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20/11/2010

Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez

Crédits photographiques : Miguel Tovar (AP Photo).

«Lege rubrum si vis intelligere nigram.»

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8.1 Bouton Commandez 100-30

Contrairement à ce qu'écrit Vincent Raynaud dans la préface du livre de Sergio González Rodríguez, Des os dans le désert n'est pas une œuvre proprement littéraire.
Cet ouvrage terrifiant, remarquablement documenté, longue et monotone remémoration des mortes qu'il ne faut point oublier (voir, p. 289, ce que déclare sur ce sujet l'auteur), étonnante enquête qui valut à Sergio González Rodríguez plusieurs menaces de mort et quelques scènes de pure violence, ce texte trop souvent brouillon dans l'exposition des faits (impressionnante antienne de dates, de chiffres, de rapports, mentions sans fin de prénoms et de noms, répétition des mêmes informations, jeux avec la chronologie, etc.), est toutefois bien moins saisissant que le livre halluciné de Michael Herr, Putain de mort.
Il se pourrait même que l'unique prestige proprement littéraire, voire que l'unique intérêt du livre de Sergio González Rodríguez, contrairement à ses propres dires (cf. p. 366), tienne au fait que Roberto Bolaño n'a pas hésité à en reprendre la trame dans son prodigieux 2666, allant même jusqu'à intégrer le journaliste en tant que personnage de son propre roman et à prêter quelques-unes des caractéristiques de l'étrange Abdel (ou Abdul) Latif Sharif Sharif (accusé par les autorités de Ciudad Juárez, à tort selon Rodríguez, d'être l'un des principaux responsables des meurtres de femmes) au plus que mystérieux Benno von Archimboldi, centre de gravité, véritable trou noir attirant dans sa gueule vorace toute la matière du roman. Signalons aussi que, s'inspirant d'un chapitre intitulé La vie interrompue (pp. 260-277 de notre livre), Bolaño n'a pas eu peur de développer la monotone litanie, dans une quatrième partie, dite des crimes, aussi froide que poignante, des corps atrocement mutilés de femmes retrouvés sur des terrains vagues, son texte reproduisant (en y ajoutant probablement quelques détails de son cru) les conclusions des autopsies pratiquées sur les cadavres des malheureuses.
Il y a, dans toute exposition d'un meurtre se voulant absolument détachée de l'émotion, un caractère monstrueux qui, très vite, dépasse notre capacité de compréhension pour nous laisser sidérés, plongés dans l'horreur, enfoncés si profondément dans l'abjecte monotonie du Mal, à moins qu'il ne s'agisse, plus sûrement, d'une sorte de fatigue, réellement physique qui, bien vite, met à distance l'atrocité... Nous nous habituons à l'horreur, surtout lorsque ses hauts faits sont placidement égrenés par quelque pigiste de l'AFP lardant de fautes et d'incorrections ses dépêches.
Seul l'art, seule la littérature parviennent encore à nous inquiéter, par leur diabolique force de suggestion. Dans sa froideur clinique, l'ouvrage de Sergio González Rodríguez sidère puis, bien vite, trop vite sans doute, lasse.
Lote Bravo, Lomas de Poleo, Cerro Bola, voici quelques-uns des noms de lieux désertiques ou semi-désertiques entourant la ville de Ciudad Juárez, baptisée par les journalistes à l'imagination si heureuse ville du diable ou capitale mondiale du crime où ont été retrouvés, depuis 1993, plusieurs centaines de cadavres de jeunes femmes (parfois de fillettes) et de femmes qui ont été violées et torturées (le corps de l'une d'entre elles, touchant détail, «serre dans un poing une touffe d'herbe poussant» à l'endroit où il a été abandonné, p. 270), dont l'organisation s'appelant Nuestras hijas de regreso a casa, au titre étrange sonnant comme celui d'une congrégation chrétienne en terre païenne, tient le nombre (à peu près) exact. Ces meurtres crient vengeance, autre image journalistique figée dans la glu du marronnier et sans doute est-ce la grande force du roman de Bolaño que d'épaissir ces voix inquiètes, rendre palpables la peur, le dégoût, la violence, le mal tapi dans les ténèbres où souffle le vent du désert, qui emporte tout, même les souvenirs des femmes assassinées.
Les conclusions de Sergio González Rodríguez sont sans appel, illustrées, depuis quelques années, par quelques reportages pour le grand public dont celui-ci. Elles paraissent avoir été développées par Maurice G. Dantec dans l'un de ses romans torrentiels évoquant des groupes secrets d'assassins ou bien par David Peace dans sa tétralogie du Yorkshire : le Mal, à Ciudad Juárez, n'est point l'œuvre du démon mais le complexe aboutissement d'une collusion d'intérêts aussi troubles que puissants entre narcotrafiquants, hommes politiques de premier plan et services policiers et juridiques, dont on se demande bien s'ils ne nous présentent pas un état de décomposition et de corruption proprement inimaginable aux yeux d'un Européen, habitué plutôt à considérer ce fléau lorsqu'il imagine, feignant d'en prendre son parti, les dérives des républiques bananières ou des états policiers criminels d'Amérique du Sud ou d'Afrique.
Dantec insiste, et peut-être ne se trompe-t-il pas : cet état n'est pas propre aux républiques vérolées par l'argent sale. Il est notre avenir. Il est, sous une certaine forme, déjà notre présent.
La beauté maléfique du livre de Sergio González Rodríguez tient peut-être à la description elle-même clinique qu'il nous donne de Ciudad Juárez (dans l'État du Chihuahua), cette ville frontière comme celles que David Perry a bellement photographiées pour l'ouvrage de Barry Gifford intitulé Bordertown, ce théâtre de fantômes et de simulacres (p. 285) où rôdent les sorciers de pacotille amateurs de santería, le diable et la Santa Muerte, cette ville-machine où la maquila est devenue le masque industriel de toute une société ravagée par la pauvreté, la drogue et la violence, femmes et hommes considérés comme de simples rouages aisément remplaçables (cf. p. 364), cette ville si typiquement moderne et même paradigmatique selon Charles Bowden (dans Juarez. The Laboratory of Our Future) où les femmes (plus que les hommes) paraissent toujours être menacées de perdre leur honneur et même leur vie.
Ciudad Juárez est une ville frontalière dont la nature a été décrite, au moyen d'une troublante métaphore, par un expert nord-américain des tueurs en série, une légende même de ce milieu réputé discret (avant que le septième art ne décide d'en faire une de ses vaches à lait les plus prolifiques), Robert K. Ressler qui, interrogé par Rossana Fuentes Berain pour le quotidien Reforma de Mexico, déclarait que nous nous trouvions en face d'une «twilight zone»... une «zone crépusculaire» qui, «de par sa nature, du fait du trafic de personnes et de drogue, devient une quatrième dimension» (p. 32).
Cette quatrième dimension, le domaine de l'horreur (évoquée par le préfacier Vincent Raynaud par le biais de... Kurtz et de la «littérature latino-américaine post-boum des années 1960», cf. p. 15), la littérature peut, seule je l'ai dit, en donner une vision, fût-elle maladroite et, forcément, incomplète par essence.
Et cette vision, ce sont moins De sang-froid de Truman Capote, Gomorra de Roberto Saviano ou même Confessions d’un chasseur d’opium de Nick Tosches (ouvrages que nous pouvons rapprocher à bien des égards de celui de Sergio González Rodríguez) qui la donneront que 2666 de Roberto Bolaño, parce que tenter de rendre justice aux morts, c'est ne point craindre de s'enfoncer dans un lieu où le maigre barda du journaliste n'est d'aucune espèce de secours.