Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Anaïs ou les Gravières de Lionel-Édouard Martin | Page d'accueil | La Répétition de Sören Kierkegaard »

28/04/2012

La Poéthique de Marie-Hélène Gauthier

Crédits photographiques : Kevin Frayer (Associated Press).

125.jpgÀ propos de Marie-Hélène Gauthier, La Poéthique. Paul Gadenne, Henri Thomas, Georges Perros (Éditions du Sandre, 2011).
LRSP (livre reçu en service de presse).

8.1 Bouton Commandez 100-30

Nous ne pouvons rester insensible à la moindre ligne consacrée à l’œuvre de Paul Gadenne, tant ce magnifique écrivain est tombé dans l'oubli.
Comment, dans ce cas, ignorer un chapitre tout entier de livre* qui tente d'établir le lien entre Paul Gadenne et la pensée de certains des plus grands auteurs de l'Antiquité, qui a effectivement nourri d'abondance l'écrivain, chapitre rédigé qui plus est par une spécialiste de cette époque s'aventurant dans l'essai littéraire à prétentions philosophiques ?
Les spécialistes ont hélas une fâcheuse tendance, bien connue, à ne voir le monde que par le biais, tout de même étriqué, de leur spécialité et le livre de Marie-Hélène Gauthier, sans doute intéressant dans ses grandes lignes bien qu'il se disperse en tous sens et se conclue sans réelle direction, ne constitue, pour les pages qui évoquent Paul Gadenne, qu'une monographie parmi tant d'autres, sans saveur spéciale ni intérêt particulier et qui même, assez vite, se soucie peu d'évoquer l'influence de la philosophie antique sur tel ou tel roman de l'écrivain pour se borner à ne répéter que de vagues généralités sentencieuses, sur les romans de Gadenne comme sur la philosophie antique du reste.
Le domaine de recherche et l'hypothèse de lecture étaient toutefois assez justement et prudemment spécifiés par l'auteur : «C'est du moins cela qui devrait être fondé, une hypothèse de lecture simplement plausible, qui montrerait une continuité d'intention chez Paul Gadenne, mais aussi une évolution notable des influences particulières, où se dessine peut-être la voie d'un scepticisme existentiel possible, ce qui ne devrait guère surprendre, l'existentialisme constituant, à tout prendre, la voie moderne du scepticisme antique» (pp. 163-4).
Si Marie-Hélène Gauthier s'attarde plus que de raison sur les influences particulières, le moindre mot utilisé par Gadenne étant immédiatement flanqué d'une imposante ombre tutélaire grecque, prenant en outre grand soin de consacrer l'essentiel de ses pages à l'étude du premier roman de Gadenne, Siloé (le moins romanesque et le plus didactique à ses propres yeux (1), partant celui qu'il sera le plus aisé à notre savante lectrice de gauchir pour servir sa démonstration), nous ne voyons guère, en revanche, l'évolution de ces mêmes influences, puisque, à l'évidence, l'auteur refuse d'évoquer la catégorie herméneutique, celle du christianisme, qui eût permis de subsumer la quête de Gadenne, sans la borner à quelque paradoxal scepticisme que l'auteur serait bien en peine d'établir.
Une fois cette catégorie refusée de facto, même si elle est ici ou là évoquée par le biais des lectures de mystiques chrétiens auxquelles se livra avec grande faim Paul Gadenne, il est assez comique de voir quelle épaisse purée de vague mysticisme l'auteur nous sert à grandes louches, au travers de majestueuses déclarations, aussi pompeuses que ridicules, qui tournent autour du pot participatif, sympathique et même harmonieux, sans jamais céder au vertige de la foi : «tout cela répond à cette intime conviction qu'il faut tracer un chemin, une venue à soi-même de l'homme dont l'unité doit être conquise sur la pluralité souvent contradictoire de ses aspirations» (p. 166). Autant se taire que d'écrire, dans un style qui jamais ne sourit mais semble contempler ses propres enchantements dans un miroir érudit, de si admirables poncifs.
Et c'est alors le bal vertigineux, pour le coup, des grands mots qui ne veulent pas dire grand chose puisqu'ils sont utilisés dans leur sémantisme le plus vide et généraliste, comme «donation», «interrogation», «quête», «disponibilité» (cf. p. 167), «neutralité ouverte de la puissance» (cf. p. 194), «identité du Tout» (cf. p. 197), «divinité du monde» (cf. p. 200), «acte d'accord sympathique» (cf. p. 213) ou encore «union sympathique des âmes» (cf. p. 230), etc., autant de notions platoniciennes, stoïciennes, aristotéliciennes et plotiniennes qui, appliquées à Gadenne, sont aussi efficaces, pour tenter de capturer l'essence subtile de sa littérature, qu'un filet de chalutier utilisé pour emprisonner un éphémère plancton.
Ces termes fleurant bon un paganisme noosphérique teilhardien ne doivent pas nous étonner et encore moins nous impressionner puisqu'ils trahissent une vague religiosité évoquée dans la conclusion de l'ouvrage qui n'a aucun point commun marquant avec les chapitres la précédant et qui se soucie à vrai dire fort peu de les conclure et même d'évoquer Gadenne, Perros ou Thomas, puisqu'elle paraphrase les travaux de Giorgio Colli sur l'aube grecque : «La dispersion de la rationalité systématique et philosophique dans une pluralité de modalités d'écritures littéraires traduit peut-être tout aussi bien le désir implicite de récupérer, dans l'acte d'écriture, ce que l'écriture philosophique avait perdu de l'esprit qui la précédait, et qui était riche d'irrationnel mais aussi de vitalité humaine et de participation ontique» (p. 428). Sans doute, oui, mais nous avons quelque difficulté à comprendre pour quelle raison Marie-Hélène Gauthier a voulu dissoudre les romans de Paul Gadenne dans un telle mélasse, qui après tout pourrait poisser n'importe quel auteur étant né après Platon et ayant fait profession d'écriture plutôt que de philosophie.
