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16/09/2010

Sous le volcan de Malcolm Lowry : les livres sous le livre, le Livre sous les livres

Crédits photographiques : Lucas Jackson (Reuters).

«Tellement lourd est le désespoir de Dieu
Dans la plaine aux cactus sauvages
Que je L’ai entendu qui pleurait là-bas

À me voir m’aventurer
Où le péon avait été assassiné
Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Dans la pollution de l’air
Entre midi et la pluie
Je L’ai entendu qui pleurait là-bas

J’ai senti son angoisse
Chercher refuge déchirant dans ma tête
Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Qu’il puisse chercher repaire
Dans un être si petit et si vain
Là-bas je L’ai entendu qui pleurait.

Tellement plus vaste que notre sort
Que les déserts de la Nouvelle-Espagne
Tellement lourd est le désespoir de Dieu
Oui je L’ai entendu qui pleurait.»

Malcolm Lowry, Poèmes du Mexique, VI, Mort d’un habitant de Oaxaca, in Dollarton (1940-1954), Le phare appelle à lui la tempête (traduction et préface de Jacques Darras, Denoël, 2005, Points Poésie, 2009), p. 128.

«Quand les deux parties s’engagèrent l’une envers l’autre, le Dr Faust prit un couteau pointu et se piqua une veine de la main gauche. Et l’on rapporte en toute vérité que l’on vit sur cette main une inscription gravée en lettres de sang : O homo, fuge ! c’est-à-dire : «Ô homme, enfuis-toi de lui, et suis le droit chemin», etc.»
L’Histoire du Docteur Faust [1587] (traduction, introduction, notes et glossaire de Joël Lefebvre, Les Belles Lettres, Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Lyon, XVII, 1970), p. 79.

«Qu’est-ce qu’une âme perdue ? C’est une âme égarée de la vraie route et qui cherche à tâtons dans l’obscurité des chemins de la mémoire».
Lettre d’Yvonne à Geoffrey Firmin, Malcolm Lowry, Sous le volcan.

«Pour mille auteurs capables de vous dessiner un personnage, un seul vous dira des choses nouvelles sur les flammes de l’enfer ! Et moi je viens vous dire des choses nouvelles sur les flammes de l’enfer.»
Malcolm Lowry à son éditeur, Jonathan Cape.


IMG_4641.jpgAcheter Sous le volcan (version reprise dans la collection Cahiers Rouges, le traducteur étant le même) sur Amazon.

Il y a bien des chemins qui nous font pénétrer dans Sous le volcan de Malcolm Lowry : «On va jusqu’à se demander, écrit ainsi Maurice Nadeau qui fit découvrir le grand écrivain aux lecteurs français, si derrière les livres divers qui constituent ce livre unique ne s’en cache point encore un autre, indéchiffrable celui-là à la façon d’une kabbale moderne» (1). Il y a bien des façons, aussi, de découvrir un grand livre, s’il est vrai que tous les chemins ou presque y mènent, s’il est certain que les chefs-d’œuvre inconnus n’existent point mais que, en revanche, l’œuvre de génie, animée d’une sorte de volonté perverse, fera tout ce qui est en son pouvoir pour nous échapper et, une fois découverte, se défaire de la bride illusoire avec laquelle nous ne parvenons à domestiquer que les livres qui n’ont jamais été libres. La grandeur résiste, la petitesse se donne ou plutôt, se vend. La grandeur a résisté, longtemps et d'une façon que l'on pourrait dire particulièrement maligne à Lowry lui-même, dont l'histoire mouvementée de la création (et de la destruction) du manuscrit de Sous le volcan pourrait à elle seule constituer une splendide épopée de la misère et de la grandeur de la création littéraire.
Me voici quoi qu’il en soit membre de cette confrérie de passionnés qui, selon Nadeau, constituent le cercle des lecteurs de ce très beau roman, bêtement mis de côté depuis des années, alors qu’un jeune gandin dont j'ai fort heureusement perdu la trace, Hugues V., m’en avait chaudement (à dire vrai, éthyliquement) recommandé la lecture lors d’une de nos virées dans un bar se trouvant près de l’Université Lyon 3, à une époque où ce même Hugues ressemblait, bien plus qu’au Consul, à son frère, un certain Hugh justement, le hasard ne peut décidément exister en matière de littérature, séducteur impénitent et éternel idéaliste parlant plus qu’il n’agissait et qui me parla donc, à n’en plus finir selon mon souvenir, de l’odyssée de Geoffrey Firmin, le Consul déchu de son poste, lui-même appelé «Don Quichotte de la parole» par l’écrivain. Une autre amie, Marie-Axelle Frey, m’a paru devoir vouer à ce roman boursouflé et génial confondu avec quelque idole totémique, une espèce de culte lui commandant les sacrifices verbaux les plus bizarres. Les femmes, surtout lorsqu'elles se piquent de littérature, ne sont-elles point infiniment étranges et même, très souvent, aussi touchantes que peu réfléchies dans la manifestation passionnée de leurs goûts ? Parfois le Consul, souvent même, semble s'écarter d'Yvonne, précieuse, intelligente, fragile mais, à ses yeux, ridicule : n'est-elle pas l'invincible bavarde qui lui a écrit des lettres qu'il n'a même pas lues ? Que faire de la conversation d'une femme si ce n'est la stopper, d'une façon ou d'une autre ?
