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16/06/2012

Relecture de La Route de Cormac McCarthy

Crédits photographiques : Timothy O'Sullivan (Library of Congress). Nous pouvons lire l'inscription suivante : «Por aquí pazo (pasó) el Alferes (alférez) Dn. Joseph de Payba Basconzelos el año que trujo el Cavildo del Reyno (que trajo el Cabildo del Reino) a su costa a 18 de febrero de 1526 años».

Au petit Enzo, dont je n'oublierai jamais le corps ravagé par la souffrance, cet après-midi où je le vis prostré sur une chaise, le regard plein d'une connaissance et d'une douleur au-delà de tout mot.

64016489.jpgCormac McCarthy dans la Zone.






Ajout du 6 septembre 2015
Ma lecture de La Route a été citée par Manuel Broncano dans un ouvrage intitulé Religion in Cormac McCarthy’s Fiction: Apocryphal Borderlands, publié en 2014 par Routledge, ici.


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Comme nul autre roman à ma connaissance, La Route nous plonge in medias res dans l'horreur. Cormac McCarthy ne s'intéresse pas aux causes (des feux immenses, capables de faire fondre des bâtiments entiers, dont on ne connaît pas la raison) qui ont provoqué la catastrophe et n'évoque que de quelques mots l'historique de la dégradation, dont nous ne savons si elle a été progressive ou fulgurante, des conditions de vie ou plutôt de survie, qui sont le lot quotidien d'un père accompagné de son fils, sur la route depuis plusieurs années, en direction du sud.
Nous savons quand même que, durant «les premières années» ayant suivi la catastrophe, «les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits» (p. 30) et nous savons aussi que «les sectes sanguinaires» se sont «sans doute mutuellement consumées» (p. 20), même si, plus d'une fois, le père se trouve confronté avec le répugnant spectacle de rites anthropophages et démoniaques, qu'il ne peut comprendre (1). La barbarie, au sens étymologique du terme qui évoque un langage inarticulé, du moins incompréhensible par les hommes de raison, est bien réelle même si elle paraît devoir elle aussi disparaître avec toute forme de vie.
Une attention aussi peu romanesque (puisque le fait d'évoquer, a contrario, ces péripéties apocalyptiques constitue la matière première essentielle des autres romans évoquant les conséquences de la catastrophe) doit donc nous faire soupçonner un motif dans le tapis, que nous résumerons par la double trame ou questions suivantes, que Cormac McCarthy nous semble poser à chacune des pages de son roman : qu'est-ce qui peut être sauvé dans un monde en ruines ?, mais surtout, comment sauver ce qui mérite de l'être ?
Commençons tout d'abord par évacuer toute forme d'espérance dans une résurrection du monde tel qu'il a été. Dans La Route, l'univers désolé et surtout, de plus en plus désolé que traversent un père et son fils est radicalement privé de vie, livré tout entier à la consomption et à la disparition de la lumière, obstruée par une atmosphère de fine poussière qui s'est répandue partout.
Les premières lignes du roman sont saisissantes, qui se contentent de décrire une scène que l'on dirait biblique, puisque sans âge : «Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie» (p. 9).
Le monde en ruines se dissout : «Les contours de toute chose s'estompant dans la pénombre» (p. 10) alors qu'une scène nous décrit le père «[c]herchant n'importe quoi qui eût une couleur» (ibid.) dans un paysage où la végétation n'est plus que tiges et arbres morts, «la campagne [étant] dévastée» (p. 11), les animaux tous morts, à l'exception d'un chien errant dans les ruines d'une ville que nous ne verrons même pas.
«Toute chose telle qu'elle avait été jadis mais décolorée et désagrégée» (p. 13), «la forme d'une ville apparaiss[ant] dans la grisaille comme une esquisse au charbon de bois tracée sur les terres dévastées» (pp. 13-4), cette image en creux, ce négatif, au sens photographique du terme, étant systématiquement repris par Cormac McCarthy tout au long de son roman, y compris lorsque le romancier décrit le monde d'avant l'effondrement, tel que l'a par exemple contemplé le père lorsqu'il était enfant et se promenait avec son oncle : «La rive était bordée de bouleaux, leurs troncs d'une pâleur d'os se détachant sur l'arrière-plan plus sombre des conifères» (p. 17).
