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27/03/2011

Au-delà de l'effondrement, 31 : Missa sine nomine d'Ernst Wiechert

Crédits photographiques : Allison Shelley (Reuters).

313774931.2.jpgTous les effondrements.





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«On raconte [...] que cet oiseau a été chassé du paradis, lui aussi, et qu'au paradis c'était l'oiseau qui chantait le mieux mais, par la suite, il a oublié son chant, et on assure qu'il s'efforce sans arrêt de le retrouver. Vous pouvez vous rendre compte que sa mélodie est chaque fois un peu différente de la précédente. Il se donne beaucoup de peine. Aucun oiseau ne chante de façon aussi émouvante».
Ernst Wiechert, Missa sine nomine.


Sans doute faudrait-il, à celui qui, angoissé ou bien railleur, nous demande ce que peut, encore, la littérature, se contenter de tendre un exemplaire de Missa sine nomine d'Ernst Wiechert. Ce roman, le dernier de l'écrivain, publié en 1950 (1), semble émettre, à notre époque de bavardage, de vitesse, de meurtres anodins ou de masse (mais également anodins dans leur caractère technique, industriel), de catastrophes et de ténèbres rampantes, une étrange lumière, crépusculaire, torve peut-être, salvatrice toutefois. La littérature, du moins quand elle est grande, plutôt que de nous offrir quelque consolation illusoire, cette drogue pour jeune fille, peut nous intimer l'ordre de nous tenir debout face à celui qui nous met en joue. Ce n'est sans doute pas le moindre paradoxe de cet office sans nom qu'est le très beau roman de Wiechert de nous appeler sans hésitation et nous commander de nous lever pour faire face. Nous appeler par nos prénom et nom, pas pour défier les bourreaux par une force, supposée juste, opposée à une autre force, sordide et malveillante, mais nous appeler pour nous ordonner de sortir de notre caveau où, pensions-nous comme un malheureux Ugolin prisonnier d'une bibliothèque, les pages des meilleurs livres étaient une chair peu nourrissante. Toute œuvre d'art réelle est, pardonnez-moi ce mot aussi laid que long, résurrectionnelle ou, pour le dire d'un autre auquel Jean Cayrol donna une beauté inquiétante, nocturne et peut-être, on nous l'a suffisamment répété, interdite après Auschwitz, lazaréenne.
Une lumière étrange qui n'est pas noire mais qui est celle de la nuit, de son approche plutôt, voilà la lueur qui baigne doucement Missa sine nomine, à l'heure où l'horizon devient une vasque transparente où l'astre du jour déverse, chaque soir, le sang qu'il a puisé durant tant d'heures lumineuses, comme si l'unique but du jour était l'attente du soir, sa lumière irréelle, où choses et êtres se détachent de magnifique et bouleversante évidence, avant de sombrer dans le gouffre de la nuit. Cette lumière irréelle provient, dirait-on, de la décantation
La nuit qui, dans le roman de Wiechert comme dans l'admirable Vent noir de Paul Gadenne, évoque une dimension maléfique, dans laquelle les deux grands romanciers ont plongé leurs personnages, d'homme trahi, abandonné par celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer pour l'un, de tueur ou de juste pour l'autre, sera, si je puis dire, reprise, rédimée. Dans ce véritable voyage au bout de la nuit qu'est Le Vent noir, sans doute l'une des œuvres les plus implacables qu'il m'a été donné de lire, la libération ne peut venir que d'un meurtre, accompli dans une nuit que ne trouera puis dissipera jamais l'aube. Dans Missa sine nomine au contraire, la libération ne peut qu'être la conséquence du meurtre refusé, de la haine écartée, de la tentation de l'hermétisme démoniaque vaincue. Ainsi la nuit y est, d'abord, celle des monstres et des larves, de l'homme noir qui assassine des enfants et auquel, capturé grâce à un piège à loup, nul n'arrachera une parole, alors qu'il continue de sourire à l'évocation de ses horribles forfaits. S'il n'a pas de visage, le Mal, l'un des thèmes essentiels du roman de Wiechert, a au moins un sourire, celui d'un bourreau dont nous ne saurons jamais le nom puisqu'il n'est qu'un des vecteurs de l'horreur : «J'aurais pu viser au cœur, mais je tirai en pleine figure. Peut-être pensais-je qu'il se remettrait d'un coup au cœur, car il n'avait rien à l'endroit où nous avons le cœur. Rien que le vide. Sa vie, c'était seulement cette face que nous avions vue sourire. Souvent, bien souvent. Et je tirai dans ce qui avait été ce sourire. Il tomba en avant. Mais pour moi il ne cessa pas de sourire. Vous comprenez ? Il ne cessa pas de sourire. On eût dit que son sourire était immortel. C'était le Mal immortel, et mille coups de feu ne l'auraient pas tué. C'était comme si j'avais tiré contre Sirius ou la voie lactée» (p. 78).
La nuit où avancent les démons est elle aussi, comme le Mal, immortelle, pleine comme une louve qui va mettre bas, charnelle, elle tire sa plénitude d'avoir vaincu le jour, elle semble même être encore toute rayonnante de la chaleur du soir, le moment privilégié où se rencontrent les personnages qui partent à la recherche de la douce lumière énigmatique, comme si le secret de leur vie, celui d'une beauté et d'un accord perdus avec le monde, devaient leur être révélés avant que les ténèbres n'engloutissent tout à jamais : «Beaucoup d’entre nous ne font aujourd’hui que traverser le jour, pour trouver le soir. Jadis le soir venait tout seul, à la suite du matin et on n’avait pas à se mettre à sa recherche. Mais aujourd’hui rien ne vient tout seul. Il s’est tant perdu de choses que les hommes ont peur de voir le temps se perdre. Lui ou son déroulement, et ils ne sont même pas sûrs de leurs soirées. Et pourtant le soir se déploie si beau, si sûr, à disposition de chacun : c’est à chanter de joie, quand on le voit» (p. 239).
