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22/04/2009

Le navire poursuit sa route de Nordahl Grieg

Crédits photographiques : Jack Delano, Pennsylvania R.R. [Railroad] ore docks, unloading iron ore from a lake freighter by means of Hulett unloadersCleveland (Ohio, 1943).

«Comme Dieu ne me compte pas
C’est le ministère du Commerce qui me compte,
Comme il compte les poulies et les grues
Les chaudières; les pistons
Qui tournent en brillant :
Les portes des cabines et le cuivre
Des glissières grinçantes sous le vent.»
Malcolm Lowry, Chauffeur n°8, in Poèmes de jeunesse ou Juvenilia, 1925-1933, Le phare appelle à lui la tempête (traduction et préface de Jacques Darras, Denoël, 2005, Points Poésie, 2009), p. 30.


Nordahl Grieg, Le navire poursuit sa route [Skibet gaar videre, 1924] (traduit du norvégien par Hélène Hlipert et Gerd de Mautort, revu par Philippe Bouquet, Les Fondeurs de Briques, coll. Ultramarine, 2008).
LRSP (livre reçu en service de presse).

Hormis un ouvrage intitulé Mais demain, paru aux Éditions sociales internationales en 1937, le lecteur français désireux de lire les romans de Nordahl Grieg, le neveu du célèbre compositeur de Peer Gynt, ne trouvera absolument rien pour étancher sa soif d'aventures.
Publié par les superbes éditions Les Fondeurs de briques, Le navire poursuit sa route de Nordahl Grieg est sans aucun doute moins remarquable pour son évocation de la vie d'un simple matelot, au début du siècle passé, sur un navire marchand (évocation après tout commune depuis le Redburn de Melville) que pour la plongée dans la conscience d'un jeune homme aux prises avec l'absolue solitude d'un univers où bien et mal semblent des postulations de philosophe qui n'aurait point compris le cours véritable, profondément indifférent aux souffrances des hommes, d'une histoire (1) peut-être privée de sens (2).
Assurément un intellectuel qui n'a jamais mis les pieds sur un bateau, côtoyé d'âpres loups de mer, traîné dans les bordels où mijote la vérole (3), ne goûtera point l'amer constat auquel parvient Grieg : sur mer comme sur Terre, rien n'a d'importance, hormis la solidarité entre les éprouvés qui s'enracine dans les plus lointaines origines (4).
Assurément encore, il ne faut point s'étonner que le baroudeur alcoolique Malcolm Lowry, qui confessa qu'Ultramarine, bien souvent, n'était qu'une simple paraphrase du Navire poursuit sa route, ait voué un véritable culte au romancier, pour lequel il s'embarqua à bord d'un bateau à destination de la Norvège et dont il fit assurément sien, si l'on songe à sa propre discrète disparition, le constat très amère mais aussi humble puisqu'il est dénué de tout recours à l'espérance : «Tu sais qu’il est une chose mille fois plus noble que d’être un mâle, car celui-ci ne sera jamais un homme digne de ce nom : une volonté lucide et sans crainte, qui se garde de salir encore un peu plus le monde» (p. 137), un monde qui, quoi que nous semblions lui faire, quels que soient les coups que nous lui portions, n'en poursuit pas moins son intarissable chuchotement (5), même lorsque nous ne pouvons ou ne voulons l'écouter.
Notre monde raconte en effet des histoires aussi anciennes que mystérieuses, peut-être même, tout simplement, celles que les hommes, à tout prix, depuis des siècles ou des millénaires, s'acharnent à inscrire sur la terre et les roches, sur l'eau des océans et dans les déserts pulvérulents et sur les pages de leurs livres pas moins friables qui ne garderont aucune trace d'eux, parce que, comme Lowry l'écrira dans l'un de ses poèmes (6), seul l'homme se souvient de l'homme :

«Ma joie est d’évider le monde comme lorsqu’on
Élide telle phrase mémorable du manuscrit
De Dieu, lui étant noir, pour lui substituer
Une seconde phrase plus claire, alternative divine
Revendiquée par l’homme et par nous conservée.»


Notes
(1) «Les feuilles se fanent, les vies agonisent, des milliers de cadavres sont enterrés chaque année, mais notre terre elle-même est un astre qui poursuit sa route silencieuse et inéluctable», p. 85. Toutes les pages citées renvoient à notre édition.
(2) «Chacun de nous est à sa roue, peine, sue et la fait tourner. Le vacarme retentit autour du globe jusqu’à ce que nous soyons usés à mourir. Alors nous nous effondrons, mais de nouvelles mains saisissent cupidement ces mêmes roues et continuent à les faire tourner comme des folles… Mais pourquoi ?», p. 64.
(3) Vérole qui contaminera le personnage principal du livre de Grieg, vérole jamais directement nommée dont la description aura tout de même pour conséquence après la publication du roman, en Norvège, une longue campagne décidée par la Croix-Rouge contre les maladies vénériennes.
(4) «Trahir Judas est encore pire que trahir Jésus» (p. 72) et «Non, Caïn ne peut tuer Abel, aujourd’hui», p. 121.
(5) «Les histoires que racontent les alizés n’existent pas pour les hommes du bord quand ils piquent la rouille dans les soutes, ni pour les chauffeurs qui dansent devant le gouffre ardent», p. 56.
(6) Chansons pour une seconde enfance, in op. cit., pp. 64-5.