Nouvelle procrastination de ma part, il était dit que Sous le volcan devait encore, décidément, me dérober les hauts sommets de ses montagnes lointaines et bleuâtres, les gouffres minant ses personnages, retard de lecture que n’empêcha même pas le fait qu’un des plus remarquables écrivains français du siècle passé, Paul Gadenne qui trouva un peu de paix auprès de sa dernière compagne, une certaine... Yvonne, ait écrit de belles pages sur l’œuvre labyrinthique de Lowry (dans un texte intitulé Alcool et Spiritualité, Cahiers du Sud, n°304, 1952). Malcolm Lowry, un écrivain dont j’avais pourtant lu le bizarre (et, dans mon souvenir, fantomatique) Ultramarine sur lequel l’auteur lui-même porte un jugement très dur (cf. pp. 438-9), bien avant que je ne m’intéresse à Joseph Conrad ou que je ne lise une phrase stupide rangeant le nom de Lowry aux côtés de celui de Conrad dans la catégorie des «écrivains de la mer» (mon Dieu, c’était en 1988 ou 1989) et ne me donne toutefois l’envie de lire les romans du maître après ceux de son élève. Découvrant Lowry avant Conrad, Bernanos avant Bloy, Péguy, Barbey ou même Hello, je devais nourrir une passion durable pour l'archéologie littéraire, la quête acharnée, chimérique, vaine et romantique d'une origine qui bien évidemment n'existe point, puisque tout grand livre a ruiné, au préalable, les vérités sacrées et constitue un commencement, quoi qu'on dise des influences qui ont patiemment tissé sa toile, absolu. Un grand roman est une singularité, au sens que les astrophysiciens prêtent à ce terme qui désigne un point de concentration maximale de la matière et de l'énergie, où les forces régissant l'univers, du moins telles que nous les connaissons, n'ont plus cours. Mais c'est la particularité même du grand roman que de finir, tôt ou tard, par nous attirer dans son disque d'accrétion. J'y suis donc tombé.
Les grands romans résistent, à l'usure bien sûr, mais, d'abord, à nos lectures pressées, avides de se jeter sur la dernière parution de tel inconnu porté au pinacle du génie littéraire, aiguillonnés que nous sommes par la ferveur maladive d'une presse critique qui, en France, n'existe plus de toute façon que sur la Toile.
Mais la résistance n'a qu'un temps, une œuvre touche toujours ses lecteurs par une sorte d'affinité destinale et je devais donc finir par lire, sidéré, la tête grouillante de mots et d'images, le grand œuvre de Malcolm Lowry, auquel la critique universitaire contemporaine, à grands coups d'intertextualité et de mises en abyme, voue un culte propitiatoire, rangeant l'offrande torturée de Lowry aux pieds de cette déesse introuvable qu'elle appelle Modernité.
Épopée d’un ivrogne dont l'alcoolisme ouvre l'esprit comme l'épilepsie ouvrait celui du prince Mychkine, prosopopée d’une écriture ayant tout entière sombré dans le délire éthylique, apocalypse ironique et grinçante, cauchemar inspiré, «aventure spirituelle», «drame du combat humain entre puissances des lumières et des ténèbres» selon Lowry lui-même qui ajoute que son roman est un «mécanisme» redoutablement efficace, tragédie moderne pour laquelle «la vie individuelle [a] du sens et [n’est] pas qu’une simple coquille typographique dans un communiqué» (p. 21), loufoque transposition de la Divine Comédie de Dante («Divine Comédie ivre» écrit même Lowry) ou de certain monologue du Leopold Bloom de Joyce mais aussi réactualisation du mythe de Faust comme Max-Pol Fouchet l'a très bien vu, critique acerbe de l'idéalisme de l'action et de la révolution, des lendemains qui chantent, roman caché sous le roman décrivant une banale histoire d’amour et son échec, roman crépusculaire de la perte et de la reconquête, qu’il s’agisse du Paradis originel (2) ou de la femme, et tant d'autres dimensions que cette note ne saurait bien évidemment épuiser.
C’est cette dernière toutefois qui a semblé retenir l’attention de Paul Gadenne, hanté par le thème de la reprise kierkegaardienne, si l’on se souvient que l’auteur de L’Avenue lut le roman de Lowry et l’apprécia, transforma peut-être l’odyssée alcoolisée du Consul en celle de la fatigue (voir le carnet intitulé Le Rescapé, couvrant les années 1949-1951, Séquences, 1993, p. 57) et surtout de la misère dans laquelle le personnage principal de ses Hauts-Quartiers descendit très profondément, jusqu’à l’épouser complètement et mourir. Il ne devait d'ailleurs là que suivre, une fois de plus, l'exemple de Lowry dont le personnage du Consul demande à la Vierge de tomber encore plus bas qu'il n'est déjà tombé, afin de lui réapprendre à aimer. Songeons encore que Gadenne a réinvesti également le thème du jardin édénique, public dans le roman de Lowry et que l’on nous demande de ne pas détruire sous peine d'une mystérieuse et biblique sanction, seule parcelle de terre que Didier possède et que s’acharne à saccager sous ses yeux une inquiétante brute blonde à la force barbare.
