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21/12/2010

Le grand passage de Cormac McCarthy

Crédits photographiques : Steven Hausler (AP Photo/The Hays Daily News).

Cormac McCarthy dans la Zone.

Sur De si jolis chevaux, premier tome de La Trilogie des confins.

«This is the dead land
This is cactus land
Here the stone images
Are raised, here they receive
The supplication of a dead man's hand
Under the twinkle of a fading star
».
T. S. Eliot, The Hollow Men.

«Chaque souffle qui ne bénit pas est un affront.
Cormac McCarthy, Le grand passage».*


À la veille de l'indépendance, Thomas Jefferson, se souvenant peut-être des mots de Lorenzo Valla («At nova res novum vocabulum flagitat), écrivait, sans l'ombre d'un doute qui aurait fait vaciller son inébranlable confiance en l'avenir de son immense pays, cette phrase sonnant comme un manifeste révolutionnaire : «Les nouvelles circonstances dans lesquelles nous nous trouvons placés nécessitent de nouveaux mots, de nouvelles expressions, et le transfert de mots anciens à de nouveaux objets» (1).
Cormac McCarthy, qui n'a jamais éprouvé le besoin ni même le désir d'inventer de nouveaux mots, est sans doute l'un des derniers grands écrivains vivants les plus purement classiques, si par classicisme nous entendons un refus (et sans doute, dans son cas, un refus amusé) des jeux de langage, des plongées plus lassantes que réellement stimulantes dans les abîmes de la spécularité et des distorsions narratives multiples que goûtent d'autres écrivains, nord-américains comme William Gaddis et William H. Gass, ou anglais comme David Peace.
Pour les mêmes raisons sans doute qui lui font si peu goûter les parodies mal digérées de textes canoniques et les amusements avec la littérature qui ne sont trop souvent que le signe de l'impuissance des tristes sires assembleurs d'épouvantails (2), le canevas des histoires de McCarthy est lui-même d'une grande simplicité, s'organisant en une épure qui reprend le très vieux schéma littéraire de l'errance du héros ou de l'anti-héros dans le territoire vierge, soumis à des lois d'exception et, comme tel, constituant un espace sacré duquel il faudra bien parvenir à rapporter quelque enseignement utile à la vie quotidienne. Ainsi, le romancier admirant les œuvres de ses prédécesseurs Melville et Faulkner ne peut raisonnablement ignorer que c'est un écrivain nord-américain, Washington Irving, qui a écrit en 1819 Rip van Winkle, figeant une bonne fois pour toute, en un mélange d'aventures picaresques et de descriptions d'un univers pastoral, les poncifs de l'aventure initiatique dans l'Ouest légendaire.
Pourtant, c'est cette même simplicité qui nous contraint d'ouvrir l'œil, comme Billy Parham est constamment contraint de garder un œil fixé sur la louve qu'il a capturée et veut reconduire, pour la libérer, sur son territoire d'origine (du moins le suppose-t-il), le Mexique. Il s'agit de rendre à sa liberté sauvage une créature que l'on a justement privée de sa liberté la plus indéfectiblement associée à sa condition : aller et venir sur une terre qu'elle connaît infiniment mieux que nous, qui ne sommes finalement que des intrus sur son territoire, et des intrus, qui plus est, fort récents. La description, toujours précise, jamais inventive au mauvais sens du terme (3), des appâts et des techniques utilisés par les chasseurs de loup n'est bien sûr qu'un prétexte qui permet à McCarthy, comme il sait admirablement le faire, de nous plonger dans une réalité insoupçonnable, pourtant contiguë à la nôtre, comme un réseau de veines sous la peau sans lequel celle-ci se dessécherait : «De sombres liquides dans les bocaux. Des viscères desséchés. Un foie, une vessie, des reins. Les entrailles du fauve qui rêve de l’homme et en a ainsi rêvé dans des rêves sans fin depuis une centaine de milliers d’années et davantage. Qui rêve de ce dieu inférieur et malfaisant venu sur terre pâle et nu et étranger pour exterminer tout son clan et tous les siens et les chasser de chez eux. Un dieu insatiable que ne pouvait satisfaire nul renoncement, nulle mesure de sang» (p. 24).
Ces quelques mots sont déroutants, qui paraissent immédiatement se saisir du lecteur, le prendre au collet et l'obliger à relever son nez du sol où il croyait suivre une piste commode : le roman d'aventure, fût-il quelque peu compliqué d'épices initiatiques. Le premier travail d'un grand romancier est de nous apprendre à voir plutôt qu'à lire, et nous ne voyons bien qu'en décollant nos yeux de la page que nous lisons. Le talent de McCarthy est, à partir de gestes les plus banals décrits d'abondance dans de longues phrases qui procèdent par une juxtaposition de conjonctions de coordination, d'ouvrir notre esprit à un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence. Le monde de la grande littérature me suggérera-t-on ! Non, point seulement, surtout si les univers que crée la fiction sont des univers-îles, surtout si les mots ne sont pas de ce monde, mais parviennent au contraire à ourdir des univers purement fantasmatiques. L'intention de Cormac McCarthy, comme celle, finalement, de tout grand écrivain, déborde largement le seul cadre romanesque et s'approche de l'élaboration d'une véritable vision métaphysique du monde, l'hypothèse que je fais ne pouvant que balayer d'un revers les lamentables approximations qu'un Richard Millet, dans L'Enfer du roman, sa dernière publication qui, comme toutes celles (un véritable négoce plutôt qu'un sacerdoce) qu'il m'a été donné de lire sous sa plume prétentieuse et imprécise, sont aussi péremptoires que grossières, vagues, donc fausses par excès de ridicule : «Cormac McCarthy. Il donne l'impression d'un Faulkner dont les effets sont tantôt poussés à l'excès [...], tantôt vidés de leur pouvoir : un monde abandonné de Dieu et auquel il ne reste que l'ennui de la répétition solitaire, contre quoi je lutte pendant quelques pages encore avant de comprendre que ce Dieu n'est autre que Faulkner, et que seul le cinéma peut rendre lisible McCarthy» (op. cit., Gallimard, 2010, p. 70). Louons donc l'approximatif Richard Millet de nous renseigner, en quelques lignes grotesques qui prouvent qu'il n'a strictement rien compris à l'univers romanesque de McCarthy, sur ses supposés talents de lecteur professionnel ! Contentons-nous de faire remarquer à notre lamentable lecteur que pas un seul des ouvrages, d'un simple point de vue technique, ne dépasse les effets que Faulkner a poussés jusqu'à leur perfection, parfois hermétisme, qu'il s'agisse du Bruit et la fureur, de Tandis que j'agonise ou d'Absalon, Absalon !. S'il faut rechercher un sous-Faulkner, conseillons à notre piètre lecteur de se plonger dans les romans d'Antonio Lobo Antunes. Ajoutons quand même que le monde fictionnel de McCarthy, peut-être effectivement débarrassé de Dieu bien que ce point soit éminemment difficile à trancher, n'en multiplie pas moins jusqu'au vertige les signes sacramentels qui nous font soupçonner, voire espérer, l'existence d'un Dieu. Je renvoie Richard Millet à mes notes sur Cormac McCarthy, qui lui permettront peut-être, et avec quel ridicule aplomb de pseudo dernier homme la main en visière sur les ruines d'une littérature qu'il semble si peu comprendre et, tout simplement, connaître, de proférer moins de stupidités dans ses innombrables traités de dégoût.
