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23/06/2006

Les voies du Stalker, 4 : Fabrice Trochet pour Un grain de sable

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Photographie (détail) de F. Javier Alvarez Cobb, extraite de la série intitulée Autopsia, en référence à ce blog.

1autp.jpgEntretien n°4, avec Fabrice Trochet pour Un grain de sable.

Fabrice Trochet
Est-ce que vous pouvez me présenter rapidement votre site ? Quand et comment votre blog est-il né ? Pourquoi l'avez-vous créé ?

Juan Asensio
Le blog Stalker est né en quelques minutes, sur les conseils d’un ami informaticien qui était exaspéré que je lui envoie, trop régulièrement à son goût, des messages indiquant tel ou tel site, tel ou tel article, telle ou telle nouvelle publication. J’avais également envie de donner une seconde chance à nombre de textes, de moi ou d’autres auteurs, passés relativement inaperçus lors de leur parution dans Dialectique ou même Les Brandes (j’y reviendrai) ou impubliables ailleurs que sur ce type de support électronique, assez puissant et facile d’usage… Par exemple, essayez d’imaginer quel type de revue aurait pu être capable de publier mon long entretien avec le Père Chossonnery, exorciste (en tout cas à l’époque) du diocèse de Lyon ! Et je ne parle pas de certaine virulente diatribe contre le piteux journaliste (le mot qui convient davantage est : journalier) Pierre Marcelle de Libération. Enfin, lors de l’affaire Dantec, qui vit ce même crétin attaquer lâchement l’auteur de Villa Vortex, j’ai souvent enragé de ne pouvoir disposer d’une espèce de haut-parleur, fût-il modeste, capable en tous les cas d’offrir une tribune à celles et ceux qui étaient désireux de défendre le romancier et de rendre tous les coups que celui-ci a reçus. C’est chose faite et cela fonctionne (le terme est de rigueur) assez bien…

Fabrice Trochet
Pourquoi utilisez-vous un pseudo alors que beaucoup savent qui se cache derrière Stalker ?

Juan Asensio
Oui, ce n’est pas là un bien grand mystère avouez-le… Disons que j’ai simplement tenté d’occulter mon nom, certes pas parce que j’en ai honte mais plutôt pour ne pas faire écran à mes textes qui, accolés à mon patronyme, auraient pu en dissuader plus d’un. Je dois vous dire que je suis assez connu, je n’en tire vraiment aucun honneur, de la bouffonne faune (il y a parfois cependant de très belles surprises…) qui hante les poubelles de la Toile, ces forums que j’ai fréquentés assez assidûment il y a quelques années, qu’il s’agisse de ceux du Magazine Littéraire, d’Immédiatement, de Chronic’art ou du fangeux Technikart qui, chaque jour, il faut au moins reconnaître ce bizarre talent à ses rédacteurs, améliore son record de plongée dans le siphon charriant la plus crasseuse médiocrité, inévitablement contente d’elle-même et qui tient à ce que la terre entière le sache. Et puis, plus sérieusement, c’était une façon, sans doute fort imparfaite voire caduque à présent que j’ai commencé à publier des extraits de mon ouvrage sur George Steiner, de lutter contre l’extraordinaire propension de n’importe quel imbécile se prétendant écrivain à signer la plus minuscule de ses serviettes hygiéniques, de préférence souillée et servie sans condiments à un parterre de connaisseurs qui la humeront en y décelant tel arôme littéraire jusqu’alors inconnu.

Fabrice Trochet
Pourquoi ce titre «Dissection du cadavre de la littérature» pour votre site ? Je pense plutôt que nous sommes à une époque fertile en livres de qualité. Chaque semaine je découvre de nouveaux auteurs. Ainsi je viens de découvrir l’œuvre magnifique de Charles Juliet et le dernier livre de Marcel Moreau, Morale des épicentres.

