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14/03/2014

2666 de Roberto Bolaño, 4 : la nécrologie d’un inframonde, par Grégory Mion

Crédits photographiques : Dan Kitwood (Getty Images).

Essdras M. Suarez : EMS Photography.jpg2666 de Roberto Bolaño, 1 : au bord du précipice et du monstre romanesque.




3148159795.jpg2666 de Roberto Bolaño, 2 : du mystère de l’homme à l’intuition de Dieu.




3041142804.jpg2666 de Roberto Bolaño, 3 : hommes sans qualités et femmes sans destin.




«Il y a un principe bon qui a créé l’ordre, la lumière et l’homme et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme.»
Pythagore.

«Depuis le premier jour de l’année
Nous n’avons pas eu un seul jour de gaieté;
Nous voici muets comme des charognards.»
Jean Amrouche, Chants berbères de Kabylie.

«L’histoire de toute la société jusqu’à nos jours s’est déroulée en antagonismes de classes qui ont pris des formes différentes, selon les époques. Pourtant, quelle qu’ait été la forme de ces antagonismes, un fait est commun à tous les siècles passés : l’exploitation d’une partie de la société par l’autre.»
Karl Marx, Manifeste du parti communiste.


Localisation et odeur hypothétiques du trou noir

Après avoir circulé aux abords de l’abîme, le roman s’abandonne cette fois à la grande nuit de la violence. Cette quatrième partie est une déambulation exténuante au milieu des allées informelles d’un cimetière métaphysique. La ville de Santa Teresa se désencombre de ses mortes. La régurgitation urbaine des victimes oppresse le lecteur et le contraint à parcourir une sorte de «labyrinthe de ronflements et de cauchemars» (p. 740), un imbroglio de routes qui semble n’avoir pour seul prolongement qu’un «puits ténébreux» (p. 870), un cratère qui s’insinue à la fois dans le songe et dans la vie (cf. p. 901) et dont le point d’aboutissement se trouve au plus intime de l’obscurité (cf. p. 961), au fond de ce trou noir narrativement suffocant et qui nous introduit en quelque sorte à la consistance d’une brume viscérale. Comment habiter un monde si hostile ? On ne peut que se débattre en vain devant l’horreur grandissante de Santa Teresa. En réponse à cette tragédie, les attitudes émotionnelles sont comme celles de l’enterré vif qui comprend la dimension implacable de sa réalité, doublement enfoui sous les décombres d’un monde qui s’est effondré et sous l’ironie d’une vie qui lui accorde un terrible sursis. Vivre à Santa Teresa, c’est être enseveli vivant, précipité dans un monde configuré selon les coordonnées d’un «cercueil plein de grincements» (p. 694). S’il existe donc un lieu caractéristique de la ville, il se localise quelque part à l’intérieur d’un inframonde, en dessous des seuils de normalisation, en amont du langage rationalisant et peut-être même en dehors de la parole, à bout portant du silence définitif de la mort. Est-ce que cela justifie que l’on parle d’une ambition littéraire infra-réaliste pour 2666 ? Est-ce que le courant littéraire de l’infra-réalisme auquel Bolaño s’est précocement affilié atteint son apothéose dans ce roman et plus spécifiquement encore dans cette «partie des crimes» ? Le parallèle d’un monde en sous-sol (en tant qu’il est toujours apparenté à l’abîme) et d’une écriture qui procède à un retournement incantatoire (en tant qu’elle travaille une expression des êtres submergés au lieu de se préoccuper d’une présence supérieure) paraît valider la recevabilité de ces questions.