Le grand passage n'est finalement rien d'autre qu'une tentative passionnante, parfois bien trop didactique (je songe, nous le verrons, aux différents oracles qu'un certain nombre de personnages caractéristiques livrent à Billy au cours de son errance), par la prose, de capturer l'essence du monde. Comment évoquer, puisque c'est bel et bien de cet enjeu qu'il s'agit, la relation entre un animal sauvage, un loup qui se révélera une louve sur le point de mettre bas et un jeune homme de 16 ans ? Comment peindre la cohabitation, la confrontation puis une certaine harmonie entre deux univers radicalement étrangers, le loup étant l'une des plus éminentes créations du monde, le souffle du monde lui-même (4), l'homme, lui, selon McCarthy, étant une créature bien davantage démoniaque, destructrice, uniquement capable de pervertir, y compris des créatures qui furent jadis elles-mêmes sauvages (5) ? «Elle, écrit le romancier en parlant de la louve, et les autres de sa race, loups et fantômes de loups parcourant la blancheur de cet univers d’en haut si parfaitement façonné pour leur usage qu’ils semblaient avoir été consultés lors de sa création» (p. 40), Dieu n'ayant selon toute probabilité pas pris le temps, encore moins la peine de consulter l'homme.
Puisque l'homme, pourtant doué de regard, ne voit rien ou presque rien de ce qu'il faut voir (6), autant que la brutalité dessille, une bonne fois pour toute, ses yeux et que, comme une statue de sel, son regard plonge dans le spectacle inouï, quitte à ce qu'il en demeure pétrifié. C'est donc sans le moindre détour, de façon élémentaire même (ou élémentale ?), sans la plus petite ombre de ces longues périphrases par lesquelles le mauvais romancier aurait tenté, lui, de rendre compte des pensées d'un personnage face à un animal sauvage, c'est brutalement, en usant de la même brutalité que lorsqu'il s'agira, pour le jeune Billy, d'abattre la louve blessée par des chiens de combat, qu'il a pourtant protégée pendant leur long périple, que l'écrivain va évoquer les liens entre le jeune homme et la créature sauvage. Cormac McCarthy est coutumier de ces raccourcis qui correspondent, peut-être, à des dizaines de pages réellement écrites ou seulement imaginées mais en tout cas supprimées et remplacées par une brusque ellipse : dans No Country for Old Men, le personnage principal est abattu par le tueur maléfique d'une virgule, tout comme McCarthy n'usera que de quelques mots pour nous informer que le petit frère de Billy, Boyd, que lui aussi il avait pris soin de protéger comme s'il était à ses yeux un petit animal sauvage, et même de sauver d'une de ses blessures par balle, a été tué après leur séparation ayant eu lieu sans réel motif.
La mort de la louve, que Billy achève en personne d'une décharge de fusil, fait office de révélation : bien sûr, nous soupçonnions qu'en fixant le regard de l'animal sauvage, Billy pénétrait dans un univers qu'il ne faisait que soupçonner. Mais c'est la disparition effective de la louve, sa transformation en autre chose, ou plutôt son retour à une matrice invisible qui est l'arche portant toutes les créatures voulues par Dieu, c'est en somme cette nouvelle vie, proprement immortelle, qui constitue, seule, l'existence de la chasseresse, l'empreinte qu'elle laisse dans la chair et l'esprit de Billy, appelé lui-même à se laisser emporter par l'âme du monde et rejoindre l'univers fantomatique et dangereux que les rêves nous permettent, parfois, de contempler (7). Je cite longuement ce très beau passage qui clôture la fin de la première partie du roman : «Il s’accroupit contre la louve et toucha sa fourrure. Il toucha les dents froides et parfaites. L’œil tourné vers le feu ne renvoyait aucune lumière et il le referma avec son pouce et s’assit contre elle et posa sa main sur le front ensanglanté et ferma lui aussi les yeux pour la voir courir à travers les montagnes, courir à la lueur des étoiles quand l’herbe était mouillée et que l’apparition du soleil n’avait pas encore anéanti la riche matrice des créatures qui étaient passées avant elle dans la nuit. Biches et lièvres et colombes et campagnols tous somptueusement enluminés sur l’air pour sa délectation, toutes les nations du monde possible ordonnées par Dieu où elle était une parmi d’autres et nullement distincte. Où la menait sa course les cris des coyotes s’interrompaient dans un claquement de mâchoires comme si une porte s’était refermée sur eux et tout n’était que terreur et émerveillement. Il souleva du feuillage la tête raidie pour la tenir entre ses mains ou plutôt il fit le geste de tenir ce qui ne peut être tenu, ce qui était déjà parti courir par les montagnes, à la fois terrible et d’une grande beauté, comme des fleurs qui se nourrissent de chair. Ce dont sont faits la chair et le sang et les os mais qu’ils ne peuvent eux-mêmes créer ni sur un autel ni par blessure de guerre. Ce qui, nous pouvons bien le croire, a le pouvoir de découper et de modeler et de ciseler la sombre forme du monde, sans nul doute si le vent le peut, si la pluie le peut. Mais qui ne peut être tenu jamais être tenu et n’est point une fleur mais qui est prompt et qui est chasseresse et le vent lui-même en est terrifié et le monde ne peut pas le perdre» (pp. 144-5).