Juan Asensio
J’aime assez l’art de la dissection ou comment lire, dans l’infiniment petit, le très grand et, dans la matière morte, le vivant, voire, suprême chance, le spirituel. Selon Jean Paulhan, le critique était un terroriste. Il n’est plus qu’un ignare bavard aujourd’hui et, s’il devait conquérir quelque dignité, ce serait au prix d’un lent et sans doute pénible travail de dissection… Vous avez d’ailleurs de la chance, vous êtes un optimiste. Franchement, dans le meilleur des cas, les écrivains contemporains qui ont quelque chose à écrire et nous dire n’arrivent pas à la cheville, qu’ils en aient ou pas conscience (c’est bien le cas le plus tragique…), de ces grandes ombres tutélaires qui, à mon sens, ont plié la réalité à leur génie du verbe romanesque, donc donné aux hommes une plus riche réalité, après en avoir inventé les mots : ces ombres, plus vivantes que bien de nos gloires littéraires, ont pour nom Dante, Shakespeare, Conrad, Broch, Faulkner et quelques autres, dont, en France, Bernanos. J’ai ainsi dévoré l’œuvre de Julien Gracq avant de m’en éloigner lorsque j’ai compris que, malgré les couronnes que l’auteur tresse à l’égard de génies tels que Lautréamont et Chateaubriand, ses propres romans tournent à vide en ayant exploité assez intelligemment les vieilles recettes du roman noir anglo-saxon. Autre exemple, plus récent. Les critiques continuent de s’extasier devant l’œuvre de Lobo Antunes sans même paraître se rendre compte que Faulkner, une fois pour toutes avec Absalon, Absalon !, Parabole, Tandis que j’agonise, etc., est allé infiniment plus loin que son prolixe épigone. Pardon : je nuance ce que je viens d’écrire car il est vrai que les critiques les plus fins (c’est dire leur niveau…) ont tôt fait de remarquer ce que l’écrivain portugais devait à son illustre prédécesseur et maître sans toutefois se rendre compte que Faulkner s’écartait radicalement de l’auteur qu’ils encensent par sa visée métaphysique évidente, à la fois de reconquête du verbe et, par là même, d’exploration du Royaume perdu où les mots faisaient corps avec les choses et les êtres. Je pourrais multiplier les exemples même si, je le sais, il y a quelques auteurs qui, probablement inconnus de vous et de moi, mûrissent en ce moment même une grande œuvre qui devra en tous les cas se préserver comme de la peste du prurit journalistique.

Fabrice Trochet
Vous avez créé les revues Dialectique et Les Brandes. Pourquoi avez-vous cessé leurs parutions ?

Juan Asensio
Je n’ai créé que la seconde de ces revues, la première ayant été lancée par Gaël Fons lorsqu’il était étudiant en philosophie à l’Université lyonnaise Jean Moulin Lyon 3. Après qu’il m’eût rencontré, nous décidâmes d’unir nos (maigres) forces : désormais, Les Brandes, uniquement littéraire (et uniquement rédigée par… moi-même !) serait une revue offerte gracieusement avec Dialectique, plus politique et philosophique, afin, pensai-je alors, d’en atténuer la trop évidente et raisonnable clarté cartésienne. Je dois dire que cette expérience m’a beaucoup appris, tant sur les techniques de rédaction et de mise en page (ce qui est peu) que sur notre lectorat de l’époque (ce qui est beaucoup plus) dont la diversité n’a jamais cessé de m’étonner. Il y a quelques jours, j’ai présenté à l’espace Georges Bernanos mes deux articles consacrés à Monsieur Ouine. A la fin de mon intervention, une jeune thésarde canadienne est venue me saluer, m’avouant qu’elle me connaissait parce qu’elle était une abonnée de la première heure de Dialectique et Les Brandes ! Par quel biais cette personne a-t-elle pris connaissance de l’existence de ces revues, au tirage modeste, avant même qu’elles ne soient présentées par le biais de l’Internet, je n’en ai pas la moindre idée et cela d’ailleurs me ravit… Dialectique a disparu après Les Brandes qui me demandaient un travail colossal, d’abord parce que je ne m’entendais plus avec Gaël Fons (si les royalistes, vous le savez, ont toujours paru plus que d’autres affligés du mal de la surdité, imaginez ce qu’il en est des récents convertis à la Cause perdue…), ensuite parce que nous n’avons jamais réussi à transformer ces revues en autre chose que des travaux d’étudiants.

Fabrice Trochet
Avez-vous abandonné l’idée de créer une revue ?

Juan Asensio
Pour l’instant oui. Trop de travail, et surtout, au risque de vous étonner, d’énormes difficultés pour recruter des gens qui savent écrire… Mon pessimisme sans doute…

Fabrice Trochet
Quelles sont vos goûts et influences littéraires ? Y a-t-il un ou des livres qui vous ont particulièrement marqué récemment ?

Juan Asensio
J’ai nommé quelques noms que je ne répéterai donc pas. Ajoutez-y, outre beaucoup de noms d’auteurs anglo-saxons de science-fiction, des polémistes tels que Kraus et Bloy mais aussi Gadenne, Céline, Sabato, Poe, Baudelaire, De Roux, Celan, Melville, Bergamín, Trakl, Dostoïevski, Canetti, Barbey, etc. Chez les philosophes, toujours et encore Kierkegaard, Lequier, Platon, Heidegger, Simone Weil, Thibon, Benjamin et Scholem, qui m’émerveille par son intelligence et l’étendue de ses connaissances. Évidemment, George Steiner et Pierre Boutang, que je cite d’abondance sur mon blog… J’ai découvert récemment les œuvres ténébreuses et remarquables de Kertész, Chalamov, Eugenio Corti, puis celle de Daniel Cohen que j’ai rencontré après avoir lu Psoas et Lettre à une amie allemande. Villa Vortex de Dantec, que je tiens pour un livre génial dans sa boursouflure et ce qu’il tente d’entrevoir mais aussi Alain Zannini de Nabe. J’en oublie certainement… Peu importe. En fait, je suis beaucoup plus un relecteur qu’un lecteur mais il faut avoir beaucoup lu, il faut avoir énormément lu avant de pouvoir relire. Du reste, tout grand bouquin, c’est une banalité qu’il ne faut pas craindre de répéter, est inépuisable. Voyez Monsieur Ouine, pour lequel les superlatifs manquent…

Fabrice Trochet
Et vos goûts sur le plan artistique, musical notamment ?