Je ne citerai qu'un seul passage pouvant ressortir de cette esthétique byzantine de l'évitement du christianisme dans lequel, jusqu'à preuve du contraire, l'acte d'écriture singulier de Paul Gadenne s'inscrit, avec autant de distance et de subtilité inquiète qu'on le voudra, je suis bien le premier à l'affirmer : «Il n'est donc pas possible de faire plus que d'esquisser une structure mouvante qui entrelace différentes influences de la philosophie antique, parmi lesquelles peuvent être principalement identifiées [...] l'invitation plotinienne au repli ascensionnel de l'âme au plus profond d'elle-même, pour retrouver, dans cette rupture avec l'extériorité simplement dérivée et démultipliée, une contemplation du principe, source du multiple et de sa parenté unificatrice» (pp. 174-5), l'évocation de Plotin étant décidément propension au style universitaire à prétention lui aussi résolument ascendante (2) ou, en un terme plus évocateur, au charabia, puisque nous apprenons ailleurs que le symbole de l'arbre, rendez-vous compte, le pauvre symbole de l'arbre, est «l'image plotinienne de la conversion du regard qui doit recréer en lui la dérivation qui est le mode par lequel le dérivé tire son identité de la source d'où il provient comme être, d'où il tient sa forme identitaire, son essence quand il se saisit de lui comme d'un objet visible» (pp. 184-5). Pas de doute, ainsi chichement arrosée et par une eau pas franchement claire, notre maigre frondaison a eu vite fait de s'étioler sous le ciel altier des Idées.
Parvenant à terminer, bien qu'à grand-peine, les fort nombreuses et bavardes pages que l'auteur consacre au premier roman de Paul Gadenne, on est tout fébrile (et à la fois horriblement inquiet) de savoir ce qu'il va bien pouvoir écrire sur ceux qui ont justement suivi Siloé, romans pétris de doutes, d'interrogations, de colères et de quêtes qu'il est tout de même moins commode de rapprocher d'un hellénisme socratico-stoïco-plotinien, fût-il à très large ampan sympathico-teilhardien.
L'exégèse de Baleine est ainsi exemplaire d'un abandon, sans beaucoup de précautions herméneutiques, de la grille de lecture qui nous avait pourtant valu des débordements d'harmonie cosmique et de dissolution dans le grand Tout universel, d'«accord symphonique, que les stoïciens servent à leur tour avec le secours d'une physique d'origine héraclitéenne» (p. 214), ce qui nous évite à tout le moins d'expliquer cette lumineuse nouvelle par le biais de la physique atomique de Démocrite et d'Épicure comme Marie-Hélène Gauthier n'a pas peur de le faire (cf. p. 213), ce qui nous permet quand même de pouvoir lire quelques explications de simple bon sens, même si elles sont inutilement emberlificotées (3) : «Car la baleine échouée, c'est, entre autres choses, le symbole de la rencontre hasardeuse avec l'altérité. Elle est l'occasion d'une épreuve, celle de la détermination de la conduite à tenir devant ce que l'on ne comprend pas immédiatement, devant ce qui se donne comme une monstruosité dans sa résistance à l'esprit, à l'effort de réaccordement des choses entre elles, devant ce dont la présence évidente, demeurée incomprise, scinde le monde, comme elle peut conduire à l'harmonie secrète, dans l'invisible, d'un univers résolument chaotique» (p. 224). Les lectures symboliques, comme celle de Marie-Hélène Gauthier, sont toujours admirables parce qu'elles nous dévoilent la faille intime de l'exégèse et peut-même de l'exégète : ne sachant incarner sa pensée dans une écriture digne de ce nom, il tente de noyer les textes d'un grand écrivain dans l'eau trouble du symbolisme, où tout ce que l'on voudra et son contraire sont susceptibles de se trouver dilués à peu de frais, épandus comme un pesticide sur la surface fragile d'un grand lac dont la profondeur est non seulement ignorée mais méprisée. Qu'importe la vie à nos lecteurs armés de pincettes et de pipettes, puisqu'ils auront réussi à en dresser le caniche mécanique qui exécutera son petit numéro sur le tréteau impeccable d'une salle de classe attentive ?
Quelques pages plus loin, l'auteur affirme que l'inspection de la «baleine, qui n'a encore rien livré, a déjà servi en cela qu'elle a tracé les frontières d'une communauté, celle des êtres qui partagent la quête et le reconnaissent dans l'acceptation du sens à venir, à trouver, d'un événement qui ne saurait être dénué de sens» (p. 227) et que c'est dans «l'intériorité d'un cheminement sympathisant, dans la recherche partagée d'une signification symbolique, que se joue désormais la résurrection de la Baleine, non plus sur le plan des mots identifiants, mais dans la communion des regards intérieurement rechargés» (p. 228).
Non bien sûr car, si la résurrection de la baleine, que rien n'assure du reste, est réelle, alors il faut affirmer que sa signification est absolument tout ce que l'on souhaitera sauf, bien sûr, symbolique.
Passons sur la lourdeur et la prétention du style de Marie-Hélène Gauthier pour nous amuser des maigres résultats auxquels notre si savante lectrice est parvenue, elle qui conclut ces pages sur Baleine par un constat digne d'une copie de philosophie ou, mieux, d'une profession de foi qui eût pu trouver sa place dans un manuel de catéchisme, à condition qu'il soit strictement profane et aimanté par quelque «rationalité cosmique» (4) de bon aloi, qui jamais n'effraiera les petits professeurs : «On peut aussi choisir de croire, puisqu'il n'y a plus d'Idée et d'être qui en soit la dépouille, que le couple reste le moteur confiant de la foi, le premier fondement ou ciment d'une intimité avec le monde, qui n'est plus portée par le langage philosophique mais une écriture littérairement et poétiquement renouvelée» (p. 232).
Nous sommes assez loin, avec la si maigre et décevante lecture que Marie-Hélène Gauthier sur Baleine, des possibilités apocalyptiques et eschatologiques que j'ai soulignées en évoquant ce texte somptueux de Paul Gadenne.
Marie-Hélène Gauthier conclut son étude sur le grand romancier pas quelques pages tout aussi décevantes que les autres, et de moins en moins aimantées, je l'ai dit, par la thématique initiale, sur La Rue profonde, alors que rien, ou presque rien si ce n'est sous forme de notes de pieds de page, ne nous a été dit de l'admirable Vent noir, de La Plage de Scheveningen, de L'Avenue, de L'Invitation chez les Stirl ou des Hauts-Quartiers.
Et fort heureusement d'ailleurs, car on se demande quelle sorte de lecture savante et inutile, si elle y eût appliqué ses petites catégories extradiégétiques, Marie-Hélène Gauthier eût pu nous proposer de ces romans.

