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04/12/2008

Boccacce de Marco Lodoli

Crédits photographiques : Stephen Lovekin (Getty Images).

971722569.jpg«Il a parlé comme il faut de la vivisection et de l'héroïne, des supermarchés et de la pollution, de la dépression et des hémorroïdes.»
Marco Lodoli, Boccacce (Éditions L'Arbre vengeur, coll. Selva Selvaggia dirigée par Lise Chappuis, 2007), pp. 79-80
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L'une des nouvelles les plus intéressantes qui composent ce drôle de petit livre grimaçant de Marco Lodoli (1) qu'est Boccacce, bien illustré par Alban Caumont, est sans nul doute celle qui s'intitule Le philologue : nous y voyons un jeune auteur désireux de connaître l'avis, sur les poèmes qu'il lui a soumis, d'un éminent spécialiste de littérature. Le philologue essaie certes de ménager l'apprenti poète (pensez donc, une jeune âme littéraire, un poète en herbe encore, c'est tellement fragile !) mais, lorsqu'il lit à voix haute ses vers, c'est pour lui en montrer toutes les limites et les défauts, petits ou grands, comme par exemple le fait qu'ils ont un incontestable air de déjà-vu : «Toujours j'aimai cette hauteur déserte / Et cette haie qui du plus ultime horizon / Cache au regard une telle étendue».
Qui donc moque, dans ce texte, Marco Lodoli ? Le jeune poète prétentieux qui ne fait que répéter, à la virgule près, des vers célèbres et singulièrement connus de tous les petits Italiens puisqu'ils sont ceux de Leopardi ? (2) Le vieux philologue qui paraît ne même plus se souvenir qu'il a lu ces vers il y a bien des années, justement en ouvrant un recueil devenu classique depuis quelques lustres ? La leçon n'est-elle pas finalement bien plus profonde, sous l'ironie et l'alacrité de ces quelques pages ?
Peut-être Marco Lodoli veut-il tout simplement établir cette vérité qui n'eut jamais de meilleur témoin que Borges (3) : nous écrivons et commentons tous, mauvais ou excellents écrivain, bons critiques littéraires ou tartuffes, le même livre.
Un détail m'a amusé : l'une des seules fautes de frappe (4) que j'ai repérées dans le petit livre de Lodoli concerne une nouvelle intitulée Le Correcteur mais je ne voudrais pas pousser l'amusement vaguement érudit jusqu'à suggérer que cette faute a été intentionnelle...
Je recommande aussi chaudement, à certains des membres les moins doués ( A Country For Old Men [ce blog n'existe plus] de ThomZ, Pedro Babel, l'esc@rgot g@rpien, La Mygale pourpre [ce blog n'existe plus lui aussi] de Moolz) de ce raout guignolo-avant-gardiste (beaucoup de bruit pour rien, disons pour des auteurs ayant le culte du pur référent, des signifiants flottants que l'on soumet à toutes les tortures linguistico-sémantiques, des jeux éculés aussitôt qu'inventés sur la matière verbale...) qui se nomme Fric-Frac Club, un agrégat de talents et de nullités pour le moins hétéroclite, de lecteurs et de critiques de très bon ou maigre niveau (5) qui paraissent presque tous amoureux de la moindre virgule pynchonienne ayant été traduite par Christophe Claro puis publiée dans sa collection Lot 49, je leur recommande vivement de se pénétrer de la leçon d'une nouvelle fort ironique intitulée Le rebelle décrivant en ces termes la trame convenue d'un quelconque roman banal dit, justement, d'avant-garde (cf. p. 80) : «Son premier livre s'intitulait : Castrons le pitre. En couverture, il y avait la sempiternelle image éculée d'un clown en larmes, mais avec le ventre ouvert et les tripes phosphorescentes. En deux mots, l'histoire était celle d'un apprentissage de la vengeance. Un toxico épuisé et enragé capture à l'extérieur du cirque Togni, un paillasse proche de la retraite. Il l'amène chez lui et lui fait subir des sévices pendant des jours et des jours. Le clown est un petit bourgeois, de ceux qui tentent encore de faire rire les enfants avec des culbutes et des chaussures anormales, qui voudrait finir sa vie en paix, dans sa petite maison sur le lac de Bracciano. Le pitre le paie cher, on lui arrache un à un les ongles, ensuite on lui coupe la langue, on lui verse de la chaux sur les pupilles; le toxico et ses amis dansent nus autour de lui. Pour finir, arrive ce qui devait arriver et donne son titre au livre».
