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09/09/2013

Bellum civile, suite : Syriana ou cinq guerres en une, par Francis Moury

Crédits photographiques : Daya Al-Deen (AFP/Getty Images).

3237900190.jpgBellum civile ou Civil War in France.

«Guerres et batailles nous semblent terribles, mais non pas aux dieux : car la divinité réalise toute chose en pensant à l’harmonie de tout le reste et de l’ensemble (1). Arès est la guerre à l’échelon cosmique : il préside au conflit des éléments qu’Empédocle baptisait neikos. Il est la guerre entre les peuples et au cœur des cités. Mais il est aussi, en chaque cœur d’homme, cet instinct qui pousse à la bataille, aux discordes, ce thymoeides, cette agressivité, dont Homère a fait le grand ressort psychologique de ses héros.»
Félix Buffière, Les Mythes d’Homère et la pensée grecque (troisième partie, § IV, section 1, Les Belles lettres, 1956), p. 298

«Il faut avoir des tyrans contre soi pour devenir soi-même un tyran, c’est-à-dire un homme libre. Ce n’est pas un petit avantage que d’avoir cent épées de Damoclès suspendues sur sa tête; cela enseigne à danser, cela donne la liberté de mouvements. […] Le penseur qui a reconnu qu’en nous, à côté de toute croissance, règne en même temps la loi de la destruction, et qu’il est indispensable que toute chose soit anéantie et dissoute sans pitié afin que d’autres puissent être créées et naître, celui-là devra apprendre à trouver dans cette contemplation une sorte de joie, s’il veut pouvoir en supporter l’idée; faute de quoi il ne sera plus apte à la connaissance.»
F. Nietzsche, La Volonté de puissance (traduction française de Geneviève Bianquis, Gallimard-NRF en 2 volumes, 1947), cité par André Glucksmann, Les maîtres penseurs (Grasset, 1977, p. 274).

«Il est curieux que nous n’utilisions pas les gaz asphyxiants, dans ces occasions. En bombardant les habitations, on n’a les femmes et les enfants que par îlots, et notre infanterie encourt toujours des pertes en tirant sur les hommes. Avec des attaques par les gaz, on pourrait anéantir proprement toute la population des régions en faute et comme méthode de gouvernement, ce ne serait pas plus immoral que le système actuel.»
T. E. Lawrence, La France, l’Angleterre et les Arabes, article publié dans The Observer du 8 août 1920, repris comme lettre n°130 in T. E. Lawrence, Lettres (traduction française d’Etiemble et Yassu Gauclère, Gallimard-NRF, 1948), p. 265

«Donc la conclusion de la première lettre était que l’homme, étant une guerre civile, ne pouvait être mis en harmonie avec lui-même ou unifié logiquement… et l’aboutissement de celle-ci est que l’homme, ou l’humanité, étant un produit naturel, quelque chose d’organique, est inéducable : il ne peut dévier de son caractère et de sa teinte première, ni dépasser la chair, ni donner naissance à rien qui ne soit mortel et charnel.»
T. E. Lawrence, Lettres, extrait de la lettre n°206 à Lionel Curtis, in op. cit., p. 362.