Ailleurs, ce sont «les formes noircies des roches» qui émergent «des bancs de cendre» chichement éclairés par un «morne soleil invisible sur sa trajectoire de l'autre côté des ténèbres» (p. 18) ou bien une «indécise lumière», «frissonnante et sans origine, réfractée dans l'averse de suie à la dérive» (p. 19).
Un autre passage du texte semble condenser toutes les caractéristiques spectrales de ce monde vidé de sa substance et lui ajouter (ou plutôt, retirer) une dimension supplémentaire, puisque la terre dévastée que traverse la route est privée de toute forme de transcendance : «Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l'air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre» (p. 16).
Mais il ne l'est pas, du moins pas encore et, à vrai dire, il ne le sera jamais, grâce à la présence de l'enfant.
Le monde d'au-delà de l'effondrement est obscur, silencieux, mort, froid et hermétiquement clos sur lui-même («froide obscurité autiste», p. 19). Il est absurde, comme l'indique le fait que le vent se contente désormais de faire circuler les cendres sans relâche, d'un pôle à l'autre. Ce monde ne possède plus de fondement, comme celui que le grand poème de William Butler Yeats intitulé The Second Coming évoque (2) mais aussi, il est devenu ou redevenu profane, à tel point que l'univers en train de se dissoudre, en offrant l'«accablant contre-spectacle des choses en train de cesser d'être», peut toutefois permettre d'expliquer et de «voir comment il était fait» (p. 234), comme si le délire technologique ayant, probablement, conduit à la catastrophe, allait enfin permettre à l'homme de faire aboutir son rêve le plus ancien, connaître la création comme s'il en était le maître. Un maître de mort, qui l'a détruite.
Pourtant, ce monde, pour un temps encore, porte la vie : le survivant qui regrette d'être encore vivant et qui ne peut s'empêcher d'avoir cette pensée impie : ce sont peut-être les rêves qu'il fait (le roman s'ouvre par l'un d'entre eux) qui représentent la tentation la plus dangereuse de la mort (p. 24), laquelle lui rend le spectacle qui l'entoure insupportable.
Dès lors que la vie n'est pas encore complètement morte, ce n'est pas tant l'espoir qui demeure (depuis le début du roman, le père se prépare à tuer son propre fils, pour lui éviter par exemple d'être dévoré par d'autres hommes) que l'exigence, par cette vie, de porter témoignage et, coûte que coûte pour l'écrivain, de continuer à écrire et, en écrivant, de tenter de sauver ce qui peut l'être encore.
Face à une telle désolation, unique à ma connaissance dans la littérature, y compris celle dite des camps (d'ailleurs mentionnés, p. 104), il importe de savoir par quels subterfuges le passé, celui de la vie, de la lumière et de la chaleur, va pouvoir continuer, aussi faiblement qu'on le voudra, au sein même de la dévastation dans laquelle tentent de survivre le père et son fils, à faire briller sa petite lueur mystérieuse.
Je vois au moins deux façons, pour l'écrivain, de raccrocher le monde vide qu'il décrit à celui, qui par défaut semble plein, plein d'une réalité véhiculée par un langage qui lui-même ne se désagrège pas, qui l'a précédé et, nous l'avons vu, avec lequel il entretient, forcément, un lien de continuité, fût-il celui de la plus franche des coupures : le souvenir et le rêve, ce dernier, nous l'avons par exemple vu dans la si belle Trilogie des confins, occupant une place essentielle dans les romans de Cormac McCarthy.
Il y a un troisième procédé, englobant, qui est la possibilité de la transmission de la parole, que celle-ci se fasse par le truchement d'histoires que le père raconte au fils (cf. pp. 13, 41) ou bien, directement, par l'évocation de scènes passées où nous sommes projetés, comme celles précédant directement la catastrophe, au moment où la mère, qui s'est probablement suicidée (cf. p. 55), est enceinte puis a accouché chez elle de l'enfant dont nous suivons les pathétiques aventures.
