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22/11/2009

Les Fiancées sont froides de Guy Dupré

Crédits photographiques : Michael Snyder (The Desert Sun via Associated Press).

«Renan à Déroulède : «Jeune homme, jeune homme, la France se meurt, ne troublez pas son agonie.» Perte de substance probablement sans exemple dans l’Histoire : au cours de la plus longue période pacifique qu’ait connue la France, de 1871 à 1914, le chiffre des Français s’élève de trente-sept à trente-neuf millions, alors que les Allemands passent de trente-sept à soixante-sept. À l’esprit qui se penche sur l’histoire pathétique du nationalisme français, ce manque à gagner de trente millions d’âmes doit toujours rester présent.»
La feue France (préface à La République ou le Roi, Correspondance Barrès-Maurras, Plon, 1970), in Je dis nous (La Table Ronde, 2007), pp. 113-4.



51wTBDoLbbL._SS500_.jpgÀ propos de Guy Dupré, Les Fiancées sont froides (La Table Ronde, coll. La petite vermillon, 2009).
LRSP (livre reçu en service de presse).


C'est en 1953 que paraissent, sous la plume d'un tout jeune homme de vingt-quatre ans, Les Fiancées sont froides. Il faudra à l'écrivain vingt-huit années pour qu'il daigne publier son deuxième roman, intitulé Le Grand Coucher, suivi des Mamantes, son troisième et dernier roman jusqu'à ce jour.
Cette très longue décantation vaut toutes les biographies du monde, puisqu'elle suffit à nous renseigner : en alchimiste véritable, fin connaisseur de Jean Parvulesco et de Raymond Abellio, Guy Dupré n'écrit assurément point pour s'amuser. Pas davantage n'écrit-il pour nous alerter, nous transmettre un message, nous enseigner une leçon cruelle et salutaire sur l'état du monde alors même que, plus que tout autre, Guy Dupré hurle dans le désert. Peut-être pouvons-nous simplement affirmer qu'il a écrit les lignes suivantes, extraites des somptueuses Manœuvres d’automne, pour lutter contre un dégoût qui est en passe, aujourd'hui, de nous submerger : «C’était la fin d’une espèce et d’une aire. Que resterait-il après eux ? Que restait-il devant nous qui n’avions pas encore rassemblé nos esprits ? La liberté à la française – d’où résultait la population des copistes et des scribes accroupis, écrivant sous eux, s’arrogeant le droit à la parole et revendiquant le droit à la différence, mais qui se ressemblaient comme les soies d’une même truie. Ce n’était plus le Veau mais le Cochon d’or que seuls, debout dans les siècles des siècles, les guerriers, les poètes et les princes tenaient en respect. Il n’y a que le temps qui n’ait pas peur du Cochon, et celui qui sait jouer sa vie sans compter ses jours. Au seul Trio respectable selon Charles Baudelaire, le prêtre, le guerrier, le poète – «Savoir, tuer et créer» –, nous substituerions un composé résineux des trois. Comprendre; faire disparaître des écrans intérieurs le son des célébrités de la chanson du jour; attendre pour écrire de pouvoir écrire des ouvrages qui réjouissent le cœur des hommes et des femmes de la région des Égaux. Prêtre, soldat, poète, il ne suffisait plus d’avoir une cuillère dans chacun des trois pots, il faudrait savoir les remuer toutes en même temps. Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien.» (1)
Je doute d'ailleurs que Guy Dupré, qui bien plus que Pierre Michon mérite les termes tellement disqualifiés par les petites plumes du reportage universel d'écrivain de race, écrive pour une raison bien précise, si ce n'est celle consistant à libérer son furieux rêve qui lui permettra peut-être de transformer le plomb en l'or de ses songes. Le grand romancier est peut-être, plus que tout autre, l'homme qui ne craint jamais de faire pénétrer ses lecteurs dans ses cauchemars, le mauvais écrivain pouvant être défini, a contrario, comme celui qui produit des cauchemars de commande, des petits enfers immédiatement ingurgités et recrachés par la machine pour le contentement passager de ses esclaves. Quel est donc cet animal que Guy Dupré poursuit avec une patience éblouissante, créature aussi rare que le croisement entre une licorne (mais noire) et un basilic qu'un Nemrod ne serait pas parvenu à capturer après l'avoir poursuivi durant des siècles de ruses et de guet ?
