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21/01/2012

Au-delà de l'effondrement, 38 : Le mythe d'Arthur de David Jones

Crédits photographiques : David Guttenfelder (AP) pour le National Geographic Magazine.

Tous les effondrements.

J'ai évoqué deux fois David Jones dans la Zone, d'abord ici, à propos d'un grand livre intitulé Art, signe et sacrement, puis là, à propos de La visite du tribun.
Le mythe d'Arthur est un ouvrage tout à fait remarquable qui, évoquant le personnage célèbre d'Arthur et l'immense ramification de textes qui s'est édifiée, au fil des siècles, autour des aventures du héros, s'intéresse en fait à la question de la tradition, sa vivacité ou bien, au contraire, son extinction, et, en conséquence, ce qui a des chances de lui survivre.
Dans son excellente introduction, Thomas Dilworth note que : «L’influence celtique, qu’il revendiquait pour lui-même, était visible, pensait-il, dans les œuvres de la littérature anglaise qui se distinguaient par l’intensité de l’imagerie et par une texture entrelacée, avec un mouvement fait d’apparitions et de disparitions, comme un enchevêtrement de broussailles parcouru par des chats qui vont et viennent» (1).
Ces chats qui vont et qui viennent, comme tous les chats, apparaissent et disparaissent, sont peut-être l'image plaisante des métamorphoses de la tradition qui, cachée et révélée, vivace ou rabougrie, ne cesse jamais vraiment de fleurir, pourvu que ses racines creusent profondément le sol.
Ainsi, David Jones admirait le très grand poète Gerard Manley Hopkins qualifié par l'auteur de sacré miracle dans une lettre du 18 janvier 1934 à Jim Ede pour la raison qu'à ses yeux il faisait revivre cette influence celte que Dilworth a raison d'estimer déterminante : «Et ce ne pouvait être, pensait-il, que «par une sorte de pseudomorphose», que Hopkins avait fait si nettement revivre «ce trait «celte» qui veut des formes enchevêtrées et complexes, ramassées et précises, et donne dans son cas, en raison de son grand génie poétique, des œuvres étonnantes non seulement par leur puissance, mais aussi par leur délicatesse» (2).
L'art, s'il désire vraiment être novateur voire révolutionnaire, ne peut rien faire d'autre que se nourrir, quitte à la rejeter, de la matière qui l'a précédé, entrelacer, sur un tronc vivace, des motifs savants dans lesquels les lecteurs véritables déchiffreront les lettres d'une phrase très ancienne.
C'est du reste cette même métaphore de l'entrelacs que nous retrouvons dans le jugement d'un critique, à propos de l'art littéraire de David Jones : «De manière plus évidente, leur écriture [celle des poètes gallois comme Aneirin, Gwalchmai, etc.] ressemblait aux inventions faites d’entrelacs qui ont survécu dans les premiers manuscrits et sur les croix de pierre celtiques, où ce qui se passe dans un coin est aussi important que ce qui se passe au centre, parce que souvent il n’y a pas de centre» (3).
Commentant à son tour ces motifs, Dilworth a raison de faire la remarque qui suit, intéressante parce qu'elle évoque le sujet réel des textes de David Jones, la permanence, au fil des âges, d'une image dans le tapis qu'ont fabriqué des centaines d'auteurs portant un nom clairement identifié ou bien anonymes : «Ces qualités qu’il appréciait sont largement représentées chez Homère; elles ne sont donc pas exclusivement celtes, mais semblent effectivement caractéristiques d’un art raffiné dans une culture bien vivante» (pp. 25-6).
Cette culture bien vivante, une autre image que celle des entrelacs des motifs ornementaux celtiques, va en signifier la consomption. Nous la trouvons dans un article intitulé Les viae. Les voies romaines en Grande-Bretagne qui constitua le texte d’une émission diffusée le 22 novembre 1955 sur la BBC Troisième Programme.
Ce qui frappe David Jones, c'est le caractère pérenne des routes que les Romains construisirent dans ce qui fut une province de l'Empire appelée Britania, et ce caractère pérenne est paradoxalement illustré par les conversations que n'ont pas dû manquer d'échanger ceux qui les empruntèrent : «Songer aux viae des provinces romaines de Britania, c’est songer aussi à tous ces gens de langue brittonique qui marchèrent et causèrent le long de ces routes pendant quelque chose comme un demi-millénaire» (p. 29).