cyclocosmia-couverture.jpgIl n'y a pas de chapitre, dans le petit et truculent livre de Lodoli, consacré aux revues. Quel dommage, tant celles-ci me paraissent constituer, à l'heure même où des blogs comme le nôtre cumulent tous les avantages d'une revue sans connaître ses nombreux défauts et lourdeurs, un laboratoire où la littérature se cherche, s'épanouit et, il faut le dire, disparaît aussi rapidement qu'elle est née, qu'il s'agisse de ses perles en croissance (puisque, bien souvent, les textes parus en revues seront repris par leurs auteurs en volume) ou de quelques dés à coudre de cendres, dont nul ne gardera la mémoire, pas même le philologue érudit de Lodoli. Ma carrière littéraire, comme disent les gommeux, est toute jeune et pourtant, combien de revues auxquelles j'ai participé existent encore ? Certes, la très belle revue Nunc continue, tant bien que mal, à paraître mais Cancer! n'est plus, comme Esprits Libres, Les Brandes, La Sœur de l'Ange sombrant pour sa part dans l'insignifiance conceptualo-gauchiste depuis qu'elle est éditée par Le Grand Souffle, un éditeur lui-même moribond selon toute vraisemblance. Immédiatement est devenu une feuille royaliste distribuée exclusivement à la sortie des messes ou des Procure, Contrelittérature, la revue d'Alain Santacreu que Matthieu Baumier et Jacques de Guillebon ont rejoint paraît avoir amorcé une étrange et ésotériste métamorphose qui va la conduire jusqu'au cœur paraît-il de la symbolique chrétienne et Tsimtsoûm, du fantasque Bruno Deniel-Laurent, n'aura même pas dépassé sa première livraison, ce qui est tout de même assez rare, y compris dans l'univers labile des revues.
Quoi d'autre ? Ah oui, Impur dirigée par Laurent Schang aimant les tanks camouflés et les petites Japonaises vicieuses, qui ne dépassera probablement pas trois numéros... Il faut donc saluer l'initiative du courageux Antonio Werli, maître d'œuvre de Cyclocosmia, dont le dossier du tout premier numéro (à la réalisation superbe), il fallait s'en douter venant d'un membre du FFC, est consacré à Thomas Pynchon. Comme tout dossier, celui-ci est inégal, les bons articles et les très mauvais, voire franchement insignifiants, se partageant, miraculeusement, selon la même ligne de crête évoquée en note 5...
Une dernière remarque, moins futile qu'il n'y paraît : Cyclocosmia se veut une revue d'invention et d'observation. Regardons autour de nous : l'invention (comme pour la revue Conférence, la partie la plus inutile de Cyclocosmia) il n'y a que cela, dans une France qui se veut littéraire, inventive donc et qui n'est plus que bavarde, c'est-à-dire ressassant ses souvenirs comme un vieillard, des centaines de revues qui inventent ou prétendent inventer de nouvelles formes de littérature, alors que toutes les formes existent depuis les premiers textes bibliques, peut-être même, mais les plus savants de mes lecteurs contesteront ce point, depuis les premières traces déposées sur les parois rocheuses des cavernes profondes. Je conseillerai donc à Antonio Werli d'ajouter à ces deux qualités une troisième (ou alors, de remplacer l'observation, un peu trop froide, par), l'attention, vertu que Cristina Campo, dans un texte remarquable (6), oppose justement à la trop commune et vantée invention, cette tarte à la crème rancie faisant les maigres délices de tous les avant-gardistes.

