au fond, c'est cela le Satanisme, se disait-il; la question agitée depuis que le monde existe, des visions extérieures, est subsidiaire, quand on y songe; le démon n'a pas besoin de s'exhiber sous des traits humains ou bestiaux afin d'attester sa présence; il suffit, pour qu'il s'affirme, qu'il élise domicile en des âmes qu'il exulcère et incite à d'inexplicables crimes; puis, il peut les tenir par cet espoir qu'il leur insuffle qu'au lieu d'habiter en elles comme il le fait et comme souvent elles l'ignorent, il obéira aux évocations, paraîtra, traitera notarialement des avantages qu'il concédera en échange de certains forfaits. La volonté seule de faire paction avec lui doit pouvoir quelquefois amener son effusion en nous.»
Dès Là-bas, roman publié en feuilleton à partir du 15 février 1891 dans L'Écho de Paris, Huysmans semble avoir compris que la réalité du démon ne sera jamais plus effrayante que si, secrète, occulte, dérobée aux feux du grand jour, elle se joue au plus profond recès de l'âme humaine. Bernanos, qui ne semblait guère goûter l'écriture huysmansienne rien de moins que férocement naturaliste malgré les dénégations de l'auteur d'En rade, écriture certes affublée de brocards de pierreries compliquées, aurait davantage dû méditer la leçon du romancier, de surcroît renforcée par les échappées érotico-savantes de Durtal dans le Paris démoniaque de carton-pâte de la fin de siècle : ainsi n'eût-il point, sans doute, jugé bon de devoir confronter dans son premier roman le bourru et ardent Donissan à un diabolique maquignon de chair et d'os même si, prudemment, le lecteur peut penser que l'abbé, macéré de visions et accablé de fatigue, a pu rêver la scène de sa ténébreuse rencontre.
Ayant donc établi, dans son roman, l'identité spéculaire du monde des enfers avec celui de Dieu, Huysmans (qui écrit au Chapitre IV : «Or, du mysticisme exalté au satanisme exaspéré, il n'y a qu'un pas. Dans l'au-delà, tout se touche. Il [Gilles de Rais] a transporté la furie des prières dans le territoire des à rebours. En cela, il fut poussé, déterminé par cette troupe de prêtres sacrilèges, de manieurs de métaux et d'évocateurs de démons qui l'entourèrent à Tiffauges»), sans même paraître s'attarder sur ce point pourtant étonnant, peut affirmer que le Mal est toujours présent dans notre époque avide de nouveautés perpétuelles et superficiellement occupée de réussite. Une arche invisible est ainsi dressée au-dessus du gouffre des siècles, et fait de Durtal le contemporain effrayé des agissements inimaginables du reître et saint Gilles de Rais, écumant, à la recherche de jeunes chairs, les bois hantés du Moyen Âge. Cette époque lumineuse et terrible, mêlant grandeur guerrière et folie de tueries, a tout entière disparu, à présent que, selon Durtal, les savants incrédules et les professeurs athées ont affirmé qu'elle n'était qu'un âge sombre de guerres, de famines, d'ignorance et d'une indicible pauvreté. Huysmans écrit pourtant : «On peut l'affirmer : la société n'a fait que déchoir depuis les quatre siècles qui nous séparent de Moyen Âge.»
