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27/10/2008

Georges Bernanos pas vraiment surpris par la nuit

Crédits photographiques : David Massey (AP Photo / Daytona Beach News-Journal).

Il est toujours temps de revenir à Georges Bernanos. J'ai lu bien des auteurs : écrivains, romanciers, poètes, essayistes, philosophes, tartuffes et cacographes de toutes espèces, genres et sous-genres : certain grotesque est même devenu, par la magie opérative de quelque népotisme cachant son vilain nom, président d'une des plus prestigieuses universités de France. Comment diable voulez-vous que les cacographes et tartufes, recevant pareil signal, comme disent les journalistes, des plus hautes sphères universitaires, ne se sentent, immédiatement, des ailes leur pousser sur leur dos poilu et courbé sous le poids de quelque ingrate besogne littéraire ?
Ma modeste contribution à la pratique taxidermiste ne peut cependant, en aucun cas, me préserver du véritable dégoût que j'éprouve, souvent, à lire certains auteurs, dont les cadavres encore puants semblent avoir été maquillés de frais pour parader sous les néons des plateaux de télévision. Un seul ouvrage d'eux m'a parfois suffi pour me décider à les abandonner à leur sort et je ne les ai plus jamais relus, sans doute pour de mauvaises raisons invinciblement mélangées avec de meilleures. La lecture, après tout, de même que la critique, ne sont-elles pas toutes deux des sciences inexactes et profondément partiales, n'en déplaise aux laborieux inventeurs de grilles et des schémas qui, avec leurs petits meccanos, ne cherchent qu'à se rassurer devant l'inconnu ?
Mais le temps presse, chaque seconde qui passe me rapproche un peu plus de l'heure où, devenu imbécile, ignorant, homme ancien devant les choses muettes, je ne me souviendrai peut-être même plus de mon propre nom. Il est temps de me remettre en route, porque, aunque no haya caminos, tengo que caminar. Il me faut donc, coûte que coûte, trouver la clé de l'énigme, magiquement éparpillée dans les livres innombrables qui sont comme autant de grains de sable composant la plage immense de la littérature, autant de lettres formant la longue phrase imprononçable s'enfonçant dans les ténèbres qu'évoqua William Faulkner dans Pylône.
Georges Bernanos en est un des mots les plus énigmatiques, un auteur que je ne cesse de relire, qui, même lorsque ses livres sont refermés, semble rugir dans mon crâne ou bien y chuchoter d'une voix admirable et fragile, tant ses fulgurances paraissent avoir décrit notre monde, et surtout celui qui vient, de prémonitoire et radicale façon. Contrairement à l'image sotte que les milieux catholiques et les dévots universitaires, hélas, ont donné de ses romans, ceux-ci ne peuvent se réduire à quelques romantiques chromos évoquant des curés d'un autre âge aux prises avec le Boiteux vagabondant sur les terres dévastées par les batailles de la Première Guerre et la rapine universelle. Il y a, fort heureusement pour Bernanos et pour nous, beaucoup plus, comme je tente de le montrer dans mes propres travaux.
Je l'ai répété à Matthieu Bénézet durant une émission consacrée tout entière au romancier (Surpris par la nuit sur les ondes de France Culture*) est un auteur qui reste devant nous, dont les questions angoissées sont plus que jamais les nôtres, l'un des rares romanciers à avoir sans doute pris la mesure colossale, comme Nietzsche l'exigeait, des conséquences inouïes entraînées par la mort de Dieu.
Carl Schmitt, dans une phrase ô combien célèbre de sa Théologie politique de 1922, a pu écrire que tous «les concepts prégnants de la théorie moderne de l’État [étaient] des concepts théologiques sécularisés» (1). Les textes de Bernanos, qu'il s'agisse des romans (et, singulièrement, du dernier d'entre eux, Monsieur Ouine) ou des écrits polémiques, ne font rien d'autre que de tenter de sonder cette modernité grosse d'idées chrétiennes devenues, selon le mot de Chesterton dans Orthodoxie, folles. On cite cependant moins souvent ces autres lignes de Schmitt écrites dans sa postface à l'édition de son livre datant de 1969 où il répond à Hans Blumemberg : «L’homme nouveau qui se produit lui-même dans ce processus n’est pas un nouvel Adam, ni d’ailleurs un nouveau pré-adamite et encore moins un nouveau Christ-Adam, mais à chaque fois le produit non préstructuré du procès-progrès qu’il a lui-même mis en route et qu’il maintient en état de fonctionnement.
[...]
L’homme nouveau est agressif dans le sens d’un progrès ininterrompu et d’incessantes nouveautés posées dans l’existence; il récuse la notion d’ennemi et toute sécularisation ou transposition d’anciennes représentations de l’ennemi; il dépasse le suranné grâce au neuf tiré de la science, de la technique, de l’industrie; l’ancien n’est pas l’ennemi du neuf; l’ancien se dissout lui-même et de lui-même dans le procès-progrès scientifique, technique, industriel, qui ou bien met en valeur l’ancien – à l’aune des nouvelles mises en valeur possibles –, ou bien l’anéantit comme de la non-valeur qui le gêne» (2).
Sommes-nous alors à ce point aveugles, ou bien dotés d'une mémoire labile, que nous n'avons lu le même avertissement sous la plume de Bernanos, par exemple dans une préface abandonnée au Chemin de la Croix-des-âmes paru en 1948 : «C'est très joli de dire que la conception marxiste de l'Histoire est fausse. Elle est de moins en moins fausse à mesure que les hommes se déspiritualisent davantage, c'est-à-dire réussissent de mieux en mieux à se donner l'illusion qu'ils peuvent se passer de Dieu, tentative évidemment chimérique, mais que les immenses ressources de la Technique permettront de pousser très loin, beaucoup plus loin, terriblement plus loin que ne l'imaginent de pauvres prêtres imbéciles, ou des cardinaux roublards. La déspiritualisation de l'homme, en effet, ne restera pas longtemps un problème d'éducation ou de propagande: elle peut devenir très vite, elle est sans doute déjà devenue, un problème de biologie […].» (3) ?
Avons-nous encore oublié cet avertissement encore plus ancien (puisqu'il date de 1931) contenu dans La grande peur des bien-pensants : «L'histoire tout entière du XIXe siècle est celle de ses déceptions, de ses fureurs paniques, de ses longues somnolences coupées d'accès sanguinaires dont on l'a vue chaque fois sortir exténuée, amollie, ruisselante de larmes. Nulle peut-être ne fut plus essentiellement, au sens total du mot, conservatrice. La haine du spirituel qui l'inspire d'ordinaire, cette passion où l'on serait tenté de reconnaître le signe d'une sorte de grandeur sauvage, démoniaque, n'est que la somme de ses ignorances, de ses rancunes, de ses envies. Elle a pris ses précautions contre le divin, simplement. Elle assiste sans comprendre à ce phénomène capital, unique: l'altération, peut-être désormais sans remède, du sens religieux dans l'homme moderne, qui fausse l'équilibre de la vie sociale, commence à développer d'énormes passions collectives dont la contagion menace de s'étendre d'un bout à l'autre de la planète» (4) ?
Montrer, donc, que nous n'en avons absolument pas fini de lire, de relire et d'étudier (je n'utilise pas le verbe disséquer, car ils sont diablement vivants !) les textes de Georges Bernanos, voilà ce qu'il importe de faire. C'est tout le sens des deux articles universitaires (5) qui avaient paru dans le vingt-troisième numéro des Études bernanosiennes éditées par Minard, éditeur impeccable qui vient de publier un volume des Archives Bernanos contenant une nouvelle étude sur le premier roman, époustouflant et génial, du Grand d'Espagne, Sous le soleil de Satan bien sûr que Sébastien Lapaque, pour sa réédition au Castor Astral, a hélas affublé de quelques lignes aussi visiblement hâtives qu'indigentes.