La Syrie, en cette fin août 2013, offre l’exemple d’un crime contre l’humanité parmi les plus ignobles jamais commis par un État depuis la Seconde guerre mondiale, commis durant une guerre civile résultante de l’entrelacement virtuel de cinq guerres différentes qui sont en train, pour certaines d’entre elles, de passer du domaine du possible au domaine du réel, et qui pourraient toutes, à terme, se confondre en une seule guerre mondiale :
- Une guerre civile limitée stricto sensu puisqu’elle oppose deux fractions du peuple syrien, l’une soutenue et l’autre réprimée par l’armée nationale.
- Une guerre classique limitée entre blocs de nations ou États, entre États ou alliances d’États, alliances et inimitiés créées par l’histoire et la géographie.
- Une guerre de religions, divisible en deux guerres distinctes, une limitée, l’autre illimitée donc mondiale : celle des Sunnites contre les Chiites limitée par définition au monde musulman, celle illimitée par principe des fractions musulmanes combattantes d’Al-Quaïda contre les autres religions du monde afin d’instituer l’Islam sunnite comme religion dominante et dominatrice, le règne de leur idée de Dieu sur la Terre.
- Une guerre policière : les Occidentaux assurent vouloir utiliser leur puissance militaire non pas comme force d’intervention classique (annexion ou libération) mais comme force de police internationale afin de réprimer ponctuellement un crime (de guerre) commis par le gouvernement syrien : le gazage par l’armée de Bachar el-Assad de 1 500 hommes, femmes et enfants alors que les armes chimiques sont interdites depuis longtemps.
- Une guerre mondiale potentielle : USA, France, Australie, Turquie, Ligue arabe formant un bloc géopolitique occidental et oriental anti-gouvernement syrien contre Russie, Iran et d’autres composantes d’un bloc géopolitique pro-gouvernement syrien. Avec des exceptions : certains Français refusant qu’on aide objectivement les Sunnites, certains Iraniens condamnant el-Assad pour le crime de guerre commis, de l’avis actuel de tous les services de renseignement, par son armée contre les populations rebelles et les victimes innocentes vivant à leur proximité.
Un sympathique naïf nommé Jean Fourastié avait publié à la NRF un livre au titre savoureux : Le Grand espoir du XXe siècle. Graphiques et statistiques à l’appui (le nombre de quintaux de blés produits à l’hectare aux USA en 1870, en 1910, en 1930, en 1940 étant censé nous révéler l’alpha et l’oméga du sens de l’histoire), ce brave homme s’évertuait à nous faire croire que le progrès technique engendrant la croissance et le machinisme technique était en train de modifier notre civilisation d’une manière irréversible. Ce livre eut un grand succès, connut de nombreuses traductions et de nombreuses rééditions au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En lisant celle de 1963 parue dans la collection de poche Idées-Gallimard, sa niaiserie rétrospective apparaît si clairement qu’elle en est comique et qu’elle nous dispense de tout commentaire. Jean Fourastié avait certes bien compris que les crises économiques, financières, sociales, sont des phénomènes naturels (à condition de considérer la vie économique comme une vie naturelle, ce qu’elle n’est pas tout à fait non plus) mais il hésitait à les qualifier : normaux ou pathologiques ? C’est ici qu’il eût fallu relire Les Règles de la méthode sociologique d'Émile Durkheim. Durkheim était un esprit systématique mais il savait aussi être fin à l’occasion : le suicide n’est pas anomique. C’est sa quantité statistique qui peut le devenir et le transformer en phénomène pathologique social. Bref…
Le contre-titre de Grand désespoir du XXIe siècle auquel on songe inévitablement en lisant ce vieux volume de Fourastié, à la trop sereine et trop sérieuse clarté évoquant bien plus, rétrospectivement, le crépuscule que l’aube, en observant ses graphiques prospectifs devenus des objets archéologiques voire fantasmatiques pour certains d’entre eux, provient peut-être du fait annexe, parallèle mais ahurissant tant il semble clair, que Fourastié a oublié la religion, l’histoire, la politique, la philosophie : croissance, machinisme oui… mais quid de la guerre universelle aussi universellement installée ici et maintenant en 2013 qu'elle l’était, selon Joseph de Maistre, au lendemain de la Genèse, du niveau du ciron à celui de l’éléphant en passant par l’homme ? Un autel sanglant où des innocents sont journellement sacrifiés : la Terre du XXIe siècle ne diffère en rien, de ce point de vue, de celle des siècles antérieurs ! Fourastié croyait que les quintaux de blés récoltés feraient disparaître le mal : chassez le marxisme de l’université française, il revenait au galop, durant l’après-guerre.
