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« Transgression : totems et tabous dans un monde poreux, par Thierry Giaccardi | Page d'accueil | Misérable miracle »

30/10/2007

De la masturbation considérée comme un des beaux-arts : François Meyronnis (toujours) perdu dans le labyrinthe du Consortium

Crédits photographiques : Matthias Schrader (AP Photo).

«Alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur, s’étant approché, lui dit : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.
Jésus répondit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple, et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet; et ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre.
Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.
Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores.
Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient.»
Matthieu, 4, 1-11.



Lectures d'Évangile de la vengeance, deuxième partie (pp. 87-108) de l'ouvrage de François Meyronnis intitulé De l'extermination considérée comme un des beaux-arts (on s'en doute) édité par Gallimard.

Rappel :
De la masturbation considérée comme un des beaux-arts, 1.
De la masturbation considérée comme un des beaux-arts, 2.


Profitons de la force centrifuge que nous a conféré le manège meyronnien pour nous échapper, plus rapidement que nous ne l'avons fait jusqu'à présent, de l'orbite de ce livre idiot puisqu'il tourne en rond. Il est vrai que cette deuxième partie, pour la simple raison qu'elle consiste en une paraphrase de La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq, est de loin la plus intéressante de celles que nous avons lues, celle en tous les cas qui comporte le moins de sottises écrites sur le ton docte qui convient à notre penseur de fête foraine.
Mais, tout de même parce que c'est François Meyronnis qui est le grand timonnier de ce rafiot faisant eau de toute part et que l'on ne se refait pas en quelques pages, nous allons constater que les amers pointus risquent une fois de plus d'endommager notre coque mal calfeutée avec une couche de guimauve.

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Commentaire pas très inspiré du dernier roman de Houellebecq et en aucun cas analyse littéraire digne de ce nom (nous avons vu et nous reverrons que François Meyronnis n'a jamais de mots assez durs contre les critiques littéraires, qu'il semble allègrement conchier... il n'a pas tort), cette deuxième partie de notre ouvrage est celle qui se lit le plus facilement. À peine l'auteur ose-t-il nous imposer ses habituelles et ridicules inversions («Intolérable, celui-ci [le Secret mauvais évoqué par l'une des figures du roman de Houellebecq] pour les âmes sensibles», p. 89) et ses tout aussi remarquables métaphores se voulant, pas de doute là-dessus, poétiques (Meyronnis évoque ainsi le fait de «séjourner dans la futaie violette de l'amour», p. 92), que nous avons terminé cette partie précédant celle intitulée La fabrique de Satan, laquelle est consacrée à la Shoah.
Les rabats-joie qui me feraient remarquer qu'il est tout de même délicat de passer d'un roman de Michel Houellebecq à l'extermination mécanisée de millions de Juifs n'ont apparemment rien compris au talent bien particulier de François Meyronnis : ne pas enchaîner les sujets et, par quelques tourbillons stylistiques aussi vaporeux que faciles, mélanger tout et n'importe quoi, Gérard Guest et L'île aux enfants, Jonathan Littell et le Christ, Michel Houellebecq et Hitler, François Meyronnis et le fait de savoir écrire.

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Parfaitement incapable de nous proposer une véritable analyse du roman de Houellebecq s'appuyant par exemple sur des éléments stylistiques ou, à tout le moins, évoquant quelques considérations qui ne seraient pas purement paraphrastiques ou extraites de l'almanach des idées convenues, François Meyronnis déploie une stratégie d'une étonnante pauvreté intellectuelle, qui peut être résumée de la façon suivante : le fait que La Possibilité d'une île et en règle générale les autres romans de l'écrivain, aient semblé fasciné les foules et surtout celles et ceux qui sont chargés de les éclairer, les journalistes, s'explique très facilement puisque les masses sont en fait plongées dans un nihilisme dont le roman de Houellebecq est un parfait exemple. Meyronnis se fiche de la masse : de simples moutons. Non, des «poulpes et [d]es grenouilles» plutôt (p. 105). Il réserve en revanche ses fléchettes les plus pointues contre les journalistes qui, eux, sont de véritables porcs à ses yeux. Houellebecq est donc une sorte de cochon élitiste jetant dédaigneusement son infecte pitance à un troupeau de groins affamés.

