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26/03/2011

Céline et Wagner : encore l'indignité du génie ?, par Thierry Guinhut

Crédits photographiques : Bernat Armangue (AP Photo).

Thierry Guihnut a un blog.

Le spectre de l'indignité hanterait la littérature et jusqu'à la musique. Le destin des célinolâtres est-il d'éprouver les mêmes inquiétudes que les inconditionnels de Richard Wagner ? En effet, après l'exclusion de Céline des Célébrations nationales 2011, voici venir le trait de gomme sur le créateur de «l'opéra de l'avenir», dans le cadre des Célébrations nationales 2013. On n'est jamais trop prudent. Si le principe de précaution risque d'anesthésier la recherche scientifique, il est à craindre qu'il veille à souffler sur la culture un vent de censure nauséabond...
C'est à cause d'un écrit antisémite, Le judaïsme dans la musique (1), publié en 1850, que Wagner vient d'être exclu de ces festivités par notre avisé Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. En effet, ce texte, ce torchon, est grotesque autant que répugnant : «Je nourris une rancune longtemps contenue à l'égard des juifs et de leurs manigance, et cette rancune est aussi nécessaire à ma nature que la bile l'est au sang.» Certes, sa rancune s'adressait à Meyerbeer qui avait plus de succès que lui. Ou encore : «Le juif est roi et il continuera de régner tant que l'argent représentera le pouvoir qui ôte à tous nos efforts et à toutes nos entreprises leur efficacité» (2), ce qui est un écho de nombre de libelles antisémites de l'époque y compris de celui de Marx...
Notons que malgré une réédition en 1869, puis d'autres articles anti-juifs de sa main, et ce jusqu'à sa mort en 1883, Wagner n'a jamais officiellement soutenu les dirigeants antisémites qui lui étaient contemporains. Et que, non sans incohérence, il eut de nombreux amis juifs, pianistes et chefs d'orchestre... De plus il faut noter que l'appel à l'«anéantissement» du juif errant Ahasver, est à lire comme une allusion au personnage d'Achim von Arnim, dans Alle und Jerusalem (1811) qui se sacrifie pour la sauvegarde d'autrui lors d'un incendie.
Nous n'avions, dans un précédent article, pas été effaré par la décision du Ministre des cultes laïcs lorsqu'il écarta Céline. Ne nous ne le serons pas plus à propos de Wagner. Répétons-le, non pas tant au motif de l'infamie de leurs pamphlets que personne ne discute (du moins espérons-le), qu'à celui de l'inanité de ces «Célébrations nationales». En effet les institutions et officines culturelles, qu'elles soient d'obédiences publique ou privée, ne devraient avoir que faire d'une objurgation étatique, d'un adoubement national...
Sauf qu'avec Wagner un pas est franchi. Un pas gravissime. Une lettre officielle émanant du Ministre intime au Directeur de l'Opéra national de Paris de ne pas rejouer l'entier de la Tétralogie (dirigée par Philippe Jordan) pour le bicentenaire de la naissance de son auteur. Étant donné que cette date coïncide avec le même anniversaire de Verdi qui, dans le «chœur des Hébreux» de Nabucco, s'élève contre l'esclavage, on préférera la liberté de Verdi à l'antisémitisme de Wagner. Pourquoi pas cette préférence morale... Mais la tentative de censure ministérielle, quoique transmise à l'Élysée par le Directeur de l'Opéra, risque de se doubler de coupes budgétaires faute d'obéissance (3).
Imaginez qu'à la suite de la décision en l'affaire Céline, le Ministre de l'Éducation nationale exige de retirer de tous les manuels de Lettres, de toutes les listes de bac, de tous les cartables Le Voyage au bout de la nuit, au motif des Beaux draps... Quel tollé ! Le visage de Janus de la tyrannie, sadisme et grotesque, serait alors conspué, le Ministre sommé de démissionner, de tirer la langue en public pour baver le fiel de son péché originel... C'est pourtant ce qui se passe avec Wagner. Dont les textes indignes ne sont pas tout à fait aussi virulents que ceux de Céline (même si cela n'excuse en rien les premiers). Sous prétexte du Judaïsme dans la musique, voilà Tristan et Isolde interdits de s'aimer sur les théâtres français ! Parsifal excommunié !