Mais le soir qui découvre, au sens où l'on retire une couverture, le ciel et la terre dans leur stupéfiante et merveilleuse beauté (cf. p. 274 et 281), n'est point la nuit où rôdent les créatures mauvaises. Infime glissement entre deux pans, mieux : ordres de réalité, le jour et la nuit, le soir est d'essence fragile, ambiguë. Il signe l'instant où ce que l'on a côtoyé durant la journée bascule vers l'inconnu du grand large, la nuit aux eaux si profondes et dangereuses. La nuit, elle, vient toute seule bien assez vite malheureusement, sans qu'il faille partir à sa rencontre. De toute éternité elle guette la faille par laquelle répandre son encre noire et, ainsi, agrandir la lézarde qui parcourt la demeure des Usher, celle des Stirl comme le château des Liljcrona, moins inébranlable que le cœur des trois frères. La nuit semble posséder, à la différence du soir dont l'essence est fugitive, éphémère, une consistance visqueuse, pérenne, de laquelle on ne parvient pas à s'échapper qui, durant les quelques heures de son règne sans partage, travaille à détruire ce que le jour a construit avec patience et crainte. Ce n'est là, toutefois, que ruse et apparence trompeuse, mauvais rêve car, pour Wiechert, le Mal, quelles que soient ses pompes et prestiges, n'a aucune espèce de consistance. C'est son inconsistance (et son inconstance, aurait écrit Pierre de Lancre), plutôt, qui est son arme la plus terrifiante. Ainsi, devant l'homme noir Amédée se tient et tente de plonger son regard dans celui du criminel, dont, alors qu'il était prisonnier au camp, il a connu les semblables, des hommes sans pitié, cruels pour le plaisir d'être cruels, incapables d'éprouver la plus petite émotion qui les aurait sauvés de l'enfer. Mais le Mal se dérobe au fond du regard de ceux qui l'accomplissent, comme s'il n'y avait rien de plus banal que de tuer, de toutes les façons possibles et imaginables, des êtres humains, sans que se soulève pour se révolter la dernière et minuscule part de conscience. Lorsqu'il faut plonger son propre regard dans celui du criminel, il n'y a rien, puisque le Mal, toujours, se dérobe, tire sa puissance de son mode d'apparition et de fascination, qui est l'entre-deux, la promesse du secret enfin révélé : «Si le baron avait entrevu ce fond, s’il y avait distingué la haine, la cruauté et toute l’essence du mal, il eût été moins effrayé que par le vide glacial de ces yeux, car il représentait ce qu’il y a de plus réellement inhumain» (p. 220).
Dès lors que l'on a compris que le Mal n'était point chaleur, action, vie mais froid, immobilité et mort que répète, sur ses trois faces, le Satan de Dante, les bourreaux, les criminels, les meurtriers eux-mêmes, quels que soient les actes odieux qu'ils ont perpétrés, n'ont pas plus d'existence que la puissance dont il se sont faits les petits ou grands véhicules : puisque «Ce n’étaient pas les hommes qui survivaient, c’était le mal, le mal originel, dont Dieu voulut glisser le fil dans la création et que désormais sa main elle-même ne pouvait plus arracher de sa trame. Il s’était glissé dans l’ordre universel, non seulement sur le bord, mais jusque dans son canevas, comme un trait de douleur, comme la souffrance se faufile dans les tissus du corps, se fondant si bien en eux qu’on ne peut l’en extirper» (pp. 220-1).
Le Mal, ontologiquement puissant de son impuissance même, pendule oscillant sans cesse entre l'être et le néant, démon tirant sa force de n'être qu'un masque recouvrant un masque qui lui-même recouvre un autre masque, dans une procession infinie de duperies, comme l'imagina, sur la tête absente du diable, Bonaventura dans ses Veilles, peut, nous le verrons, être extirpé de la création, comme l'ivraie peut être arrachée du champ où elle étouffe le bon grain. Cette lutte, et peut-être même cette victoire, fût-elle temporaire et fragile, sur le Mal, ne peut qu'être le résultat d'une lutte contre soi-même, d'un dépouillement qui mènera l'homme piétiné qu'est Amédée (frère en humilité du Didier des Hauts-Quartiers de Paul Gadenne) au bord d'une tranquille révélation, aux toutes dernières lignes du roman : «Et le baron Amédée, laissant sa main glisser sur les cheveux humides de rosée de «la jeune femme» agenouillée [Barbara], et ses yeux se pénétrer du spectacle grandiose du couchant, croyait voir ce que voyait peut-être cet homme, au bord du marais : l’éternité de la vie. Ce n’était pas le nom qu’il lui donnait, et ses lèvres n’ébauchaient pas un mot pour le désigner. Mais son cœur battait avec tant de calme et de certitude que ce devait être le terme juste» (p. 533).
Avant de nous aventurer dans une nuit qui n'est point seulement infernale, mais gage d'une réparation, d'une rédemption qui, certes humble, quotidienne, n'en contribue pas moins à fortifier le corps de l'ébranlé, le baron Amédée von Liljecrona, revenu, selon l'expression, de l'enfer, le camp d'extermination où il a passé plusieurs années, avant de pouvoir nous pénétrer de la magnifique transparence du soir qui semble avoir purifié le cœur du baron et opéré la plus intime des transmutations («Quand, chaque soir, de l’obscurité des souvenirs et du temps, s’exhalait cette suavité de la vie qui ne pouvait émaner que de l’amertume, après qu’on eut métamorphosé cette amertume», p. 514), tentons de nouveau de caractériser la nuit mauvaise, grouillante, que les masses guerrières ont déchirée de leurs flambeaux et de leurs chants, que l'homme noir a tailladée de son sourire.