Le monde comme matrice résistant à toutes nos tentatives d'exploration ou même de pénétration. Le monde comme entité altérable (l'effet des siècles et des millénaires) et pourtant fondamentalement éternelle. Effroi et beauté comme deux anges, un seul peut-être, si la beauté véritable signe notre entrée dans le domaine de l'invisible qui est, en vérité, celui du monde déployant ses prodiges sous nos yeux mais par pour nos seuls yeux. Multitude de signes, d'empreintes, de bornes (8), de déchirures (9), d'indices et de pictogrammes (10) trahissant ce qui doit demeurer caché (11), qui doublent le monde quotidien et en constituent la profondeur immémoriale, la réalité invisible et à la fois parfaitement réelle dans laquelle la louve, comme d'autres animaux psychopompes, nous introduisent. Le grand passage, qui inscrit ses longues phrases dans la phrase infinie que Faulkner évoque dans Pylône et qui est la texture même de l'univers, porte à sa quintessence le langage secret du monde, sa prose, sa respiration vitale : tout est Un, comme dans les plus anciennes cosmogonies même si l'homme, pour le romancier, n'est point la mesure de toutes choses, celles qui sont et celles qui ne sont pas selon le mot que l'on attribue au sophiste Protagoras, et l'homme errant, le personnage favori de McCarthy, à la fois proscrit et intouchable («Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus», p. 192), et ce vagabond, même s'il éprouve de façon intolérable sa monstrueuse solitude, sa séparation du reste des hommes, ne peut raisonnablement se croire rejeté (12), à moins, peut-être, qu'il n'ait décidé de devenir un démon ou d'accuser Dieu. C'est enfin par le mot, le récit, que l'homme participe à la création sans cesse rejouée du monde (13), à moins qu'il ne faille parier sur le fait que c'est le Récit lui-même qui se sert, comme autant de vecteurs et de pions plus ou moins consentants, des hommes pour parvenir à ses fins mystérieuses, position qui nous permettrait de mieux comprendre l'étonnante ambivalence de la création selon McCarthy, à la fois la chose la plus radicalement étrangère à l'homme et l'enveloppe dans laquelle il se meut et, à certaines conditions, inscrit ses plus hauts faits, qu'ils soient lumineux ou bien ténébreux.
Un magnifique épisode (14), celui de l’ermite que rencontre Billy, organise ces différentes thématiques et les condense dans le récit fait par une espèce de Jean-Baptiste Clamence officiant dans une église en ruine perdue au milieu du désert plutôt que dans un tripot louche. L'ermite a décidé, follement, de témoigner contre Dieu : «Je cherchais, dit-il à Billy, des preuves de l’intervention de la main de Dieu dans l’univers. J’avais acquis la conviction que la main de Dieu est une main courroucée et je pensais que les hommes n’ont pas prêté suffisamment d’attention aux miracles de l’anéantissement. Aux catastrophes d’une certaine ampleur. Je pensais qu’il y avait peut-être des preuves dont il n’avait pas été tenu compte» (p. 161).
Nous savons que l'ermite a décidé de témoigner contre Dieu à la suite d'un ou plutôt de deux événements qui ont profondément bouleversé sa vie, au point que cet homme a cru ne plus avoir le droit de vivre parmi les hommes, prenant la décision douloureuse de quitter leur communauté d'échanges et de paroles, et, devenu paria donc intouchable, accuser Dieu : «Un tel homme est comme un vendeur qui s’éveille d’un mauvais rêve pour vivre un malheur plus grand encore. Désormais tout ce qu’il aime n’est plus pour lui que souffrance. L’univers ne tourne plus sur son axe. Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. Pour nous un tel homme a cessé d’exister. Il marche et parle. Mais il est lui-même moins que la plus mince des ombres parmi toutes les choses qu’il regarde. De lui il n’y a pas d’image possible. La plus petite tache sur la page exagère encore sa présence» (p. 166).
S'étant volontairement effacé des pages du livre du monde, l'ermite acquiert un statut extraterritorial qui lui permet de s'approcher de la sphère divine pour y conduire son extraordinaire plaidoirie et, le faisant, devenir témoin contre Dieu qui, Lui, n'a besoin d'aucun témoin : «Il était devenu une sorte de légiste. Il scrutait le dossier, non pour y trouver des preuves à l’honneur et à la gloire de son Créateur mais plutôt pour instruire contre Lui. Pour déceler de minces subtilités d’une plus sombre nature. De fausses indulgences. De menues tromperies. Des manquements à des promesses ou une main trop promptement levée. Pour dresser un réquisitoire contre Lui, vois-tu. Il comprenait ce que le prêtre ne pouvait pas comprendre. Que ce que nous cherchons c’est l’adversaire digne d’être affronté. Car nous nous précipitons pour retomber en gesticulant parmi des diables de ficelle et de chiffon et nous voudrions avoir quelque chose de ferme en face de nous. Quelque chose qui résiste et arrête notre main. Sinon notre être même n’aurait plus de contours et nous devrions nous aussi étendre les limites de notre territoire au point de perdre toute définition. Pour être finalement engloutis par le vide que nous ne voulions pas affronter sans trouver de résistance» (p. 174). Nous pourrions lire, dans ces lignes, l'esquisse d'une véritable satanologie, expliquant le geste de révolte du premier des anges par la seule volonté, mais irrésistible, de trouver et prouver l'origine de son fondement par l'existence de l'Adversaire : si on ne combat bien que Celui que l'on connaît, on n'existe bien pourrait-on dire que par un bon combat.
Devenu témoin et accusateur, devenu, en un très vieux mot d'origine hébraïque, satan, l'ermite est finalement le seul homme parfaitement capable de récapituler, de ramasser son existence, qu'il possède toute entière, qu'il se réapproprie phénoménalement, par une espèce d'ascèse inversée, puisque, en fin de compte, à la différence de ses anciens congénères dont il a volontairement quitté les rangs anonymes, lui seul jouit d'une parfaite liberté, d'une liberté démente (15), dont nul ne peut témoigner, pas même, croit-il absurdement, Celui contre lequel il instruit son procès, Dieu : «Les actes trouvent leur existence dans le témoin. Sans lui qui peut en parler ? Finalement on pourrait même dire que l’acte n’est rien, et le témoin tout» (p. 175).
