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06/01/2014

Apocalypses sans royaume de Jean-Paul Engélibert

Photographie de Juan Asensio.

313774931.2.jpgRappel : Au-delà de l'effondrement.

Ce type d'ouvrage présente au moins deux défauts majeurs. Étant donné tout d'abord que ses chapitres ne sont que l'assemblage d'articles provenant de diverses sources, sa cohérence n'est pas absolument évidente, de même que son corpus d’œuvres étudiées, qui peut être tout à fait contestable. L'auteur a ainsi raison d'évoquer un certain nombre de romans post-apocalyptiques comme Terre brûlée de John Christopher, Le dernier homme de Margaret Atwood ou La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq, trois ouvrages étudiés sur ce blog, mais pourquoi, dans ce cas, ne point se pencher sur des romans aussi ambitieux que le sont par exemple La Mort du fer de S. S. Held ou bien encore La Terre demeure de George R. Stewart ?
On me répondra que, par définition, ce type d'étude ne peut être exhaustif, ce qui est bien évidemment vrai, mais je pense que l'explication de ces étonnants oublis réside bien davantage dans le fait que Jean-Paul Engélibert a soigneusement choisi des exemples de romans dont l'analyse était susceptible de conforter son propre horizon idéologique, assez peu discret. Ainsi a-t-il évoqué des ouvrages susceptibles de pouvoir être analysés au travers de ses petites grilles herméneutiques, procédé qui bien sûr est l'exact opposé de ce que doit être une véritable démarche de lecteur, a fortiori de commentateur : une liberté absolue par rapport au texte, qu'il ne faut jamais chercher à faire rentrer dans un moule, forcément étriqué.
C'est là le second défaut principal de ce livre qui, s'appuyant sur les analyses d'auteurs tels que Günther Anders (dont la très belle expression d'apocalypse sans royaume a donné son titre au livre, publié par Garnier) mais aussi, hélas allions-nous dire, sur les indéboulonnables catalogues de formules toutes prêtes pour khâgneux et éternels universitaires que sont les textes de Foucault, Freud, Barthes, Genette ou Agamben, répète sa petite leçon antilibérale convenue à tendance psychanalo-derrido-marxiste, et cite longuement ce que Deleuze et Guattari ont appelé critique mineure comme modèle herméneutique, laquelle «ne cherche pas les influences, les déterminations, l'identité générique des textes [et] n détermine pas de valeurs ni ne dresse de hiérarchies : elle s'intéresse aux œuvres en raison de leur puissance de déplacement des savoirs, des croyances, des identités. Elle ne rapporte pas cette puissance à une individualité, elle ne cherche pas à caractériser des auteurs, mais bien plus à repérer la teneur collective de ce qu'ils énoncent». En somme, c'est affirmer que ladite critique mineure engage la lecture sur le triple terrain consistant à «évaluer la puissance de déplacement des textes, leur puissance d'anonymat et la dynamique qui se compose ainsi» (p. 24).
Ce beau programme, pas franchement littéraire puisque les «apocalypses sans royaume [qui] ne sont pas nihilistes», sont des «tragédies d'un monde postpolitique qu'elles délivrent de la nostalgie comme de l'utopie» (p. 25), ce beau programme qui n'est bien évidemment pas sans rappeler la prétendue mort de l'auteur, n'est toutefois pas respecté par Jean-Paul Engélibert qui, justement, nous délivre souvent des précisions concernant les écrivains qu'il évoque, qu'il s'agisse d'Aldous Huxley ou de J. G. Ballard, auteur de quelques-uns des romans de science-fiction les plus soporifiques qu'il m'a été donné de lire.
C'est encore, ce beau programme, ce qu'il y a de plus intéressant dans ce livre littéralement truffé de fautes, jargonnant en bien de ses pages (cf. pp. 72 et sq.), qui devient franchement ridicule lorsqu'il psychanalyse les textes (cf. p. 111), qui plaque non pas une mais plusieurs grilles de lecture (par exemple : L'Aveuglement de Saramago réinterprété par le biais des catégories du biopolitique chères à Agamben) (1), qui raconte des bêtises sur La Route de Cormac McCarthy (cf. p. 18), se trompe lorsqu'il affirme par exemple que «l'apocalyptisme de Ballard est critique, quand celui de Houellebecq (2) est nihiliste» (p. 49), est tout bonnement inutile lorsqu'il évoque les textes oubliables d'Antoine Volodine (cf. pp. 135-52), et constitue en bref un exemple pas franchement abouti d'une critique et d'une théorie littéraires qui, sur les brisées d'une «galaxie qui va de Derrida à Rancière en passant par Alain Badiou, Jean-Christophe Bailly, Jean-Luc Nancy et Jean-Claude Milner» (p. 144), nous propose une multiplicité peu convaincante de catégories où ranger des romans (cf. p. 179) dont, une fois refermé ce livre, nous ne savons à peu près rien si ce n'est que Jean-Paul Engélibert s'en est servi pour rendre «soutenable» un travail qui est un combat, et un combat politique (cf. p. 183).
Nous l'avions deviné à vrai dire, tant l'idéologue bien davantage que le critique avance à vrai dire peu masqué, comme sûr de son bon droit, comme s'il était parfaitement assuré que, en France du moins, la critique littéraire universitaire demeure rivée à ses vieilles lunes si peu discrètement gauchisantes.

lepostapocalyptique_info.jpgSignalons, également sur ce beau sujet, que la Maison d'Ailleurs a publié aux Éditions ActuSF un livret assez plaisant sur le thème du post-apocalyptique, alors qu'elle organise du 15 septembre 2013 au 2 mars 2014 une exposition intitulée Stalker / Expérimenter la Zone à Yverdons-les Bains en Suisse. Plus de renseignements sur cet événement sur le site de La Maison d'Ailleurs. Le dossier de presse est disponible ici.

Notes
(1) Giorgio Agamben n'est pas seulement cité pour le livre de Saramago : «On peut en effet lire ces romans à partir de la théorie du pouvoir souverain développé par Giorgio Agamben, qui se réfère beaucoup à Hobbes. Aussi bien dans The Death of Grass [de John Christopher] que dans The Tide went out [de Charles Eric Maine], l'exception devient la règle : le souverain qui émerge après la catastrophe s'arroge le droit de vie et de mort sur ses sujets» (p. 41). Ce n'est hélas pas la seule fois que l'auteur plaquera ainsi, sans beaucoup de cérémonie, les thèses de tel ou tel intellectuel, comme Jacques Rancière (cf. pp. 32 ou 53) sur les livres qu'il évoque.
(2) «Toute l'intrigue des Particules élémentaires fonctionne comme un fantasme masochiste qui ne satisfait le fabulateur qu'au prix de le dégrader» (p. 69).