La lecture de Gadenne, la mienne ou celle de tant d'autres n'épuisent d'aucune façon l'œuvre de Lowry, banalité qu'il ne faut pas craindre de répéter à l'heure où, sous couvert de lectures se voulant polyphoniques, une nouvelle systématicité de la critique littéraire prétend réduire l'œuvre à un nœud, complexe mais pas inextricable et encore moins mystérieux, de signifiances plutôt que de significations. Paradoxalement, ce roman qui agit comme une goule possède une force que nous pourrions dire centrifuge, tant tout y semble pressé de sortir hors de notre vue, d’échapper même aux rets que l’écrivain lance désespérément pour retenir une création qui fait eau de toutes parts, projette ses éclats de lumière dans l’espace comme s’il s’agissait de l’immense roue Ferris que décrit le roman, mais devenue incontrôlable, moyeu d’un monde fou et qui, comme dans le poème de William Butler Yeats intitulé The Second Coming, se dissout. Nulle révélation dans l’œuvre de Lowry, encore moins le retour apocalyptique du Christ qui, justement, exigerait pour se réaliser le secours d'une force centripète, de retour et de rassemblement. Si le monde s'effondre, ce n'est pas faute, pour l'écrivain, d'avoir tenté de le retenir et même de le consolider, par exemple en structurant l'espace et le temps du roman de façon très précise, comme une lecture attentive du livre nous le prouve assez vite : une multitude de détails, de répétitions, un enchâssement de motifs et de micro-structures en façonnent l'architecture savante. Mais la force d'entropie me semble d'une puissance souveraine : tout file entre nos mains.
Nous traversons ainsi la terre gaste dont l’éphémère et fulgurante beauté, si elle trahit un ailleurs, rend parfaitement impénétrable la façon de le rejoindre et nous condamne, derechef, à mordre la poussière. Nous sommes rendus à la grève, avec la réalité douloureuse à étreindre. Ce mouvement n'est-il point de concentration, l'inverse de celui qui paraît enfler Sous le volcan, comme s'il s'agissait de l'univers tout entier, de façon aussi démesurée qu'infinie ? Dans la dissolution générale que Lowry décrit, demeure toutefois un îlot de dureté, d'impénétrabilité, un personnage qui eût pu s'appeler, comme celui de Bernanos, Cénabre, tant il paraît accumuler (mais pour quelle explosion qui jamais ne vient ?) de puissances élémentales avides de repli. Il est une boule d'extrême densité qui, peut-être, est le trou noir du roman, dans lequel celui-ci tombe. Ainsi s'expliquerait le double mouvement, de déchirement et de concentration, qui menace, à tout instant, de désagréger le livre de Lowry.
Perte de l’autre, l’aimée, Yvonne partie puis revenue auprès de l’insurpassable et navrant Geoffrey Firmin, l’une des plus humaines créations de personnage romanesque qui déclare avoir l'impression de voir, «entre les mescals», un «sentier, avec d'étranges horizons au-delà, comme d'une vision de vie nouvelle» qu'il pourrait mener avec Yvonne (p. 53). Perte d’un chimérique paradis que le décor magnifique et inquiétant de Sous le volcan paraît laisser entrevoir, en de très rares occasions, aux personnages, tout autant qu’il le repousse pour le remplacer par celui d’une nature extrême, déchirée par une longue faille, la barranca, où sera jeté, avec celui d’un chien, le cadavre du Consul. Perte plus radicale encore : dans les syncopes, les brusques interruptions, l’usage des parenthèses, le mélange des voix (la tour de Babel est mentionnée, p. 400), les distorsions temporelles (le premier chapitre commence ainsi après la mort de Geoffrey Firmin et d’Yvonne), les références parfois si bien incrustées dans la chair du roman qu’elles en deviennent abstruses, sortes de noirs diamants tranchants sertis dans le texte dardant leurs éclats vers Shelley, Tolstoï, Brooke, De Quincey, Shakespeare et tant d’autres.
Le difficile et somptueux livre de Malcolm Lowry, que ce dernier nous recommande fort utilement de relire une deuxième et même, au besoin, une troisième fois, tente de dire ce qu’il peut d’un univers que l’homme ne peut décidément plus embrasser dans sa totalité, qu’il ne peut peut-être même plus, malgré le renfort herméneutique que la lecture des textes cabalistiques prête à (du moins le suppose-t-on, car nous ne sommes jamais sûrs de rien, avec ce fantasque personnage qu’est) Geoffrey Firmin, parvenir à déchiffrer. En ceci Lowry réinterprète-t-il les aspirations fondamentales du grand mythe de Faust, condamné par l’auteur anonyme du Faustbuch publié en 1587 parce qu’il a voulu connaître, avec l’aide intéressée de Méphostophilès (qui n'était donc pas encore Méphistophélès), les fondements ultimes de l’univers. Deux années à peine après la publication de ce texte qui allait connaître, sous les plumes de Marlowe, Goethe, Lenau, Mann, Pessoa et tant d’autres écrivains une si incroyable fortune littéraire, nous pouvons trouver, dans l’un des textes (Liber de nymphis, sylphis, etc., paru en 1566) des œuvres complètes de Paracelse, cette phrase capitale, antithèse même de la condamnation religieuse prononcée contre l’impavide et débauché savant, saluant à sa façon la dignité de l’homme magnifiée par Pic de la Mirandole : «Rien n’est créé qui ne soit explorable pour l’homme», «Nichts ist beschaffen das nit dem menschen zu ergründen sey». Si Geoffrey Firmin médite, lui aussi, un grand œuvre, il est vrai strictement littéraire, ayant pour fin la connaissance des arcanes du monde, Satan ne se dérange même plus pour lui ouvrir les portes des terres inexplorées, encore moins pour faire parapher à l’alcoolique kabbaliste et écrivain raté le ténébreux pacte. Nulle personnification du diable dans Sous le volcan, même si l’Ange rebelle irrigue les veines du Consul d’un poison fort ancien, pour le coup éminemment faustien, le refus de s’abandonner à la grâce, la tentation de croire qu’il demeure enchaîné à son destin, en fait, plus simplement, l’ennui de l’homme moderne : «[Le Consul] s’imaginait déjà en train de boire mais n’avait pas la force de tendre la main pour saisir le verre comme quelque chose qu’on a longuement, fastidieusement désiré jadis et qui, la coupe soudainement pleine devant les yeux, a totalement perdu de son intérêt» (p. 254).