Continuons sur l’aspect caverneux de ce site romanesque. Autour de la ville, le désert constitue une frontière encore plus indépassable que la frontière politique des États-Unis. La frontière politique, en effet, se joue en surface, elle discrimine à ciel ouvert. Le désert figure à l’inverse un lieu d’engloutissement, une lente noyade minérale où seuls «les poissons qui vivent dans les fosses les plus profondes» peuvent survivre (cf. p. 847). Les habitants de Santa Teresa se battent au quotidien contre une nature a priori néfaste. Mais d’une certaine manière, la nature humaine est ontologiquement plus nuisible que la nature en tant que telle. Aucun esprit censé n’accordera que ce sont des lieux qui assassinent les femmes. Dans le contexte du Mexique tel que choisit de le décrire Bolaño, les hommes se sont adaptés à la nature en inventant un ennemi interne pour le moins inattendu : la femme. Celle-ci est éliminée du paysage naturel comme une mauvaise herbe. La systématicité des crimes ainsi que l’accumulation des enquêtes infructueuses sont un moyen d’interroger les événements réels qui frappent depuis 1993 la ville de Ciudad Juárez. En outre, l’absence de postulat documentaire de la littérature permet de formuler un réseau d’hypothèses qui rejoint, et même qui complète, les présomptions émises par les enquêtes officielles de terrain. Nous verrons d’ailleurs que la géographie de Santa Teresa n’est en fin de compte pas différente de celle de Ciudad Juárez, d’où notre choix d’avoir au préalable défini la ville de Santa Teresa à l’instar d’une doublure métaphysique. Nous verrons également dans quel cadre de pensée inscrire la réalité de l’extrême violence, à supposer que cette dernière soit commensurable. Quoi qu’il en soit, tout ce que nous écrirons sur les rapports de Santa Teresa avec Ciudad Juárez doit d’emblée reconnaître sa dette intellectuelle, à savoir que nous emprunterons largement aux travaux de Marie-France Labrecque (1).
Avant d’entrer dans le cœur du notre propos et afin de souligner brièvement le caractère préjudiciable de l’adaptabilité humaine à Santa Teresa, terminons l’inventaire des lieux en évoquant la décharge clandestine qui défigure la salubrité générale de la ville. Cette décharge est le fruit d’un continuel entassement d’immondices. Elle prend tellement de place dans les repères urbains qu’on l’a baptisée du nom populaire d’El Chile (cf. p. 563). La décharge s’est agrégée aux habitudes de rudesse de Santa Teresa. Elle inspire une évaluation chaotique dont l’explication réside probablement dans son statut de «pourrissoir inerte» (p. 719). Cette démesure excrémentielle tend à montrer que les hommes et leurs déchets sont confondus dans l’énormité de la chose. Puisque la décharge est affectée de proportions monumentales, elle a valeur de gigantesque tumulus, d’immense tertre, comme si s’était dressé là un improbable mausolée d’ordures, point de convergence des pathologies sociales et des rituels de séparation (dépôt de déchets et délaissement des corps, les détritus et les cadavres étant des matières indifférenciées). Les odeurs sont par conséquent insoutenables aux abords d’El Chile. Cet endroit artificiellement déshumanisé produit une infection illimitée qui ne cesse de gagner du terrain. D’un point de vue littéral, El Chile pue la mort (cf. pp. 913-4) et menace de recouvrir la totalité de la ville de son linceul malfaisant.

