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27/02/2015

Le livre de ma mère d’Albert Cohen : une stèle pour l’éternité, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Mark Bridger (National Geographic).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.»
Albert Camus, L’Étranger.

«Il se souvient que dans son enfance il avait lu un conte dont il a aujourd’hui oublié le titre et le nom de l’auteur. Ce conte racontait cette histoire : Dans un royaume, tous les habitants portaient sur la poitrine un miroir où apparaissait à la vue de tous une mauvaise idée qu’ils nourrissaient en eux. Ainsi, personne n’entretenait la moindre tromperie, sinon on n’aurait plus osé se montrer, ou on risquait d’être chassé de ce pays qui était désormais devenu un pays de gentilshommes.»
Gao Xingjian, Le livre d’un homme seul.

«On s’accommode aussi de l’hiver. On croit respirer plus largement quand les arbres se dressent devant nous, si fantomatiques, si transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent rien. Mais quand paraissent, un jour, tous les bourgeons et les fleurs, on s’impatiente jusqu’à ce que tout le feuillage sorte, jusqu’à ce que la campagne prenne corps et que l’arbre nous oppose sa forme.»
Goethe, Les affinités électives.

Un livre de l’impréparation


On aura beau tourner et retourner le problème, écrire des livres, se répandre en spéculations, se faire passer pour un sage, travailler à la maîtrise de soi, il n’empêche que l’on en reviendra toujours au même point, au même terminus de la pensée humaine : la mort est une catastrophe. Disparaître, s’absenter, quitter la scène, prendre congé du monde, on ne manque pas d’euphémismes ! On s’étonne encore de mourir, c’est vrai. Les remèdes d’Épicure sont ceux d’un charlatan quand cela nous arrive ou que cela menace un proche. Au contraire de ce que le philosophe affirmait, force est de reconnaître que l’inexistence est un ravage. Tant et si bien que personne n’avouerait spontanément qu’il est fait pour mourir. Malgré son statut de futur le plus certain, la mort reste surprenante, inconcevable, d’où nos efforts pour la remettre à plus tard, par tous les moyens de l’atermoiement. Même le vieillard centenaire de la fable de La Fontaine reproche à la mort de ne point l’avoir averti (1). Et Jankélévitch, dans ses fameuses digressions sur la mort, a décrit avec une grande intelligence le souhait de dilater à l’infini la dernière seconde de la vie, le tout dernier épisode, l’ultimement suspendu dans la fébrile temporalité finissante, avant qu’on ne nous fasse basculer vers ce néant plus angoissant que celui qui précédait notre naissance. La pensée de la mort et la mort elle-même jouent à «cache-cache» avec notre conscience ajouterait Jankélévitch (2). L’homme rejoue tous les jours sa vie au vu et au su de la finitude. Il faut jouer ou s’en aller, s’engager ou succomber. La vie est une responsabilité qui demande de la carrure. Mais en vérité, nous préférons vivre pour un oui et pour un non, aussi n’a-t-on guère de temps à perdre à penser à la mort. Le bonheur est en principe une maximisation de la jouissance et une minimisation de la douleur, alors on verra bien si la tendance doit s’inverser à un moment ou à un autre. S’il faut vivre pour se divertir de la certitude la plus certaine, eh bien qu’il en soit ainsi ! Après tout, c’est la mère d’Albert Cohen qui le lui conseillait alors qu’il était son tout jeune fils, lorsqu’il n’y avait pas encore péril en la demeure : «[…] va te divertir» lui disait-elle, comme on le dirait à un enfant qui reste enfermé un jour de soleil (p. 157) (3).