C'est un rêve d'ailleurs qui ouvre La Route et qui semble prolonger celui par lequel le précédent roman de Cormac McCarthy, No Country for Old Men, se refermait. La transparence de la bête, de toute évidence habituée à la vie dans l'obscurité (puisque le père et son fils semblent «engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit», p. 9), est logique mais toutefois étonnante, elle qui permet de pouvoir voir ses organes, comme si la vision de la vie nue, dans ses fonctions les plus élémentaires, était en fin de compte le dernier spectacle auquel les survivants avaient le droit d'assister, sans même comprendre la signification du spectacle qu'ils viennent de contempler, puisque la bête s'éloigne «en titubant» et part «à petits bonds silencieux dans l'obscurité» (p. 10).
D'autres rêves sont à signaler comme celui où le père voit sa «pâle fiancée» sortir «d'un dais de feuillage verdoyant», ses «mamelons frottés d'argile blanche et ses côtes peintes en blanc», souvenir, peut-être, de l'énigmatique fiancée de Kurtz qui semble tout à la fois repousser et retenir son spectral fiancé.
Un autre rêve énigmatique évoque lui aussi une issue négative, complètement obstruée : «Dans son rêve elle était malade et il la soignait. Le rêve avait l'apparence d'un sacrifice mais il l'interprétait différemment. Il ne prenait pas soin d'elle et elle mourait seule quelque part dans l'obscurité et il n'y a pas d'autre rêve ni d'autre monde au réveil et il n'y a pas d'autre histoire à raconter» (p. 34).
D'autres rêves encore semblent plus anodins (cf. p. 22) et n'ont pour unique conséquence, ô combien douloureuse, de rendre, une fois qu'ils se sont dissipés, plus insupportable encore qu'elle ne l'était l'horreur du monde dans lequel le père, celui qui, d'ailleurs, remarquons ce point, est le seul dont l'écrivain évoque les rêves, se réveille. C'est ce type de rêve qui fait soupçonner au père la ruse qu'utilise la mort pour se parer d'atours captieux.
Le souvenir, lui, constitue une thématique aussi douloureuse qu'obsédante, la mémoire étant directement évoquée par le père (cf. p. 17) qui affirme son étonnante puissance de conservation, qu'il s'agisse de garder intacts des souvenirs heureux ou malheureux.
Ailleurs pourtant, McCarthy semble douter de la capacité de la mémoire, assimilée peu ou prou à une véritable prière (cf. p. 33), à garder le souvenir du monde ancien, celui d'avant la catastrophe, justement parce que la catastrophe a détruit la matrice même de la représentation humaine, comme si l'homme, que l'on dit si aisément adaptable qu'il a pu être, par Pic de la Mirandole, comparé à un caméléon, ne pouvait toutefois complètement s'abstraire de la réalité purement terrestre qui a été, est et restera la sienne, même s'il colonisera dans l'avenir des mondes nouveaux : «Comme le monde mourant qu'habite l'aveugle quand il vient de perdre la vue, quand toute chose de ce monde s'efface lentement de la mémoire» (p. 22).
Quoi qu'il en soit, les souvenirs, tout comme les rêves, semblent pouvoir, l'espace de quelques secondes, ouvrir le cachot hermétique du monde ravagé dans lequel se déplacent les survivants, et y faire infuser de belles images de choses et d'êtres perdus, surtout d'ailleurs d'animaux sauvages, rapaces ou bien truites (cf. pp. 32, ) qui rappellent la lumière enfouie, enfuie, perdue, au sein des ténèbres (cf. p. 42) : «Jadis, il y avait de cela très longtemps, quelque part tout près d'ici il avait vu un faucon descendre en piqué le long mur bleu de la montagne pour plonger sur une volée de grues sauvages» (p. 23).
L'office du père est déterminant pour le fils, qu'il aurait même du créer s'il ne lui avait été donné puisque quelqu'un «qui n'aurait personne ferait bien de se fabriquer un fantôme plus ou moins acceptable» p. 55), à seule fin de «lui insuffler la vie et de le flatter avec des mots d'amour» et de «lui offrir la moindre miette fantôme et de le protéger du mal avec son corps» (ibid.).