L’impossibilité du féminisme

Le cadavre est le personnage le plus représentatif de la quatrième partie de 2666. Environ toutes les dix pages en moyenne, un corps surgit du texte, parfois identifié, parfois anonyme. Le livre recouvre cinq ans de meurtres de femmes, entre 1993 et 1998, et les circonstances particulières de ces assassinats transforment peu à peu la substance du meurtre, donnant in fine à celui-ci le nom de féminicide, appellation que nous examinerons plus tard. Le tour de force littéraire accompli par Bolaño se traduit évidemment par la capacité d’écrire des dizaines de morts successives, tout en arrimant cette nécrologie à une structure narrative dynamique qui contraste avec le versant statique des cadavres recensés. Même si les meurtres demeurent inexpliqués, l’auteur s’arrange pour induire des solutions. Ce ne sont pas tant les scènes de crime qui apportent des renseignements que tout ce qui les circonscrit, en l’occurrence des épisodes qui se focalisent sur tel ou tel protagoniste, pris dans la nécessité d’agir contre la violence immanente de la ville et du pays (2).
De plus, les endroits où les corps réapparaissent ne correspondent pas aux endroits où ils ont été torturés et dépossédés de la vie. Ce hiatus topographique retranche à la scène des retrouvailles macabres son potentiel d’explicitation. Une théorie circule d’ailleurs au sujet du parcours des femmes, depuis leur disparition jusqu’à ce qu’on les retrouve mortes : elles sont d’abord enlevées à un point A, elles sont ensuite emmenées à un point B où elles sont martyrisées, sexuellement abusées et tuées, puis elles sont enfin conduites à un point C où elles sont jetées sur le bas-côté du monde (cf. p. 850). Du reste, tous les lieux qui hébergent les cadavres sont des endroits interlopes. Ce sont pour ainsi dire des lieux à fort coefficient de désolation : décharges sauvages, canalisations de vidange, terrains vagues, désert. On pourrait même parler de non-lieux, d’utopies au sens propre, parce que ce sont des absences d’espace, des superficies exsangues qui ne se remplissent que d’impuretés. Inhabitables par essence, ces lieux négatifs n’ont pour locataire que la mort.
La récurrence des assassinats de femmes témoigne d’un contexte social bien spécifique. Cette société selon toute vraisemblance misogyne nous remet en mémoire les mots de Simone de Beauvoir. L’introduction du Deuxième sexe est riche d’informations du point de vue de ce qui se déroule à Santa Teresa. L’ordre du monde exposé par 2666 fait état d’une répartition inébranlable entre les hommes et les femmes. D’un côté le type masculin s’est absolutisé, tandis que de l’autre le type féminin n’a pu se phénoménaliser qu’au travers d’un rapport de soumission. Au fur et à mesure que nous progressons dans notre lecture du roman, le terme «femme» se soustrait à la compréhension habituelle pour se muer en une sorte d’étrangeté sémantique. Conformément à cela, la femme n’est plus vraiment un sujet, elle est au contraire posée comme étant l’Autre du Sujet-masculin. La condition féminine apparaît ici de façon presque immuable. La femme est absolument autre au milieu d’un monde où la cohabitation des êtres ne concerne plus le masculin et le féminin, mais plutôt le masculin en tant qu’il désigne ce qui relève de l’estimable et du négligeable. Cette séparation radicale du masculin et du féminin implique deux groupes économiquement distincts : d’une part les hommes qui maîtrisent les appareils de production et les économies parallèles, d’autre part les femmes qui s’enferment dans le labeur répétitif d’une société dominée par le modèle patriarcal (3).
La condition des femmes de Santa Teresa présente ainsi tous les aspects d’une régression. Alors que Simone de Beauvoir repérait dans la révolution industrielle du XIXe siècle une occasion propice de professionnaliser les femmes, et partant d’introduire dans les discours quelques revendications féministes, la commune de Santa Teresa abolit méthodiquement la parole féminine. Le problème principal, et peut-être le plus pernicieux d’entre tous, c’est que Santa Teresa, au même titre que Ciudad Juárez, est une ville laborieuse. Hommes et femmes ne manquent pas de travail (cf. p. 862). Les maquiladoras occupent une majorité du territoire urbain. Ce sont des usines d’assemblage alimentées par des capitaux internationaux et dont les employés sont la plupart du temps de sexe féminin. Parmi les conjectures farfelues qui ont tenté de rationaliser les motifs criminels de Ciudad Juárez, certaines voix ont affirmé que l’emploi des femmes pouvait être perçu comme une menace pour l’emploi des hommes, ceux-ci ayant à supporter une charge symbolique supérieure dans la répartition des rôles familiaux. Un homme sans travail serait donc un intrus, voire un Sujet qui deviendrait l’Autre de la femme professionnalisée. Quand bien même cette hypothèse prête à sourire, elle ne favorise pas la formation d’un dispositif de re-phénoménalisation du féminin, tout comme elle résiste à la thèse existentialiste du Deuxième sexe où l’avenir de la femme s’inscrit supposément dans un horizon chaque fois ouvert et modulable. S. de Beauvoir souhaitait la participation de la femme au Mitsein humain, elle allait même jusqu’à se prononcer en faveur d’une fraternité exhumée des régions flexibles de l’intelligence humaine, cependant aucune de ces intentions louables n’entre en concordance avec les raisons de Santa Teresa, où les femmes continuent de recevoir ce qu’on veut bien leur donner au lieu d’aller prendre ce à quoi elles devraient en principe avoir droit. En bout de ligne, les femmes semblent n’avoir droit qu’à la violence et la mort brutale. Devenues aussi «jetables» que les matériaux qu’elles manipulent à l’usine, les femmes de Santa Teresa, en étant jetées sur les espaces secondaires de la ville, rejoignent en quelque sorte le lieu naturel que les hommes leur imposent symboliquement. Si la première morte de 2666 porte encore un nom (Esperanza Gómez Saldaña), la dernière n’est quasiment plus rien, mis à part un sac en plastique qui contient des restes féminins, des morceaux de ce qui fut autrefois une femme parmi la multitude sacrifiée (cf. p. 957). De telles réalités condamnent forcément le féminisme à la prudence, fût-il encouragé par un jugement autonome et un esprit de discrétion (cf. p. 689).