Cette liberté lui confère la maîtrise du récit qui tient dans ses filets l'univers tout entier, connu et inconnu, visible et invisible : «Car ce monde aussi qui nous semble une chose de pierre et de fleur et de sang n’est nullement une chose mais un conte. Et tout ce qui est dans ce monde est conte et chaque conte est la somme de tous les contes qui le composent et ceux-là aussi pourtant sont le conte lui-même et tout y est contenu. Toute chose est donc nécessaire» (p. 163). Bien évidemment, le geste de création se rejoue, de façon énigmatique puisqu'il obéit à une nécessité parfaite, au moment même où l'ermite raconte son histoire au jeune Billy, le roman de McCarthy devenant, en quelque sorte, l'étonnante illustration, l'illustration performative pourrions-nous dire des présupposés philosophiques qui le fondent.
Dans cette nécessité est la chance bien plus que la condamnation de l'existence humaine. A contrario, l'existence de Dieu est, elle, désespérée puisque Dieu n'a nul besoin de témoin, ce que l'ermite finira par comprendre, horrifié. Donc, si c'est l'existence du témoin qui seule peut accorder la légitimité d'un récit, du récit qui est fait de sa vie et des innombrables interactions que l'homme entretiendra avec ses semblables, Dieu est celui qui, non seulement n'a aucune nécessité mais qui, tout simplement, abyssalement, n'existe pas, puisque nul récit ne saurait L'évoquer, raconter Ses hauts faits, en chanter la geste formidable : «C’était donc cela son idée. Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? Pourrait-il trouver ailleurs son existence ? Telle était de plus en plus sa vision des choses. Et il commençait à voir en Dieu une terrible tragédie. À penser que l’existence de l’être divin était compromise par l’absence même de cette chose simple. À penser qu’il ne pouvait y avoir de témoin de Dieu. Rien qui le fit toucher à sa finitude. Rien par quoi son existence pût lui être annoncée. Rien dont il pût s’écarter en disant je suis ici et là est un autre. Où cela est je ne suis pas. Il pouvait tout créer sauf ce qui lui dirait non» (p. 175).
Erreur de l'anachorète devenu fou ? Dieu n'a-t-il pas créé Satan, qui lui a dit non, et l'homme, qui lui aussi lui a dit non ? Peut-être, oui, comme semble le penser son unique interlocuteur (et double), un prêtre qui, de façon fort curieuse, prouvera l'existence de Dieu par celle du témoin, seul capable d'ordonnancer raisonnablement le bruit et la fureur principiels d'un univers qui, de l'existence de l'homme, n'a que faire : «Ce que le prêtre a fini par comprendre c’est que jamais la leçon d’une vie n’appartient à cette vie. Seul le témoin peut en prendre la mesure. Elle n’est vécue que pour l’autre. C’est pourquoi le prêtre voyait ce que l’anachorète ne pouvait voir. Que Dieu n’a pas besoin de témoin. Ni à charge ni à décharge. La vérité c’est plutôt que s’il n’y avait pas de Dieu il ne pourrait y avoir de témoin car le monde perdant toute identité seule resterait l’idée que chacun peut en avoir» (p. 180).
Cette idée purement solipsiste serait, à la lettre, celle de l'idiot absolu, de toute façon retranché du monde des hommes et de leur capacité de dire, d'ordonner la création et leurs propres actes : Dieu, s'Il existe, ne vit ainsi que pour lui-même, dans un inimaginable tête-à-tête qui ferait dire à un Baudelaire qu'il est, qu'il ne peut être que d'essence infernale, satanique. Impossibilité logique de l'inexistence de Dieu, puisque un seul récit (16) est capable de rendre compte de l'ensemble des faits, des gestes et des paroles qui organisent ou bien détruisent (tentent de détruire) la cohérence chaotique de l'univers : «Le narrateur doit toujours chercher à inventer pour démentir l’affirmation – exprimée ou tacite – de l’auditeur qui prétend avoir déjà entendu l’histoire qu’on lui rapporte. Il définit les catégories dans lesquelles l’auditeur voudra ranger le récit à mesure qu’il lui sera conté. Mais il comprend qu’en réalité le récit lui-même ne peut se réduire à telle ou telle catégorie mais est au contraire la catégorie de toutes les catégories car rien n’est en dehors de ses limites. Tout est récit. N’en doute pas» (p. 176). Si tout est récit, tout est Dieu en somme, y compris, bien évidemment, celui qui tente de L'accuser. Il y a aussi, dans cette étrange vue, un danger : que rien ne puisse échapper à la puissance de nomination, qu'importe que l'univers érigé par la parole ne soit plus épais qu'une bulle de savon ! Nous retrouvons, ici, la terrifiante tentation qui consiste, pour le juge Holden dans Méridien de sang, de tout nommer afin de tout posséder et détruire.