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Nous voici au milieu de notre bruyant troupeau. Ceux d'un certain «milieu» «prétendument littéraire» que Meyronnis décrit de la façon suivante : «Entièrement aux ordres du marché, dépendant à la fois des horizons étroits de l'industrie du divertissement et d'une proximité incestueuse avec tous les secteurs du médiatique», que pourrait donc bien, en effet, opposer ce milieu aux romans de Houellebecq, «si on le débordait dans la voie d'une expropriation absolue, et si on le fouaillait en en remettant sur sa propre décomposition ?». C'est tout le génie de Houellebecq de mépriser un milieu qui pourtant paraît lui demander encore et encore qu'il le maltraite le plus durement possible. «Comment, dès lors, l'un ou l'autre de ces lapeurs de merde pourrait-il lui adresser un reproche fondé en équité ? Néanmoins ils ressentent un trouble devant La Possibilité d'une île, si peu fait pour satisfaire un public moyen» (100). Ma foi, je suis pour une fois parfaitement d'accord avec François Meyronnis, au risque de lui faire remarquer qu'il ne dédaigne pas de recourir lui-même (ou l'attachée de presse fournie par Gallimard, c'est un peu la même chose) à quelques «lapeurs de merde» (Aude Lancelin appréciera sans doute) dont l'ample langue, à défaut de creuser dans son livre résolument plat, en étale l'indigeste matière.

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N'exagérons pas, à dessein, la simplicité extrême de la critique meyronnienne. Meyronnis a beau être un idiot, ce n'en est pas moins un idiot prestidigitateur. L'homme, que l'on ne démonte tout de même pas aussi facilement qu'une nacelle de manège, nous réserve une figure secrète, un numéro de voltige digne d'un as de la patrouille de France. Le tour de ce pitre est un tour joué par le démon ou plutôt, c'est lui et lui seul, François Meyronnis, qui, comme le curé d'Ars qui reniflait les odeurs maléfiques et voyait au fond des reins et des âmes de ses ouailles, peut nous dire qui est un suppôt du Malin. Michel Houellebecq, comme Sartre selon Boutang, est donc possédé par le démon du Froid, du Rien, du Consortium si l'on veut : «Mais lui, peu importe qu'il le sache, les puisssances du démoniaque l'ont rencontré, au point de tenir les fils qui le remuent» (p. 100). Une fois de plus, d'une façon certes détournée, nous comprenons que François Meyronnis, nouveau Christ parce qu'il est le seul qui peut vaincre (et les vaincra) les puissances de la mort, ne peut qu'être en lutte directe contre une armée de démons qui se sont rués sur quelques porcs sans importance (la masse des journalistes et des lecteurs disais-je) mais aussi, plus rarement, dans quelque carcasse de choix, Michel Houellebecq ou Jonathan Littell. La lutte sera donc mortelle et, si elle suit le canevas évangélique, elle exigera que nos possédés s'inclinent devant François Meyronnis, le Fils de l'homme, brûlés par sa rayonnante lumière.
Mon accusation est grave, j'en ai conscience mais, rompu aux pratiques inquisitoriales les plus salutaires, j'ai soumis à la question Yannick Haenel qui m'a révélé en hurlant, dès que j'eus pris dans ma main les tenailles, les faits suivants, pour le moins troublants. J'ai ainsi appris que François Meyronnis, comme il se doit lorsque l'on est l'Élu, a subi trois tentations alors qu'il séjournait au désert, après que son corps, son esprit et son âme aient été endurcis par quarante jours de jeûne : afin de se purifier, il s'est donc imposé de ne pas lire une seule ligne de Philippe Sollers durant ce si cruel séjour. L'expérience, selon Haenel, a bien failli coûter la raison de son ami; peut-être même l'a-t-il tout à fait perdue, ce qui expliquerait à mon sens la folie de son ouvrage. Quoi qu'il en soit, le diable, fidèle à ses millénaires habitudes et investissant le corps ardemment désiré par notre piètre Macaire, est apparu à Meyronnis sous les traits de Philippe Sollers pour tenter de le tenter. Meyronnis, vêtu de l'armure de lumière qui sied aux impavides combattants apostoliques, a tout simplement refusé, grâce uniquement au secours de ses propres forces spirituelles, de manger du pain de la bêtise, de se jeter du haut du bureau mis à la disposition de Sollers par Gallimard et enfin de s'incliner devant lui, Philippe Sollers, hôte d'un instant du démon. Le bon François, qui décidément devint intarissable alors même que je me tenais à encore trois bons mètres de son corps chétif et blanc comme un linge, ajouta même que le diable avait poussé le vice jusqu'à revêtir de féminines formes et une splendide chevelure blonde qui ne furent, une fois de plus, d'aucun effet sur notre endurant stylite qui hurla cependant plusieurs fois au démon un surprenant et puissant : «va-t-en, Aude Lancelin !».