Est-ce donc, chimère maléfique, quelque belle dame sans merci venue des solitudes hantées par les esprits convoqués par le solitaire Manfred ? Peut-être, mais ce genre de créature a vite fait de déniaiser les auteurs malchanceux qui, au petit matin, leur rêve érotique évaporé comme une mince pellicule d'alcool, se réveillent à côté de la charogne qui épouvanta Thibaud de la Jacquière et le rendit fou de Dieu. Tous les écrivains de quelque culture littéraire, du moins à leurs débuts, ont ainsi rejoué le frénétisme noir et ses pompes de deux ou trois lieues tout au plus qui les ont menés jusqu'au pied de quelque basse colline plutôt que mont chauve où de jeunes gourgandines se sont grimées en gouges passables. Tous en sont redescendus, tous sont revenus de ces cauchemars tarifés, l'écume aux lèvres, le sourire carnassier de n'avoir rien pu dévorer, pas même rassasiés de leurs maigres orgies, préférant, aux fumets troubles des nuits bleues des sabbats, le tranquille fumet d'une bonne soupe à l'ail préparée par leur débonnaire demi-mondaine.
Tous sauf apparemment Julien Gracq qui semble ne jamais s'être vraiment remis de son bain prolongé dans le pataugeoir des Syrtes et des femmes à moitié mortes ou chlorotiques qu'il a confondues avec quelque sirène échouée sur le trouble marécage où se reflète la maison Usher.
Ce furieux rêve, né complètement formé dès le premier roman de notre écrivain, est-il encore la trahison et son mystère torve, superbement gravé par Dupré en une phrase aussi définitive qu'une devise héraldique ? : «Bouclier marqué d’un profil ambigu, médaille éternellement frappée d’un cœur double…» (p. 35). Voisin de la trahison et comme son ombre portée, le secret serait-il à son tour l'insaisissable créature que Dupré a cru tenir en joue et qui a disparu comme une goutte d'ombre dévorée par la lumière de midi : «Un secret ne se révèle pas, il s’acquiert dans la solitude, le dédain de soi et l’amour de la mort. Peu importe que son origine soit définie ou mal définie, puisqu’il n’existe, puisqu’il ne vaut que par le silence où il prend racine, le bonheur perdu auquel il semble faire allusion, et la duplicité qu’il justifie» (pp. 211-2).
À moins qu'il ne s'agisse de la mort et de ses prestiges troubles, qui ne cesseront de hanter Guy Dupré s'imaginant sorti de la matrice d'une époque ayant immédiatement précédé celle qui vit sa naissance (2) ? Quelque cavalier monté sur un coursier verdâtre alors, se hâtant vers les flancs d'une révélation qu'aucun sceau, surtout pas le septième, ne protège de la curiosité des foules ?
La préférence nettement accordée aux femmes devenues mères, les mamantes, plutôt qu'aux jolies poupées à peine nubiles que Gabriel Matzneff consomme comme des huîtres qui n'auraient pas eu le temps de recouvrir de la plus fine couche de nacre leur minuscule grain de sable, strictement identique du reste à leur cerveau ? Cette quête est bien réelle, de livre en livre froid, mais d'une froideur qui brûle, comme l'étaient aux yeux de Baudelaire, je crois, Les Liaisons dangereuses.
Serait-ce encore la préférence pour l'homme, une déliquescente atmosphère de virilité pour le moins rose, le goût du mâle plutôt que celui de la femelle qui, dans ce roman, toujours, écoute, pleure ou paie un traître reconverti en nègre épistolaire, femelle qui, tout au plus, sera considérée comme la première secousse permettant à l'intrépide voyageur de s'élancer le plus loin possible et, surtout, en brisant de trop pesantes chaînes, de rompre l'indéfectible lien unissant les femmes avides à ceux qui les prennent, les ouvrent et les condamnent à se refermer, dépitées et sans presque plus de goût à la vie, loin de leurs morsures : «Dora n’était qu’un signe. À travers elle et la romance de sa mort précoce, comme un regard par la lucarne des adieux, te fascinait déjà ton destin de chercheur de pistes» (p. 200), affirme ainsi le personnage principal du roman de Dupré à celui qu'il a failli tuer en duel.