Finalement, la leçon de McCarthy est ambiguë. Liberté formidable, du moins en apparence, de l'homme qui veut dépasser sa condition en devenant le témoin à charge, l'accusateur, le satan de Dieu. Liberté pourtant illusoire puisque Dieu, dans son infinité, porte celui-là même qui veut Le nier et qui s'emploie à le faire activement. L'unique témoin, c'est bien sûr Dieu, le garant de la cohérence, la source de tout récit. Ironie des voies divines selon l'adage portugais goûté par Claudel, puisque c'est par l'anachorète, dont nous ne savons s'il est devenu fou ou sage, qu'un message, c'est-à-dire un enseignement, va pouvoir être délivré. Nul ne sait en somme quel message il est chargé de porter, ni à l'attention de quel destinataire, si la grâce de Dieu n'est pas autre chose que sa fureur, si son élection n'est pas autre chose que le plus terrible abandon qui puisse s'abattre sur un homme, le fait de survivre par deux fois, le fait de voir mourir son enfant, emporté par le cataclysme, le terremoto qui a ravi le petit et laissé pratiquement intacte l'église de Caborca dans laquelle il a trouvé, en même temps que son ultime refuge, son prétoire : «Car il est en ce monde non pas plusieurs mais un seul chemin et il n’est d’autre parcours sur le moindre de ses tronçons que le parcours fixé par Dieu et toutes les conséquences sont inscrites dans son tracé et hors de ce tracé il n’y a ni chemin ni conséquence ni rien. Il n’y en a jamais eu. Finalement, ce dont le prêtre a fini par se convaincre, c’est que la vérité nous est souvent apportée par des hommes qui en sont porteurs à leur insu. Ils portent en eux ce qui a poids et substance mais n’a pas de nom pour eux par quoi ils peuvent le désigner et l’évoquer. Ils vont et viennent ignorants de la vraie nature de leur condition, telles sont les ruses de la vérité et tels ses stratagèmes. Puis un jour, d’un geste machinal, d’un subtil mouvement d’abandon, ils déchaînent sans le savoir un tel tumulte sur un cœur soumis que ce cœur en est à jamais changé, à jamais arraché à la route qu’il comptait suivre, pour être au contraire jeté sur une voie qui lui était jusqu’alors inconnue. Cet homme neuf ne connaîtra ni l’heure de sa métamorphose ni sa source. Il n’aura lui-même rien fait pour connaître un tel bien. Mais il aura l’essentiel, vois-tu. Sans l’avoir cherché ni mérité. Il aura en sa possession cette insaisissable liberté que les hommes cherchent avec un désespoir infini» (pp. 179-80). Nous voici rendus à la réalité, abandonnés sur la grève, la mer s'étant retirée de notre portée et même de notre regard, comme si le beau rêve de la plénitude avait été distillé par un démiurge pervers qui accorde aux fous la sagesse et aux sages la stupidité bavarde, aux aveugles le don de voir et à celles et ceux qui possèdent des yeux l'incapacité de se diriger véritablement dans une création étrangère. Et, rendu à sa longue errance, nous ne savons si Billy a su correctement faire sienne la leçon qu'il a écoutée sans pratiquement interrompre le discours de l'ermite. À quoi bon, même, se prémunir d'une quelconque sagesse si la foudre peut vous surprendre n'importe où ?
Mais il faut reprendre la route après avoir salué l'ermite, qui a recommandé à Billy d'accomplir un acte tout simple, partir retrouver les siens, une chose que le jeune homme ne parviendra pas à faire, malgré son évident attachement à sa famille (massacrée) et la garde qu'il assume de son jeune frère (finalement tué). Il faudra remonter sur le cheval fourbu et sillonner les terres arides chargées d'une histoire spectrale radicalement incompréhensible : «Les Tarahumaras faisaient ici provision d’eau depuis mille ans et une bonne part de ce que l’on pouvait voir du monde était passé par ici. Espagnols dans leurs armures et chasseurs et trappeurs et grands seigneurs avec leurs femmes et esclaves et fuyards et armées et révolutions et morts et mourants» (p. 217). Il faudra aller de maison en maison, à la grâce de Dieu, se contentant d'écrire quelques mots de remerciement pour les hôtes sur une table («Finalement il versa un peu de farine d’un bol posé sur le buffet au-dessus de la table de planches et y inscrivit ses remerciements», p. 183) et de partager la tortilla, cette hostie profane des Mexicains (17), avec des personnes frustes, avares de leurs mots, se contentant d'officier, le terme n'est pas seulement métaphorique, pour aider les deux jeunes vagabonds puis celui des deux frères, Billy, qui a survécu. Parfois, l'aide reçue est muette, tant prolifèrent les signes (18) et ceux qui les tracent qui n'ont même pas besoin de s'exprimer par la parole : «Assis par terre sur la place poussiéreuse ils regardaient un maigre vieillard accroupi de l’autre côté dessiner pour eux avec un bâton taillé en pointe une esquisse du pays qu’ils disaient vouloir visiter. Il traçait dans la poussière des cours d’eau et des promontoires et des pueblos et des chaînes de montagnes» (p. 207).
Qu'importent les mots puisque l'univers est formidablement riche d'un langage qu'il suffit d'être quelque peu attentif pour percevoir et, très vite, parvenir à lire et comprendre ? Voyez cette image qui symbolise finement l'art romanesque de Cormac McCarthy, peintre rupestre à sa façon qui, se contentant, pour graver son œuvre, d'une surface brute, parvient toutefois à nous suggérer l'existence d'une immense profondeur, d'une profondeur qui charge d'intimes significations l'envers du décor, comme Merleau-Ponty le faisait d'ailleurs remarquer à propos de certains exemples de l'art pariétal : «Billy le regarda. Il se tourna de profil et regarda son cheval. Il voyait courbées comme un sombre triptyque dans un presse-papiers en verre les silhouettes des deux hommes et de la fille brûler dans la lueur fugitive du feu au centre noir de l’œil du cheval» (p. 233).
Et cette profondeur n'est pas autre chose que la surface très sensible de la réalité, par la vertu que l'on dirait parménidienne d'une unicité inengendrée, d'une harmonie faite de joie et de larmes entre lesquelles, indifféremment, circulent les hommes.
Et, une fois de plus, comme nous le constatons dans cette nouvelle halte et consultation d'un nouvel augure (aveugle, comme Tirésias) que nous pourrions appeler l'épisode de l'aveugle (19), lequel révèle, une fois de plus, un pan insoupçonné de l'univers (20) parce qu'il a été exclu de la communauté des hommes (21), le monde est toujours infiniment plus lointain, étranger, pour notre regard et notre compréhension, que nous ne le supposons : «Il dit que la lumière du monde n’est que dans les yeux des hommes car le monde lui-même se meut dans une éternelle obscurité et l’obscurité est sa vraie nature et sa vraie condition et que dans cette obscurité il tourne avec une parfaite cohésion de toutes ses composantes mais qu’il n’y a rien à voir. Il dit que le monde est sensible jusqu’à son noyau et plus noir et secret que ce que peuvent imaginer les hommes et que sa nature ne dépend nullement de ce qui est visible ou pas» (p. 317).
Quoi qu'il en soit, que nous soyons voyants ou aveugles, que nous soyons devenus voyants parce que l'un de nos sens a été retranché, que nous parvenions à une forme de connaissance fragmentaire grâce aux rêves (22), tous les hommes sont égaux face à l'inconnaissable : «Somos dolientes, affirme encore l'aveugle à Billy, en la oscuridad. Todos nosotros. Me entiendes ? Los que pueden ver, los que no pueden» (p. 329).