Une société sépulcrale

Comment les femmes de Santa Teresa meurent ? Principalement en fonction de l’extrême violence. Ce sont des femmes-jetables (4). Beaucoup ne sont même pas réclamées par leur famille et finissent soit à la fosse commune, soit à l’Université de médecine où elles renouvellent le contingent des corps destinés aux apprentis docteurs (cf. p. 642), sans compter celles qu’on ne retrouvera jamais puisqu’on les a mises en terre au désert du Sonora, dans des fosses creusées à l’improviste (5). La violence des meurtres se dit dans les termes de l’extrémité parce que pour une femme, à Santa Teresa, la vie est susceptible d’être pire que la mort. Aucune classe sociale n’est épargnée en dépit du fait que les assassinats ont tendance à viser des ouvrières. On voudrait du reste atténuer l’origine des mortes en stipulant que ce sont des prostituées, mais la répétition des crimes contrarie les consciences réfléchies. Un journaliste de Mexico, Sergio González, rédacteur culturel au journal La Razón, est frappé par l’évidence : il comprend qu’on essaie probablement de minimiser la portée du carnage en faisant passer les mortes pour de vulgaires prostituées, alors que ce sont presque toutes des ouvrières (cf. pp. 705-8). La série de meurtres perturbe les habitudes de González, le poussant à revenir plusieurs fois à Santa Teresa. À l’exemple d’Oscar Fate dans la partie précédente, Sergio González modifie ses priorités, accaparé par ses nouvelles intuitions et par le devoir de réfléchir un tant soit peu à la situation des femmes de Santa Teresa.
Ce n’est pas un hasard si González est finalement sollicité par la députée Azucena Esquivel Plata, personnalité politique déchue depuis qu’elle est devenue la femme d’un combat unique, à savoir la recherche de la vérité à propos de la disparition de son amie Kelly Rivera. Esquivel Plata raconte au journaliste les modulations de sa colère, la manière dont elle s’est familiarisée avec une «fureur collective» (p. 951). Sa longue confession annonce en creux les liens indéfectibles du crime et de la politique (cf. p. 955). González lui apparaît comme l’homme providentiel. Il est celui qui pourrait écrire un article significatif sur la question féminine de Santa Teresa, il est celui auquel elle demande urgemment de cogner fort, de viser juste, d’employer des mots qui sachent fustiger des chairs coupables au lieu de mettre en joue des ombres errantes (cf. pp. 958-9). Autrement dit Esquivel Plata demande au journaliste de désavouer tout le travail que la presse a pu fournir jusqu’à présent. Les discours officiels n’ont fait que brasser des soupçons nébuleux, faute non seulement d’avoir une explication concrète à proposer, et faute aussi d’avoir eu le cran de contester les pouvoirs publics, manifestement impuissants.
Personne n’a effectivement osé ébruiter la criminalité policière. Les cas sont multiples, à commencer par le coup de folie de Pedro Negrete, chef de la police de Santa Teresa, qui tue un chien sans raison apparente (cf. p. 546). Personne ne s’est attardé sur le dossier de Jaime Sánchez, un policier qui a perdu les pédales et qui a brutalement assassiné sa compagne (cf. pp. 756-8). Personne ne s’est non plus soucié de rapporter que les policiers classent trop vite les dossiers, qu’ils établissent des montages de preuves de plus en plus grotesques (cf. p. 817), flirtant avec le mensonge et devant fatalement s’y vautrer en dernière instance (cf. p. 942). Personne, encore, n’ira avouer qu’il arrive de temps à autre que les policiers violent les prostituées en garde à vue, ces mêmes policiers, sans doute, qui s’adonnent à d’insoutenables proférations de blagues machistes (cf. pp. 837-840).