Notes
* Je précise que je n'ai pas lu les chapitres consacrés à Thomas et Perros.
(1) Comme le rappelle Marie-Hélène Gauthier elle-même, p. 219.
(2) Bien d'autres exemples de ce tropisme cacographique à élan vitaliste sympathisant pourraient être donnés comme : «Est-ce enfin qui expliquerait qu'entre la recréation intérieure de l'intelligibilité de l’œuvre, et la vision de ce qu'elle donne à voir, il y a un pas à franchir que l'auditeur effectue seul quand il est capable de recréer en lui-même, hors de tout indice, la signification de l'acte d'indication ?» (p. 202) ou encore phrase tellement énigmatique qu'elle semble être directement tombée de la bouche d'une sibylle : «L'imposture de la sensibilité non maîtrisée prend le relais de l'imposture de la maîtrise par l'esprit d'une réalité rationnellement simplifiée» (p. 233).
(3) Nous n'osons pas rappeler, en regard du style fumeux de Marie-Hélène Gauthier, la simplicité de l'écriture de Paul Gadenne, en citant ce passage du reste rappelé par l'auteur lui-même : «Il y a une vérité poétique – comme il y a une vérité métaphysique, - et c'est la même, en deux langages différents. [...] L'art est un décalque – mais l'objet de ce décalque est invisible, l'objet même de ce décalque est à trouver. Mais il existe. Et c'est parce que vous sentez qu'il existe que vous êtes artiste. L'artiste, c'est celui pour qui existe l'objet à décalquer – Celui pour qui le réel (qui n'est pas le réel du physicien, de l'ingénieur) existe», La Rue profonde n°13, Carnets XVII à XIX (Layrac, 2003), pp. 172-3.
(4) «Frappé d'un irréversible esprit d'honnêteté qui confesse ses faiblesses et vit ses défaillances, [le roman] trace en travers de l'histoire des productions intellectuelles de l'humanité la même invitation pressante que la Baleine : saisir la participation obligée à une rationalité cosmique qui n'est pas à la mesure des dimensions de notre raison et dont la compréhension dresse la figure de notre dignité» (p. 242).