Du temps de son enfance, on peut avancer que Cohen ignorait deux choses essentielles. La première, c’est qu’il ne savait rien de l’obligation et de la contrainte de la mort. Pourquoi d’ailleurs envisager la mort selon ces deux aspects ? Parce que la mort s’adresse à nous aussi bien moralement que physiquement. En grandissant, l’enfant comprend qu’il est obligé de mourir, qu’il en va finalement de sa liberté comme il en va de sa façon d’accueillir la mort dans son projet. La mort nous interpelle avec la puissance d’un commandement moral; la mort nous oblige et c’est en cela qu’on lui est attaché pour la vie, qu’elle est un obligare au sens étymologique du terme. On disparaît d’abord de l’intérieur avant de se sentir empêché par quelque chose d’extérieur à nous. La mort nous préoccupe l’esprit avant de pénétrer notre chair; elle tourmente avant de nous jouer un sale tour. De ceci nous déduisons le sens particulier de la contrainte en général ou de la contrainte mortelle, qui se définit plutôt à l’instar d’une puissance physique par opposition à l’obligation qui s’annonce comme une puissance morale. La contrainte prend l’aspect d’une menace concrète, tel ce pistolet qui nous braque et qui pourrait nous brûler la cervelle, ou ce poison que l’on pourrait nous forcer à ingurgiter. La mort est contraignante parce qu’elle nous enchaîne – elle est cette fois un constringere, une camisole qui débute dans le langage et qui prestement s’achève dans la vie corporelle, par suite d’une matérialisation terrifiante. On pardonnera à l’enfant Cohen de ne pas avoir eu ces désagréables subtilités à l’esprit lorsque sa mère l’encourageait à s’amuser.
Quant à la seconde chose que Cohen ne pouvait pas du tout savoir, et qui complète la première, c’était que sa mère allait mourir. La mort maternelle, dans Le livre de ma mère, devient par conséquent la plus intolérable de toutes les morts. En effet, si le chemin spirituel a été long jusqu’au moment où l’on a pu accepter plus ou moins sagement de devoir disparaître un jour, voire un beau jour, on n’en a pas pour autant résolu le problème de la mort d’autrui, la question de l’autre-qui-meurt et qui nous laisse, de ce mort qui nous dépeuple davantage qu’un monstre qui nous retirerait le cœur et les entrailles. Or Albert Cohen ne négocie rien avec la mort, ou du moins il ne cherche pas à l’amadouer. Quinze ans après Le livre de ma mère, Cohen reprend la mort à la gorge dans Belle du Seigneur, faisant de l’au-delà une galerie de «vieillardes moustachues» qui s’accrochent à la barbe d’un Dieu qui les repousse, un au-delà formé d’âmes pusillanimes, pas bien épaisses et fades, carambolages d’ombres errantes qui font embouteillage après avoir raté le coche des plaisirs authentiques, perdues qu’elles étaient entre des prêtres froids et des docteurs de l’Église vidés de leur sang, purgés des sensations, expurgés des syntaxes vivantes (4). La charge de Cohen contre l’au-delà est attendrissante plus qu’elle ne suscite le blasphème. Comment ne pas lire en filigrane de ce réquisitoire une nouvelle conduite littéraire pour ramener à la vie le corps de la mère, pour ressusciter le temps d’une parabase musclée la vie de Louise Judith Cohen, celle-là même qui est passée de vie à trépas un 10 janvier 1943 à Marseille ?
On l’aura compris, la mort de sa mère a été insupportable pour Cohen. En fait la mort de toutes les mères est insupportable pour tous les fils. Le livre est magnifique parce qu’il ne transige pas avec la mort – il ne se fait pas d’illusion sur les sentiments catastrophiques propres à toute actualité de la mort. Donc pas de jeux de mots ni de démonstrations poussives; pas de solution miracle pour surmonter la perte de sa mère ou de formule rhétorique pour concocter un tétrapharmakon. Albert Cohen écrit la terreur de la mort, le scandale de la mère qu’on a dû mettre en terre, sous une dalle, la mère asphyxiée par cet odieux «presse-mort» (p. 32). Impossible dans ces conditions de déclarer que la mort n’est rien, car, au fond, chacun sait que la mort est tout, qu’elle est Totalité et Achèvement, vicieuse omniprésence qui attend son heure, «épée suspendue» (p. 13), «étrange cercueil vertical» qui désespère en son centre le plus intime le cerveau de l’endeuillé (p. 131).