Les scories de la police révèlent en définitive une chose essentielle : puisque la mort violente a pris la vie de ces femmes, puisque le chaos a investi les rues de Santa Teresa, les fonctionnaires de l’ordre public sont démunis – la violence chaotique outrepasse les limites de l’idée que la police se fait de l’ordre. C’est comme s’il était impossible d’élaborer une réaction structurée en face de cette supra-violence. À la mort ne peut répondre que les professionnels de celle-ci, en l’occurrence les médecins légistes, dont les portraits de modération s’opposent à la débauche et à la débandade des forces de police (cf. pp. 833-6). Garants théoriques du droit et de l’ordre, les policiers ne sont plus que des forces passives, indifférents au déchaînement du Mal, tant dans l’espace public de la ville que dans le domaine privée de leurs vies respectives. Tel que l’énonce M-F. Labrecque pour Ciudad Juárez, et tel que nous pouvons l’appliquer à l’environnement de Santa Teresa, la violence s’établit ainsi selon les modalités d’un continuum : elle circule librement du domestique au sociétal, du privé au public. L’amalgame devient alors insurmontable, en ce sens qu’une femme battue et une femme assassinée apparaissent comme deux conjonctures indiscernables de la violence. C’est la réalité brute de ce continuum qui transforme la violence faite aux femmes en féminicide. La démission indirecte de la police, ajoutée à l’assoupissement des différentes hiérarchies, engendre une impression d’impunité, avec son lot de consignes qui viennent d’en haut (cf. p. 804). Par conséquent, la multiplication des hypothèses injustes vaut mieux qu’une intuition juste qui susciterait le désordre. La politique préfère une loi injuste qui ne se voit pas plutôt que la publication d’un petit article qui pourrait créer une guerre civile. Dans cette perspective, les autorités invisibles de Santa Teresa jouent le jeu de la contre-violence, occasionnant de ce fait un style de violence certainement plus destructeur (6).
La pesanteur de la situation sociale pour les femmes de Santa Teresa est difficile à supporter. Le suicide par pendaison du professeur Perla Beatriz Ochoterena (cf. pp. 783-5) illustre le désarroi féminin en même temps qu’il entérine une capitulation de la pensée. Dans une lettre écrite avant son acte désespéré, le Pr. Ochoterena ne cache pas sa renonciation, sa lassitude de vivre. C’est une lettre qui déclare forfait. Venant d’une femme d’instruction qui est aussi poète à ses heures, sa missive à des allures d’apocalypse. Elle augure un monde où l’art n’a plus droit de cité. Elle entrevoit une époque crépusculaire où l’art est contraint de s’absenter, vaincu par le dérèglement des horreurs. Si l’art a pu surmonter de justesse la catastrophe du moment concentrationnaire, il ne sera vraisemblablement pas capable de contenir les calamités endémiques de Santa Teresa. Pour le Pr. Ochoterena, il ne fait aucun doute que la vie est perçue à l’instar d’une aggravation de la mort. Le Mexique a revêtu son costume infernal et la ville de Santa Teresa représente le clou du spectacle.
La consternation du professeur fait par ailleurs écho à l’obstination de cet homme qui tente de traverser la frontière et qui se fait inexorablement reconduire au Mexique, lui-même faisant écho aux paroles d’un homme qui ne «faisait que regarder par terre et murmurer que la vie n’avait pas de sens, et qu’il valait mieux désormais mourir que de continuer à vivre» (p. 859). Certains se réfugient dans des échappatoires viables, d’autres n’ont plus que la mort pour esquiver les douleurs intra-mexicaines. Pour sa part, Beatriz Ochoterena a été envahie par une espèce d’empathie de genre. Elle s’est vue mourir à travers le défilé des mortes, en quoi elle a opté pour le suicide en plein été, en pleines vacances scolaires, le 17 août 1996. Sachant que l’empathie n’est pas spécialement une qualité très partagée par les universitaires et que les vacances sont pour eux à géométrie variable, ce suicide est un élément romanesque déterminant, du moins lorsqu’on l’interprète à l’aune de ce que Bolaño a exposé durant la partie inaugurale de 2666. D’ordinaire fielleux et sournois, l’universitaire incline d’abord à nuire à la vie d’autrui avant d’attenter à la sienne, ce qui reviendrait pour lui à se remettre en question. Aussi, pour qu’il en vienne à la solution radicale du suicide, c’est que le monde est entré dans une période où même les faibles et les lâches oseront se passer la corde autour du cou (7).

