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22/12/2011

La littérature n'est plus ad-verbe de Dieu

Crédits photographiques : Nicholas Wiesnet (People National Geographic Photo Contest).

«Il est bon pour vous que je vous quitte.»
Jean, 16, 7.


On raconte que, peu avant que le christianisme ne triomphe, une voix immense et mystérieuse se fit entendre sur les bords de la mer Égée, qui clamait «Le grand Pan est mort.» Aujourd'hui, plus aucune voix ne célèbre la mort de Dieu. Car Dieu est mort. Sa «main puissante» (Exode, 6, 1) est coupée, desséchée, voici un truisme qu'il est bon de rappeler, un lieu commun revivifiant qu'il n'est pas inutile d'asséner, et plutôt deux fois qu'une : à la mort hideuse clamée par le plus laid des hommes nietzschéen, mort qui avait quelque tragique beauté («Quand on ne trouve plus la grandeur en Dieu, on ne la trouve plus nulle part; il faut la nier ou la créer», Volonté de Puissance, § 422), a succédé la lente décomposition du cadavre immense, dont l'odeur toutefois, si elle n'empêchait absolument pas les libertins de tout poil de célébrer leurs irrévérencieuses bambochades, incommodait, et parfois jusqu'à la nausée, les délicates narines des Laclos licencieux et crânes, faisait venir des couleurs sur les joues hâves des petits Sade invertébrés et timides, tandis qu'un frisson de sainte terreur courait sur l'échine du curé Meslier lorsqu'il célébrait ses messes tartufes. C'est que – il n'y a rien à faire contre ce signe de notre humanité surnaturelle –, qui veut faire la bête fait l'ange : les prières de Gilles de Rais montent peut-être plus vite au Ciel que celles de saint Ignace de Loyola.
Notre époque, elle, aura célébré, non pas le meurtre ou l'enterrement, le crime ou les funérailles grandiloquents, mais l'oubli... et absolument rien d'autre. Ainsi, il faut à l'évidence remplacer l'expression «mort de Dieu», encore trop riche d'espérances qui pourraient lever, on ne sait jamais, sur le terreau putride de la charogne comme une graine minuscule de sénevé, par celle d'oubli de Dieu, qui ne postule même pas une indifférence philosophique ou spirituelle mais une sincère et très sereine radiation du Témoin encombrant, une occultation spontanée – comme on parlait jadis de génération spontanée – qui ne cherche aucune justification, aucune légitimité, aucune conscience malheureuse, qui ne s'émeut pas de la perte colossale, qui ne propose aucun remplaçant – comme, par exemple, cette morale a-morale de bluette kantienne portée à bout de bras et de pensée par un Comte-Sponville ou l'encyclopédisme vénal d'un Ferry. Le Dieu tout-puissant d'Abraham, El Shaddaï, est plus que jamais le Dieu du désert illimité de notre angoisse et El Roï, le Dieu de Vision d'Agar, une paupière d'indigence sur un organe mort, qui sans doute était depuis longtemps fermée alors que les victimes juives de la Shoah imploraient «du fond de l'abîme» (Psaume 129, 1) leur Dieu non pas caché comme le prétend Isaïe, pas même en retrait de la Création, selon la doctrine cabalistique du Tsimtsoûm, mais simplement mort.
Il n'y a plus rien, cela est certain, pas même un cadavre et l'odeur infâme, qui après tout signale encore la vie bien que décomposée, a elle aussi disparu miraculeusement, déjouant les pronostics les plus pessimistes des équarrisseurs de l'Infâme, des égoutiers de la boue divine. Il faut ajouter, certes, pour faire bonne figure auprès des moutons de la liberté d'opinion, qu'on a la plus grande répugnance, au nom du très laïc dogme fraternitatif, à enfermer la poignée maigre de bizarres hantant les catacombes, comme leurs premiers ancêtres, qui osent se souvenir des temps d'avant la longue déliquescence. Dans ses Caractères, La Bruyère écrivait ces mots qui aujourd'hui font sourire : «Je voudrais voir un homme, sobre, modéré, chaste, équilibré, prononcer qu'il n'y a point de Dieu; il parlerait du moins sans intérêt, mais cet homme ne se trouve pas.» L'athéisme sous toutes ses formes, des plus insignifiantes aux plus belles, a donc, à son tour, disparu, et le fantôme survivant au cadavre n'aura pas même fait frémir, sur son passage très discret d'âme en disgrâce, la moustache donquichottesque de tel conférencier docteur ès nécrologies. L'athéisme princier d'un Camus, par exemple, qui n'avait pas peur d'écrire cette espèce de prière tortueuse qu’est La Chute, n'est plus qu'un souvenir de légende, faisant place nette pour recevoir les janissaires du vide, les thuriféraires du Neutre. L'enfant du siècle de Musset, qui confessait le cri splendide de l'indifférence encore trouble et angoissée de ce qu'elle avait tué – «De même que ce soldat à qui l'on demanda jadis : À quoi crois-tu ? et qui le premier répondit : À moi; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : À rien.» –, a été prié de déguerpir, tandis que son suppléant moderne et agnostique, qui se fiche très sûrement d'avoir d'aussi insignes parrains, est un clone étonnant, moitié intelligence hypertrophiée qui s'exerce à vide comme celle de monsieur Teste et moitié désespoir pitoyable de ces martyrs de l'ennui peints par Green dans ses Épaves, monade ouverte comme un œil gigantesque et aveugle sur l'illimité du Chaos, que Milton dans son Paradis perdu plaçait immédiatement à côté de l'Enfer...