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Les «factionnaires de l'esclavage» (p. 100) sont donc les plus sûrs relais dont dispose l'une des incarnations du Prince de ce monde, Michel Houellebecq, dont le texte «assume d'autant mieux cette fonction d'indice révélateur qu'il participe lui-même de cet extrémisme avec obscénité» (p. 103). Pourquoi donc ? Ce n'est pas très clair puisque Meyronnis accuse le romancier de ne prendre aucune distance avec ce qu'il écrit. Si Littell décrivant les actions d'un porc peut être à bon droit considéré comme un porc qui grâce à son livre a gagné beaucoup d'argent, Houellebecq, apparemment plus dangereux que Littell, est, quant à lui, un être gonflé par la vapeur du Néant dont il se charge d'annoncer la venue. L'Argent étant, selon Meyronnis qui, je n'en doute pas un seul instant, connaît Léon Bloy aussi parfaitement que le bureau de Philippe Sollers, l'argent étant donc un des vecteurs du Néant ou, pour mieux le dire, ce Néant lui-même, nul ne s'étonnera que, selon notre auteur, Michel Houellebecq est d'abord antipathique parce qu'il semble avoir vendu beaucoup plus de livres que lui.
CQFD.

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Non, pas si vite, je vous ai dit que notre baudet, parfois, s'élançait comme le coursier que chevauche le ténébreux Metzengerstein. François Meyronnis nous assène le coup final lorsqu'il affirme que pour Michel Houellebecq «la parole se réduit à bien peu. Étroite et mesquine, sa conception du langage : le privant de toute promesse, il l'identifie à un aboiement, en mesure de n'exprimer que la colère et la crainte» (p. 105). Procédé ridicule bien sûr, puisque l'on juge un écrivain sur... ce qu'il écrit et donc sur sa façon de l'écrire. Si François Meyronnis avait quelques compétences de critiques, mêmes vagues, il aurait eu beau jeu de démontrer l'inanité du style de Michel Houellebecq du moins, caractéristique qui lui a été maintes fois reprochée, sa pâleur, de laquelle, certes, il aurait pu tirer quelque grandiloquente conclusion. Mais le problème est de taille : François Meyronnis commente apparemment aussi mal les livres des autres qu'il est incapable d'écrire une ligne se tenant droite. Il est vrai que Meyronnis, lui, est un écrivain dont la conception du langage est assurément haute, et claire, et franche, et intelligente, dont les surgeons phocomèles pointent leur crâne blanchâtre toutes les dix lignes ou presque de son ouvrage, caboches blanchâtres que ce nouveau Dante arrose de son amour intéressé : «Elle ment, l'escarpolette !» et «Piètre, la «vie éternelle» consentie au clone» (p. 106). Avec de telles trouvailles, sans aucune honte bouturées plus d'une bonne centaine de fois dans le bref espace d'une bonne centaine de pages, comment donc voulez-vous que François Meyronnis ne s'imagine pas avoir renouvelé, de fond en comble, les prestiges de la langue française et labouré les terres pourtant riches du grand style ?
François Meyronnis s'imagine posséder l'insurpassable compas d'un Lenôtre alors qu'il manie la pelle comme un Nicolas le jardinier pris de boisson.

