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29/05/2011

Salut à Hart Crane

Crédits photographiques : Robert Ray (Associated Press).

Dans l'une des nouvelles les plus surprenantes qui constituent la très borgésienne Littérature nazie en Amérique (Christian Bourgois, coll. Titres, 2006, p. 166) intitulée Rory Long, Roberto Bolaño s'amuse à distinguer deux conceptions de la poésie : «La poésie «fermée», c’était Donne et Poe écrit-il, et aussi Robert Browning et Archibald McLeish; la poésie «ouverte», c’était Pound et Williams (mais pas dans toute son œuvre). La poésie «fermée» était personnelle, de l’individu poète à l’individu lecteur; la poésie «ouverte» était impersonnelle, du chasseur de la mémoire de la tribu (le poète) au récepteur de la mémoire de la tribu et partie consubstantielle du devenir de celle-ci (le lecteur). Et Rory Long pensa que la Bible était de la poésie «ouverte» et que les grandes masses qui s’agitaient ou rampaient à l’ombre du Livre étaient les lecteurs idéaux, les affamés de la Parole lumineuse.»
Je ne suis pas certain que la poésie de Pound appartienne à la catégorie ouverte mais en revanche je parie que Bolaño aurait classé Hart Crane parmi les poètes ayant écrit des textes fermés (mais pas dans toute son œuvre, pourrions-nous à notre tour répéter; je songe ainsi à l'exemple du Pont, le grand poème que Crane voulait d'une portée universelle...).
Pourtant, cette fermeture telle que Bolaño l'envisage, gage pourtant de dialogue intime entre l'auteur et son lecteur, gage encore d'un possible rapprochement entre Hart Crane et Malcolm Lowry (me frappent en outre, chez ces deux écrivains, un semblable guignon et un goût prononcé pour l'alcool), très émouvant lorsqu'il écrit Écoute notre voix, ô Seigneur..., ne m'a guère convaincu, y compris lorsqu'elle opérait dans certains des poèmes les plus personnels de Crane, comme La Tour brisée.
La barrière que constitue la langue n'est point une explication suffisante. Que répondre à celles et ceux qui ne connaissent pas un seul mot d'allemand et qui goûtent pourtant les poèmes (à coup sûr fermés) de Paul Celan ou de Georg Trakl, de Gottfried Benn ou de Georg Heym ? Que répondre à celles et ceux qui, ne sachant pas l'anglais, apprécient néanmoins Gerard Manley Hopkins ou Seamus Heaney dans leur honnête et néanmoins forcément pâle traduction ?
Relisant Hart Crane, j'ai tout d'un coup compris pourquoi ses poèmes ne m'avaient laissé qu'un vague souvenir : désemparé, écartelé entre la geste d'une modernité fascinante et l'écoute des paroles anciennes sans laquelle la littérature n'existe tout simplement pas, Hart Crane n'a apparemment pas su trouver une voix qui lui était propre, y compris dans ses poèmes les plus évidemment autobiographiques. Surtout, peut-être, dans ces derniers.
Ce poète n'en demeure pas moins attachant, de même que son désarroi est encore susceptible de nous inquiéter lorsque, la main en visière, il semble distinguer au loin une lueur pour le moins trouble : «L’ère des Modernes ! Essors, mais vers quels caps ?» (in Hart Crane, Le Pont adapté par François Tétreau, préface de Jeremy Reed, postface de François Boddaert, Obsidiane, 1987, p. 53).