En définitive, on est presque chaque fois en deuil. Il suffit de se dire que le on-meurt ne reprend jamais sa respiration. Le on-meurt est à la fois la mort-de-Lui et la mort-de-Soi, petites et grandes morts, extinctions à perpétuité, et cela est trop lourd à porter, bien trop monstrueux pour qu’on le supporte, pour qu’on s’acharne à inventer des expressions ou à se rendre malades comme les poètes qui vivent de»tourments d’adjectifs» (p. 137). En ce sens, c’est moins le mot juste que le mot d’honnêteté qui forme l’écriture d’Albert Cohen. Ce n’est pas un discours préparé qui enrobe Le livre de ma mère. Au lieu de cela, nous entendons la parole franche d’un homme qui n’était pas préparé – nous écoutons à peu de chose près une sorte de livre de l’impréparation. C’est un peu la parole de l’enfant qui s’est appesanti dans son âge, puis, subitement, la mort est entrée dans ses repères et même dans ses jouets, elle a fait effraction et il a fallu apprendre à regarder le monde d’un mauvais œil. Cet enfant, désormais, ne voit plus seulement l’église qui avait l’habitude de sonner les cloches et de symboliser Noël; en plus de cela, cet enfant aperçoit dorénavant le cimetière qui borde l’édifice, ce qui signifie qu’il entend à présent le vieux portail qui ouvre la nécropole, et qu’il observe peut-être les allées et venues de ceux qui savent mais qui s’arrangent pour en parler le moins possible. Ceci étant, Albert Cohen n’a pas choisi de se taire. Il donne toute liberté à ses épanchements. Sa colère et son ressentiment ne sont pas retenus. Et puis quoi encore ? Faudrait-il se contenter de la pensée pour enlacer sa mère ? Il faut des bras, des lèvres, un cœur pour aimer. La mort nous enlève l’amour de notre vie, alors on ne voit pas la raison pour laquelle il faudrait s’efforcer de l’évoquer avec correction.

De l’amour de l’Une à l’amour de Tous

D’aucuns ont été dérangés par le caractère parfois très cru de ce livre. Sans doute n’ont-ils pas fait attention à la manière dont l’auteur se qualifie. Dans un passage emblématique de sa déploration, Cohen envisage les vivants comme de futurs gisants; il les visualise entre les planches d’un bois qui serait déjà en cours de fabrication dans une scierie, ou déjà à maturité dans une forêt (cf. p 133). À la suite de cette haine justifiée envers ceux qui vivent, Cohen se définit en tant que «fou de mort» (p. 134). Le caractère entier du livre repose sur cette folie mortuaire. Pas une page qui ne soit épargnée par l’indignation de ce fils orphelin. Pas un mot qui pourrait laisser croire qu’une philosophie stoïque essaie de se construire. Le regard de la mort n’est jamais soutenu; le combat ne pourrait de toute façon pas être équitable. En conséquence de quoi, ce n’est pas un traité de sobriété épicurienne auquel nous avons affaire; il s’agit plutôt d’un livre de condoléances, aussi bien témoignage de sympathie pour la mère que marque d’antipathie pour la mort, cette espèce d’énergie sournoise qui met un terme à tout ce qu’elle touche, tel un fantôme hétérotrophe qui grossirait des cadavres qu’il produit.
Ainsi chemine-t-on entre le souvenir douloureux de la mère vivante et la bouleversante interpellation de la dépouille muette. Le livre forme à ce titre un cercle vicieux où se répondent l’amour et le dégoût, avec d’une part l’affection pour les images mentales de celle que l’auteur appelle «Ma Maman», et d’autre part l’abomination de ce trou qui a été creusé dans la terre et dans lequel a été jeté le corps maternel, ce corps, dans l’ordre des choses, qui fut levé puis descendu en sa dernière demeure, tout ceci sans protester, sans la moindre secousse qui eût signifié un soupçon de rébellion vitale, une doléance inattendue de la chair pour obtenir un supplément de vivacité (cf. pp. 30-2). Finies les veines saillantes, les fasciculations, les trémulations; finis les mouvements frénétiques des yeux pendant le sommeil, les rêves et les cauchemars à temps partiel. Il n’y a plus que la terre retournée, la sépulture dressée, la mère «allongée en son bougon sommeil de terre» (p. 66). Quelle inconcevable situation ! Quelle ignoble ironie ! Pourquoi vivre pour finir dans un trou de cimetière ? Le trou du tombeau est-il le lieu le plus naturel de l’homme ? Génération et corruption font bon ménage à ce compte-là : on s’échappe d’un trou pour se précipiter dans un autre; dès que l’on est sorti de l’un, on recherche l’autre et quelquefois certains y mettent du leur, comme si l’entre-deux manquait d’à-propos. C’est que le vivant travaille à creuser sa tombe. «Il a fait son trou» entend-on ici ou là, même si cela souligne d’ordinaire autre chose que l’endroit du caveau (mais cela indique habituellement les parages dans lesquels une personne va mourir). Montaigne dirait pour sa part que la nature ne nous a offert qu’une entrée dans la vie, mais que la nature en revanche a pris soin de nous offrir cent mille façons de partir (5). Néanmoins, dans la mesure où il est difficile de délibérer sur sa mort et de se faire à celle de sa mère, on en vient, à l’image d’Albert Cohen, à poser la question-limite : «Pourquoi cet enthousiasme d’aller ensemble au théâtre […], pourquoi tant d’émois pour tout, pourquoi m’a-t-elle tant souri si elle devait tant disparaître ?» (p. 147).