Dans ce repli essentiel, Geoffrey Firmin convoque ironiquement l’ombre tutélaire William Blackstone qui partit vivre au milieu des Indiens, de Faust aussi, mais pour la renvoyer à son enfer peu convaincant, en ce sens qu’il ne semble point très hermétiquement fermé. Le Consul rêve de s'élancer, de partir, de briser ses chaînes, et jamais n'y parvient. Faust, lui, s’élance toujours, comme Icare. Le Consul ne semble jamais plus heureux que lorsqu’il peut, grâce aux litres d’alcool qu’il ingurgite, faire jouer les personnages grimaçants de son théâtre intérieur, dont il n’est même pas certain qu’il soit un meneur très obéi. Il s’enferme en lui-même lorsque Faust n’aspire jamais qu’à chevaucher les coursiers de la passion que son sinistre allié lui fournit, un point qui à mon sens n’a pas été suffisamment commenté par Jacques Darras qui écrit dans sa préface du roman de Lowry : «Par son pacte avec le Diable l’homme faustien confirme la seule réalité dont il ait la certitude, qui est d’ouverture et de division. Faustien à sa manière, le philosophe Descartes étayant le solipsisme de la pensée humaine d’un contrat ironique avec le «malin génie». Faustien le réformiste Luther divorçant d’avec Rome et l’empereur hispano-autrichien Charles Quint à l’occasion d’une confrontation mémorable devant la Diète de Worms. Faustienne l’astronomie moderne renversant par la lunette du Polonais Copernic le vieil axe du ciel, chassant la Terre dans sa nuit périphérique après que le docteur en théologie de Wittenberg aura exilé l’homme vers l’excentricité» (pp. 12-3). Faustienne, oui, que cette tentation. Mais alors comment nommer celle qui conduit le personnage principal du roman de Lowry en ses propres contrées spirituelles hantées par les larves, alors que le roman lui-même semble se disloquer comme un inlandsis réchauffé par un soleil destructeur ? Ouinienne peut-être ? «[M]es secrets sont de la tombe et doivent être tus, affirme le Consul. C’est pourquoi je m’imagine parfois comme un grand explorateur ayant fait la découverte d’un pays extraordinaire dont il ne pourra jamais revenir apporter la nouvelle au monde : ce pays c’est l’enfer» (p. 53). Et l'enfer, c'est bien connu mais Jean-Luc Marion nous l'a rappelé, enferme...
C'est d'ailleurs l'un des émissaires de l'enfer qui peut nous éclairer sur la nature des tourments qui torturent le Consul. Ainsi Méphistophélès répond, à l'une des questions de son maître Faust, que :
«L’Enfer est sans limites, il n’est pas circonscrit
En un endroit précis, il est là où nous sommes
Et là où est l’Enfer, toujours nous devons rester.
En un mot, le jour où l’univers se dissoudra,
Et où chaque créature sera purifiée,
L’Enfer sera partout où le ciel ne sera pas». (3)

C'est en somme affirmer que le Consul jamais ne pourra se libérer de ses chaînes puisqu'il est à lui-même son enfer, c'est sa propre volonté infernale qui le condamne à son tête-à-tête sans fin.
Remarquons en outre que c’est la création qui semble s’être repliée sur elle-même, réfugiée peut-être dans cette silencieuse tristesse que Walter Benjamin supposa être la prison dorée de la nature bafouée par le premier péché de l’homme, qui consista non point à nommer les êtres et les choses mais à leur donner de faux noms, à les «surdénominer» : «Pourtant rien ne tiendra jamais lieu de l’unité que nous avons connue dont Dieu seul sait où elle est encore sur terre» (p. 56). La tentation faustienne, elle, ce que Stanislas Fumet a bellement appelé «l’impatience des limites», est illustrée, dans le roman de Lowry, d’une tout autre façon que par les défaillances de la volonté du Consul. Ce désir de reconquérir la pureté originelle, son seul rêve chimérique peut-être, cette volonté démoniaque de déchiffrer le livre du monde, dont le cliché se perpétue, au moins, depuis le Moyen Âge latin avec Alain de Lille, peuvent devenir criminels puisqu’ils sont à la source, selon Lowry, du massacre de millions de Juifs d’Europe par les bourreaux nazis : «Comme du fond d’un rêve auquel n’étaient pas étrangers, il le savait bien, les verres qu’il avait bus, Hugh écoutait l’intarissable voix du Consul – Hitler […] avait, en anéantissant les Juifs, tout simplement pour ambition d’avoir accès à ces arcanes qu’ils venaient de voir à l’instant sur les rayons de sa bibliothèque» (p. 209). La pureté (de la race, de la conscience, de l’âme, de l’art) est un mauvais rêve qu’aucune mort ne semble devoir rassasier, surtout s’il est alimenté d’abondance par cette boisson infernale qu’est le mescal. La pureté se retourne et s'inverse, comme si c'était bien elle le trou noir dans lequel le roman de Lowry se précipite tout entier, comme le rêve de pureté était finalement destructeur dans Le navire poursuit sa route de Nordahl Grieg, qui marqua profondément Malcolm Lowry.