La téléologie noire de Santa Teresa

Cette approche liminaire du quotidien de Santa Teresa nous aura au moins certifié que le remède théorique de l’existentialisme, tel qu’il est envisagé par Simone de Beauvoir, est incompatible avec le cadre de la violence extrême. L’être de la violence précède toute intensité d’existence. Au monde espéré par S. de Beauvoir se substitue l’appareil théorique plus rugueux de Thomas Hobbes. L’auteur du Léviathan réfléchit à partir d’un modèle mécaniste naturel : la vie est une somme d’actions produite par des corps, et dans la mesure où les corps peuvent se mouvoir à l’infini, leurs actions ne sauraient être limitées que par le mouvement oppositionnel d’un autre corps. En d’autres termes, le monde primordial tel qu’il est appréhendé par la philosophie hobbesienne est comparable à un microcosme tragique, lieu d’un affrontement perpétuel entre de grandes forces qui se livrent une guerre sans merci, et ceci se prolonge tant que n’est pas dévoilée pour l’une ou l’autre de ces forces l’amorce d’un telos, c’est-à-dire l’esquisse d’une finalité satisfaisante (8).
N’importe quelle force est en état de s’affirmer du moment que «l’homme est un loup pour l’homme», étant donné que la guerre de tous contre tous offre aux faibles de nombreux expédients pour compenser leurs carences, et par là même inquiéter les puissances adverses. Ce contexte d’animosité généralisée est tout à fait invivable, c’est pourquoi il incite l’homme naturel à considérer les moyens de mener une vie sociale. C’est parce qu’il redoute la possibilité de mourir violemment que l’homme naturel consent à réprimer le fondement de sa personnalité en vue d’exister de manière civilisée. Puisque tout individu est animé par une tendance à conserver son être, il ne peut accepter de vivre dans un monde où il risquerait sa vie pour de moindres objectifs. Comme dans l’apologétique de Pascal, et même avant elle, le Léviathan soutient que c’est la mortalité qui angoisse l’homme dans la zone la plus reculée de son intimité. La finitude est un facteur de crainte suffisant pour encourager ne serait-ce que la citoyenneté terrestre. Pour le dire laconiquement, la finitude est le moteur principal du contrat social – c’est elle qui tient les hommes en respect, c’est elle qui inscrit les individus dans une trame historique et qui empêche le développement d’un chaos.
La perspective hobbesienne est intéressante en cela que la construction de l’État de droit, vue comme un rempart nécessaire au désordre, semble accessoire dans la société de Santa Teresa. La ville semble avoir fait retour au modèle fictif d’un état de nature, commandée par une lycanthropie envenimée puisqu’elle est devenue unisexe. La guerre des hommes contre les femmes ne paraît pas relever d’un slogan ou d’un fantasme féministe. Le féminicide peut être approfondi en crime d’État dès lors que les femmes ne sont pas des victimes collatérales. Le phénomène est d’autant plus pervers qu’il installe une confusion du privé et du public, en l’occurrence un nivellement du féminicide intime et du féminicide systématique, les hommes violents dans leur ménage ayant parfois la tentation de maquiller la singularité de leur barbarie derrière le système collectif du patriarcat. C’est la raison pour laquelle les policiers n’hésitent pas à fabriquer des suspects (cf. pp. 538 et 647), quand ils ne vont pas jusqu’à soutenir une légende en l’associant à un bouc émissaire idéal. Klaus Haas est le nom de ce bouc émissaire (cf. pp. 719-746), ce qui ne le dissuadera pas de manœuvrer les rouages déséquilibrés de ce système, opposant à la vérité pratique de l’autorité la contre-vérité expérimentale de l’accusé (cf. pp. 878-888). En désignant lui-même le nom d’un coupable, en montrant du doigt une famille de notables, Klaus Haas s’appuie sur un engrenage d’informations non recoupées, lesquelles font néanmoins fureur dans l’opinion. Cette dilapidation de la vérité insinue le chaos et condamne les rapports humains à une hétérogénéité de principe. Même le contrat social officieux du patriarcat s’en trouve fragilisé. Au fond, il n’existe aucune finalité tolérable pour les habitants de Santa Teresa. Au-delà de la mort comme horizon de certitude, la population de Santa Teresa est partout attirée par le gouffre qui enserre la ville, par ce cratère qui surprend même dans les rêves. Autant Jean-Luc Marion a donné des couleurs à la théologie et à l’ontologie de Descartes, autant nous pourrions poser que les gens de Santa Teresa sont tous polarisés par une téléologie noire.