C'est le père qui apprend à l'enfant non seulement ce qui est, ce qui existe encore autour de lui, bien que retombé, le plus souvent, dans la poussière, mais surtout ce qui a été, avec la difficulté épistémologique, évidente, de tenter de faire comprendre à un enfant quelque chose que non seulement il n'a pas pu voir, mais qui n'existe même plus et qui, parce qu'il est né pendant ou juste après la catastrophe, ne peut aucunement constituer un souvenir du monde ancien (p. 51).
Certes, l'écrivain affirme que la beauté ne peut naître que de la douleur, puisque toutes «les choses de grâce et de beauté [...] [p]rennent naissance dans le chagrin et les cendres» (p. 52), mais force est de constater que, dans le monde en ruines que décrit McCarthy, «La fragilité de tout [est] enfin révélée. D’anciennes et troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit. L’ultime expression d’une chose emporte avec elle la catégorie. Éteint la lumière et disparaît» (p. 30).
Bien d'autres pistes de recherche pourraient être abordées, ainsi que je l'ai fait dans ma première note consacrée à La Route, comme la si subtile dialectique des ténèbres et de la lumière, le réseau dense de comparaisons et de métaphores qui évoquent la présence d'une forme de sacralité dans le monde en ruines (voir, par exemple, la rencontre avec le vieillard, Élie, prophète d'un Dieu mort, p. 147) et même, d'une recréation du sacré au milieu des ruines (cf. p. 67) et pourquoi pas d'un symbolisme christique du petit enfant, qui lui aussi écrit sur le sable (cf. p. 210) et déclare même à son père qu'il est celui qui peut s'occuper de tout (cf. p. 222), ou bien encore la présence d'étonnantes images signifiant l'absurdité d'un monde cassé, sorti de son axe, et qui roule dans l'espace sans plus aucun but (cf. pp. 18, 51, 115 ou encore 157), le motif de la route, espoir d'un lendemain meilleur pour les hommes qui doivent y marcher et lieu de tous les dangers, même si ce motif présente dans le roman de McCarthy moins de richesse que dans le texte de David Jones intitulé Le mythe d'Arthur que j'ai longuement évoqué ici.
Une étude mériterait d'être consacrée à la thématique du sacré dans La Route de McCarthy, puisqu'elle se trouve à l'intime jointure entre la mémoire, soit la possibilité que la transmission s'opère entre le passé et le présent, et l'invention de nouvelles formes suivant la table rase. Il est d'ailleurs profondément juste et émouvant que cette nouvelle sacralité, ou cette antique sacralité ayant survécu à la destruction, se donne par le truchement des gestes les plus simples : «[...] il s'assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une antique bénédiction. Ainsi soit-il. Évoque les formes. Quand tu n'as rien d'autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle» (p. 68), phrase toute simple dont les implications théologiques sont pour le moins étonnantes.
Ce passage, d'autres encore (3), prennent l'exact contrepieds de ce qu'écrivit Hans Eric Nossack dans L'Effondrement, l'un des récits composant Interview avec la mort paru en 1950 : «Il y avait des étoiles, celles de toujours. Alors quelqu'un se mit à parler en dormant. Personne ne comprit ce qu'il disait. Comme tout le monde fut troublé, pourtant ! Ils se levèrent et quittèrent le feu, l'oreille anxieusement tendue vers l'obscurité glaciale. Ils heurtèrent le rêveur du pied. Alors, celui-ci s'éveilla. «J'ai fait un rêve. Je dois avouer ce que j'ai rêvé. J'étais au pays que nous avons quitté.» Il chanta une chanson. Le feu pâlit. Les femmes se mirent à pleurer. «Je reconnais : nous étions des êtres humains !» Alors les hommes se dirent entre eux : s'il en était comme dans son rêve, il ne nous resterait plus qu'à mourir de froid. Abattons-le. Et ils l'abattirent. Alors le feu les réchauffa de nouveau, et tout le monde était satisfait» (4).