Perte et rupture ne sont pas seulement inscrits dans ce roman comme un arc immense, tout le livre pouvant alors être lu comme l’effort acharné d’un personnage pour reconquérir la paix ancestrale brisée par quelque prévarication oubliée : «Était-elle condamnée, se demande ainsi Yvonne, à vivre une suite interminable de tragédies sans aucun lien à ses yeux avec une quelconque mystérieuse expiation de fautes obscurément commises par d’autres, morts sous la malédiction depuis longtemps ?» (p. 295). Lowry nous apprend d’ailleurs qu’à l’origine Sous le volcan était le premier volume d’une trilogie intitulée Le Voyage qui ne finit jamais, premier volume représentant l’Enfer, Caustique lunaire le deuxième ou Purgatoire et enfin Cargo en lest pour la mer blanche, manuscrit qui brûla avec le reste de la maison de Lowry, le Paradis (cf. p. 419).
Perte et rupture sont en fait inscrits dans chacun des douze chapitres qui composent l’œuvre de Lowry (Yvonne se dit ainsi : «Pourquoi ne pas imaginer une quelconque thaumaturgie géologique qui ressoudât miraculeusement les deux morceaux ? Elle aurait tellement voulu pouvoir guérir ce roc cassé ! C’était elle, l’un des deux rochers, et elle voulait sauver l’autre afin que tous les deux le soient ensemble !», p. 71), comme nous le voyons par exemple dans le quatrième chapitre, la conscience d’Hugh Firmin mimant plusieurs fois ce mouvement de resserrement angoissé (étymologiquement, l’angustia est elle-même resserrement) et d’élargissement : la figure de Judas est convoquée dans un passage superbe, où Lowry imagine l'apôtre félon conscient de sa trahison et, quelques heures avant d’aller se pendre, jouissant d’une paix étrange, à vrai dire miraculeuse : «Seigneur, quelle merveilleuse promenade, non ! Ou plutôt, quel désir, Seigneur, de se faire des illusions sur cette promenade, en vrai Judas, se disait-il […] admettant que Judas ait possédé ou emprunté ou plus vraisemblablement volé un cheval au lendemain de cette Madrugada d’entre toutes les Madrugadas, quand il avait dû bien regretter d’avoir rendu les trente pièces d’argent – en quoi cela nous concerne-t-il, c’est ton affaire, avaient répondu les bastardos – et qu’à présent lui-même avait envie d’un verre, de trente verres […], et qu’on lui avait peut-être fait crédit ici ou là, au milieu des bonnes odeurs de sueur et de cuir, et du timbre clair et plaisant des sabots sur le pavé, se disant comme tout cela pourrait être merveilleux si je chevauchais ainsi éternellement dans l’éblouissante lumière de Jérusalem – oubliant tout, un bref instant, ce qui faisait que tout, alors, devenait réellement joyeux – comme ce serait merveilleux, oui, si je n’avais trahi cet homme la nuit dernière, d’ailleurs je savais bien que je le trahirais, comme c’eût été bon vraiment si ça ne s’était pas produit, s’il n’était pas aussi absolument inévitable que je doive aller me pendre maintenant» (pp. 129-130).
Concluant ce magnifique passage, Lowry écrit que «Judas avait oublié; qui plus est, Judas, miraculeusement, avait obtenu sa rémission» (p. 141), de la même façon qu’Hugh, du moins en a-t-il l’obscur pressentiment sans doute ridiculement idéaliste, veut faire le bien autour de lui, s’élancer dans l’action, reine du monde, en tout cas du monde libre qui est celui du futur : «Au cœur de la puissance sauvage du paysage naguère champ de bataille, quelque chose semblait crier vers lui, présence née de la force dont il reconnaissait le cri familier dans tout son être, qu’il recueillait et renvoyait au vent, mot de passe de courage et de fierté entendu dans l’enfance – affirmation passionnée et cependant presque toujours hypocrite de l’âme individuelle, n’est-ce pas, du désir d’être, de faire le juste et le bien. Car voici qu’il regardait à présent plus loin que l’étendue des plaines, plus loin que les volcans, jusqu’à ce vaste océan aux houles bleues, éprouvant en son cœur la sempiternelle impatience sans limites, l’incommensurable faim» (p. 143). Hugh serait ainsi, pour le coup, du côté d'un Faust idéaliste qui aurait signé un pacte non point avec quelque Satan romantique mais plutôt avec un démon de toute petite envergure qui jamais ne parviendra à le faire vivre intensément, si ce n'est, peut-être et à seule fin d'impressionner Yvonne, en défiant un taureau. Il ne semble en tout cas pas capable de s'échapper de lui-même (cf. p. 174) et encore moins de venir en aide à son propre frère. Mais quel personnage de ce roman, à vrai dire, serait en mesure de le faire : «[…] ah ! Geoffrey, pourquoi ne fais-tu pas demi-tour ? Pourquoi t’entêtes-tu à t’enfoncer dans cette obscurité stupide, pourquoi en ce moment même recherches-tu la nuit où je ne peux t’atteindre, pourquoi t’obstiner dans la nuit de la rupture, de la désunion !» (p. 66).
