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08/04/2019

La littérature n'est plus ad-verbe de Dieu

Crédits photographiques : Nicholas Wiesnet (People National Geographic Photo Contest).

«Il est bon pour vous que je vous quitte.»
Jean, 16, 7.


On raconte que, peu avant que le christianisme ne triomphe, une voix immense et mystérieuse se fit entendre sur les bords de la mer Égée, qui clamait «Le grand Pan est mort.» Aujourd'hui, plus aucune voix ne célèbre la mort de Dieu. Car Dieu est mort. Sa «main puissante» (Exode, 6, 1) est coupée, desséchée, voici un truisme qu'il est bon de rappeler, un lieu commun revivifiant qu'il n'est pas inutile d'asséner, et plutôt deux fois qu'une : à la mort hideuse clamée par le plus laid des hommes nietzschéen, mort qui avait quelque tragique beauté («Quand on ne trouve plus la grandeur en Dieu, on ne la trouve plus nulle part; il faut la nier ou la créer», Volonté de Puissance, § 422), a succédé la lente décomposition du cadavre immense, dont l'odeur toutefois, si elle n'empêchait absolument pas les libertins de tout poil de célébrer leurs irrévérencieuses bambochades, incommodait, et parfois jusqu'à la nausée, les délicates narines des Laclos licencieux et crânes, faisait venir des couleurs sur les joues hâves des petits Sade invertébrés et timides, tandis qu'un frisson de sainte terreur courait sur l'échine du curé Meslier lorsqu'il célébrait ses messes tartufes. C'est que – il n'y a rien à faire contre ce signe de notre humanité surnaturelle –, qui veut faire la bête fait l'ange : les prières de Gilles de Rais montent peut-être plus vite au Ciel que celles de saint Ignace de Loyola.
Notre époque, elle, aura célébré, non pas le meurtre ou l'enterrement, le crime ou les funérailles grandiloquents, mais l'oubli... et absolument rien d'autre. Ainsi, il faut à l'évidence remplacer l'expression «mort de Dieu», encore trop riche d'espérances qui pourraient lever, on ne sait jamais, sur le terreau putride de la charogne comme une graine minuscule de sénevé, par celle d'oubli de Dieu, qui ne postule même pas une indifférence philosophique ou spirituelle mais une sincère et très sereine radiation du Témoin encombrant, une occultation spontanée – comme on parlait jadis de génération spontanée – qui ne cherche aucune justification, aucune légitimité, aucune conscience malheureuse, qui ne s'émeut pas de la perte colossale, qui ne propose aucun remplaçant – comme, par exemple, cette morale a-morale de bluette kantienne portée à bout de bras et de pensée par un Comte-Sponville ou l'encyclopédisme vénal d'un Ferry. Le Dieu tout-puissant d'Abraham, El Shaddaï, est plus que jamais le Dieu du désert illimité de notre angoisse et El Roï, le Dieu de Vision d'Agar, une paupière d'indigence sur un organe mort, qui sans doute était depuis longtemps fermée alors que les victimes juives de la Shoah imploraient «du fond de l'abîme» (Psaume 129, 1) leur Dieu non pas caché comme le prétend Isaïe, pas même en retrait de la Création, selon la doctrine cabalistique du Tsimtsoûm, mais simplement mort.
Il n'y a plus rien, cela est certain, pas même un cadavre et l'odeur infâme, qui après tout signale encore la vie bien que décomposée, a elle aussi disparu miraculeusement, déjouant les pronostics les plus pessimistes des équarrisseurs de l'Infâme, des égoutiers de la boue divine. Il faut ajouter, certes, pour faire bonne figure auprès des moutons de la liberté d'opinion, qu'on a la plus grande répugnance, au nom du très laïc dogme fraternitatif, à enfermer la poignée maigre de bizarres hantant les catacombes, comme leurs premiers ancêtres, qui osent se souvenir des temps d'avant la longue déliquescence. Dans ses Caractères, La Bruyère écrivait ces mots qui aujourd'hui font sourire : «Je voudrais voir un homme, sobre, modéré, chaste, équilibré, prononcer qu'il n'y a point de Dieu; il parlerait du moins sans intérêt, mais cet homme ne se trouve pas.» L'athéisme sous toutes ses formes, des plus insignifiantes aux plus belles, a donc, à son tour, disparu, et le fantôme survivant au cadavre n'aura pas même fait frémir, sur son passage très discret d'âme en disgrâce, la moustache donquichottesque de tel conférencier docteur ès nécrologies. L'athéisme princier d'un Camus, par exemple, qui n'avait pas peur d'écrire cette espèce de prière tortueuse qu’est La Chute, n'est plus qu'un souvenir de légende, faisant place nette pour recevoir les janissaires du vide, les thuriféraires du Neutre. L'enfant du siècle de Musset, qui confessait le cri splendide de l'indifférence encore trouble et angoissée de ce qu'elle avait tué – «De même que ce soldat à qui l'on demanda jadis : À quoi crois-tu ? et qui le premier répondit : À moi; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : À rien.» –, a été prié de déguerpir, tandis que son suppléant moderne et agnostique, qui se fiche très sûrement d'avoir d'aussi insignes parrains, est un clone étonnant, moitié intelligence hypertrophiée qui s'exerce à vide comme celle de monsieur Teste et moitié désespoir pitoyable de ces martyrs de l'ennui peints par Green dans ses Épaves, monade ouverte comme un œil gigantesque et aveugle sur l'illimité du Chaos, que Milton dans son Paradis perdu plaçait immédiatement à côté de l'Enfer...

La suite de ce texte figure dans Le temps des livres est passé.
Ce livre peut être commandé directement chez l'éditeur, ici.


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