Pourtant, même les routes romaines, ayant été dirait-on bâties pour l'éternité, peuvent être détruites, comme le constate David Jones dans un passage émouvant où se mêlent les fantômes de la Deuxième Guerre mondiale, durant laquelle il écrivit le texte ayant donné son titre au livre, que nous évoquerons plus loin : «En Bretagne, la «fin du monde» vint lentement, comme peut-être il convient eu égard au caractère insaisissable, divers et contradictoire propre apparemment aux choses de cette île, cette «fin» fut une histoire discontinue et complexe. Telle chose se passait ici qui ne se passait pas là, et autre chose encore, peut-être pas si loin. Ceux d’entre nous qui ont vécu la totalité, voire simplement une partie de la première moitié du XXe siècle comprennent, ou devraient comprendre, que la fin d’un monde apporte des changements certes radicaux, mais en aucune façon uniformes» (p. 32).
Encore, dans cette dernière phrase, le motif complexe des apparitions et des disparitions de formes, de leurs métamorphoses ou bien, dit l'auteur, pseudomorphoses : la fin, aussi brutale qu'elle puisse nous sembler, n'est jamais, peut-être, vraiment la fin mais le signe d'un changement, le témoignage subtil d'une transformation de ce qui était en quelque chose de nouveau, qu'une fois de plus tout l'art d'une lecture intelligente sera d'identifier, reconnaissant dans ce qui n'était pas ce qui a été.
Ainsi : «Telle route peut être d’origine romaine, autrement dit, n’être pas un chemin préromain réaménagé, et se déployer à présent, du fait des clôtures installées et des empiétements pratiqués ultérieurement, ici sur la gauche, là sur la droite, en méandres qui s’écartent si loin de la droite ligne que Jean Graindorge [héros de The Ballad of John Barleycorn] peut pousser sa barbe au beau milieu de la surface bombée de la chaussée romaine maintenant enfouie sous terre. Offrira-t-on ici des munera à Terminus ou à Cérès ?» (p. 34).
En fait, c'est David Jones lui-même, on le constate, qui entrelace plusieurs motifs et rend le minéral (la route, via rupta qui, étymologiquement, est synonyme de rupture et de violence) vivant, en lui ajoutant des entrelacs complexes, organisés en plusieurs couches, de textes et d'auteurs, d'influences évidentes ou insoupçonnables qui, même s'ils cachent sous leurs frondaisons le motif initial, le trait de la route barrant un paysage désolé, continueront à témoigner de son existence par d'autres sortes de traits, ceux que les moines et les auteurs ont patiemment tracés sur des parchemins, reprenant peut-être par écrit des histoires qui se transmettaient, le long de ces mêmes routes, de bouche à oreille : «Des indices témoignent de l’existence d’un dépôt viable grâce auquel, avec le temps, se produisit cet incroyable ensemble de métamorphoses qui à la place de la romanitas nous donnèrent «les romans». Or les viae dans leurs transformations n’échappèrent pas à l’influence de ce pouvoir magique. En tant que système opérationnel, elles sombrèrent dans l’abandon et la ruine. Cela pourrait se comparer à une sorte de mort du corps, mais elles durent subir un autre genre de mort, celle d’une sorte de baptême, avant de pouvoir vivre dans le conte médiéval gallois Le Rêve de Macsen Wledig, qui concerne l’empereur d’Occident du IVe siècle Maximus. Dans cette histoire, cette réalisation on ne peut plus caractéristique de la technique et de l’organisation romaines qu’est le réseau des voies, cette chose éminemment romaine et utile, atteint une sorte d’apothéose; elle est reprise et assumée par la figure de Hélène des Armées, sous la rayonnante influence de qui les hommes de l’île sont amenés à assembler d’importantes forces expéditionnaires, à élever des forts, à ceindre Londres de remparts et à construire les viae» (p. 39).
Nouvelle métamorphose donc, cette fois féminine, sur laquelle se conclut le beau texte de Jones même si on se demande à juste titre quelle sorte de puissance féminine serait capable de survivre au désastre : «La vérité, que nous soyons grecs ou barbares, celtes ou romains, qui que nous soyons, c’est que nous ne pouvons longtemps supposer la créativité en l’absence du principe féminin. Il n’est pas de via qui ne soit tracée sous le signe d’une Virgo potens» (p. 40).
