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28/05/2009

Au-delà de l'effondrement, 5 : Les ruines de Paris en 4908 d'Alfred Franklin

Crédits photographiques : Éric Gaillard (Reuters).



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À propos de Alfred Franklin, Les ruines de Paris en 4908 (Éditions L'Arbre vengeur, coll. L'alambic dirigée par Éric Dussert, 20078). LRSP

Ridiculement illustrée par Amandine Urruty, excellemment présentée, d'une plume aussi alerte que précise, par Éric Dussert qui dirige la collection L'Alambic aux éditions de L'Arbre vengeur, Les ruines de Paris en 4908 du polygraphe et savant Alfred Franklin est une digression satirique, tout de même plus profonde qu'il n'y paraît, sur un thème (1) qui, à l'époque et malgré la parution en 1771 de L'An 2440, rêve s'il en fut jamais, n'avait pas encore connu le foudroyant développement qui est le sien depuis quelques dizaines d'années : la littérature d'après l'effondrement, dite post-apocalyptique.
Nous nous trouvons en l'an de grâce 4908, alors qu'une expédition venue de Nouméa et dirigée par l'amiral baron Quésitor s'approche d'un pays qui n'existe plus sur les cartes et qui avait autrefois nom : la France et va découvrir les ruines de Paris, peuplée de tribus vivant à moitié nues et n'étant apparemment obsédées que par l'idée de faire la fête.
Par bien de ses aspects, notamment sa conclusion, ce petit conte de Franklin évoque les fameuses Lettres persanes de Montesquieu. Il s'agit en somme de moquer non seulement la prétention à l'universalité des idées françaises (2) mais aussi stigmatiser, comme Joseph Méry l'avait fait en 1856 dans une de ses nouvelles intitulées Les ruines de Paris, la démarche scientifique dans sa volonté de découvrir le sens d'événements passés.
À ce titre, les savants débats des chercheurs qui patiemment tentent de déchiffrer les curieuses inscriptions figurant sur les monuments qu'ils font émerger des sables recouvrant ce qui fut la ville de Paris sont d'une drôlerie consommée, de même qu'est ridicule et totalement fantaisiste à nos yeux l'histoire de France que ces sommités ont pourtant patiemment reconstituée.
Pour banale qu'elle soit, cette thématique n'en est pas moins une des plus constamment présentes dans les ouvrages d'anticipation décrivant la vie de survivants qui péniblement essaient de reconstituer ce que fut leur passé et bâtissent un univers parallèle : on songe bien évidemment au classique de Pierre Boule, La planète des singes et au remarquable roman de Walter M. Miller Jr., Un cantique pour Leibowitz. N'oublions pas que le génial Poe avait ridiculisé les prétentions des savants dans l'un de ses contes intitulé Mellonta Tauta paru en 1849, dans lequel une historienne vivant en 2848 réinterprète l'histoire de l'Amérique du Nord à coup de faux raisonnements.
Le passé, irrémédiablement détruit, est doublement annihilé : certes parce que ne subsistent plus de lui que quelques traces, aussi et surtout parce que ce passé n'as strictement rien à voir avec le présent que nous connaissons, de sorte que les survivants éprouvent, à son endroit, les sentiments paradoxaux des héros du Maître du Haut Château de Dick, prisonniers d'une réalité qu'ils savent cauchemardesque parce que fausse.
Quoi qu'il en soit, cette tentative de reconstituer l'âge d'or se fait, presque systématiquement, par la découverte de nos plus chers trésors, les livres bien sûr qui, dans le petit conte de Franklin, se trouvent réduits en poussière (p. 77), alors qu'ils sont sauvés des flammes, dans le classique de Bradbury, par une poignée de résistants qui les mémorisent. Dans tous les cas, le vocabulaire est celui de l'effroi et du respect religieux : «Là, sans doute, étaient réunies les collections scientifiques du Muséum. Mais on y conservait aussi des livres, et en très grand nombre, car nous marchions sur un épais tapis formé d'ouvrages détruits, de feuillets dispersés. Une religieuse émotion nous saisit, au moment de porter des pas sacrilèges sur ces restes augustes, vénérables représentants des connaissances lentement acquises par nos ancêtres. Les éléments s'étaient déchaînés sur Paris avec une telle violence, la confusion qu'ils avaient produite était telle, que nous cherchâmes vainement à rassembler des feuillets provenant d'un même ouvrage. Presque tous, d'ailleurs, tombaient en poussière dès que nos mains cherchaient à les soulever.»

Notes
(1) Un bel aperçu nous en est donné par le livre de l'érudit Giovanni Macchia, Paris en ruines, traduction incorrecte de l'original italien, beaucoup plus classique (Le rovine di Parigi [1985], Flammarion, coll. Critiques, 1993).
(2) Voir, dans notre ouvrage, la fable intitulée Fragments d'un volume provenant du muséum d'histoire naturelle, pp. 48-54.