Mythologies d’une ville-frontière

Mutilées, profanées, niées, les femmes corroborent dans la mort violente la vérité de la supériorité sociale masculine. Les cadavres abandonnés apportent éventuellement la preuve d’un «code macabre» des assassins comme le rappelle M-F. Labrecque. Dans le roman, la répétition de quelques stigmates de violence laisse entrevoir le modus operandi d’un tueur en série. Les femmes ont souvent péri étranglées, donc par le biais d’une fracture de l’os hyoïde. Quelques-unes sont même retrouvées avec un sein amputé et l’autre mamelon arraché, blessure visiblement causée par une morsure (cf. pp. 715, 749, 830, 879). L’hypothèse du tueur en série donne lieu à la visite de l’agent du FBI Albert Kessler, accueilli en grandes pompes et censé former à Santa Teresa une unité d’élite afin de mettre un point final aux féminicides (cf. pp. 872-3). En revanche, Kessler ne sait pas ou ignore volontairement que la police de Santa Teresa collabore avec le milieu de la drogue, ni qu’elle recrute des adolescents pour servir de gardes du corps aux chefs des cartels (cf. l’exemple du recrutement du jeune Lalo Cura, âgé de dix-sept ans et qui découvrira graduellement les règles dérivées des pouvoirs publics (9)). On devine par conséquent que la tâche de Kessler ne sera pas aisée, et même qu’elle sera probablement illusoire (10).
Le pragmatisme de Kessler est nuancé par la parole magique de Florita Almada, une voyante qui s’acoquine des plateaux de télévision et qui propose un discours aussi bien transparent que pythique (cf. pp. 647-664). Le journaliste Sergio González rend même une visite à la voyante (cf. pp. 865-9). Celle-ci lui confie qu’elle a eu la vision de ceux qui commettent les meurtres. Elle fait allusion à des visages enflés, des figures boursouflées, macrocéphales. Elle poursuit en disant qu’elle a entendu des imaginations, que ces imaginations étaient ponctuées d’émotions énormes, hypertrophiées, comme si elles ne pouvaient loger que dans des têtes éléphantesques, des têtes à pouvoir suppose-t-on, des têtes de gros bonnets. Cette supposition d’un crime placé sous l’égide du pouvoir est en outre entretenue par le mythe de la grosse voiture noire (cf. p. 624). On mentionne régulièrement la présence de cette voiture (cf. pp. 663, 792 et 801) lorsqu’on se réfère au rapt d’une femme. On évoque même une Suburban noire. En tant que lecteur, on ne peut s’abstenir de faire le rapprochement avec un genre de voiture-cercueil, une voiture remplie de vampires de la classe dominante et qui ne fait des haltes que pour s’abreuver du sang des femmes. Cette voiture est à l’image de la limousine qui contient le personnage d’Eric Packer dans le roman Cosmopolis de Don DeLillo, à ceci près que la limousine de Packer est blanche, comme pour contraster avec l’âme sombre qui dirige son occupant. En fin de compte, la couleur noire de cette voiture mystérieuse qui sillonne les rues de Santa Teresa, elle n’est que l’extension chromatique de l’immensité du cratère qui contient la totalité de la ville.
Cette noirceur est du reste constitutive de l’atmosphère qui règne dans les quartiers pauvres de Santa Teresa. L’éclairage public défectueux plonge les zones ouvrières de la ville dans une pénombre menaçante (pp. 554, 616, 918). C’est un détail sur lequel revient aussi M-F. Labrecque vis-à-vis de Ciudad Juárez, à quoi s’ajoute l’absence d’un réseau fiable de transports en commun étant donné que les bus n’empruntent pas les routes en terre battue. Or les maquiladoras ne sont quelquefois accessibles que par ces chemins de traverse, obligeant les femmes, le soir, à s’aventurer dans la gueule du loup. À l’instar de Ciudad Juárez, la cité de Santa Teresa fourmille de sous-itinéraires et de passages inopportuns. Dans son livre, M-F. Labrecque cite l’évidence d’une «ville-piège», d’autant plus insidieuse qu’elle est «polycentrique». En effet, le vrai centre attractif de Ciudad Juárez se situe en bordure nord de la ville, à la frontière avec les États-Unis, ce qui implique un délaissement des secteurs méridionaux, fragmentés en divers axes de paupérisation. De surcroît, la situation d’une ville-frontière excite l’imaginaire collectif de la population. Parmi l’ensemble des hypothèses excentriques auxquelles nous avons déjà fait allégeance, on peut restituer celle qui soutient que des Américains traverseraient la frontière dans le seul dessein de venir s’amuser en assassinant des femmes. Il y a également une jactance populaire autour du trafic d’organes et du commerce des snuff movies, ce dernier étant d’ailleurs indiqué dans 2666.
En somme, la proximité de la frontière américaine induit à Santa Teresa un espace «dénationalisé», concrètement vérifiable par le déficit des infrastructures urbaines, l’instabilité conceptuelle de la notion de loi et l’émergence d’un patriarcat totalement anachronique. Ce patriarcat commence dans la sphère intime et se poursuit jusque dans la sphère publique. Il part de la domination naturelle du chef de famille et s’insinue jusque dans les bureaux de ceux qui doivent évaluer la catastrophe des féminicides. Mais que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de la frontière, voire d’un côté ou de l’autre de la ville, la violence faite aux femmes mexicaines ne paraît pas faiblir, elle ne fait que varier sur une échelle graduée. Cette violence est donc à la fois «binationale» et trans-territoriale puisqu’elle continue aux États-Unis et qu’elle se perpétue dans un nombre croissant de pôles urbains à Santa Teresa. Si la littérature ne peut mesurer les statistiques de cette violence extrême, elle peut au moins en dire l’intimité. Elle peut également nous rapprocher d’une autre frontière, d’une autre extrémité : celle du trou noir qui se répand comme une vacuité dévoratrice.