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Et que, en logique conséquence de ce rarissime don d'écriture, il se prenne pour le dernier-premier écrivain, celui qui, ayant posé le bon constat sur le nihilisme, s'y engouffre et en ressort, comment une telle stupidité pourrait-elle encore nous étonner ? Et d'abord, Meyronnis, qui est assurément un sinistre imbécile, n'est tout de même pas, qu'on se le dise, un piaf ni même une poule enrhumée, puisqu'il ne piaule pas lui, «un piaulement funèbre soupirant après la servitude et l'anéantissement» (p. 104) étant bien la marque, ridicule et piaillarde, de ceux qui se lamentent. Pour le dire plus noblement : «Celui qui n'est attentif qu'à l'assignation mortifère devient rapidement la proie d'une surdité» alors que, nous l'avons vu, François Meyronnis est le voyant, et l'entendant par excellence. Dommage tout de même que cet auteur se sente l'obligation de nous beugler ses fadaises mal écrites, mal pensées et finalement si mal entendues qu'on les croirait sorties de la bouche de l'idiot ouvrant Le bruit et la fureur de William Faulkner.

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Nouvel Empédocle n'hésitant pas à se jeter dans la gueule bouillonnante, François Meyronnis ne déplore pas, ne lamente pas, ne chiale pas; lui, ce n'est pas une bonne femme. Lui, il fixe sans ciller le regard glaireux du Rien. Lui, il attaque le ventre mou de la Grande Baudruche, il fonce comme un seul homme sur l'armée démoniaque des Huns hurleurs, Philippe Sollers ayant sifflé, de ses doigts boudinés et bagués, la charge et Gérard Guest, qui n'aime pas la foule, se contentant de faire exploser une ou deux têtes choisies avec soin comme s'il s'agissait de pastèques grâce à son fusil à lunette heideggérienne. Il a au moins l'avantage, grâce à cette belle arme qu'il astique tous les jours, de pouvoir prendre un peu de recul et de ne point se retrouver, minable Fabrice, au beau milieu d'une bataille dont il ne comprendra goutte. La cavalcade de François Meyronnis lui permet ainsi commodément de boucler sa boucle (nous y revenons toujours bien sûr) : si la littérature mauvaise, à tous les sens de ce terme, est illustrée par Houellebecq et ses épigones, la bonne sera le seul haut fait de François Meyronnis qui, lui, n'entre pas «dans le néant par le petit côté de la négation», non messieurs, puisque faire preuve d'une aussi lamentable timidité «assujettit au dommage» (p. 108). Et ce petit côté, cette porte peu franche qui se cache honteusement des regards, c'est tout simplement le «non-être» qui, nous répète notre piaffeur étalon, est tout ce que l'on voudra SAUF le Néant dont Meyronnis a tiré le long portrait (six cents pages, la pose a été longue...) dans son Axe du Néant où il a dissuadé «en vain les hommes de prendre le vide, le rien, le néant pour du non-être». Hélas, on a cru qu'il «raffinai[t] sur des vétilles» puisque, au fond «personne ne [l']a compris» (p. 108) sauf Aude Lancelin qui, il est vrai, démontre une maîtrise rare sur toutes ces questions ayant trait au Vide.

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Je ne puis donc résister à citer les deux dernières phrases de cette deuxième partie, qui placent je crois assez haut la mission que François Meyronnis s'est assignée, tout en accentuant, par une dramatique ponctuation, l'intensité horrifique de l'image : «À la mouche, j'ai montré par où s'échapper de la bouteille. Est-ce ma faute si la mouche préfère ce qui l'entrave ?» (p. 108).

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Si je pouvais m'adresser directement à vous, François Meyronnis, j'oserais filer cette métaphore en vous faisant remarquer que, comme la mouche bleue (ou verte ?, je ne sais plus) des pissotières rimbaldiennes, mes textes risquent fort de dissoudre le moucheron indigent que vous êtes.

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Vous donnant du moucheron, je suis encore aimable, notez-le, cher Meyronnis. Vous l'êtes beaucoup moins qui commencez votre troisième partie intitulée La fabrique de Satan par un lamentable jeu de mot : «Depuis la tentative d'extermination des Juifs par les nazis, la possibilité du pire est devenue beaucoup plus qu'une simple possibilité [...].» (p. 109) sans doute afin de bien nous assener l'ineptie selon laquelle les livres de Houellebecq et la barbarie nazie sont sortis du même ventre gravide.
Pour le dire en usant de vos somptueuses figures de rhétorique : «Minable, François Meyronnis, votre procédé !»