Quelle que soit son extrême noirceur, et peut-être, je l'ai dit, son désespoir bien réel, le roman de McCarthy, dont on ne peut écarter le pessimisme personnel d'un revers de la main si l'on tient compte de textes tels que Méridien de sang, n'en témoigne pas moins d'une profonde confiance dans la bonté de quelques hommes, quelques hommes seulement, les rares qui auront su se préserver de la sauvagerie la plus extrême si présente dans plusieurs scènes du livre, cette sauvagerie qui semble aller de pair avec un langage désorganisé, privé de support, de fondement, et pour cette raison incohérent.
Une fois au moins, McCarthy semble lier la sauvagerie de l'homme redevenu bête affamée et la déréliction du verbe réduit à quelques grognements (ou bien à des signes d'un langage incompréhensible, cf. p. 156) lorsqu'il écrit dans une phrase surprenante au premier abord (mais vite claire : «qui» renvoie à «frère»), après une scène où le père vient d'abattre un homme qui voulait de toute évidence s'emparer de son fils pour des fins peu avouables : «C'était à part le petit le premier être humain auquel il avait parlé depuis plus d'un an. Mon frère enfin. Les calculs reptiliens dans ces yeux froids et furtifs. Les dents grises en train de pourrir. Gluantes de chair humaine. Qui a fait du monde un mensonge, un mensonge de chaque mot» (p. 69).
Ailleurs (cf. p. 162), le père se souvient de quelques minutes passées «dans les ruines carbonisées d'une bibliothèque où des livres noircis gisaient dans des flaques d'eau» et, devant la destruction des livres, voici ce qu'écrit le romancier : «Une sorte de rage contre les mensonges alignés par milliers rangée après rangée».
Le mot transformé en mensonge par l'homme redevenu bête (mais qui a provoqué cette régression ?) contaminera d'autres mots, jusqu'à réduire leur tissu si délicat à quelques hardes bien incapables de recouvrir des muscles avides d'en déchirer d'autres, les mots de la tribu, c'est le cas de le dire, comme assoiffés de dévorer d'autres mots, le démoniaque sacré se confrontant finalement à un sacré lumineux, incarné par la geste et les gestes du père et de son fils.
Qu'est-ce qui mérite donc d'être sauvé et transmis ? L'humanité ou plutôt, les règles tacites, non écrites, qui préservent l'humanité de l'abîme et l'empêchent de basculer dans l'horreur. Comment sauver et donc transmettre ce qui mérite de l'être ? Par l'oralité, le texte de McCarthy illustrant par son propre exemple l'extrême dépouillement d'un langage qui par exemple, lorsque père et fils dialoguent, ne peut que dire l'essentiel, le lyrisme s'exprimant dans le récit et, nous l'avons vu dans notre précédente note sur le roman, dans de surprenantes images.
Par une parole, aussi, qui convoque les souvenirs du monde perdu, même si se pose la question, pour le père, du droit qui est le sien à «ranimer dans le cœur de l'enfant ce qui était en cendre dans son propre cœur» (p. 134), même si nous devons constater que la véritable rupture entre le monde qui fut et celui qui est concerne moins la transmission des choses perdues que la possibilité que le jeune enfant, à la suite d'un traumatisme par exemple (cf. p. 119), se mure dans une espèce d'autisme et ainsi refuse désormais le savoir du père, sa parole encourageante.
Par les gestes, enfin, de piété qui, se donnant dans leur immédiate naissance précédée de rien, parviennent à fonder l'esquisse fragile d'une transcendance résolument terrestre qui n'est pourtant point animalité, mais épiphanie d'un sacré qu'on hésitera, même, à affirmer consolateur.