Notes
(1) Cf. Féminicides et impunité, le cas de Ciudad Juárez (Éditions Écosociété, 2012). Nous conseillons vivement la lecture de cet ouvrage pour celles et ceux qui voudraient prolonger leur compréhension de 2666.
(2) Santa Teresa n’est effectivement pas une exception statistique vis-à-vis du taux d’homicides au Mexique. De nombreux passages du roman insistent sur les troubles qui secouent la nation, que ce soit politiquement ou socialement. À vrai dire, si l’on ramène la situation littéraire à la situation réelle, il faut noter que Ciudad Juárez constitue moins un cas isolé qu’une anomalie de genre, en cela que la ville se démarque depuis 1993 par un accroissement des assassinats de femmes. Officiellement, on est parvenu à identifier 408 femmes assassinées à Ciudad Juárez entre 1993 et 2006, mais ce résultat, aussi terrifiant soit-il, demeure numériquement inférieur aux assassinats liés au narcotrafic. C’est pourquoi la disparition des femmes à Ciudad Juárez est longtemps restée dans un angle mort, ceci malgré l’effort des associations féministes locales et la volonté de certaines initiatives internationales, comme par exemple le travail essentiel mené par Marie-France Labrecque.
(3) M-F. Labrecque privilégie d’ailleurs la thèse du patriarcat pour élucider la logique souterraine des féminicides de Ciudad Juárez.
(4) Nous reprenons ici le lexique de Bertrand Ogilvie – cf. L’homme jetable, essai sur l’exterminisme et la violence extrême (Éditions Amsterdam, 2012).
(5) Pour les victimes relatives au commerce de la drogue, on évoque des «narco-fosses». Pour les femmes, il arrive parfois que l’on évoque des «gyné-fosses». Ce sont des trous introuvables, de petites porosités qui nourrissent l’immense trou noir symbolique du désert.
(6) Il s’agit ni plus ni moins de la thèse de la conversion de la violence naturelle en violence étatique, donc en violence de droit. C’est un sujet auquel a réfléchi Étienne Balibar (cf. Violence et civilité, Éditions Galilée, 2010).
(7) Est-ce que Liz Norton aurait pu se suicider ? C’est peut-être ce qu’elle craignait de faire, d’où son départ précipité de Santa Teresa dans «La partie des critiques», premier temps du roman.
(8) Mais dans la mesure où le tragique est sans repos, l’indice de satisfaction ne saurait être que très provisoire, si bien qu’une force triomphante sera indubitablement absorbée par une force encore en gestation. La fin de l’équation tragique n’a jamais été que la mort.
(9) Littéralement, Lalo Cura renvoie au terme espagnol «la locura» (la folie), sauf qu’il s’avère que c’est sûrement le moins fou d’entre tous, ceci malgré sa jeunesse et ses moments d’impulsivité.
(10) Tout comme l’est l’enquête clandestine du shérif Harry Magaña, figure avortée du justicier, venu de l’Arizona pour élucider l’assassinat de Lucy Ann Sander (pp. 627-631 et 675). Tout comme l’est, également, l’enquête de l’inspecteur Juan de Dios Martínez, qui doit éclaircir l’affaire du profanateur d’églises, criminel sacrophobe et introuvable, surnommé «le pénitent démoniaque» par la presse (p. 556).