Il est ainsi étrange que Wiechert affirme que le Mal n'est point une lumière ni même son absence totale mais plutôt une lumière inversée, une lumière noire, un rayonnement inhabituel qui suspend tous les murmures des animaux et des créatures, qu'ils soient du jour ou de la nuit, une lumière, en somme, autre, naissant à l'extrême jointure entre la lumière du jour et les ténèbres de la nuit, une lumière particulière, que d'habitude nos yeux sont incapables de voir ni de percevoir (cf. p. 427), et qui annonce la nuit très profonde où le Mal trouvera son empire et sa force de destruction : «Tout le reste s’était caché, tous les oiseaux, tous les lézards, tous les insectes. Un grand silence pesait sur la création, et du ciel il tombait sur ce silence une lumière blafarde. La lumière du jour du Jugement où les tombes s’ouvriront. La lumière ne manquait pas, elle n’était point voilée, elle était autre. Pas une feuille des arbres ne bougeait, même pas celles des trembles qui bougent toujours, parce que c’est à un tremble que Judas l’Iscariote s’est pendu. Un silence monstrueux s’était abattu sur la terre, et le jour était semblable aux ténèbres. C’est ainsi qu’on vit, quand le soleil s’éclipse. Les ténèbres se taisent, mais on ne sait pas ce qui vit par derrière. Là où le marais s’estompe dans la pénombre, le mystère des ténèbres pourrait bien prendre forme. Des formes nouvelles, inconnues, des figures surgies derrière le soleil moribond. Et qui attendent que le chemin soit libre. Débarrassé des humains et des bêtes, jusqu’alors maîtres de la terre, mais qui vont cesser de l’être. Ce seront désormais les ténèbres qui seront les maîtres, et sans doute des maîtres effroyables» (p. 386).
S'il est un reproche que l'on ne sera jamais en droit d'adresser au dernier roman de Wiechert, c'est bien celui du manichéisme. Dans Missa sine nomine, la nuit maléfique, repaire et refuge de ceux qui sont hantés par le Mal (cf. p. 287), toujours grosse de monstres qui n'ont pas de nom, est aussi la fille aimée (et peut-être aînée) de Dieu comme elle l'est pour Péguy, la matrice qui, chaque matin, dévoile un monde neuf, purifié (cf. p. 466) : «La terre semblait surgir pour la première fois des profondeurs de la nuit originelle, pour le commencement de la création. Elle était étincelante de rosée et de pureté, et les voix des alouettes elles-mêmes résonnaient, comme s'il n'y avait encore jamais eu d'alouettes dans ces lieux. L'aurore embrasait la moitié du ciel. Elle se déployait, silencieuse, et si vaste qu'on eût dit qu'une terre entière achevait de se consumer par derrière : la vieille terre, la terre millénaire. Et la terre nouvelle de cette matinée semblait n'avoir plus rien de commun avec elle» (p. 455). La nuit est devenue le royaume du Mal après que les sifflements du serpent ont lardé ses entrailles chaudes de blessures empoisonnées. La nuit, blessée, n'est cependant pas entièrement contaminée car elle est toujours, comme nous le voyons dans un autre magnifique roman de la rencontre, de la nuit et de la réparation, La plage de Scheveningen de Paul Gadenne, la première nuit du monde qui plonge ses habitants et les hommes au cœur pur dans la création encore épargnée par la souillure : ainsi peut-on dire qu'elle enfonce ses racines jusqu'aux plus lointaines profondeurs, où l'homme peut se recueillir, se plonger dans sa sécurité, comme Amédée le comprend (cf. p. 283). La nuit du monde est celle de Dieu qui, bien que retiré de notre époque éventrée, peut trouver refuge dans nos songes, sur nos faces endormies.
Ce monde neuf, gagné sur les ténèbres malfaisantes, tout entier sorti, comme un nouveau-né innocent, du ventre de la nuit, n'est absolument pas le monde contemporain, ravagé par la guerre, les meurtres et les illusions du progrès. Bien au contraire, le monde neuf est celui qu'incarnent Amédée et ses deux frères, ainsi que leur cocher, l'étrange Christophe au prénom transparent. Le monde neuf n'est pas le monde nouveau mais celui des vieux rythmes où l'homme n'était pas encore un étranger dans la nature : certes, alors, le pays «ne connaissait pas de paix et il n’y avait pas de toits, d’habits ni de pain pour tout le monde. Mais l’année avançait de son pas tranquille, que le siècle ne pressait ni ne ralentissait, et les gens du marais allaient du même train, incapables de ne pas suivre le rythme des saisons, comme l’avaient fait leurs ancêtres, mille ans plus tôt» (p. 483).
Si le temps présent, tout entier sorti de la guerre et du triomphe de la puissance technique sur la force du cœur («Quiconque s’aventurait sans autre secours que son esprit avançait sur des béquilles; peu importait qu’elles fussent incrustées de pierres précieuses, au premier souffle du destin, elles se brisaient comme du bois mort», p. 53), si notre monde est celui de l'extrême solitude, le temps réel, nourricier, est celui d'un passé prestigieux que les gestes les plus simples, ceux des femmes et des hommes qui entourent le baron Amédée dans ce qu'il faut bien appeler une communauté de survivants se tenant le plus loin possible des perdants et des vainqueurs et de leurs discours creux, vont faire ressortir de l'oubli, avant que ne triomphe définitivement le langage aseptisé des robots et de leurs exécutants : «le baron estimait qu’il fallait s’y mettre de tout son cœur, pour que la lueur du trésor ne s’abîmât pas définitivement dans les profondeurs, si loin que ni l’œil ni l’oreille ne la reconnaîtraient plus, quand retentirait «l’appel du temps». Avec la lueur de ce trésor s’engloutirait aussi la dernière lueur d’un peuple. Le jour viendrait où artistes et enfants parleraient la même langue, cet effroyable langage des scaphandriers, qui ne touchaient plus les trésors engloutis que du bout du pied. Un langage sans vertu magique et sans mystère, la langue des haut-parleurs et des fusées interplanétaires» (p. 516). Je cite encore, longuement, ce magnifique passage, où sont confrontés deux temps, celui, passé et peut-être perdu, de la plénitude du chant, du conte, de l'innocence rayonnante et surtout d'une