La mort est de toute évidence une absurdité inadmissible. C’est entendu. Elle nous embarrasse et nous fait faire n’importe quoi. Par exemple, les lettres de sa mère, Cohen les range les yeux fermés, de peur éventuellement d’y voir une révélation, une accentuation de l’absence. Quant aux photographies, il ne les regarde pas; il sait que sa mère pense à lui-même dans la mort. Les yeux de la photo risqueraient en outre de lui montrer la trop grande profondeur de son deuil (cf. p. 27). Morte par ailleurs au mitan de l’Occupation, morte à distance de son fils qui se trouvait alors en Suisse, la mère juive, sait-on jamais, pourrait en vouloir à son fils. Il a fallu qu’elle meure pour que le fils prenne conscience de ses inattentions. Il ne savait pas assez qu’elle était en vie ! Il n’était pas au courant de la plus manifeste des vérités (cf. p. 78). De la même manière, il était vaguement conscient des soucis cardiaques de sa mère, mais comme tout le monde, comme nous tous, on ne prend les symptômes au sérieux que lorsque le mot n’est plus approprié au contexte (cf. p. 69). Du présent à l’imparfait, il n’y a qu’un battement, qu’une vibration postulés, lors même que cette palpitation ne va pas de soi.
Pour autant que l’on y croie, les créatures de Dieu sont fragiles, paradoxalement très imparfaites malgré le fait qu’elles proviennent des mains du plus parfait des artisans. Au reste, du moment que notre mère est vivante, qu’aurait-on besoin d’un paradis artificiel puisque nous possédons le simple paradis de la présence rassurante, le plus doux, le plus agréable de tous les paradis (cf. p. 123) ? C’est à l’instant où ce paradis s’écroule que le rapport à Dieu s’impose ou se modifie. Dans l’hypothèse où il existerait un plan de la Création, à quoi peut ressembler ce Dieu qui nous arrache des bras de notre mère ? Que faire au milieu de ce «traquenard», de cette «sinistre plaisanterie» orchestrée par le meilleur des plaisantins (p. 151) ? Cohen prend donc Dieu à parti, il l’accuse d’avoir abusé de sa confiance. L’accusation est d’autant plus sincère qu’elle succède à la disproportion des preuves d’amour : une mère aime son fils davantage que Dieu ne saurait aimer ses créatures – «Dieu m’aime si peu que j’ai en honte pour Lui» (p. 121). Oh oui ! le désamour de Dieu vaut bien le désaveu de celui que le deuil accable. Ce n’est qu’à la fin que l’existence de la mère rejoint le sentiment de Dieu, vers la coda de ce requiem textuel. Puisque cet amour immense qu’est l’amour maternel a été permis, puisqu’il a quand même duré, c’est peut-être qu’en toute mère réside une preuve de l’existence de Dieu (cf. p. 167). Nul retournement de veste de la part de l’auteur, ceci dit. Nulle palinodie car Dieu, tout au long de cette histoire d’amour, ne s’était pour ainsi dire jamais dérobé. En tout amour Dieu transparaît – il s’éternise et transmet ce sentiment d’éternité à ceux qui sont dignes de le traduire. Ce ne sont que les passions tristes de Cohen qui avaient mis Dieu en quarantaine. Or celui qui rêve qu’il incarne le «carrosse de la Loi Morale» avec sa mère ne peut en réalité vivre dans la continuité d’une futile incroyance (cf. pp. 115-6). D’ailleurs n’oublions pas que le judaïsme et la judéité sont des présences tutélaires dans l’œuvre de Cohen, et quiconque est préoccupé de ces sujets ne peut pas avoir totalement rompu avec la transcendance, ne serait-ce déjà que dans le fait de faire peuple, ce qui introduit une idée certaine de l’amour, un lieu amoureux de rassemblement au sein duquel la Loi peut s’accommoder de multiples récupérations. Ce lieu de cohérence et de centralisation, ce lieu de haute Réciprocité, Albert Cohen le fonde en littérature, à travers le travail autobiographique d’une mort subie qui se change petit à petit en acquiescement, jusqu’à faire de la catastrophe personnelle l’occasion d’une étreinte collective : «Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère» (p. 169) (6).