Ce monstre romanesque est-il la bâtardise ? Ou encore le mal niché dans quelque recoin insoupçonnable d'une minutieuse gravure de Bresdin ou de Méryon ?
Le mal peut-être, oui, lui qui nous fait soupçonner la nature exacte du monstre littéraire que Guy Dupré chasse de livre en livre, moins la volonté un peu convenue de ne rien devoir à quiconque ou de se vouloir maudit à peu de frais qu'une mystérieuse forme, en prétendant être son unique maître, d'impuissance (3), d'ailleurs évoquée par les voies plus haut indiquées comme l'homosexualité, la bâtardise, le dégoût de la chair féminine encore nubile : «Les terreurs ! N’était-ce pourtant de ce qui rôde sur les lieux où a coulé le sang, de ce qu’il émeut d’innommable, que j’avais attendu, guetté l’émotion, la secousse qui m’eût arraché à la chambre mentale où jouaient encore, sur le blanc des murs, les taches de soleil de l’idylle enfantine ? Moins par curiosité des ombres que pour corrompre en moi le goût de la vie – cette vie des jours anciens, des souvenirs élégiaques, des réconforts espérés – j’évoquais parfois ce contact avec le royaume des larves; moins par amour du gouffre que pour contaminer en moi tout espoir de réunion, de réconciliation sur la terre, j’attendais naïvement de l’horreur qu’elle jaillît d’entre les tombes à minuit entrouvertes, comme une source glacée au sein de laquelle je trouverais l’anneau qui me rendrait désormais insensible» (pp. 50-1).
Le souvenir de La confession d'un enfant du siècle de Musset n'est pas très loin dans l'aveu suivant, qu'on dirait craché à la face de celles et ceux, certainement des Assis, qui continuent de vivre comme si de rien n'était : «Privé de continuité, sans créateur à qui rendre un culte, je ne sais quel contour épouser, à quel autre fantôme donner le sein» (p. 36), Alfred de Musset écrivant, pour mémoire : «Tout ce qui était n’est plus; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux» (4), désignant ainsi, par avance, le mal dont souffriront les personnages de Dupré, coupables de rien du tout, si ce n'est d'éprouver un peu trop vivement la terrible langueur de ne plus pouvoir se dépasser. Et même le dépassement, dans le roman de Dupré, se résorbe comme s'il était affecté par une lumière trop vive : le haut-fait d'armes qui conclura l'étrange destinée de notre traître nous est caché par le romancier, et c'est celui-là même qui, pour s'être fiancé, a été déshonoré par sa hiérarchie, qui confiera à son ami Conrad que son triomphe sera plus magnifique d'être scellé. Garde-toi de «compromettre ta saison en arrachant du fruit de ton silence son noyau d’ambiguïté» (p. 201), c'est le dernier commandement, aussi spécieux que probablement insincère, de l'homme ayant refusé d'être un maître à celui qui ne veut même pas être son disciple.
De fait, c'est bien le drame d'une stérilité ontologique qui provoque la froideur admirablement érotique des fiancées que Dupré aime allongées sur les tombes ou sur des couches où elles meurent étrangement, sans un mot ni même un souffle. Paquet d'entrailles répandues par la fureur des hussards mais aussi, métaphoriquement, enfants mort-nés de toutes ces femmes dont l'unique fruit sera rouge, rouge du sang de leur propre ventre ouvert par les armes des hussards sur lesquelles elles viendront s'embrocher : «De la nuit où il va t’étendre, chaude et fumante comme une peau de bête trouée au ventre, je crois déjà t’entendre crier : encore ! Parce qu’à ton avant-dernier doigt aura été passé l’anneau que font, comme un plat de champignons non comestibles, noircir les heures, on te verra bientôt ramener de la nuit un paquet visqueux» (p. 77).