Il y a pourtant quelque chose de nouveau concernant le concept de guerre au XXIe siècle : une clarification surgie durant le dernier tiers du XXe siècle mais qui apparaît à présent avec encore davantage de puissance.
On se souvient, si on a lu les Mémoires d’une jeune fille rangée, que Sartre, «le Castor» et leurs amis, lorsqu’ils préparaient ensemble l’agrégation de philosophie, se gaussaient du sujet classique : «Le concept de notion et la notion de concept». La polémologie est-elle l’étude de la guerre comme notion ou de la guerre comme concept ? Bonnes questions pour un agrégatif de philosophie ! L’homme de la rue se contente de se poser cinq questions : «À quelle guerre avons-nous affaire en Syrie : une guerre civile ? Une guerre de religion ? Une guerre classique ? Une guerre mondiale ? Une guerre policière ?».
Je voudrais montrer ici qu’il y a un lien philosophique secret, inédit mais bien réel entre ces multiples guerres potentiellement ou réellement simultanées en Syrie et la simple guerre civile française de 2004-2014 menée par les forces françaises de sécurité contre les barbares.
Octave Hamelin disait que la philosophie pouvait se résumer à une tentative d’élimination du concept de chose en soi telle que Kant le concevait. On pourrait, paraphrasant cette formule, dire que l’ONU et les institutions diplomatiques internationales peuvent se résumer à l’idée d’une tentative d’élimination du concept de mal au profit de celui du droit. André Glucksmann l’avait dit au moment de la dernière guerre des Balkans : les innocents protégés par l’ONU sont certains d’être massacrés et la faillite morale de l’ONU est patente. La faillite de la Société des Nations puis de l’ONU comme concept juridique est peu probable tant le projet illusoire d’une paix kantienne perpétuelle entre les nations est vivace : c’est même l’une des illusions les plus vivaces depuis trois siècles. Leur faillite morale est avérée : les pires crimes se commettent sous nos yeux en Syrie tandis que les diplomates de l’ONU votent chaque semaine. La démocratie juridique de l’ONU est en faillite. Exactement comme la démocratie pénale et juridique française est en faillite face à la barbarie de la criminalité quotidienne qui ensanglante les rues du Grand Paris, de Marseille, de Lyon ou de Grenoble. Les mêmes illusions formalistes produisent les mêmes effets.
Seul le réalisme peut nous sauver. Les bourreaux doivent connaître la peur de la mort, la seule peur capable de les tenir en respect. Et s’ils persistent à agir en bourreau, il faut les tuer pour que le monde soit enfin débarrassé d’eux. Il faut donc redonner à la police française le droit de tuer sans sommation, exactement comme la gendarmerie française peut déjà le faire. Il faut redonner à la justice européenne l’instrument de la peine de mort, ultima ratio seule applicable à un certain nombre de crimes barbares. Il faut, en présence d’un État criminel, avoir le courage de l’attaquer pour l’abattre. Face à un homme mauvais armé, le seul recours est un homme de bien lui aussi armé, et de préférence supérieurement armé. La formule de la NRA vaut universellement car elle dérive non pas tant du protestantisme des pères fondateurs de la Nouvelle-Angleterre que de la sagesse antique des nations.
Les raisons données par les partisans de l’attentisme concernant la Syrie, notamment le fait que des combattants d’Al-Quaïda font la guerre aux côtés de l’Armée Syrienne Libre, ne tiennent pas : on ne regarde pas la couleur d’un chat qui mange des souris. Encore moins la couleur de celui qui mange un rat dangereux, porteur de la peste. Le régime d’Assad tue des enfants en les gazant : il porte la peste. Fournir des armes à ses opposants est bien mais cela ne suffit plus. Le premier État qui aura le courage d’aider les combattants de l’ALS en attaquant militairement et officiellement le régime d’Assad sauvera l’honneur du monde libre occidental. Il sera ensuite toujours temps de laisser l’ALS et les partisans d’Al-Quaïda discuter de l’après-Assad : le monde musulman est un monde où religion et politique, religion et diplomatie sont liées. La guerre de religion entre Sunnites et Chiites que certains clans ou partis veulent mener ne concerne pas d’abord l’Occident : l’Occident doit laisser le destin, Dieu, l’Histoire ou le Progrès hypostasié par Léon Brunschvicg (désillusionné de justesse lorsqu’on lit son Agenda retrouvé, fascinant de lucidité désabusée) décider qui l’emportera là-bas. Ensuite nous pourrons traiter avec les vainqueurs, d’égal à égal. En revanche, on ne peut pas laisser les mêmes instances décider à notre place qu’Assad pourrait demeurer impuni après un tel crime. Si la démocratie s’avère incapable de