*Addendum
Écoutée, cette émission m'a particulièrement déçu : pourquoi avoir conservé au montage le passage expliquant en quelques mots plutôt confus la trame de l'histoire du village de Fenouille, alors que Claire Daudin l'avait déjà fait, et de façon plus compréhensible ? Pourquoi avoir supprimé ce qui je crois constituait la particularité de mon intervention : de longues minutes où j'expliquais à Matthieu Bénézet les raisons pour lesquelles Monsieur Ouine pouvait être à bon droit considéré comme un roman de la mort de Dieu illustrant la théologie du fantôme chère à Michel de Certeau ? Pourquoi ne pas avoir conservé cet autre passage où je rapprochais les sombres prédictions de Georges Bernanos des analyses d'un Carl Schmitt sur les concepts de la théorie de l'État qui sont tous, à ses yeux, des concepts de théologie sécularisés, comme je le souligne dans cette note ? Pourquoi avoir supprimé ce développement sur la catégorie du prophétisme telle qu'elle est exposée par Maurice Blanchot, appliquée aux livres du romancier ? Pourquoi avoir enfin considéré que n'étaient pas intéressantes (ou pertinentes, ou claires) mes analyses sur la contre-incarnation que réalise le démoniaque, à moins qu'il ne s'agisse de la dernière trace, parodique et déformée, de la présence du divin ?
Je sais bien que la loi du genre est frustrante : un montage, par définition, est un choix. Un choix pourtant, jusqu'à preuve du contraire, n'est pas le contraire d'un résumé intelligent sinon fidèle. Du moins pouvais-je attendre que l'originalité, sinon la cohérence de mon intervention, eût été conservée.

Notes
(1) Carl Schmitt, Théologie politique (Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1988), p. 46.
(2) Op. cit., pp. 180-1.
(3) Georges Bernanos, Essais et Écrits de combat, t. II (Gallimard, coll. La Pléiade, 1995), p. 693.
(4) Essais et Écrits de combat, t. I (Gallimard, coll. La Pléiade, 1971), p. 332.
(5) J'ai mis en ligne l'un de ces deux textes sur Knol.