Que leur reste-t-il à accomplir ? Chanter les hauts faits des grands hommes ? Sans aucun doute, le chant du monde étant une des thématiques structurantes des romans de Cormac McCarthy, du Grand passage en particulier, qui semble avoir été conçu comme une sorte de caisse de résonance, une longue mélopée qui tenterait de rendre compte de la création dans son inconcevable totalité : «Le chanteur tenait d’une main le col ciselé de son instrument et il leva son verre posé sur la table et trinqua à voix haute à la mémoire de tous les hommes justes qu’il y a au monde car ainsi qu’il était dit dans la chanson leur route était une route saturée de sang et les actes de leurs vies étaient inscrits dans ce sang qui est le sang du cœur du monde et il dit que c’est d’eux et d’eux seulement que parlent les chansons que chantent les hommes dignes de ce nom» (p. 418).
Pourtant, la leçon de McCarthy est, une fois de plus, exemplairement ambiguë, elle qui se propose de chanter le monde de façon incomparable et qui porte, au cœur même du chant, le doute profond que toute nomination n'est qu'un leurre, un masque commode que nous posons sur ce qui n'a pas de visage. C'est le sens de la déclaration du bohémien à Billy : «Le monde n’a pas de nom, dit-il. Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin» (p. 432).
C'est encore le sens de cet autre passage affirmant que la vie de l'homme n'est que le rêve d'un rêve : «ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. Dans ces visages à jamais anonymes parmi leurs effets d’un autre âge était inscrit un message qui ne pouvait jamais être dit parce que le temps tuerait toujours le messager avant même qu’il arrive à destination» (pp. 460-1).
Désespérer ? Tenter de se suicider comme l'a fait l'aveugle (23) ? De nouveau s'élancer sur les routes, mais sans plus aucun but : «Le chien marchait à côté. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient, des réprouvés en terre étrangère. Sans toit, traqués, fourbus» (p. 332).
Le désespoir.
C'est peut-être le sens des toutes dernières pages de notre roman, où le jeune Billy, errant famélique ayant perdu tous ceux qu'il aimait, chasse, sans la moindre raison valable, un chien misérable, plus misérable que lui a-t-on envie de dire, qui s'enfuit en hurlant sur une route : «Dans sa fuite il levait la gueule sur le côté et s’était remis à hurler. C’était un cri déchirant. Quelque chose qui n’était pas de ce monde-ci. Comme si une effroyable variante de la douleur eût fait irruption du monde disparu» (pp. 472-3).
Puis, le lendemain, Billy tombe à genoux, pleure.
Dans ces pleurs, je crois entendre les hurlements de désespoir du personnage principal de Damnation de Bela Tarr.
La fin du roman comme un démenti cinglant aux si nombreux gestes d'aide, de secours, de piété qui ont permis aux deux jeunes frères, puis à Billy seul, de poursuivre leur route vers une fraternité des ébranlés ? Les toutes dernières pages comme l'évidence d'une chute dans l'universelle indifférence, que laissent deviner certaines paroles comme celles-ci ? : «et il dit doucement avant de se rendormir que la seule chose qu’il savait de toutes les choses prétendument connues c’était qu’aucune n’offrait la moindre certitude. Pas seulement la guerre qui commençait. Mais rien au monde» (p. 387).
Le grand passage comme l'immense et envoûtant échec d'une quête où le but, erreur des hommes qui se sont cru investis d'une mission qui n'a plus de sens (24) ou facétie de quelque mauvais démiurge devenu Dieu implacable, a fini par s'évaporer ? Ce serait alors l'échec, terrible, et l'engloutissement de toute forme de piété : «Il la connaissait bien, cette vieille femme du Mexique, ses fils morts depuis longtemps dans le sang et la violence que ses prières et ses prosternations semblaient impuissantes à apaiser. Sa forme frêle était une constante dans ce pays, ses souffrances silencieuses. Derrière les murs de l’église, la nuit abritait une peur millénaire dans sa panoplie faite de plumes et des écailles du poisson royal et si les enfants étaient encore en proie à cette terreur qui pouvait dire quels pires ravages de guerre et de tourment et de désespoir la constance de cette vieille femme avait peut-être empêchés, quelles histoires plus cruelles encore contre lesquelles il n’y avait finalement à opposer que sa frêle silhouette penchée et balbutiante, ses mains d’aïeule serrées sur les graines de fruit de son rosaire. Immuable, austère, implacable. Devant un Dieu tout pareil» (p. 435).
Qu'on en finisse alors, si les signes, qui ne tombent pas dans la poussière mais qu'il est inutile de tenter d'interpréter, se dressent comme, sur la terre sèche des cactus selon T. S. Eliot, se dressent les images de pierre, avec, tendues vers leur énigme muette, des mains de morts qui ne savent plus prier ni même invoquer, qui ne savent plus recevoir, et que recevraient-elles ? : «Au bord de la route d’asphalte les carcasses de pneus jetés par les poids lourds gisaient en guirlandes moutonnantes comme les peaux noires de soleil d’antiques sauriens venus là pour faire leur mue» (p. 470).
Qu'on en finisse, si, répondant ironiquement aux dires du prêtre en joute intellectuelle contre l'ermite, ceux du gitan (25) affirment que le témoin n'a aucune existence possible (26) : «Le passé, dit-il, est toujours ce débat entre les tenants d’opinions contraires. Les souvenirs s’estompent avec l’âge. Nos images n’ont pas de dépositaire. Les êtres chers qui nous rendent visite dans nos songes sont des étrangers. Même bien voir est un effort. On cherche un témoin mais le monde n’en produira pas. C’est la troisième histoire. C’est l’histoire que tout homme compose seul avec ce qui lui reste. Des morceaux d’épaves. Des os. Les paroles des morts. Comment faire un monde avec ça ? Comment vivre dans ce monde une fois qu’on l’a fait ?» (p. 458).

Notes
* Cormac McCarthy, Le grand passage [The Crossing, 1994, volume 2 de la Trilogie des confins] (traduction de François Hirsch et Patricia Schaeffer, Éditions de l’Olivier, 1997, Seuil, Points, 2000), p. 180. Les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.
(1) Cité par Bill Bryson, Made in America. An Informal History of the English Language in the United States (New York, Perennial, 1995), p. 76.
(2) L'un des plus récents et catastrophiques ratages en France, illustration parfaite à mes yeux de ce que le manque de talent associé à une réclame journalistique aussi inepte que navrante, est constitué par le roman de Christophe Claro, assemblé sans aucun rivet et pas même calfaté, intitulé CosmoZ, prétentieux paquebot post-moderniste prenant eau de toutes parts et finalement moins assuré de traverser une flache qu'une petite maquette de bateau pour bambin assoiffé de grands horizons.