Ouverture rêvée et fermeture bien réelle, flux et reflux de la volonté sans doute plus que métaphore obsédante de l’ivresse qui, dans les trous qu’elle provoque dans le flot perpétuel de nos pensées, paraît aussi devoir châtrer toute prise de décision ferme (4), flux et reflux d’ailleurs indiqués par la mention de l’étonnante étude que le grand De Quincey consacra à la plus noire des tragédies shakespeariennes, Macbeth bien sûr, Lowry écrivant : «Il eût pourtant bien dû savoir qu’était venue l’heure ultime du reflux du cœur humain laissant enfin faire son entrée au démoniaque dans l’isolement de la nuit […] tout comme le De Quincey de la réalité [puisque ce nom n’a été évoqué semble-t-il que par le fait qu’un des voisins du Consul se nomme Quincey] n’avait imaginé l’assassinat de Duncan et autres que dans la complicité de l’isolement d’une profonde syncope entraînant la suspension des passions terrestres…» (p. 156). Le démoniaque, pour Lowry, est d’une subtilité tellement exquise, infirmant d’ailleurs tel de ses propos (5), qu’il en perd ses traditionnels oripeaux : moins l’horreur mise à nu que l’incapacité, pour l’homme, de prendre son parti, de décider, bref, d’agir. Une syncope. Moins que cela encore : l’imperceptible souffle de vent qui change, dans un décor bucolique, quelque minuscule détail qui fera comprendre à l’observateur aguerri qu’il y a tromperie, rien n’étant plus comme avant : «Seulement imagine un peu, demande ainsi le Consul à Yvonne, histoire de prendre une comparaison, que tu abandonnes à l’ennemi une ville assiégée et que tu y reviennes pour une raison ou l’autre peu de temps après – bon, la comparaison n’est pas totalement satisfaisante mais peu importe, imagine donc que tu fasses cela – dis-moi, dans ce cas crois-tu que ton âme puisse espérer retrouver les mêmes félicités édéniques, la même bienveillante douceur qu’autrefois ?» (p. 92).
Geoffrey Firmin ne parvient pas à aimer de nouveau celle qui l’a quitté et qui lui a pourtant envoyé des dizaines de lettres passionnées que le Consul a perdues sans même les avoir lues et qu’il finira par retrouver quelques heures avant de mourir. Trop de souffrance, trop de vive souffrance et d’errance ayant suivi le départ de sa femme, serait-ce cette charge qui empêche le Consul de tenter de redonner corps et entente spirituelle à son couple ? Faut-il, encore, être invinciblement seul pour honorer Dieu d'une façon toute spirituelle, Geoffrey Firmin affirmant : «Tu vas me croire fou mais c’est de cette manière que je bois aussi, comme si je recevais le sacrement éternel» (p. 56), cette phrase étonnante évoquant peut-être celle que Baudelaire écrivit à propos de Poe, pour lequel le fait de boire était une «fonction homicide» ? Peut-être bien oui, Geoffrey semble en tout cas le penser.
Une raison plus profonde paraît indiquer une source plus secrète, une mystérieuse faille dans la conscience de l’homme moderne, qui ne sait plus rien du ciel étoilé qu’Yvonne déchiffre comme un parchemin : «ah ! qui sait pourquoi l’homme, malgré les pièges du mensonge menaçant cette chance, s’est vu offrir l’amour ?» (p. 395). Peut-être pour justement tenter de lui apprendre à relever sa tête et fixer l’infini, le visage aimé, pas moins affreusement lointain, parfois, que la lumière d’un astre éteint depuis des éons. Rien à faire cependant, l’horizon que le Consul est seul à voir semble systématiquement s’éloigner de lui, selon une loi qui ne semble pas seulement d’optique mais de métaphysique : «Comme de vaisseaux à l’horizon sous un ciel latéral noir et abstrait il eut la vision fulgurante de la fuite d’une potentielle et tragique célébration (qu’importe qu’il en fût le seul concélébrant !) laissant paraître à sa place cela qui devait être, était certainement – juste ciel ! – son salut…» (p. 102).