communauté d'âmes cimentées par la croyance en Dieu et celui, saccadé, haché, rempli de bavardages et s'accélérant, du présent : «Il était seul. Le temps était sans doute venu où l’homme devait apprendre à être seul. La terreur lui avait enseigné sa solitude. Toutes les mains qui l’avaient protégé jusqu’alors avaient péri, toutes les consolations, toutes les certitudes. L’homme s’était montré capable des dernières scélératesses. Il était devenu assassin, sans colère, sans intérêt profond. Assassin par jeu, avec le sourire. Et de l’autre côté étaient les victimes. Entre les deux, il n’y avait rien. On pouvait bien écrire et discourir à présent, à longueur d’année, sur la culpabilité et l’expiation, sur la liberté, sur les droits de l’homme. Mais quiconque viendrait au pouvoir en ferait autant, avec un sourire plus serein, avec plus de perfection. Mais l’homme sans pouvoir était seul. Le temps de l’enfance était passé, où l’on tendait la main pour saisir une autre main, celle de sa mère, celle de la loi, ou celle de Dieu. Certes, on pouvait tendre la main, mais on la tendait dans le vide. Toutes les victimes de ces années avaient tendu la main jusqu’à la dernière seconde où elles avaient crié ou prié, sous le gibet, sous la hache, sous la torture. Personne n’avait saisi cette main. Jusque dans la mort, elle restait tendue, ouverte, ratatinée, seule» (pp. 90-1). Alors que le présent est vidé de sa substance par des mots pipés, comme ceux dont Armand Robin décrit l'infernale noria autour du monde, le passé est nourri par les légendes : «L’herbe allait repousser, les racines, dans la terre, allaient de nouveau être abreuvées, dans cette terre purifiée dont la colère était maintenant apaisée. Parce que celle des hommes l’était aussi. Non de tous, mais de ceux qui s’étaient écartés, pour chercher le soir et avec lui le temps perdu, ce temps depuis longtemps révolu, ce temps jadis où on lisait dans le grand livre, quand les créatures des ténèbres grattaient à la porte. Où un souffle de la sagesse antique, un souffle de bonté et de justice agitait encore les herbes, le souffle des contes dans lesquels l’homme cherchait à saisir les vérités dernières. Non pas avec des appareils et des formules, mais avec les figures qu’il créait, avec les fées des brumes et des loups, avec le premier chant du coq à l’aurore, avec la fleurette qu’on déposait dans ses traces, pour empêcher le Malin de vous suivre» (pp. 406-7).
Je ne sais si le terme de réactionnaire, à propos du dernier roman de Wiechert, serait d'une quelconque pertinence puisque sa critique de notre époque, bien réelle et qui constitue même une des principales thématiques (2) de Missa sine nomine, ne cède toutefois pas aux sirènes d'une stigmatisation outrancière du monde qui nous entoure et qui serait rejeté en bloc par le jeu vite lassant de quelque acrimonie verbeuse. La critique du progrès n'intéresse l'écrivain qu'en ce qu'elle dévoile le très profond désarroi qui est désormais l'unique condition humaine, le milieu corrosif dans lequel elle baigne, alors que les temps du passé, d'un passé pas si éloigné que cela de nous puisque Christophe peut encore raconter à ses maîtres les aventures merveilleuses de son bisaïeul, au temps où l'enfant Jésus se promenait sur Terre, étaient à tout le moins le gage d'une réelle présence synonyme de silence et de lenteur. Et puis, tancer le présent, ce n'est point vouloir s'en abstraire puisque la lente purification à laquelle parviendra le baron Amédé n'aurait pu se produire sans que les faits et gestes quotidiens ne soient comme longuement tamisés, filtrés par une lumière du jour dont l'origine est rien de moins que lointaine. La nuit purifie Amédée, parce qu'elle plonge ses racines très profondément mais, surtout, qu'elle fait éclore son fruit dans le temps présent, celui de la récolte, dont il faut absolument profiter puisque, selon Christophe, la colère de la terre s'est apaisée, pour un temps seulement, celui où construire et rebâtir une fragile communauté de femmes et d'hommes qui cesseront de croire que le passé qu'incarnent les trois frères est aussi irréel, à leurs yeux, que peut l'être un conte de fées (cf. p. 359).
De fait, le présent, s'il est une prison et une cave où les suppliciés continuent de hurler, s'il est comme une espèce de mauvais rêve dans lequel l'homme perd son âme (3), peut devenir caisse de résonance du passé et instituer un futur plein de promesses (le présent serait ainsi le temps du soir opérant le passage entre le jour et la nuit, le passé et l'avenir), à condition toutefois que le temps, qui file comme un bolide depuis que le progrès a remplacé l'antique attente, devienne un allié. À condition toutefois qu'Amédée ne cherche pas, comme tant d'autres innombrables pauvres diables, à tuer le temps : «Si les hommes ne se demandaient plus le soir : «Que faire pour que le sommeil vienne ?» S’ils n’étaient plus animés de l’effrayant désir de «tuer le temps», comme la langue avait le don terrible de le dire, alors tout était presque gagné. Car ils voulaient le tuer parce qu’ils pressentaient que ce temps, que rien ne pouvait arrêter, les emportait dans le néant, dans le silence effroyable, infini et mortel du néant. Et plus les haut-parleurs criaient fort, plus on faisait éclater de fusées multicolores, plus les avions volaient vite, plus les journaux sortaient rapidement de la gueule des machines, moins le verbe avait honte de ses pires mensonges, de ses brutalités, de son excitation à la débauche et de son impudence : et plus les rives défilaient rapidement, au rythme de ce courant vertigineux; elles étaient peuplées de figures grotesques au lieu de l’être des mystères silencieux de la Bible et des contes de fées, et la génération qui avait réussi à tuer des millions d’hommes en quelques années sentait, les yeux agrandis par la peur, qu’elle n’arriverait jamais à tuer le temps qui l’emportait, indifférent et impitoyable, vers la côte glacée où l’attendait son destin, son ultime destin dans le silence ou dans le tonnerre prolongé de l’anéantissement» (p. 520).