Certes, nous avions argué d'un antisémitisme implicite dans le Voyage au bout de la nuit pour montrer que l'indignité de Céline avait des racines plongeant plus profond que les pamphlets incriminés. Ce n'est pas pour autant que nous avons cessé de conserver en bonne place de notre bibliothèque les Pléiades céliniens, que nous nous privons de l'étudier aux côtés de Proust et d'Orwell... De même, nous pourrions relever dans L'Or du Rhin que le nain Alberich, s'emparant de l'or au dépens des filles du Rhin, est une volontaire figuration du Juif. Nombre d'illustrateurs (dont le splendide Arthur Rackham) ne se sont pas privés d'ailleurs de figurer jusqu'à la caricature le nez crochu et la barbiche crasseuse du cupide voleur... N'oublions pas que Winifred Wagner, cette belle-fille du Maître qui dirigea le Festival de Bayreuth, fut une admiratrice passionnée d'Hitler. Que le Führer de sinistre mémoire adorait Wagner au point d'écouter Le Crépuscule des dieux dans son bunker juste avant son suicide. Ce pourquoi Israël ne programme jamais le maître, même si Barenboïm fit un geste en dirigeant le prélude de Tristan à Tel Aviv en 2001. Mais on peut comprendre qu'aux survivants du génocide et à leurs descendants cette musique rappelle des accointances plus que douloureuses. Reste que Céline a écrit ses pamphlets antisémites pendant que les Juifs partaient vers le crématoire, que sa haine nourrissait une idéologie officielle. Rien de tel pour Wagner. Qui peut prouver que vivant en un autre siècle il aurait été nazi comme le fut Heidegger ? Lire Mort à crédit pendant l'entracte de La Walkyrie (même si la collusion est pour le moins curieuse) ne fait pas de vous un thuriféraire de l'holocauste.
Faudrait-il alors proposer de rayer de la mémoire universelle Karl Marx lui-même, qui, en 1844, écrivait dans La Question juive, «Quel est le culte laïc du juif ? Le trafic. Quel est son dieu laïc ? L'argent» (4). L'on serait sûr de déclencher les cris d'orfraie des intellectuels et des marxistes pullulants qui n'aiment tant être pro-palestiniens, ou par euphémisme, anti-sionistes, que pour cette anti-capitaliste raison même. Cela dit, celui à qui nous avons emprunté la fameuse formule rhétorique de l'incipit de son Manifeste communiste («Un spectre hante l'Europe»), ose des commandements si explicitement totalitaires que l'on peut s'étonner que cette lecture soit pour beaucoup un lait maternel : «Expropriation de la propriété foncière», «Abolition du droit d'héritage», «Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles», «Travail obligatoire pour tous, constitution d'armées industrielles» (5)... À ce compte-là il faudrait effacer de nos bibliothèques un nombre considérables d'écrits autrement plus dévastateurs que toutes les pornographies...
Lire, discuter et réfuter ces textes est l'autre versant du devoir de liberté de publication et de mise à la disposition du public de tout document, toute œuvre, qu'elle nous agrée ou non. Il y a mille façons d'aimer l'art. Une seule de le castrer par les ciseaux de l'État. Lire Céline, écouter Wagner, n'est pas forcément contradictoire avec Qu'est-ce que les Lumières ? de Kant ou De l'Esprit des lois de Montesquieu.
Dans un bel éclectisme éclairé, à nous de savoir lire.

Notes
(1) Richard Wagner, Œuvres en prose: Le Judaïsme dans la musique; Souvenirs sur Spontini; Programmes; Les Poèmes symphoniques de Liszt (Éditions d'Aujourd'hui, collection Les Introuvables, 1976).
(2) Citations extraites de Martin Gregor-Dellin, Richard Wagner (Fayard, 1981), pp. 298-301.
(3) Voir à ce sujet le numéro de mars de Diapason, p 9.
(4) Ibid., p 299.
(5) Karl Marx, Philosophie (Gallimard, coll. Folio Essais, 1982), pp. 398, 424 et 425.