Le drame du Consul est l’emprisonnement volontaire. Le tourment de Geoffrey Firmin est de sembler s’être enfermé dans le cachot de l’hermétisme tel que Kierkegaard le définit. Lui seul, peut-être, est le centre, rayonnant de noirceur, qui maintient dans un fragile et relatif équilibre Sous le volcan, ce roman constituant une nouvelle illustration de la théorie, purement poétique, que j'exposai dans Maudit soit Andreas Werckmeister !. Prodigieuse volonté, désir infernal s’expliquant par un acte sordide et criminel auquel le Consul a pris part ou rêvé qu’il a pris part (6), d’être sa propre source, contredisant ainsi Lowry qui écrit de façon magnifique : «mais il demeure toujours une porte ouverte dans l’esprit – comme on a toujours vu les hommes laisser leurs véritables portes accueillir Jésus au cœur des grands orages – à l’accueil bienveillant de l’inouï, à l’acceptation tremblante de la foudre qui ne tombera pas sur vous, à l’éclair qui frappera la rue voisine, au désastre qui n’atteint que rarement les hommes à l’heure de sa plus grande vraisemblance» (p. 366). Le Consul, lui, hiératique bloc pourtant pétri de visions tourbillonnantes de sabbat, inconstante masse de chair remuée par un océan de mescal et d’alcools, prodigieux esprit semblant condenser toutes les audaces intellectuelles et les savoirs, refuse l’inouï, le retour de sa femme qui l’a trompé avec l’un de ses amis, un Français s’appelant Jacques Laruelle. Ainsi, nous l'avons vu, l’enfermement auquel Geoffrey Firmin se condamne est le mouvement inverse de la remarquable soif de découvertes qui anime Faust et, plus largement, l’esprit des penseurs de la Renaissance, comme l’a parfaitement démontré Alexandre Koyré dans son ouvrage classique, Du monde clos à l’univers infini (1962). La tentation faustienne dont Oswald Spengler caractérisera l’essence dans son fameux Déclin de l’Occident comme étant un mouvement perpétuel vers un but, la loi marmoréenne du combat permanent et de l’adaptation au monde, en s’inversant dans le roman de Lowry, paraît avoir acquis un degré de malfaisance bien plus profond que le seul appétit, inouï, de connaissances : le démoniaque, tel que Kierkegaard l’a magistralement analysé, est la rage de s’abstraire de la réalité et de la communauté des hommes, enfin de couper les ponts avec le reste des hommes, de nier la possibilité même qu'un saint Christophe puisse, en vous juchant sur ses épaules, vous faire traverser la mer déchaînée, comme nous le voyons dans le roman de Lowry où la fin du chapitre 9 qui nous laisse entrevoir la brèche, vite refermée, d'une fuite pour le Consul et son épouse, nous montre un vieil Indien portant sur son dos un autre Indien, plus vieux et décrépit que lui, ou encore : «Tous ensemble, ils descendaient pesamment vers la rivière […] puis ils entrèrent dans l’eau, d’abord premier pas prudent, puis hésitation, puis élan décidé, puis équilibre en péril et ce vacillement sous soi, à peine sensible, provoquant une impression d’allégement comme si la jument nageait ou bien flottait dans l’air et vous faisait traverser avec la sûreté divine d’un saint Christophe […]» (p. 127).
C’est quoi qu’il en soit la fragilité de l’homme qui est soulignée par Malcolm Lowry, sa si prodigieuse inconstance, son propre effroi devant sa puissance et sa misère (7), qu'importe le fait que l'auteur évoque les pouvoirs secrets de cet homme autour duquel le monde, peut-être, tourne sans le savoir (8) : «ce besoin urgent de faire le mal, de provoquer à la seconde même où le salut eût consisté à pardonner» (p. 223) peut-être parce que l’inqualifiable faiblesse de l’homme, source de tous les maux et d’abord du plus grand d’entre eux, sa terrifiante impossibilité de faire ou vouloir faire le bien, d’accueillir par exemple le Christ (p. 83, p. 173) dont la figure si discrètement mentionnée par Lowry mériterait à elle seule quelque étude, de répondre à l’appel de l’être aimé au moment voulu (9), impossibilité ou plutôt, ici, refus (10) qui le conduira, comme le Consul, en Enfer (11), est relayée par celle du monde qui l’entoure, où le spectacle de la plus belle fête peut subitement se transformer en parodie grinçante et donner le vertige, faire courir un frisson de peur le long des échines : «La fête prit une apparence tout à fait nouvelle à ses yeux, les joyeuses girations des patineurs, les accents chaleureux quoique ironiques de la musique, les cris des marmots chevauchant leurs coursiers à col d’oie, le défilé des irréelles images peintes – tout s’était transcendantalement métamorphosé tout à coup en horreur tragique, s’était curieusement transmué en une ultime et lointaine impression sensible de l’image de la terre, s’était retrouvé emporté très loin au fond d’une obscure région de la mort» (p. 241).
Radicale coupure, une fois encore, s'il est vrai que le chef-d'œuvre de Lowry n'en finit pas de multiplier les images de la séparation, le monde qui nous entoure paraissant être, à bien des égards, condamné sous le poids d'une faute immémoriale, maudit alors que, là-haut, nous pouvons soupçonner, du moins espérer l'existence d'un océan où l'âme creuse son sillon invisible (p. 174).

Notes
(1) Voir l’avant-propos de l’édition Gallimard Folio, p. 14.
(2) La thématique de l’Éden, plus largement celle d’un âge d’or définitivement abolis, sont particulièrement présentes dans le roman de Lowry (cf. pp. 39, 56, 131, 153, 160, etc). La traduction utilisée, parfois très maladroite et même obscure (cf. p. 187), est celle de Jacques Darras (Grasset, 1987, reprise dans la collection des Cahiers Rouges). Les pages entre parenthèses, sauf mention contraire, renvoient toutes à cette édition. Cette dernière, amputée de la préface de Lowry que propose l’édition Gallimard (coll. Folio, traduction de Stephen Spriel et Clarisse Francillon revue par l’auteur, avant-propos de Maurice Nadeau et postface de Max-Pol Fouchet, une édition pas franchement débarrassée de ses nombreuses coquilles...), est accompagnée d’une magnifique lettre (voir pp. 412-448; notons que Lowry, pour la préface de son livre, n’a fait que résumer sa longue lettre) que Malcolm Lowry adressa à son éditeur (Jonathan Cape) afin de défendre son roman contre les critiques, apparemment sévères, qu’émirent ses deux premiers lecteurs, d’ailleurs issus de la firme anglaise. Il faut bien évidemment lire cette lettre après avoir lu le roman qu’elle défend et explique (ou assombrit, tant mieux !) auprès de celui qui fut son premier éditeur anglais. La citation en exergue est extraite de la page 378 de notre édition, l’extrait de lettre de Lowry à son éditeur à la page 438. Notons enfin que, fidèle à sa politique éditoriale pour le moins opportuniste, Allia a publié en volume au format de poche la lettre de Malcolm Lowry. Enfin, signalons que la traduction de Sous du volcan qui figure dans le volume des œuvres de Lowry de La Pochotèque est celle de Jacques Darras.