(3) Précision du vocabulaire utilisé qui est une des marques de l'écriture de Cormac McCarthy, à tel point que les traducteurs du Grand passage ont été contraints de s'entourer de spécialistes de l'équitation et du piégeage.
(4) Un vieillard confie au jeune Billy : «Si tu pouvais souffler assez fort tu pourrais d’un souffle faire disparaître le loup. Comme tu souffles le flocon de neige. Le loup est fait comme est fait l’univers. Tu ne peux pas toucher l’univers. Tu ne peux pas le tenir dans ta main parce que l’univers est fait de souffle et rien d’autre» (p. 56). Autre image rapprochant le loup de la nature : «Elle baissa le nez pour flairer l’eau. Ses yeux restaient fixés sur lui et ne cessaient pas de brûler et quand elle baissa la tête pour boire le reflet de ses yeux apparut dans l’eau sombre comme un double de loup qui aurait eu son gîte à l’intérieur de la terre ou attendu en secret jusqu’en d’aussi artificiels trous d’eau pour que la louve puisse toujours y trouver confirmation de son existence et ne soit jamais tout à fait abandonnée dans l’univers» (p. 92).
(5) «Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles» (p. 33).
(6) «Il [le même vieillard que celui de la note 5] dit que les hommes veulent être sérieux mais ne comprennent pas comment il faut s’y prendre pour l’être. Entre leurs actes et leurs rites il y a l’univers et dans cet univers soufflent des tempêtes et les arbres se tordent dans le vent et tous les animaux que Dieu a créés vont et viennent mais ce monde-là les hommes ne le voient pas. Ils voient les actes de leurs propres mains ou bien ils voient ce qu’ils désignent d’un nom et qu’ils se désignent les uns aux autres mais le monde qu’il y a entre tout cela leur reste caché» (p. 56).
(7) Plusieurs rêves constituent l'architecture secrète du roman de Cormac McCarthy. En voici un, le deuxième (p. 96), énigmatique dans son essence fugace, ne pouvant être déchiffré par Billy : «Il avait fait un rêve et dans ce rêve un messager était venu des plaines du Sud avec quelque chose d’inscrit sur un bout de papier arraché à un registre mais il n’arrivait pas à le lire. Il regardait le messager mais le visage était noyé dans l’ombre et ses traits indistincts et il savait que le messager n’était qu’un messager et ne pouvait rien lui dire du message qu’il apportait».
(8) «Il resta en selle et regarda au loin vers les collines rouges. Il apercevait à l’est des obélisques de béton qui servaient de bornes frontières. Dans cette désolation on eût dit un monument à la mémoire d’une expédition perdue» (p. 87).
(9) «Il faisait très froid. Les étoiles immuables à leurs places comme des découpures dans une lanterne en fer blanc» (p. 96).
(10) «Sur la paroi verticale des falaises il y avait d’antiques pictogrammes d’hommes et d’animaux et de soleils et de lunes ainsi que d’autres représentations qui semblaient n’avoir aucun rapport avec le monde bien qu’elles en aient peut-être eu un autrefois» (pp. 153-4).
(11) «Comme si dans le bois mis à l’épreuve du feu apparaissaient des géométries cachées et leurs lois qui ne pouvaient être pleinement révélées, tel est l’ordre du monde, que dans l’obscurité et la cendre (p. 148).
(12) C'est tout le sens des paroles qu'un vieillard mexicain dit à Billy : «Il dit à Billy qu’il était un huérfano mais qu’il devait cesser pourtant ses errances et se trouver une place dans le monde parce qu’errer de cette manière deviendrait pour lui une passion et que cette passion le rendrait étranger aux hommes et finalement à lui-même. Il dit que le monde ne peut être connu que tel qu’il existe dans le cœur des hommes. Car si le monde semble être un lieu où résident les hommes c’est dans l’homme en réalité que réside le monde et pour le connaître c’est donc là qu’il faut chercher et apprendre à connaître le cœur des hommes et pour cela il faut vivre avec les hommes sans se contenter de passer parmi eux. Il dit que si l’orphelin croyait peut-être qu’il n’avait plus sa place parmi les hommes il devait se débarrasser de ce sentiment parce qu’il y avait en lui une grandeur d’âme que les hommes pouvaient voir et que les hommes voudraient le connaître et que le monde aurait besoin de lui autant qu’il avait lui-même besoin du monde parce qu’ils ne faisaient qu’un» (pp. 152-3).
(13) «Ils se mirent en route, curieux de voir ce qu’apporterait le jour et une heure plus tard ils arrêtèrent leurs chevaux sur le bord oriental de l’escarpement et regardèrent le soleil gonflé comme du verre en ébullition monter des plaines du Chihuahua pour recréer le monde à partir des ténèbres» (p. 214).
(14) Le roman de McCarthy comporte plusieurs de ces épisodes qui sont comme des haltes où le personnage, Billy, dépose sa fatigue et la poussière du désert aux pieds d'un homme vivant seul ou bien accompagné d'une femme qui servira d'interprète (de pythie, aimerait-on dire) et reçoit un enseignement que nous pourrions rapprocher des paraboles du Christ. Bien évidemment, ces épisodes sont à rattacher à la très ancienne tradition, illustrée de remarquable façon par Chrétien de Troyes en France, du conte fonctionnant par énigmes que le héros est chargé de résoudre ou, s'il ne le peut, qu'il doit méditer afin de rendre sa vie meilleure et d'accomplir sa quête. L'identification christique est patente dans nombre de ces textes du Moyen Âge, où les aventuriers ne peuvent accomplir leur destin qu'en suivant les traces du guide surnaturel, bien que, dans le texte de McCarthy, l'initiation en question soit davantage ésotérique, gnostique, que véritablement chrétienne. Nombreux, d'ailleurs, sont les indices nous permettant d'affirmer que Le grand passage peut être lu comme un roman d'apprentissage, une véritable quête existentielle multipliant les images explicites : «À les voir ainsi sur leurs chevaux à la lueur des étoiles entre les sombres corniches des sierras à l’est et à l’ouest on eût dit des cavaliers de légende ramenant en terre natale une reine d’un lointain pays enlevée à ses ravisseurs» (p. 239). Encore une image peu commune : «À l’ouest un mince croissant de lune renversé pareil à un Graal et juste au-dessus la forme radieuse de Vénus comme une étoile tombant dans une barque (p. 296). Enfin : «Le cheval couvert d’une croûte de sel blanc si épais qu’il brillait de givre comme une créature surnaturelle sur la plaine maintenant gagnée par l’obscurité» (p. 306).