Le second texte qui compose l'ouvrage de David Jones est intitulé Le mythe d’Arthur. Il s'agit, nous apprend-on (cf. p. 41), de la «version fortement remaniée d’un essai rédigé en 1941-1942, dans des conditions assez difficiles, pour For Hilaire Belloc» (Sheed & Ward, 1942).
Ce texte peut nous sembler, du moins superficiellement, n'avoir d'intérêt que pour les spécialistes du mythe d'Arthur et de ses chevaliers mais pourtant les indices sont nombreux, avant que David Jones ne nous révèle le véritable centre de son texte de façon éclatante, d'une préoccupation beaucoup plus profonde que l'étude de figures littéraires devenues mythiques : «Le cercueil de pierre vide de Llywelyn le Grand est, hélas, symbolique de ce que j’essaie d’exprimer, et cette absence de témoignages, de vestiges, d’images, de figuration, de cadre bien en un sens avec la tradition d’un Arthur disparu» (p. 70).
Disparu ? Disparition qui est encore présence en fait, comme celle de la masse réelle, invisible, d'un iceberg (4). En tout cas, David Jones, qui affirme qu'il laisse aux spécialistes la question de l'origine hypothétique du mythe d'Arthur (5), n'a pourtant de cesse d'en scruter les métamorphoses chatoyantes puisque, dans une mise en abyme proprement vertigineuse, «il n’est pas d’avant qui ne soit précédé d’un autre avant» (p. 75), les couches de sédiments littéraires s'empilant les uns sur les autres, ce qui n'est qu'une image imparfaite pour caractériser les interactions profondes par lesquelles les dépôts réagissent entre eux : «On pourrait objecter qu’après tout la littérature chevaleresque authentique a elle aussi complètement évacué les origines primitives, mais ce serait une erreur, car de Chrétien à Malory nous devinons, sous et par-delà l’histoire médiévalisée et christianisée, des profondeurs et des lointains insondés. Des bouffées nous parviennent par de brusques lézardes dans les voûtes féodales ou à travers le sol angevin; nous trébuchons sur les racines tordues d’arborescences primitives parmi les entrelacs des ouvrages gothiques et chrétiens» (pp. 80-1).
Pour que l'arbre vive, il suffit que ses racines soient profondément enfouies, c'est sans doute là l'image la plus vivace mais aussi habituelle qui, sans beaucoup d'originalité (6), revient sous la plus de David Jones, pour définir la permanence de ce qui, à aucun prix, ne doit périr, la tradition, ce dont nous avons hérité et dont la préservation et la garde nous reviennent, sauf à imaginer que le futur de l'homme soit celui de son retour à la sauvagerie : «Nous ne savons pas quelles chansons sont encore possibles ni quelle forme prendra notre mythe, mais il semble que devant nous le désert soit vaste; et il est certain qu’au cours de notre anabase nous aurons de bonnes raisons de garder à l’esprit la tradition de nos origines, tant matérielle que spirituelle. Le poète gallois du XIe siècle Tudor Aled, qui mourut sous l’habit franciscain, dit : L’homme montre clairement de quelle sorte est sa racine» (p. 94).
Cette confiance dans l'avenir est peut-être une pétition de principe, un acte d'amour et de confiance dans une civilisation qui, sous les yeux-mêmes de l'écrivain, s'autodétruit : «Mais il n’y a pas que dans les rangs ennemis, loin de là, que ce changement se fait sentir; de nombreux signes laissent présager un tournant chez nous et parmi tous les peuples. Peut-être entrons-nous à nouveau dans une ère où l’histoire d’amour céderait la place à celle des faits héroïques et de leurs outrances – les deux» (p. 91).
Il me semble qu'en aucun cas Jones ne condamne, comme nous pourrions le croire, ce que nous réserve le futur, y compris même dans sa forme la plus violente, tant que cette violence est synonyme de deux choses qui n'en sont qu'une à ses yeux : l'héroïsme et le chant de l'artiste qui en contera la geste phénoménale et ainsi conservera, pour les générations futures, le souvenir et, bien plus que cela même, la réelle présence inscrite dans le par cœur du rite ou de la répétition autour du feu protecteur.