Époque qui ne sait plus où elle se jette, dont les symboles grimaçants sont les pendus que l'on oblige les prisonniers à contempler durant des heures (4), époque sans présent autre que la sphère vide de l'ennui, sans avenir puisque coupée du passée (5), proprement déracinée (6) mais époque, aussi, où Dieu s'est éclipsé selon la thèse de Martin Buber et où la religion a perdu toute forme de pouvoir moral et même, tout simplement, de crédibilité, du moins dans sa forme socialement institutionnalisée, celle d'une communauté visible formant l'église chrétienne.
Nul doute qu'Ernst Wiechert n'ait été, sur cette question d'un christianisme sans religiosité ou plutôt sans église, d'une religiosité sans Dieu, influencé par la pensée courageuse et radicale de Dietrich Bonhoeffer qui eut un immense retentissement dès l'après-guerre, et pas seulement dans les rangs protestants allemands, de laquelle le pasteur Wittkopp, dans notre roman, s'est fait le représentant humble et déterminé : «Mais, quand je vais au consistoire, ou chez l’évêque, ils veulent toujours que je leur montre ce que Dieu m’a mis dans la main. Pour eux, une main vide est une main vide. Ils ne savent pas voir la faible lueur que Dieu y a laissée. Simplement en tenant un instant ma main. Comme Il en laisse dans toute main qui se tend vers Lui, la nuit. Et ils ne savent pas voir une église là où il n’y a ni chaire, ni liturgie, ni rien de l’ordre ancien» (p. 439), ces derniers mots pouvant évoquer ceux de Cormac McCarthy dans La Route. Dieu lui-même, dans le roman de Wiechert, semble s'être fait tout petit, comme s'Il ne cherchait même plus à se rappeler au souvenir des hommes qui, prétendent-ils, L'ont tué ou oublié. Pourtant, c'est au moins une certitude dans le coeur admirable du vieux serviteur Christophe, pourtant Il continue d'agir, à sa façon : «C’est comme si cette main, qui est en nous, relevait soudain l’une des tables de pierre sur lesquelles il est écrit par exemple «Tu ne tueras point», ou plutôt «Tu ne tueras plus». Mais elle ne les relève pas à son gré, sans autre forme de procès. Elle ne les relève que lorsque nous avons assez de maturité pour savoir les lire. Comprenez-vous, Monsieur le baron ? C’est seulement quand d’autres yeux se sont ouverts en nous qu’elle les relève. Et ils se sont ouverts justement pour cela, dans la plupart des cas à notre insu. La main intervient seulement pour nous donner conscience de ce que nous savions déjà» (p. 287).
Puisque l'Église s'est compromise durant la guerre et qu'elle a même galvaudé les mots saints dont elle avait la charge (7), il s'agit, pour le pasteur Wittkopp, de donner le seul exemple qui vaille encore par ces temps de détresse, celui de la plus extrême humilité, d'une vie de labeur, la plus discrète et la plus pauvre qu'il lui est donné d'embrasser, et puis, aussi, de citer le moins possible la Bible : «Dans deux mains noires [de travail, puisque le pasteur extrait de la tourbe du marais près duquel il habite], il peut y avoir une certaine force de persuasion. Peut-être même un petit fragment d’Évangile. La «bonne nouvelle», si l’on veut. Puisque nous sommes redevenus des primitifs, nous pouvons bien revenir aussi à une sorte de christianisme primitif» (p. 243).
Cette exemplarité n'est pas seulement permise par l'espèce de suspension de l'éthique provoquée par la guerre aux centaines de milliers d'horreurs indéchiffrables, mais elle est devenue l'unique voie que nous pouvons emprunter car, comme l'explique le pasteur, si, avant, Dieu ne s'adressait qu'aux communautés composées d'hommes sans destin personnel, Il ne peut désormais parler qu'à des individus qui, comme Abraham, Jacob ou Saül, sont des élus. Désormais, puisque nous ne pouvons plus parler en termes généraux, chaque homme ayant «subi les atteintes de la mort, du feu, du bourreau, de la violence» (p. 438), chacun d'entre nous, donc, juste ou bourreau, «se retrouve tout seul devant Dieu» (Ibid.), sans le secours des Églises.
Le travail consistant à réinstaurer cette espèce de christianisme primitif, s'il passe par une exemplarité de la vie du pasteur engageant ses pas sur les traces de celle du Christ (8), n'est pas le seul fait de Wittkopp. Amédée, le fantôme revenu de quatre années passées dans les camps d'extermination nazis, va lui aussi, de manière bien plus convaincante que ne le fera le pasteur, mettre ses pas dans ceux du Christ. Les symboles de cette identification sont multiples, le plus visible étant celui que représente Christophe dont les lointains aïeux ont servi, leur vie durant, sous les ordres des Liljecrona, quitte à employer avec eux des façons expéditives lorsqu'il s'agissait de les sauver de tel ou tel danger, en les portant sur leur dos, à la manière de quelque christophore de légende dorée. Aussi, Amédée, étant parvenu au dernier degré du dépouillement spirituel, acceptera de devenir le compagnon d'une femme qui a non seulement voulu sa mort, mais l'a contemplé en train d'agoniser. Devenue folle et ayant perdu le souvenir de celle qu'elle a été, elle mettra au monde une petite fille dont Amédée assumera la charge, alors qu'il sait parfaitement que le père véritable de la petite fille n'est autre que l'homme noir qui jamais n'a hésité à tuer plusieurs enfants. La symbolique n'est pas seule à constituer un dense réseau de correspondances entre Amédée et le Christ. La thématique de la pitié retournée, d'abord, sur soi-même avant que d'être dirigée sur les autres, est particulièrement importante : «Rentre chez toi à présent, lui dirent-ils tous deux. Pour que les autres sachent où tourner leurs regards, quand il fera nuit. Dans les ténèbres, seuls ceux qui ont eu pitié sont une source de lumière. Et non ceux qui brandissent un chandelier avec des bougies» (p. 461). Et encore : «N’oublie pas, dit-il, pour la réconforter, que rien n’a plus la barre sur toi depuis que tu as eu pitié. Rien ni personne. Quand on a eu pitié, on a effacé toutes ses fautes. La peur et le danger n’existent plus pour celui qui a eu pitié. Jamais !» (p. 434).