Prométhée écrivain

Certes les mots ne feront pas revenir la mère (cf. p. 10), mais l’écriture de Cohen entretient un rapport de quasi-ressuscitation avec le corps de la disparue. Pris d’une folie de mort assumée, Cohen s’apparente à beaucoup d’égards à un savant fou de la création littéraire, comme pour se substituer aux lacunes de la Création à proprement parler, rectifiant les fautes de goût de Dieu dans ses moments de désespoir, à commencer par l’inexcusable mortalité qui devait emporter la sentinelle de sa vie. Semblable à un Prométhée ultra-moderne, Albert Cohen, en ce sens, se situe à un tout autre degré d’opération que les agissements fictifs du docteur Frankenstein. C’est que l’écrivain n’opère pas sur des matières inertes en vue de leur impulser l’énergie du vivant, pas plus qu’il ne s’adonne à de bizarres expérimentation chimiques. Avec Le livre de ma mère, Cohen ne fait que prolonger ce que tout être humain est susceptible d’apercevoir en sa créance : le désir de faire vivre les morts, la capacité exclusivement humaine de se représenter ce qui est absent, et pour ce faire toute technique est recevable tant qu’elle n’excède pas certains pouvoirs, tant qu’elle ne s’oriente pas vers des résultats sacrilèges. Rappeler à soi et aux autres les souvenirs de la mère, cela n’est pas contradictoire avec les éventuels desseins de Dieu. C’est la raison pour laquelle l’acte d’écrire la commémoration est chaque fois prométhéen et légitime. Prométhéen parce que les mots qui commémorent débordent les significations usuelles de la langue – ils font langage. Légitime parce que dans le même temps ces mots ne contreviennent pas à l’idée d’une justice universelle – on peut se sentir troublé à la lecture de ce cri qui paraît retentir depuis le gouffre d’un orphelinat, cependant on ne peut se sentir en désaccord avec le fond de ce propos car tout homme qui sait écrire, composer, peindre, chanter, etc., cet homme-là ne reculerait pas devant l’opportunité de ragaillardir le plus grand amour de sa vie, l’amour de sa mère, fût-ce le temps d’un paragraphe, d’un mouvement, d’un portrait, d’un refrain, tout ce que l’on voudra.
Albert Cohen se livre ainsi à la difficile narration du souvenir heureux. Comme beaucoup d’entre nous, comme beaucoup de nos «frères humains» aurait-il pu ajouter, nous ne réalisons ce que l’on avait qu’une fois que nous l’avons perdu, et cela condamne le bonheur à être vécu en différé, par l’intermédiaire d’une nostalgie douloureuse, lorsque depuis nos jours malheureux nous essayons d’accoster dans la pâte indistincte de nos jours heureux. À suivre la thèse de Schopenhauer dans Le monde comme volonté et comme représentation, nous n’y pouvons pas grand-chose. Il n’y a que la douleur et la privation qui feraient l’objet d’une réelle perception, d’une impression immédiate sur notre organisme, tandis que le bien-être, ici et maintenant, ne serait que «pure négation». En d’autres termes, nous n’avons d’excitation que pour les douleurs, alors que les jubilations, les marques d’euphorie ou la santé, par exemple, ne nous apparaissent qu’une fois qu’elles n’existent plus. Ce pessimisme anthropologique gagnera du terrain avec Freud, lequel affirmera qu’il n’est peut-être tout simplement pas dans les intentions de la Création que l’homme puisse être heureux comme il l’entend, c’est-à-dire durablement (7). En conséquence de quoi, le bonheur ne peut se vivre qu’à travers l’exploration nostalgique d’un passé révolu, ou alors à travers la folle espérance d’un futur abstrait. Mais l’un dans l’autre, au présent, dans la vérité générale de sa vie présente, l’homme serait malheureux, et le malheur de Cohen n’est pas des moindres puisqu’il s’agit d’endosser le deuil énorme de la mère. Pour conjurer cela par l’écriture, on accordera qu’il faille s’investir d’une mission prométhéenne.