(15) «On peut peut-être dire que seul un dément peut déambuler de long en large et lacérer ses vêtements en se demandant si Dieu a des comptes à rendre. Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une fois mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ?» (p. 176).
(16) «Tous les hommes ne sont qu’un et il n’y a pas d’autre histoire à raconter» (p. 178).
(17) «Interminable rituel interminablement répété, la multiplication de la grande hostie [la tortilla] profane des Mexicains» (p. 250).
(18) De nouveau : «La maison sentait l’humidité et la vieille paille et des taches d’eau avaient dessiné sur les plâtres gondolés et fissurés de grandes cartes couleur sépia aux formes arbitraires, comme d’antiques royaumes défunts, d’anciens mondes» (p. 250).
(19) Devenu aveugle à la suite d'un acte saisissant de cruauté, que voici : «C’est un type très grand avec des mains énormes et il tend les bras en avant et saisit à deux mains la tête du jeune prisonnier et il se baisse comme s’il voulait l’embrasser. Mais ce n’est pas pour lui donner un baiser. Il lui a empoigné le visage et même si les autres ont peut-être l’impression qu’il se baisse pour l’embrasser sur les deux joues, peut-être selon la coutume militaire des Français, au lieu de cela voilà qu’il creuse les joues le plus fort qu’il peut et il arrache les yeux de la tête du prisonnier en les aspirant tour à tour dans sa bouche et ensuite il les recrache et les laisse pendre comme ça mouillés et bizarres au bout de leurs cordons et se balancer sur ses joues» (pp. 309-10).
(20) «Et lui il est là. Il a très mal mais plus mal encore à la vue du monde brouillé qui s’offre maintenant à son regard et qui ne sera jamais plus le même qu’avant. Il ne peut pas non plus se résoudre à toucher ses yeux. Il hurle de désespoir et agite les mains devant lui. Il ne peut pas voir le visage de son ennemi. L’architecte de ses ténèbres, le voleur de sa lumière. Il peut voir la poussière piétinée de la rue. Un absurde fouillis de bottes d’hommes. Il peut voir sa propre bouche. Quand les prisonniers reçoivent l’ordre de faire demi-tour et de se mettre en route ses amis le prennent par le bras pour le soutenir et le guider pendant que le sol tangue furieusement sous ses pieds. Personne n’a jamais rien vu de semblable. Les gens se parlent avec une sorte d’effroi. Les trous rouges dans son crâne luisent comme des lampes. Comme s’il y avait un feu plus profond que le démon avait fait remonter à la surface» (p. 310).
(21) «Les hommes qui parlent dans la rue se taisent à son approche et reprennent leur conversation quand il a passé son chemin. Comme s’il était qui sait un agent des ténèbres envoyé parmi eux pour espionner» (p. 313).
(22) Rêves qui continuent à hanter l'esprit de Billy. Remarquons en toute fin du passage une image spécifiquement sacrée : «Il vit comme sur une lente tapisserie se dérouler les images de choses qu’il avait vues et de choses qu’il n’avait pas vues. Il vit la louve morte dans les montagnes et le sang de l’épervier sur la pierre et il vit un cercueil de verre enveloppé de draps noirs et porté au bout de perches dans une rue par des mozos. Il vit l’arc abandonné partir à la dérive comme un serpent mort sur les eaux froides du Bavispe et le fossoyeur solitaire dans les ruines de la ville où avait eu lieu le terremoto et l’ermite dans le transept en ruine de l’église de Caborca. Il vit de l’eau de pluie tomber goutte à goutte d’une ampoule électrique vissée dans le mur de tôle d’un entrepôt. Il vit une chèvre aux cornes d’or attachée dans un champ boueux» (p. 364).
(23) «Il s’avance dans l’eau en se demandant si elle sera assez profonde pour l’emporter. Il s’imagine que son état d’éternelle nuit a peut-être d’une façon ou d’une autre déjà réduit de moitié la distance qui le sépare de la mort. Que pour lui la transition ne sera peut-être pas si longue car le monde est déjà à une certaine distance et si ce n’est pas sur le terrain de la mort qu’il empiète dans ses ténèbres, alors sur quel terrain et de qui ?» (p. 314).
(24) Malgré la présence, dans le roman, de tant et tant d'images qui magnifient une nature sauvage que l'on dirait tout entière tendue, d'un bord à l'autre du spectacle qu'elle met devant nos yeux, par une force mystérieuse, inaugurale, sacrale : «En aval le bol nacré de la lune fiché dans les récifs des nuages comme un crâne où brûle un cierge» (p. 464).
(25) Notons cette magnifique métaphore condensant de manière foudroyante le destin des gitans : «De leurs vies antérieures ils avaient tiré la même conclusion que leurs pères avant eux. À savoir que le mouvement lui-même est une forme de propriété» (p. 456).
(26) Dans un roman où sont innombrables les images qui évoquent la surrection d'un passé aussi inconnu que dangereux, le discours du gitan sonne étrangement, qui tire de la relativité même du passé l'argument de l'impossibilité du témoignage : «Dans une certaine perspective on pouvait même se risquer à dire que ce qui survivait était présenté comme preuve certaine des événements passés. Une fausse autorité s’accrochait à ce qui perdurait, comme si ces monuments du passé qui avaient supporté l’épreuve du temps l’avaient fait par un acte de leur propre volonté. Pourtant le témoin ne pouvait pas survivre à l’événement dont il avait été le témoin. Dans le monde tel qu’il s’offrait à nous ce qui prévalait ne pouvait jamais parler pour ce qui avait péri mais ne pouvait qu’afficher sa propre arrogance» (p. 457). Autre passage similaire : «Toute représentation était une idole. Toute ressemblance une hérésie. Ils avaient cru trouver dans leurs images un peu d’immortalité mais l’oubli ne peut être apaisé. C’était cela que son père avait voulu lui dire et c’était pour cela qu’ils étaient des gens de la route. C’était la raison d’être des daguerréotypes jaunissants qui se balançaient à leurs pinces à linge sur le fil tendu entre les planches de la charrette paternelle» (p. 460).