Demeure pourtant ce legs barbare, pas uniquement grâce au miraculeux refuge que Durtal et Des Hermies ont réussi à recréer, l'espace de quelques nuits passées, dans la haute tour sulpicienne de Carhaix (évoquée, comme d'autres lieux éminents de la géographie parisienne de Huysmans, dans cet excellent ouvrage paru chez Bartillat), à dîner copieusement et à évoquer les sciences interdites. Reste encore à dévoiler, sous les apparences de la confondante banalité quotidienne, la vérité du décor, proprement hideuse : le Mal s'est adapté à notre âge technicien, lui qui n'a pourtant que faire des bouffonnes théories de Lombroso et de ses confrères, lui qui plus sûrement que dans tel organe bizarrement contrefait, se niche au plus creux de notre vieille âme. Seulement, en s'adaptant, le Mal est devenu médiocre, afin de ne point attirer l'attention sur lui. Ainsi, c'est le chanoine Docre, amateur de messes noires où les bourgeoises parisiennes éructent de plaisir qui a succédé à Gilles de Rais. Et, de fait, nous confie Durtal : «Docre est, au demeurant, fort au-dessous de Gilles De Rais; ses œuvres sont incomplètes, fades, molles, si l'on peut dire.» Gilles de Rais lui-même n'a pu descendre jusqu'au dernier malebolge, où trône le Satan pétrifié par le froid tel que l'imagina Dante : car, «si l'au-delà du bien, si le là-bas de l'amour est accessible à certaines âmes, l'au-delà du mal ne s'atteint pas. Excédé de stupres et de meurtres, le maréchal ne pouvait aller dans cette voie plus loin. Il avait beau rêver à des viols uniques, à des tortures plus studieuses et plus lentes, c'en était fait; les limites de l'imagination humaine prenaient fin; il les avait, diaboliquement, dépassées même. Il haletait, insatiable, devant le vide; il pouvait vérifier cet axiome des démonographes, que le malin dupe tous les gens qui se donnent ou veulent se livrer à lui.
Ne pouvant plus descendre, il voulut revenir sur ses pas, mais alors le remords fondit sur lui, le harpa, le tenailla sans trêve.»
Durtal n'est point Gilles de Rais, voilà une affirmation qui ne peut souffrir la moindre contestation. Il n'est pas, il n'est même pas le chanoine Docre. C'est donc par dégoût de la médiocrité luxurieuse à laquelle il vient lui-même de s'adonner avec la succube Hyacinthe Chantelouve plus que par un réel désir d'une transcendance lumineuse que Durtal renoncera au Siècle et, dès le roman suivant Là-bas, En route, explorera le Là-haut sur terre de la méditation silenciaire. Le diable médiocre et bonhomme, tout entier devenu matérialiste et bourgeois, tel qu'il apparaît dans bien des textes de cette fin du XIXe siècle, n'a apparemment point prévu que, de guerre lasse, il précipiterait nombre d'âmes dans la maison de son Adversaire.
Le Saint Suaire de TurinLisant, avec une réelle et profonde admiration devant la remarquable qualité du travail éditorial accompli par Dominique Autié sur son blog, les pièces consacrées à ce qu'il appelle la controverse de Paris à propos de l'énigme du Saint Suaire de Turin, je me dis que, retournant de façon évidemment parodique la rayonnante évidence du mystère christique, l'image du démon, bien que partout présente comme nous l'enseignent les travaux d'Erwin Reisner et d'Enrico Castelli, est tout aussi invisible que celle de ce corps martyrisé, alors même que l'Image diabolique est donnée à nos yeux, à nos mains même grâce aux innombrables sculptures du Maudit : objet solide, la statue reste pourtant parfaitement intouchable, tout comme l'est le cadavre d'un homme affreusement torturé. Ainsi, le Mal n'est rien, comme l'enseignement biblique puis patristique n'a jamais cessé de le rappeler avec force. Non-personne absolue comme l'enseigne, avec la difficulté de tenter de s'imaginer ce que peut bien vouloir signifier pareil concept aporétique, Jean-Luc Marion, aussi bien traître insigne (comme Mario Brelich l'illustre, parfois poussivement, dans son étrange roman intitulé L'Œuvre de trahison), ami selon le philosophe, qui jamais ne reste jusqu'au bout, surface absente multipliant les faces les plus grotesques, les masques les plus hideux, les visages les plus séduisants, le démon est comme la sphère des anciens, à la fois partout et, en son centre, vide, reproduisant les traits banals d'Usual Suspects qui jamais ne mèneront à l'unique coupable.
Mais, si l'intelligence et l'esprit ne peuvent faire autre chose que de se recueillir devant le mystère, elles se cabrent en revanche devant le secret diabolique, paillardement caprin : dans la tension évidemment érotique que postule cette effraction intellectuelle, se découvre je crois la plus belle preuve du caractère simiesque, parodique, de Satan, qui copie l'original, creuse d'une fausse présence l'absence charnelle, plénière, du Tombeau vide.