(3) Le Docteur Faust [Doctor Faustus, 1604] (Flammarion, coll. GF, traduction par François Laroque et Jean-Pierre Villquin, présentation par F. Laroque, 1997), II, 1, v. 123-128, p. 99.
(4) Selon André Dabezies, le noyau fondamental ou mythème de la légende de Faust, est «le drame le plus profond de la liberté humaine face aux options les plus décisives», in Visages de Faust au XXe siècle. Littérature, idéologie et mythe (1967), p. 16.
(5) «C’était absurde et pourtant – avait-on jamais proposé de bonnes raisons de ne pas procéder à une délimitation aussi simpliste entre le bien et le mal ?» (pp. 224-5), pensée née au moment où le Consul contemple un tableau (à vrai dire une croûte) intitulé Los Borrachones qui représente, idéalement répartis en haut et en bas du dessin, les justes – qui ne boivent pas – et les damnés – qui, eux, boivent.
(6) «Avant de recevoir ses décorations le Consul était donc passé par la cour martiale qui l’avait acquitté. M. Laruelle ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi il avait été le seul à comparaître devant le tribunal, encore qu’il n’eût pas de peine à l’imaginer, les larmes en plus, jouant les Lord Jim au fond de son exil volontaire, ruminant son honneur perdu, son secret, considérant que récompense ou non, sa faute le suivrait comme un stigmate jusqu’à la fin de son existence» (p. 50).
(7) «Le sujet principal, pour reprendre le mot d’Edmund Wilson à propos de Gogol, c’est l’effroi qu’inspirent à l’homme ses propres forces intérieures», p. 423.
(8) «Le Consul n’avait pas besoin d’un œil de praticien pour détecter sur ce mur en face de lui ou tout autre mur un Mane-Thecel-Pharès visible par tous et comparée à quoi la simple démence n’était qu’une goutte d’eau dans un vase. Qui eût cru pourtant, n’est-ce pas, qu’un inconnu quelconque assis dans une salle de bains au centre du monde, agitant de misérables pensées de solitude dans son cerveau, fût en train d’écrire leur destin et que, dans le temps même qu’il pensait, l’on eût dit voir tirer des ficelles en coulisse, s’enflammer des continents entiers, se rapprocher la calamité […]» (pp. 166-7).
(9) Voir ce remarquable passage : «Christ, oh, phare du monde, comment, et avec quelle foi aveugle, retrouver sa route, se frayer son chemin en arrière, maintenant, à travers les tumultueuses horreurs de milliers de réveils brisants, chacun plus effroyable que l’autre à partir d’un lieu où même l’amour ne pouvait pénétrer, où il n’y avait pas de courage, hormis dans l’enfer le plus épais ?» (p. 349 de l’édition de poche donnée par Gallimard, l’ouvrage édité par Grasset portant un bien mystérieux pharos. Notons encore que les deux traductions de ce passage sont pour le moins assez éloignées l’une de l’autre. Celle de Darras, malgré la présence du terme indiqué, me paraît toutefois plus compréhensible, bien que je n’aie pu consulter le texte original).
(10) «Ah ! pouvoir partir au galop sur son cheval, chanson à la bouche, et rejoindre celle que vous aimiez peut-être, au cœur d’une paix et d’une simplicité inimaginables. N’était-ce pas cela l’occasion offerte à l’homme par la vie ? Bien sûr que non ! Et pourtant, l’espace d’un instant, [le Consul] l’aurait cru !» (p. 239). Notons la similarité de construction entre ce passage et celui cité en note 7.
(11) Les toutes dernières lignes du roman de Lowry, qui semblent sceller la destinée infernale de Geoffrey Firmin, imaginent une apocalypse qui n’est sans doute pas étrangère à la très noire période traversée par l’auteur, et que dire de ses résonances avec la situation de dizaines de millions de personnes, civils et soldats, au sortir de la Seconde Guerre mondiale : «Que se passait-il soudain ? Tout s’effondrait, tout s’affaissait tandis qu’il tombait, ne cessait plus de tomber au fond du volcan dont il avait sans doute dû finalement faire l’ascension, c’était maintenant un bruit de lave lui crevant les tympans, une sensation horrible, une éruption, non pas l’éruption du volcan mais une explosion générale du monde, une explosion de geysers de fumée noire catapultant des villages entiers dans le ciel où sa chute l’enfonçait dans un stupéfiant pandémonium de centaines de milliers de tanks, à travers la fournaise de dizaines de millions de corps en flammes, l’enfonçait, l’enfonçait au cœur d’une forêt […]» (p. 409).