Seul celui qui a su traverser la mort, comme Amédée l'a fait en survivant aux camps de concentration et en survivant aux tirs de jeunes nostalgiques du régime nazi, peut devenir un exemple qu'il faut suivre, puisqu'il s'agit, pour lui, de reconquérir son humanité et, sans jamais parvenir à oublier ce que les bourreaux ont réussi à faire de vous, une bête, à prendre pitié de la créature infiniment pauvre, radicalement nue, soi-même comme un autre en quelque sorte : «Je ne suis pas un chrétien, je suis un fauve, fit Amédée à voix basse. J’ai été dans la fosse aux bêtes. Il ne faut plus me parler» (p. 95). Et, si les Nazis sont parvenus à faire d'un homme une bête, ce dépouillement ne sera pas le plus essentiel ni même le dernier. Amédée doit apprendre à se déposséder (9), suivre l'exemple d'un de ses deux frères, dont Wiechert nous dit : «C’était un homme qui avait dépouillé tout ce qu’il avait de terrestre, et il devait s’estimer heureux que des yeux tristes fussent suspendus à ses lèvres. Qui pouvait avoir des soucis, mais seulement pour autrui. Il avait perdu, mais s’il se baissait, c’était pour chercher le bien des autres et non le sien» (p. 170).
Pourtant, des trois frères qui forment, nous dit-on, un triptyque, comme aux anciens temps des légendes enfantines, Amédée, qui n'a absolument rien d'un saint (10) et n'est même pas allé jusqu'au bout de la douleur (11), est le seul qui parviendra à se charger de tout le poids du monde, alors qu'il n'a absolument rien à se reprocher, ni même à expier. Il expiera pourtant, en prenant sous sa protection la jeune femme qui s'est réjouie de le voir agoniser, en remplaçant, dans le cœur de cette Mouchette (le chapitre 8 contient une scène magnifique et bernanosienne de face à face entre Amédée et la jeune fille cruelle et) fascinée par le soleil cruel des nouveaux maîtres de la terre, l'homme noir qui a été son compagnon et amant, comme le lui affirme le pasteur Wittkopp. À l'inverse : «Le baron Érasme n’avait donc pas expié. Il n’avait pas assumé ce fardeau pour expier, mais dans l’espoir d’être heureux. Il n’avait pas assumé la charge que son frère Amédée portait sans mot dire, bien qu’il n’eût rien à expier. Ni même ce qui, au début, avait peut-être été un fardeau pour son frère Aegide. Il était leur aîné et il avait toujours eu le fardeau le moins lourd, le plus commode, alors que le plus gros aurait dû normalement lui revenir» (p. 420).
Et Ernst Wiechert de nous donner la plus dure des leçons : le rescapé des camps de concentration n'a pas encore suffisamment appris à se déprendre de lui-même, comme le lui fait comprendre Jacob, un homme dont la femme et la petite fille ont péri, en chantant croit-il, dans le four : «Et comment avez-vous fait, Jacob ? Je n’ai rien fait, Monsieur le comte. J’ai pensé à ma jeune femme et à nos deux enfants, dans le four, et j’ai pensé qu’ils chantaient. Et comment pourrais-je me lamenter ou crier puisqu’ils ont chanté, eux ? Je n’ai pas été dans une grande détresse, Monsieur le comte, et Monsieur le comte non plus. Aussi longtemps que d’autres sont dans la détresse en ce monde, nous ne sommes pas nous-mêmes en grande détresse, Monsieur le comte» (pp. 104-5).
Avoir éprouvé de la pitié, c'est en somme s'être jugé, et ce jugement constitue un nouveau fardeau, qu'il faut à tout prix ne pas refuser de porter : «Aussi longtemps qu’on s’érige en juge d’autrui, non de soi, la situation est critique. Mais quand on se juge soi-même et non les autres, rien n’est perdu. Tu n’es pas le plus misérable, tu es seulement le plus éprouvé. Eh bien, porte encore tranquillement ce fardeau» (p. 430).
Avoir éprouvé de la pitié, avoir éprouvé, sous le regard de feu, la honte terrible (cf. pp. 450-2) qui vous dépouille de l'antique mensonge, s'être jugé et, s'étant jugé, s'être trouvé de peu de poids mais ne pas avoir cédé à la tentation du suicide, c'est, aussi, avoir vaincu la peur : «Car la peur elle-même s’évanouissait, quand on savait qu’elle vous avait dénoncé par peur d’être dénoncée elle-même. Quand on savait que, dans le mal, il y avait une telle part d’erreur et de peur que le mal y disparaissait presque. Et quand on parvenait, ne fût-ce que dans le cercle le plus restreint, à vaincre la peur de l’homme, sa peur de la faim, de la violence, et de ce vide effroyable où l’Occident dérivait à présent, la peur de l’existence simpliste, dans laquelle on allait être précipité comme un morceau de bois pris dans un tourbillon : alors on avait gagné à peu près tout ce qui peut être gagné sur terre» (pp. 519-20).
Amédée n'est pas le Jean-Baptiste Clamence de La Chute : il juge dans l'autre non point ses actes, ses faiblesses, ses trahisons même, ses lâchetés. Il juge, en l'autre, la peur qui le fait se réfugier dans le mal. Il juge, en l'autre, la faiblesse d'écouter les voix criardes de la nuit qui ont défiguré la vie pour la transformer en un Verbe corrompu (12). Surtout, il juge, en l'autre, ses propres tares et péchés, les accepte et, follement, les aime, non pour les passer sous silence ou s'y complaire mais pour les faire absolument siens et, ainsi, leur donner sens, les purifier, afin de ne plus offrir de brèche, fût-elle minuscule, par laquelle le Mal s'infiltrerait. La vérité bouleversante de Missa sine nomine est peut-être celle de nous assurer que nul n'est à l'abri du Mal, pas même celui qui, durant quatre années de captivité, a contemplé au plus près son œuvre épouvantable : «Il n’avait pas été irréprochable, sinon cela ne serait pas arrivé. Il n’était pas suffisant de vivre dans le silence et la pureté et de «ne rien faire». Il avait fermé les yeux pour ne point voir le mal sur cette terre, et c’était ainsi que le mal l’avait trouvé sans défense. Sinon sans défense, du moins vulnérable et chancelant» (p. 59).