Formidable leçon que celle de David Jones, dont je cite un long passage, absolument magnifique, qui illustre à merveille notre propos : l'homme, quels que soient les gouffres dans lesquels il plonge, a toujours la possibilité de remonter à la lumière, toute catabase, pour Jones, ne pouvant être envisagée que comme le prologue d'une anabase sans laquelle nous serions rivés au maléfice d'une vie desséchée, absurde, démoniaque : «Il ne sert à rien de se demander si ce changement est une régression ou un progrès, car l’homme n’est pas maître de ces choses, pas plus que de l’humeur du monde dans lequel il naît. Tout ce qu’il peut faire, au mieux, c’est accepter les conditions liées à sa naissance et à la tradition. Mais une chose est en son pouvoir, qu’il est dans sa nature d’accomplir. Que ce soit dans un oppidum préhistorique, dans une cité-État ou dans un manoir médiéval, dans le monde des grandes migrations ou de la fin d’un empire, dans la sécurité victorienne ou dans les épreuves propres à notre époque néo-georgienne, il peut et il doit – et c’est ce qu’il fait – en faire une chanson. S’il ne chante pas le front de Clarissa, alors il chantera le retranchement victorieusement défendu, si ce n’est la résistance victorieuse, alors, ce sera l’exil à Babylone. Le moment vient où s’élève au-dessus des fouets des champs de coton un chœur d’une intense nostalgie et d’une réelle qualité d’invention. Qui eût jamais pensé que lors de la déportation des Africains vers le continent américain, le thème de la Salvation, tel que conçu par certaines sectes chrétiennes, allait, par contact avec quelque chose dans le génie noir, donner à l’«évangélisme» sa forme artistique la plus forte et au monde une expression populaire particulièrement remarquable et d’un intérêt durable – une véritable expression poétique-métrique ? Sans doute peut-il toujours, d’une manière ou d’une autre, en être ainsi, à moins que le triomphe temporaire des conditions dictées par le primat des valeurs matérielles n’aveulisse l’homme au point que ses inclinations naturelles s’en trouvent flétries à la racine» (pp. 92-3).
Étonnante et à vrai dire bouleversante confiance que celle de l'écrivain placé devant l'horreur de la Deuxième Guerre mondiale qui, quand bien même elle ne serait que l'annonce de dangers aussi insoupçonnés que dramatiquement acharnés à la destruction de l'humanité, quand bien même encore elle ne pourrait en aucun cas être confondue avec l'une de ces commodes théodicées pour esprit philosophique, ne serait capable, sauf à imaginer ce que pourrait signifier l'inconcevable anéantissement du dernier être vivant, d'écrire le tout dernier mot de l'histoire des hommes. Le Mal même, son triomphe le plus éclatant au moment où, comme le dit Yeats, ses suppôts sont remplis d'une intensité passionnée dans l'accomplissement de leur mission, ne peut être nié à l'évidence puisqu'il étale sous nos yeux sa malfaisance (7) et ainsi, selon Jones, rien ne semble pouvoir effacer les atrocités qui ont été perpétrées. Reste que le Mal ne saurait en aucun cas avoir le dernier mot sans doute parce que le Christ, auquel il est impossible d'échapper selon le poète (8), l'a vaincu : «Les dépôts mythologiques semblent nous dire : Dieu est merveilleux dans ses maîtres en illusion, dans les métamorphoses, dans les héros qui font vivre les hommes et la terre. Les fragments historiques peut-être nous disent : Dieu est merveilleux dans le Dux et dans la souplesse de sa tactique, pour la défense de la province. Les auteurs de romans disent…, mais ce qu’ils disent est complexe : Dieu est merveilleux dans les exploits accomplis, dans l’amant et l’aimée, et dans le lien suzerain et vassal. Mais quand le royaume tout entier est en ruine, quand toutes les armes sont complètement brisées, leur tradition indique à mots couverts où l’on peut s’attendre à rencontrer la merveille suivante et suggère la nature du rétablissement, rétablissement qui n’en est pas un du tout dans l’immédiat : le statu quo n’est pas restauré, les torts ne sont pas redressés, les agressés le sont jusqu’à l’extinction, la «noble compagnie» est dissoute à jamais, il n’y a pas de rétablissement – «C’est pas du tout une électrice mais la bonne vieille Moppa Nécessité» [Finnegans Wake], comme dit Joyce, mais de cette nécessité qui ne laissait aucun choix naquirent des forces qui dynamisèrent l’ordre suivant. Nous ne savons pas encore à quel point notre propre choix risque d’être limité, ni quelles nouvelles nos chevaux égarés peuvent nous apporter, ni en qui ou en quoi la merveille peut se révéler» (pp. 123-4).