De temps à autre, ce travail de forçat apporte quelque consolation, quelque réussite qui rassure sur notre faculté de donner le change aux morts, d’en assumer l’héritage, d’en constituer un hommage qui ne soit pas vaine formule. La partie consacrée à la fonction de sentinelle de la mère est de ces réussites (cf. pp. 21-2). Chacun de nous a plus ou moins fait l’expérience de cette vigie d’amour. De près ou de loin, dans la vie ou dans la mort, on sent bien que la figure maternelle nous surveille, nous devine, nous reconnaît dans nos toussotements, nos tics ou nos grimaces dissimulées. Seule une mère dispose entièrement de son enfant; elle en a une exacte visibilité, une totale compréhension, mieux que tout ce que pourrait savoir Dieu ou n’importe quel autre Premier Moteur sur nous-mêmes. C’est en ce sens que l’amour d’une mère est «à nul autre pareil» (p. 88). Nul besoin de lorgner du côté des héros ou des génies pour exprimer les actes d’une mère. Celle de Cohen n’était pas une Anna Karénine avoue-t-il (cf. p. 19), elle n’était pas socialement avantagée (cf. p. 43), elle et sa famille n’avaient guère de science vis-à-vis des codes de Marseille en débarquant de Corfou, ils n’avaient pas même tout à fait la langue, «[ils n’y] comprenaient rien aux trucs du social et n’avaient pas ce minimum de ruse nécessaire pour se faire des relations» (p. 48), mais comme toute mère issue de ces pauvres familles, elle mérite le détour, elle est digne de l’éternelle attention, et il se pourrait même qu’elle mérite d’être vengée d’avoir été si négligée par sa société, par le monde entier, par toute cette clique ignorant qu’un cercueil les attend dans la remise d’une scierie (cf. p. 59).
Or qui dit venger sa mère, dit aussi reconnaître ses faiblesses de vivant, confesser le «péché de vie» qui jadis nous fit passer à côté de l’essentiel, en l’occurrence d’une perception de la mort toujours imminente (cf. pp. 139-142). À cet égard l’ultra-modernité du Prométhée écrivain ne réside pas uniquement dans ses opérations sur les souvenirs, elle dépend aussi de ses opérations sur lui-même, de ses mea-culpa, de la révélation de ses défauts. C’est ainsi que Cohen raconte la seule fois où il a été véritablement méchant avec sa mère (cf. pp. 73-4). Il raconte encore l’un de ses retards, lorsqu’il a fait attendre sa mère trois heures, justement par «péché de vie», par amour de la viande, par babouinerie, en Solal du réel, par anticipation de son personnage-emblème. Voici du reste les mots exacts de cette passion démesurée pour les chairs que l’on croque : «Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l’aimerait plus de toute son âme. L’âme d’Ophélie pour s’élever à de divins sentiments a besoin d’un minimum de soixante kilos de biftecks. Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. […] Pauvres mangeurs de viande que nous sommes, nous, avec nos petites blagues d’âme. Assez, mon ami, ne développe plus, on a compris» (pp. 89-90).
Ce sont là les écarts de conduite de l’écrivain, ses frustrations d’avoir mal aimé, la part irréductiblement regrettable des souvenirs. Car un fils ne peut pas aimer sa mère comme elle l’a aimé. C’est impossible et c’est probablement pour cela que la perte d’une mère induit une puissante désolation. Tout Prométhée qu’il puisse être, Albert Cohen ne parvient jamais à se mettre à la hauteur de sa mère, sinon dans le décalage ou le réinvestissement temporel, quand il revient dans sa jeunesse et qu’il s’imagine en somme porter l’amour que le deuil a découvert. Ce faisant, l’auteur prend acte de son amour tardif, puis s’attarde autant que possible dans les bras des reliques maternelles, allant parfois jusqu’à se faire lui-même cadavre (cf. p. 126), par solidarité extrême, et se disant, en guise de réconfort, que sa mère au moins ne le verra pas mourir (cf. p. 127), lui, l’enfant au fond duquel vivait une stèle d’éternité.

Notes
(1) Jean de La Fontaine, La Mort et le Mourant.
(2) Vladimir Jankélévitch, La Mort (1966).
(3) Nous nous reportons à la nouvelle édition de poche de Gallimard (coll. Folio).
(4) Albert Cohen, Belle du Seigneur (1968), chapitre XCIV.
(5) Montaigne, Essais, II, 3.
(6) Citation que l’on peut compléter par celle-ci : «[…] mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui ne vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu» (p. 173).
(7) Cf. Malaise dans la civilisation, dont quelques-unes des thèses trouvent un écho substantiel dans la pensée de Schopenhauer.