Et pourtant... Et pourtant, l'homme, qui par la plus formidable des disgrâces possède une âme, laquelle, une fois vidée, demeure comme un ver dans un beau fruit, reste ferment d'inquiétude, l'homme hagard et imbécile cherche vainement ce qui lui manque, le dos tourné aux Idoles splendides qu'il a pourtant lui-même édifiées – ses briques en sont le sang et la poussière d'homme – et vénérées un temps : le Progrès, la Science, l'Argent, la Fraternité, la République, la Femme, l'Homme, la Voiture, que sais-je encore ? Il porte, comme on disait jadis avec quelque panache, sa main en visière et sonde, l’œil malade injecté de rouge par l'effort plusieurs fois séculaire, les plaines vastes de l'avenir, d'où viendront sûrement, il en a la conviction inébranlable – elle le tourmente à vide – nichée comme une bête mauvaise au fond de ses tripes, la grande armée, celle des Cosaques, d'Attila le fléau, ou de Dan qui n'est autre que l'armée du dernier des combats. L’œil cherche, mais vainement, et le puissant muscle visionnaire de quelques fous splendides, qui a deviné très parfaitement les premiers coups de pinceau de la toile prodigieuse, l'organe perforant comme une balle de lumière d'un Nietzsche, d'un Baudelaire, d'un Bloy ou d'un Bernanos, qui probablement a ensemencé le champ stérile de quelque graine ridicule par sa petitesse d'espérance, celui-là aussi n'a rien vu, parce que, dans un moment, va retomber à jamais la paupière gonflée, parce que, depuis longtemps déjà (mais qui s'en est aperçu, sinon, ô ironie !, ceux qui chantaient le mieux), la bouche s'est fermée, qui tentait de dire ce que l’œil voyait inépuisablement. La littérature qui n'est rien d'autre que cet Œil ouvert depuis le commencement – «Œil d'or de l'origine, patience obscure de la fin», a écrit Georg Trakl –, et cette bouche aussi, laquelle n'est plus rien d'autre, à présent, que le trou de noirceur du terrible condamné à veiller qu'est Macbeth, la Littérature va mourir, elle est morte même, nous disent les médecins légistes penchés sur la dépouille. Deux cadavres, donc et quelques médecins légistes qui dansent la pesante sarabande universitaire ou la farandole journalistique.
Allez ! Elle aura tout de même eu, la chienne ingrate, vagabonde comme une putain sur les terres sans miséricorde de Babylone, une belle carrière, et les fées elles-mêmes, minaudières et criardes sauvageonnes qui se penchèrent un jour sur le berceau de la toute nouvelle-née, assurément n'auraient pu mieux la destiner – ou la condamner, c'est selon. Naissance dorée, certainement. Car il est faux bien sûr, il est idiot de dire que la littérature est sortie d'un ventre profane. C'est le contraire exactement, et la jeune vagissante est encore toute ruisselante d'un sang sacré, plus précieux que celui de mille vestales. Mais le sacré (sacer), qui dit à la fois le bénéfique et son contraire, le maléfique, ne permettra, dans le cas le plus favorablement insigne, que l'émergence magnifique certes, du mythe, du symbole. S'il ne permet que cela, c'est déjà un grand motif de reconnaissance que nous devons avoir à l'égard du sacré. L'un et l'autre, mythe et symbole, outils hermétiques et herméneutiques du sacré, très vite, hélas !, perdront leur essentiel pouvoir d'émerveillement, une fois que l'homme aura aboli jusqu'au souvenir de sa présence au monde, à la nature, en somme, dès qu'il s'est réfugié peureusement dans l'enceinte d'irréalité civilisatrice, scientifique, économique, culturelle, bref, dans le simulacre de vie publicitaire, bavarde, indifférente et jouisseuse auquel il donne le nom bourgeois de meilleur des mondes. Avec la déchéance de l'homme, le sacré s'amenuise, s'étiole. Disparaît-il tout à fait ?