punir les crimes de guerre, il faut abandonner la démocratie pour un régime présidentiel supérieur en efficacité. Si la démocratie s’avère incapable de protéger les citoyens dans les rues, il faut abandonner le système juridique démocratique pour prendre des mesures d’exception policière. Le même phénomène est ici visible : l’abandon de l’illusion, le renoncement à l’imaginaire en faveur de l’appréhension de la vérité, de la décision d’agir réellement. La guerre se transforme en opération de police autant que l’opération de police se transforme en guerre lorsqu’elle atteint un certain degré. Ce n’est pas la paix perpétuelle qu’il faut donc viser idéalement mais la guerre perpétuelle contre le mal actif sur la Terre. Guerre contre le crime dans les rues, contre les États assassins de leur population sur la carte géopolitique : il s’agit en réalité d’une même guerre qui ne peut pas être éludée. Renoncer à une telle guerre serait précisément renoncer à notre humanité : l’essence de l’humanité est la capacité de faire la guerre. L’idée kantienne récente du Pape de renoncer à la guerre est une idée non pas catholique mais kantienne : ironie insigne de l’histoire du catholicisme. La croix réelle ne peut être qu’une épée : la noblesse médiévale occidentale l’avait bien compris. Avant elle la noblesse antique jusqu’aux temps primitifs les plus anciens.
De cette manière le piège établi par la constitution formelle et juridique des blocs géographiques, politiques, historiques, religieux serait systématiquement déjoué par le courage individuel et la noblesse d’un dirigeant conscient de la nécessité de combattre le mal sur la Terre, ou par la noblesse d’un groupe d’hommes convaincus de la même nécessité au niveau local : un chef authentique et son armée. Il faut donc punir Assad, armer les ennemis d’Assad, y compris les partisans d’Al-Quaïda. On sait que la Ligue arabe, du moins certains de ses membres, arme les milices de l’ALS et arme aussi les partisans d’Al-Quaïda. Le réalisme commande de les laisser agir en ce sens, et il nous commande, en tant que Français, de les aider militairement. Le problème dépasse ici l’opposition Sunnites contre Chiites : tout Chiite comme tout Sunnite sain d’esprit ne peut que vouloir la chute d’Assad après un tel crime.
De la sorte, le concept de guerre civile (pour le contrôle d’un État-nation), celui de guerre classique (pour le contrôle d’un territoire appartenant à un autre État-Nation), celui de guerre de religion (pour le contrôle d’un territoire mental) peuvent s’effacer au profit de ceux d’une guerre à la fois mondiale et policière. Guerre mondiale et policière permanente, au sens où on pouvait autrefois parler de «Révolution permanente», car cette guerre mondiale est une guerre policière contre le crime et contre le mal au niveau individuel comme au niveau étatique. Alors que l’ONU et les diplomates, alors que les assemblées élues et les chefs de partis, alors que les journalistes commentent des votes, discutent des points de formulation ou des hypothèses, discutent sur des mots… seule l’armée d’un chef conscient peut prendre la chose réelle en compte réel, faire régner réellement la justice sur Terre lorsqu’elle est particulièrement menacée, dans son essence même. L'expression esprit munichois est donc bien adaptée face à des députés qui assistent avec patience ou attentisme à la mort en direct d’enfants gazés.
La patience du concept : oui, il y a une patience du concept de guerre, du concept d’histoire chez G. W. F. Hegel ! Gérard Lebrun l’avait étudiée en son temps. Mais à présent je dis qu’il y a une impatience du concept et qu’il ne faut plus l’étudier mais l’agir ! Le Royaume-Uni a perdu l’occasion de prouver son efficacité légendaire : occasion d’autant plus incompréhensible que la Syrie était liée à l’Angleterre à l’époque de T. E. Lawrence, que l’histoire constitue des liens entre les nations qui peuvent s’avérer utiles. Les États-Unis ont perdu aussi cette occasion alors qu’ils sont les défenseurs de la liberté. La France peut sauver l’honneur du monde libre en attaquant la première et j’appelle à une union nationale pour seconder son action, quoi qu’il en coûte. Damas et le monde doivent être débarrassés d’Assad et de son clan criminel autant que les rues françaises doivent être débarrassées des barbares criminels qui les défigurent. Face à une guerre civile criminelle, il faut une guerre classique mais par essence policière. Face à des criminels agissant en clans organisés, il faut une police agissant essentiellement comme une armée. Ce sont les deux faces d’un même combat que l’Occident ne peut pas perdre.

Note
(1) Traduction par Buffière d’une scholie du manuscrit Venetus B à Homère, Illiade, IV, 4.