Il est, ce sacré, tout au plus présent, faiblement lumineux, dans les ténèbres grandissantes d'un monde que rien ne semble pouvoir rédimer et qui est même déclaré «intestat» (p. 115) mais qui conservera, coûte que coûte, mystérieusement puisque modifier un souvenir peut être même perçu comme une véritable faute (5), malgré les hommes redevenus des bêtes, le froid et l'obscurité (qui grandit, cf. p. 184), la poussière sur toutes choses de ce monde, malgré la déception terrible que constitue la vision d'un océan aussi mort que tout le reste, à ce point hostile à la vie qu'il peut signifier «la désolation d'une mer extra-terrestre se brisant sur les grèves d'un monde inconnu» (p. 186), malgré la mort du père, malgré les toutes dernières lignes du roman qui affirment que le monde ne pourra être ni refait ni réparé (cf. p. 245), le faible rayonnement d'une «bougie que le petit port[e] dans un baguier de cuivre martelé» (p. 239), un geste que nul autre que l'homme retrouvant sa mission essentielle, celle de devenir créateur, père, n'a pu faire éclater dans le néant et, ainsi permettre que, dans la désolation la plus absolue, il n'y ait pourtant pas «dans la longue chronique de la terre de prophète qui ne soit honoré ici aujourd'hui» (p. 237) et aussi que «même la mort ne [puisse] pas défaire» (p. 181) ce qui existe entre le père et son fils, cette discussion interminable et indestructible (cf. pp. 238 et244) et qui attire, invinciblement, les hommes méchants, comme la lumière attire les démons et triomphe d'eux.

Notes
(1) «Il avait vu tout cela avant. Dans les chaumes des formes de sang séché et des rouleaux gris de viscères là où les suppliciés avaient été parés sur place et emmenés», le reste du passage (p. 81) évoquant des rites barbares et un véritable langage de l'horreur, forcément chaotique, tout aussi forcément incompréhensible, bien que McCarthy soit plus nuancé sur ce dernier point puisque le père, est-il écrit, «avait fini par voir un message dans de pareils épisodes de l'histoire récente, un message et un avertissement, et ce tableau des suppliciés et des dévorés en était effectivement un» (p. 82) dont nous ne connaissons toutefois pas la teneur, tout comme selon Marlow, il est difficile de déchiffrer les intentions qui ont présidé à orner de boules symboliques (des têtes humaines desséchées) les abords du repaire de Kurtz. L'édition de La Route est celle donnée par L'Olivier, 2008, dont il faut signaler l'excellente traduction réalisée par François Hirsch. Une remarque à ce propos. Page 224, nous trouvons : «À un carrefour des dolmens où moisissent des os divinatoires. Pas d'autre bruit que le vent. Que diras-tu ? Un homme vivant a-t-il proféré ces lignes ? A-t-il pris son petit couteau pour tailler sa plume et inscrire ces choses avec de la prune ou de la suie ? À un moment prévisible et écrit ? La mort va me dérober mes yeux. Me sceller la bouche avec de la terre». Or, le texte original (pp. 279-80 de l'édition donnée par Picador, 2010) est le suivant, qui s'écarte de la traduction sur un point principal (et aussi, «dirt» traduit par «terre»), un pronom personnel que je souligne : «At a crossroad a ground set with dolmen stones where the spoken bones of oracles lay moldering. No sound but the wind. What will you say ? A living man spoke these lines ? He sharpened a quill with his small pen knife to scribe these things in sloe or lampblack ? At some reckonable and etabled moment ? He is coming to steal my eyes. To seal my mouth with dirt». Nulle trace de mort donc, terme qui me semble donc constituer un contresens du traducteur.
(2) «Things fall apart; the center cannot hold». Cormac McCarthy ne peut bien évidemment que connaître ce poème, et d'autres encore, puisque le titre du roman ayant précédé La Route, No Country for Old Men, est le premier vers de William Butler Yeats extrait de Sailing to Byzantium, «That is no country for old men.
(3) «Il s'assit à côté de lui et caressa ses pâles cheveux emmêlés. Calice d'or, bon pour abriter un dieu» (p. 69)
(4) Hans Erich Nossack, Interview avec la mort (Gallimard, coll. Du monde entier, traduction par Denise Naville, 1950), p. 279.
(5) «Il se disait que chaque souvenir remémoré devait faire plus ou moins violence à ses origines. Comme dans un jeu de société. Dites le mot et passez-le à votre voisin. Alors prenez garde. Ce que l'on déforme dans le souvenir a encore une réalité, connue ou pas» (p. 116).