Si l'impuissance à bâtir, retenir, transmettre, recevoir, écrire même, bref : construire une légende dont chaque maillon sera la voix d'un de nos prestigieux prédécesseurs et maîtres est cet animal fabuleux que Guy Dupré est effectivement parvenu à capturer sans autre plaisir que celui, souverain, de le détacher pour le voir de nouveau s'échapper comme une créature de vif-argent, le piège qu'il aura dû tendre pour accomplir sa prouesse n'est rien de moins que commun. Il s'agit de l'écriture, dont un extrait des Fiancées sont froides nous livre un précipité remarquable : «Qu’il laissât affleurer au cœur de la prose la tentation du poème et se permît de faire un sort à chaque phrase, il me semblait, dans cette hybridation du caractère et du son, voir s’incarner le rêve que j’avais nourri d’une prose qui saurait naître dans l’ombre de l’ouïe, dans les régions distraites et sans défense de l’âme sensitive, des événements lointains et préparatoires, des pressentiments, des attentes, des questions, des énigmes, des commencements indéfinissables…» (p. 135).
L'écrivain Guy Dupré, dernier monstre enfermé dans le labyrinthe d'une écriture envoûtante et gorgée de figures compliquées et retorses seulement entraperçues, est le maître de ces états vagues, dans lesquels la parole tremble comme un dernier éclat de lumière. Il s'agit, avant les ténèbres lourdes qui figeront la grâce fuyante dans un épais gruau, non pas de capturer cet éclat fugitif mais de comprendre qu'il aura guidé notre marche inlassable, à présent sans but.

Notes
(1) Guy Dupré, Les Manœuvres d’automne (Olivier Orba, 1989; Le Rocher, nouvelle édition augmentée, postface de Maurice Nadeau, 1997), p. 44.
(2) «Pauline me faisait reconnaître et vérifier ce que j’ai appelé la «loi de Sainte-Beuve» – loi qui régit la mémoire antérieure aux premiers souvenirs et fait découler la nostalgie primordiale (et la fantasmagorie érotique qui en procède), non de la petite enfance, mais du temps qui précède immédiatement le temps où nous sommes venus. Dans son unique roman, Volupté, l’amant d’Adèle Hugo a placé dans la bouche de son héros Amaury l’énoncé de sa théorie paramnésisque : Amaury, né dans les années qui ont précédé la Révolution, raconte à un jeune ami, né vingt-cinq ou trente ans après lui, les souvenirs de jeunesse de sa propre mère tels que les lui a rapportés son oncle maternel : «Comment les souvenirs ainsi communiqués nous font entrer dans la fleur des choses précédentes et repoussent doucement notre berceau en arrière !... Les plus attrayantes couleurs de notre idéal, par la suite, sont dérobées à ces reflets d’une époque légèrement antérieure où nous berce la tradition de famille et où nous croyons volontiers avoir existé», ibid., p. 77.
(3) Guy Dupré, dans un texte intitulé Comment font-ils pour se reproduire ? (recueilli dans Comme un adieu dans une langue oubliée (Grasset, 2001, pp. 124-5), écrit ces phrases significatives à propos d'un roman qui, semble-t-il, l'a fortement marqué, Monsieur Ouine : «Autant qu’André Gide, le pervers et doucereux héros de Paul-Jean Toulet, Monsieur du Paur – dont l’ultime tête-à-tête avec l’abbé qui vient de l’absoudre et de l’administrer laisse ce dernier foudroyé au pied de son lit –, nous semblait entrer dans la composition de Monsieur Ouine. N’était-ce pas sur le nom de Toulet que s’ouvrait le prologue de Sous le soleil de Satan ? Dans ce roman d’horreur ontologique sans égal dans la littérature française, Monsieur Ouine, si Bernanos escamote les scènes capitales (sodomie; saphisme; meurtre), c’est que les faits ont moins d’importance que la source ou le centre d’où ils émanent. Le meurtre du petit vacher fait se conjoindre le mal comme négativité pure et le mal en acte […]. Bernanos n’établissait pas de lien entre satanisme et pédérastie comme Claudel; ce qui l’intéressait, c’était le phénomène d’inversion fixant le sujet sur sa propre essence.»
(4) Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle [1836] (Gallimard, coll. Folio classique, 1996), p. 35.