Notes
(1) Assez peu connu en France, Marco Lodoli, né en 1956 à Rome où il réside encore est l'auteur de plusieurs romans publiés aux éditions P.O.L comme Chronique d'un siècle qui s'enfuit (1987, prix Viareggio de la première œuvre), Le Clocher brun (1991), Les Fainéants (1992) et enfin Courir, mourir (1994). I Fiori (édité par Einaudi), que d'aucuns considèrent comme son ouvrage le plus abouti, n'a toujours pas été traduit en français. La Fosse aux Ours doit faire paraître en février 2009 un ouvrage intitulé Île, guide vagabond de Rome.
(2) Extrait de L'infini recueilli dans Canti avec un choix des Œuvres morales (traductions de F.-A. Aulard, Juliette Bertrand, Philippe Jaccottet et Georges Nicole, présentation de Jean-Michel Gardair, Gallimard, coll. Poésie, 1982), p. 68.
(3) Délicieusement borgésienne est cette autre nouvelle, intitulée Le correcteur, où Lodoli écrit : «Durant son dernier mois de travail dans la maison d’édition, Fantin fut implacable. Par exemple il corrigea le mot «labyrinthe», utilisé par le jeune auteur d’un essai. Il le récrivit correctement sur le bord blanc : «labyrinthe». Le rédacteur en chef convoqua Fantino dans son bureau et exigea une explication. Selon cet homme, qui se considérait expérimenté et attentif, le mot était exactement le même. Fantino resta bouche bée de tant de superficialité : était-il possible que le rédacteur en chef ne voie pas la différence, qu’il ne comprenne pas à quel point la correction était exacte et inévitable ? Soyez attentif au cœur du mot, ne vous arrêtez pas aux apparences…», in op. cit., p. 51.
(4) Il commanda une bouteille de vin rouge très côté et la but au goulot, op. cit., p. 50.
(5) Trois membres du FFC sont tout de même à signaler, tant ils volent au-dessus de leurs calamiteux collègues, non seulement par certaines de leurs analyses sur des titres de littérature étrangère mais, aussi, j'allais dire surtout, par une culture littéraire qui leur fait supposer, à raison, qu'un Pynchon, un Vollmann, un Gaddis, un Gass ou un DeLillo ne sont point apparus comme par génération spontanée. La critique littéraire, du moins lorsqu'elle est pratiquée avec un peu de sérieux, est avant tout un art d'établir des correspondances et, surtourt, de savoir remonter un fleuve jusqu'à son amont, sans avoir peur de se noyer dans une vaguelette se fondant dans la mer indifférenciée : il s'agit de François Monti, Antonio Werli et de Bartleby, lesquels ne se contentent pas, leur petite gueule rose de chiots littéraires ouverte et la queue frétillante, de rendre humidement compte, pardon, de s'extasier, sans la plus petite distance que l'on souhaiterait vaguement objective, sur chacune des traductions de Claro mais, du moins dans leurs meilleurs textes, critiquent véritablement.
(6) Dans un texte intitulé Attention et poésie recueilli dans le splendide recueil que constitue Les impardonnables (Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2002), pp. 208-214. On peut y lire (p. 210) : «L'art d'aujourd'hui est en très grande partie imagination, c'est-à-dire contamination chaotique d'éléments et de plans. Tout cela, naturellement, s'oppose à la justice (dont l'art d'aujourd'hui ne se préoccupe d'ailleurs pas). Si l'attention est attente, acceptation fervente et impavide du réel, l'imagination est impatience, fuite dans l'arbitraire : éternel labyrinthe sans fil d'Ariane. C'est pourquoi l'art antique est synthétique, l'art moderne analytique; il donne la préséance à la pure décomposition comme il sied à une époque nourrie de terreur.»