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14/12/2019

Les Fiancées sont froides de Guy Dupré

Crédits photographiques : Michael Snyder (The Desert Sun via Associated Press).

«Renan à Déroulède : «Jeune homme, jeune homme, la France se meurt, ne troublez pas son agonie.» Perte de substance probablement sans exemple dans l’Histoire : au cours de la plus longue période pacifique qu’ait connue la France, de 1871 à 1914, le chiffre des Français s’élève de trente-sept à trente-neuf millions, alors que les Allemands passent de trente-sept à soixante-sept. À l’esprit qui se penche sur l’histoire pathétique du nationalisme français, ce manque à gagner de trente millions d’âmes doit toujours rester présent.»
La feue France (préface à La République ou le Roi, Correspondance Barrès-Maurras, Plon, 1970), in Je dis nous (La Table Ronde, 2007), pp. 113-4.



IMG_3303.JPGÀ propos de Guy Dupré, Les Fiancées sont froides (La Table Ronde, coll. La petite vermillon, 2009).
LRSP (livre reçu en service de presse).

C'est en 1953 que paraissent, sous la plume d'un tout jeune homme de vingt-quatre ans, Les Fiancées sont froides. Il faudra à l'écrivain vingt-huit années pour qu'il daigne publier son deuxième roman, intitulé Le Grand Coucher, suivi des Mamantes, son troisième et dernier roman jusqu'à ce jour.
Cette très longue décantation vaut toutes les biographies du monde, puisqu'elle suffit à nous renseigner : en alchimiste véritable, fin connaisseur de Jean Parvulesco et de Raymond Abellio, Guy Dupré n'écrit assurément point pour s'amuser. Pas davantage n'écrit-il pour nous alerter, nous transmettre un message, nous enseigner une leçon cruelle et salutaire sur l'état du monde alors même que, plus que tout autre, Guy Dupré hurle dans le désert. Peut-être pouvons-nous simplement affirmer qu'il a écrit les lignes suivantes, extraites des somptueuses Manœuvres d’automne, pour lutter contre un dégoût qui est en passe, aujourd'hui, de nous submerger : «C’était la fin d’une espèce et d’une aire. Que resterait-il après eux ? Que restait-il devant nous qui n’avions pas encore rassemblé nos esprits ? La liberté à la française – d’où résultait la population des copistes et des scribes accroupis, écrivant sous eux, s’arrogeant le droit à la parole et revendiquant le droit à la différence, mais qui se ressemblaient comme les soies d’une même truie. Ce n’était plus le Veau mais le Cochon d’or que seuls, debout dans les siècles des siècles, les guerriers, les poètes et les princes tenaient en respect. Il n’y a que le temps qui n’ait pas peur du Cochon, et celui qui sait jouer sa vie sans compter ses jours. Au seul Trio respectable selon Charles Baudelaire, le prêtre, le guerrier, le poète – «Savoir, tuer et créer» –, nous substituerions un composé résineux des trois. Comprendre; faire disparaître des écrans intérieurs le son des célébrités de la chanson du jour; attendre pour écrire de pouvoir écrire des ouvrages qui réjouissent le cœur des hommes et des femmes de la région des Égaux. Prêtre, soldat, poète, il ne suffisait plus d’avoir une cuillère dans chacun des trois pots, il faudrait savoir les remuer toutes en même temps. Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien.»
Je doute d'ailleurs que Guy Dupré, qui bien plus qu'un Pierre Michon mérite les termes tellement disqualifiés par les petites plumes du reportage universel d'écrivain de race, écrive pour une raison bien précise, si ce n'est celle consistant à libérer son furieux rêve qui lui permettra peut-être de transformer le plomb en l'or de ses songes. Le grand romancier est peut-être, plus que tout autre, l'homme qui ne craint jamais de faire pénétrer ses lecteurs dans ses cauchemars, le mauvais écrivain pouvant être défini, a contrario, comme celui qui produit des cauchemars de commande, des petits enfers immédiatement ingurgités et recrachés par la machine pour le contentement passager de ses esclaves. Quel est donc cet animal que Guy Dupré poursuit avec une patience éblouissante, créature aussi rare que le croisement entre une licorne (mais noire) et un basilic qu'un Nemrod ne serait pas parvenu à capturer après l'avoir poursuivi durant des siècles de ruses et de guet ?
Est-ce donc, chimère maléfique, quelque belle dame sans merci venue des solitudes hantées par les esprits convoqués par le solitaire Manfred ? Peut-être, mais ce genre de créature a vite fait de déniaiser les auteurs malchanceux qui, au petit matin, leur rêve érotique évaporé comme une mince pellicule d'alcool, se réveillent à côté de la charogne qui épouvanta Thibaud de la Jacquière et le rendit fou de Dieu. Tous les écrivains de quelque culture littéraire, du moins à leurs débuts, ont ainsi rejoué la comédie du frénétisme noir, chaussant des bottes leur permettant de parcourir deux ou trois lieues tout au plus jusqu’à se retrouver au pied de quelque basse colline plutôt que mont chauve où de jeunes gourgandines se sont grimées en gouges passables. Tous en sont redescendus, tous sont revenus de ces cauchemars tarifés, l'écume aux lèvres, le sourire carnassier de n'avoir rien pu dévorer, pas même rassasiés de leurs maigres orgies, préférant, aux fragrances troubles des nuits bleues des sabbats, le tranquille fumet d'une bonne soupe à l'ail préparée par leur débonnaire demi-mondaine.
Tous sauf apparemment Julien Gracq qui semble ne jamais s'être vraiment remis de son bain prolongé dans la pataugeoire des Syrtes et des femmes à moitié mortes ou chlorotiques qu'il a confondues avec quelque sirène échouée sur le trouble marécage où se reflète la maison Usher.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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