Ainsi le plus innocent est encore le plus coupable et Amédée nous l'avons vu, comme l'éponge de saint Augustin, doit se gorger de Mal (cf. pp. 309-10) avant de tenter d'en purifier la substance en quelque réalité d'au-delà le mal et même le bien, une sérénité bouleversante d'avoir été conquise au terme d'une lutte acharnée qui ne détruira pas le Mal mais se contentera de proférer sa hideuse singularité au milieu de la création, pour l'en chasser : «Aussi le baron Amédée n’avait-il cure de savoir s’il faisait quelque chose ou s’il ne faisait rien. Il se demandait seulement s’il changerait ou s’il serait changé, comme ceux que Christophe leur avait cités en exemple. Non si de loup il serait changé en agneau, mais s’il serait changé en un être qui fût le maître des loups et des agneaux. Non par la violence, mais par la conscience que les loups et les agneaux étaient les fruits de la même création, et que la maturité ne consistait pas à haïr les uns et à aimer les autres. Elle consistait à faire en sorte que le mal s’en allât de ce monde, parce qu’il y était étranger, et que cela ne valait plus la peine de se battre pour un agneau» (p. 190).
Est-ce si sûr ? Ernst Wiechert n'a-t-il pas écrit, quelques pages plus loin, que l'innocence méritait d'être protégée parce qu'elle seule était promesse, non, certitude de la réelle présence et nouveau monde donné aux justes, y compris comme lorsque, dans le cas d'Amédée, il faut à tout prix protéger un enfant qui n'est même pas le vôtre mais que vous aimez mieux que jamais n'aurait pu l'aimer son assassin de père ? L'enfant et l'œuvre d'art, qui à sa façon est un enfant que l'on a arraché de son esprit et de con cœur, tendent tous deux à nous sortir de nous-même (cf. p. 435 et note 9), à nous libérer de la prison de complaisance où nous ne pensons qu'à nous : «Et on sait que l’enfant est là. C’est une certitude. On le sent et, quand on ne bouge pas, on croit percevoir son souffle et les pulsations de son cœur. Et cela renferme presque le monde entier. Tout le reste n’est qu’un cadre de pénombre, c’est l’enfant qui constitue le monde. Sans votre enfant il n’y aurait pas de monde; avec lui vous alliez d’un pas léger, comme si vous aviez des ailes, bien que vos jambes, déjà, se fissent pesantes» (p. 382).
Enfance dont il s'agit de suivre, dans le présent, «les fils filés jadis» (p. 425), gestes quotidiens de l'ancien temps qu'il faut parvenir à tirer de l'oubli, mots économes et cependant merveilleusement adaptés à leur tâche, chanter la beauté sans prendre la pose de l'artiste mais en glissant sa vie dans le sillon de la terre nourricière, qu'il faut de nouveau prononcer, lecture du grand livre qu'on ne lit plus ou que l'on n'ose même plus lire, la Bible qu'il faut de nouveau ouvrir, «souffle des contes dans lesquels l'homme cherchait à saisir les vérités dernières» (p. 406), musique aussi (cf. p. 375), œuvre littéraire, comme celle qu'écrit Amédée et dont nous ne saurons rien (13) avant de choisir les vers, voilà quelques-unes des armes les plus puissantes dont nous disposons pour combattre le Mal immortel et pourtant déjà vaincu.

Notes
(1) Ernst Wiechert, Missa sine nomine (traduit de l’allemand par Jacques Martin, Éditions Calmann-Lévy, 1953, Groupe Privat/Le Rocher, coll. Motifs, 2007). Toutes les pages entre parenthèses renvoient à cette édition augmentée d'une préface aussi inutile que verbeuse de Pierre-Emmanuel Dauzat. L'extrait placé en exergue provient de la page 473. Un mot de la magnifique collection dans laquelle Pierre-Guillaume de Roux, du temps où il travaillait aux éditions du Rocher, a fait paraître le dernier roman de Wiechert, une publication qui fut, aux dires de l'intéressé, la source d'une de ses plus grandes fiertés d'éditeur. Au-delà même de toute considération d'ordre financier dont je sais bien évidemment l'impérieuse nécessité, il faudrait tout de même que Sabine Larivé, avec laquelle je discutai récemment de cette question, trouve quelque façon de relancer cette collection, qui fut et demeure, quoi qu'on en pense, l'un des fleurons du Rocher.
(2) Comme le montre cette métaphore filée : «Nous vivons comme dans un monde englouti, dit [le pasteur] Wittkopp, et, de fait, nous avons touché le fond. Je me demande parfois si nous avons raison, mais je ne tarde pas à retrouver la certitude et à me tranquilliser. Il faut sans doute que nous ramassions ce qu’on méprise, et, un jour, dans les temps futurs, les hommes regarderont du haut de leurs grands navires au fond des eaux, et ils y verront briller quelque chose. Ils penseront que c’est un trésor, et pour eux un trésor, ce ne peut être que de l’or. Pour nous ce n’est pas de l’or. C’est bien davantage, et il y faut aussi de la poésie pour qu’il brille. Ils enverront un de leurs sous-marins et un de leurs scaphandriers, mais quand celui-ci remontera à bord, il montrera qu’il a les mains vides : - Ce n’était que le bon vieux temps, dira-t-il en souriant, et les algues poussent déjà par-dessus. Quand on le touche du pied, il croule» (p. 501).