J'en doute, car son insigne condamnation est de demeurer, perverti et méconnaissable, affublé des masques grotesques de la mélancolie contemporaine. Il faut alors, à tout prix, redonner usage au cours démonétisé de la parole symbolique et mythique, et, pour cela, écarter l'entreprise de Sisyphe eunuque menée jusqu'au seuil de l'aphasique Grand Livre par un Mallarmé, certes courageux. Au contraire c'est, comme toujours depuis l'aube du monde, non pas à la parole (qui de toute façon, sortira grandie de l'éclipse temporaire) mais au sang que va être demandée la nécessaire purification, et le sceau apocalyptique apposé sur l'impatience avide de l'homme abouchée comme une lamproie sur la source antique des paroles taries. Et quel sang ! Le Sang... Celui qui fut sué comme une buée d'angoisse, celui qui inonda les soldats romains au pied de la croix, celui qui parapha le vélin du suaire de Turin, le Sang qui fut versé en offrande aux apôtres et à tous les hommes qui étaient nés, qui étaient morts, à tous ceux qui allaient naître, puis mourir, sans rien savoir, ou presque, de l'événement salvateur, de ce sang versé sur tous comme une lumière et un don de prophétie. Non plus le sang de l'infâme taurobole, non plus celui, infâme plus encore, de l'enfant ou de la vierge égorgés, mais celui de l'Innocent, mais celui de l'Innocence faite chair et esprit.
Il fallait le Christ, il fallait sa mort ignominieuse pour redonner vie au langage usé des symboles, autrefois compris par les hommes mais qui se rabougrissait dangereusement à présent, comme une âme d'idiot privée de sa sève, l'amour de quelqu'un qui puisse comprendre son bégaiement de fou. Il fallait du sang pour que renaisse la parole, pour que naisse véritablement la Parole, non plus pressentie comme jadis par quelque sibylle éructante, quelque écumante pythie barbare plantée sur son trébuchet de possession voluptueuse mais incarnée pleinement, mais vivante pleinement, mais souffrante pleinement, mais vibrante désormais. Avant la Croix, la littérature ou ce qu'il nous plaît d'appeler ainsi, les textes magnifiques de Sumer, est le palais somptueux, cependant vide et sonore (dans lequel meurt Virgile selon Broch) où des figures étranges et incompréhensibles tracent leur curieuse fresque, en attente patiente d'un Champollion futur. Après la Croix, elle est, qu'elle le veuille ou pas, la bouche du pauvre qui ressasse les paroles obscures du grand drame, du seul drame, du drame unique et nourricier de tout, de la prière et du blasphème. Elle épelle les lettres – hélas encore !, ce n'est plus une main divine qui trace au stylet de feu sur le mur du palais de Nabuchodonosor, les mots inconnus dans lesquels le prophète Daniel lit la vérité, c'est sa propre main, la main tremblante de la littérature, la main pelée et trouée de l'écrivain – qu'elle a cru deviner dans un éblouissement de lumière et de consolante chaleur, les seules, ces lettres, plus mystérieuses que celles de l'alphabet magique d'Hermès Trismégiste, qui desserreraient peut-être le verrou formidable du Chérubin gardien d'un certain jardin dont on ne peut oublier la splendeur, dont le regret vicie le cœur des pourritures les plus altières, dont la nostalgie frappe de terreur la main fière du bourreau.
La littérature n'est rien d'autre qu'une Croix immense où l'humanité cloue sa douleur depuis d'innombrables siècles. La littérature n'est rien d'autre qu'un suaire désespérément blanc où l'Agonie de l'Homme écrit sa geste de douleur inépuisable. Elle est l'épilogue de la Passion, condamnée, maintenant, depuis que l'homme «ad-verbe» de Dieu selon Maître Eckhart est devenu l'homme «sans-Verbe», depuis que l'homme «unidimensionnel» a perdu toute dimension, depuis que l'homme sans Dieu n'est plus que l'homme sans l'homme, à bégayer les syllabes de l'idiotie.
Dans le péril croît ce qui sauve ? Alors c’est l’honneur et le fardeau immenses qui sont les nôtres puisque nous devons désormais écrire la geste de l'homme cloué sur le désespoir d'une Croix vide, alors que l'égorgeuse impitoyable, sainte Alia du Couteau, achève les blessés et les mourants qui d'elle n'obtiendront nulle pitié.