Ainsi, face à l'horreur qui rôde comme un lion cherchant qui dévorer, alors même que nous voyons, sous nos propres yeux, de quoi l'homme est capable lorsque la haine l'aveugle et le désespoir l'envahit, «Il est possible que de l’ère de la machine les hommes-machines égarés créent un mythe apte au baptême. Arthur peut revenir du «pays des fées» sous la forme la plus inattendue» (p. 124).

Notes
(1) David Jones, Le mythe d’Arthur (Éditions Ad Solem, traduit de l’anglais par Lucette Dausque, 2005), pp. 16-7. Les pages entre parenthèses, sans autre mention, renvoient à cette édition.
(2) Page 22, le passage cité est extrait de cette même lettre à Jim Ede.
(3) Gwyn Williams, The Burning Tree : Poems from the First Thousand Years of Welsh Verse (poèmes choisis et traduits par G. W., Londres, Faber, 1956), p. 15.
(4) «On peut dire que, comme ce fut le cas pour Énée, au moment où nous sortons de ce labyrinthe par la porte d’ivoire d’où viennent les «rêves menteurs», nous ne sommes guère plus avancés, à ceci près que nous avons accédé à cette grande sagesse qui est de savoir que l’iceberg de l’existence est maintes fois plus vaste dans sa masse cachée que ce qui en apparaît sur l’océan méridien – et cela, après tout, c’est la leçon de toute «initiation», de l’expérience la plus techniquement religieuse à la meilleure appréhension de la pensée d’un ami», p. 85.
(5) «Le grain de sénevé semé en des temps et des lieux lointains (en quels temps, en quels lieux, nous laisserons cette question aux spécialistes) avait de dures racines qui plongeaient profond leurs tendons enchevêtrés, mais le jardinier médiéval a taillé et greffé tant et si bien que la plante a poussé ses branches au-dessus de maints pays et que les oiseaux chanteurs de la moitié de l’Europe sont venus s’y percher», p. 82.
(6) «Conserver, cultiver, rassembler, rendre signifiant pour le présent ce que contient le passé, sans le diluer et sans en rien retrancher, mais plutôt en en captant et transsubstantiant la matière, telle est la fonction du mythe authentique – ni pédant ni vulgarisateur, ni indifférent à l’érudition ni vitrine de musée, mais disant toujours : De ce que vous m'avez donné, je n’ai rien perdu», où l'on reconnaîtra une paraphrase de l'évangile de Jean (en 18, 9), p. 96.
(7) «Beaucoup campaient ainsi. On était – comme cela menace d’être le cas pour nous – dans une époque de camps et de populations urbaines appauvries et déracinées, contraintes de se réfugier parmi des communautés rustiques tribales à la vie dure; et toute cette masse de malheureux exposée à ce que M. Churchill appellerait les «descentes et réquisitions» de l’armée en manœuvre. La main de chacun était levée sur chacun et l’on passait son temps à se demander ce qui se mijotait de l’autre côté de la colline ou de la passe. Les apôtres de l’Occident n’apportaient pas à ceux qui se trouvaient dans cette situation l’espoir d’échapper aux affrontements ou de voir s’atténuer les tensions; c’étaient des hommes naïfs, mais pas au point d’annoncer la venue de «temps meilleurs». Au contraire, ils proposaient une guerre plus difficile et des privations plus terribles […]», pp. 121-2.
(8) «Par les monts et par les plaines, dans les îles de la mer, il n’est point de lieu où l’on échappe au Christ» est un fragment attribué à l’un de ces ermites des premiers siècles dont nous ne savons presque rien, si ce n'est qu'ils offrirent à Dieu, comme des poètes consacrés, leurs chants évoquant le mystère de la beauté de la création tout entière image sacrée, pp. 116-7.