Juan Asensio
Oh ! Là c’est nettement moins intellectuel… ! Comme un adolescent attardé, disons que je suis un inconditionnel des meilleurs groupes anglo-saxons des années 80 comme les Cocteau Twins, Siouxsie & The Banshees, Joy Division, The Cure, etc. En musique classique, Pärt, Mahler, Bartok, Penderecki, Schnittke, etc. En peinture, Rembrandt au MET de New York, dont certains autoportraits, littéralement, semblent s’avancer à votre rencontre, Goya, El Greco, Soulages…

Fabrice Trochet
Vous écrivez dans la revue Cancer ! mais dans vos critiques vous avez l’air de n’être pas tendre avec eux; n’est-ce pas incompatible ?

Juan Asensio
Il faut nuancer votre jugement puisque le mien l’est. Je dis tout simplement ce que je pense et respecte le barnum pour cette liberté accordée qui me semble être l’essence même de l’écriture. Si je ne l’avais pas, si je ne l’avais plus, je cesserais tout simplement de participer à Cancer !. Les articles de Bruno Deniel-Laurent sont bons, comme ceux de Laurent Schang, de Sarah Vajda ou de Johann Cariou. En revanche, à mes yeux, proposer du Costes c’est ni plus ni moins se foutre du monde, ce que se propose peut-être de faire Bruno, de temps à autre, partant d’un grand éclat de rire. Remarquez, le caca a ses adeptes inconditionnels qui le mangent, le reniflent, l’écrivent et même le pensent… Costes, lui, si je peux dire, le torche, c’est dire… Je ne reviens pas, également, sur les bluettes insignifiantes écrites par telle jeune égérie ténébreuse, apparemment troublée par son miroir. Le cas de Laurent James est heureusement beaucoup plus compliqué. Je le lui ai écrit, il ne m’en voudra donc pas de le répéter ici publiquement : je crois qu’il a peur, tout simplement peur, de laisser libre cours (ou flot, au choix) à son talent… Ceci étant dit, il faut louer Cancer ! pour son courage, que ce soit sur la question juive, honteusement caviardée et déformée par une presse française bien-pensante presque entièrement acquise, quoi qu’elle en dise, à la bonne conscience gauchiste ou qu’il s’agisse de la polémique Dantec. Que je sache, peu, bien peu ont défendu le romancier traîné dans la merde par l’immonde Marcelle…

Fabrice Trochet
Participez-vous à d’autres revues ?

Juan Asensio
Oui, comme Liberté politique, Contrelittérature de façon assez régulière ou encore L’Atelier du roman de Lakis Proguidis chez Flammarion et, depuis peu, La Sœur de l’Ange. Plus rarement, Salamandra du groupe EDD animé par Florence Kuntz et, une fois, sans doute parce que Michel Crépu y a flairé le bon coup (ce en quoi cet esthète amateur de déjeuners huppés s’est trompé…), dans La Revue des deux mondes à propos du dernier roman de Dantec. Je rirai beaucoup si ce même Michel Crépu, au demeurant charmant et assez fin critique, devait me demander d’écrire pour lui un papier, au cas où il y aurait quelque battage médiatique, à la rentrée prochaine, autour du troisième tome du Journal de Dantec…

Fabrice Trochet
Quelles sont les revues que vous appréciez ?

Juan Asensio
La Sœur de l’Ange de Matthieu Baumier par l’évidente qualité du travail accompli pour ce premier numéro et une passion que l’on sent sincère. Je suis de plus en plus déçu en revanche par Conférence de Christophe Carraud qui, à côté d’auteurs magnifiques (comme Pétrarque et Anders) dont sa revue a proposé régulièrement des textes inédits, nous offre sans rire les textes d’auteurs contemporains trop souvent ridicules de mièvrerie cauteleuse. Une revue crève toujours de deux choses : d’abord du clientélisme qu’elle privilégiera peu à peu au détriment même de la qualité de ses textes, ensuite de lâcheté intellectuelle, voire de fausseté des intentions affichées, comme il en a été de Place aux sens animée par l’aigrefin Olivier Pascault, faux curé (sur le forum d’Immédiatement il se faisait appeler Bastien Marion !), faux penseur mais vrai communiste complexé… Je ne m’attarde pas sur des torchons tels que Bordel que les cochons refuseraient sans doute de lire s’ils avaient pour loisir la lecture…

Fabrice Trochet
En dehors de la littérature, quelles sont vos activités, si ce n’est pas indiscret ?

Juan Asensio
Mais voyons, je ne fais rien d’autre que lire !

Fabrice Trochet
Quels sont vos projets ? Un nouveau livre ?

Juan Asensio
Oui, plusieurs même, en tout cas au moins deux.

Entretien réalisé en mai 2004.