(3) «Je m’imagine toujours qu’il viendra un moment où les hommes découvriront tout d’un coup qu’il leur manque quelque chose et que cela se trouve derrière eux et non point en avant. Qu’il pourrait venir un moment, dans leur vie, où ils délaisseraient les short stories ou les bestsellers, pour chercher à se rappeler la strophe d’un cantique appris dans leur enfance. Qu’ils arrêteront un jour leur appareil de TSF et que, dans l’inquiétant silence qui surviendra alors, ils resteront médusés sur leurs sièges, fantômes délaissés, et quand ils promèneront leurs regards autour d’eux ils découvriront que des fantômes comme eux, assis, eux aussi, devant leurs machines à bruit silencieuses. Un réfrigérateur ne vaut pas la jupe de soie noire de leur grand-mère, où tout petits ils allaient blottir leur visage, quand ils avaient peur. Or la peur viendra, frère, elle est déjà là, on sent son souffle froid. Une immense peur de la terrible solitude réservée à l’espèce humaine, qui a détrôné la grand-mère et le bon Dieu, pour démolir les atomes et faire partir des fusées dans la lune. Et quand cela se produira, frère, ils regarderont autour d’eux, égarés comme des fantômes, et peut-être iront-ils trouver ceux qui ont ramassé les vieilleries dans la poussière du chemin et les ont conservées» (p. 198).
(4) «Le baron se souvint aussi un bref instant de l’arbre de Noël de l’année précédente. C’était un arbre véritable qu’on avait dressé dans la cour où avaient lieu les rassemblements. Sous ses grosses branches illuminées, le vent froid balançait doucement les corps de trois pendus. On les avait obligés à rester au garde-à-vous, immobiles, autour de cet arbre pendant des heures. Il y avait là des hommes de presque toutes les nations du monde. Et les symboles de l’ère nouvelle, les yeux révulsés, avaient contemplé par-dessus leurs têtes un lointain que n’était pas venue éclairer la moindre lueur» (pp. 183-4).
(5) «L’homme avait été défiguré de manière radicale. Ce que cette époque et ses démons avaient laissé subsister était une figure qui ne pouvait plus connaître la maturité, qui n’avait plus d’âge et partant plus d’avenir» (p. 189).
(6) L'une des images les plus souvent utilisées par Ernst Wiechert est celle de la racine (cf. pp. 83, 84, 124, 160, 163, 188, etc.). Dans ce monde déraciné, cassé, eût écrit Gabriel Marcel, dans ce monde apatride qui résonne douloureusement de la question magnifiquement posée par Robert Penn Warren dans son roman intitulé Un endroit où aller, le cœur semble être devenu l'unique refuge à peu près solide, où l'homme peut espérer reprendre racine : «La terre était moins sûre qu’ils ne l’avaient tous cru, les clôtures ne l’étaient point, ni l’argent ni même la patrie. Il n’y avait que le cœur qui le fût : il battait les mauvais jours comme les bons. Et aussi le travail de leurs mains, qu’il s’agît de faucher le blé ou d’extraire la tourbe» (p. 152).
(7) «Il [le pasteur Wittkopp] était rare qu’il citât la Bible. Il allait jusqu’à dire qu’ils en avaient perdu le droit pour quelque temps, à force de jongler avec les paroles bibliques et de s’en servir pour appuyer des hommes ou des opinions qui ne le méritaient pas. Une Église qui avait envoyé ses pasteurs faire la guerre se devait, disait-il, d’observer quelque temps une réserve absolue. Jusqu’à ce qu’elle eût réappris les dix commandements et en particulier le cinquième» (p. 247).
(8) «Et dans des époques comme celle-ci, un pasteur ne doit pas trôner au-dessus de ses ouailles, dans une chaire surélevée et toute sculptée, il doit rester au milieu d’elles. Il doit être le plus pauvre, comprenez-vous, Monsieur le baron ? Le plus pauvre de tous. Car on ne croit que le plus misérable. Il faut qu’il extraie la tourbe, s’il veut qu’on croie au travail, à la chaleur, à la flamme. Il faut qu’il marche nu-pieds, s’il veut qu’on croie que le Christ allait pieds nus. Il faut qu’il passe pour un fou, s’il veut qu’on croie à la sagesse proclamée il y a deux mille ans. Autrement, il échouera, Monsieur le baron, il échouera. Même si son église est pleine» (p. 244).
(9) «Mais peut-être, pensait-il, était-ce finalement le sens de sa vie que de s’extérioriser lentement, comme on appelait cela. D’avoir un enfant, qui ne lui appartenait pas. D’écrire un livre, qui n’était plus pour lui ou du moins pour lui seul. De laisser s’attarder sur son seuil, à côté de lui, une fille qui s’était donnée à un autre. De semer des fleurs, qui s’épanouissaient autour des demeures d’autrui» (p. 435).
(10) «À moins qu’on ne possède «la patience et la foi des saints». Et il ne les possédait pas.
Ne les possédant pas, il n’aspirait qu’à se cacher, comme une bête au fond des fourrés. Il avait été marqué et n’en était encore à faire de cette marque un signe d’élection» (p. 57).
(11) «Je voulais vous demander, dit-elle, de venir vivre chez nous. Il reste encore assez de place. Mais je vois maintenant que vous ne pouvez pas. Vous êtes le seul d’entre eux à être allé jusqu’au bout. Quand vous appelez, il n’y a plus d’écho. Aussi longtemps que la douleur existera en ce monde, répliqua-t-il, on ne sera pas allé jusqu’au bout» (p. 234).
(12) «Il reconnut alors plus clairement ce qu’il avait confusément pressenti : la victoire des armes n’apportait rien ou n’apportait que peu de chose. Acrobates, jongleurs, prestidigitateurs occupaient encore la scène, comme c’était sans doute le cas depuis des siècles. Ceux de la politique et de l’art, de la philosophie et du Verbe; surtout du Verbe. Il voyait que l’immense fossé qui séparait le Verbe de la vie n’avait pas été comblé. Ces histrions jonglaient avec le Verbe, pour convaincre le public qu’il représentait la vie. Ils quittaient la scène, les mains pleines d’or, mais non de bon grain, pour céder la place à d’autres histrions» (p. 192).
(13) Ce souci d'effacement, d'«office anonyme de rénovation spirituelle» (note du traducteur, p. 29) est explicite dès le titre du roman qui proviendrait, peut-être, de la Missa sine nomine de Tadei da Gandra que Wiechert entendit jouer à Zurich en mai 1950.