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23/01/2016

Au nom du père de Christian Guillet

Photographie (détail) de Juan Asensio.

24196316651_b356394dd4_o.jpgChristian Guillet est un inconnu dans son propre pays et c'est tout simplement une honte. J'avoue, pour ma plus grande confusion d'ailleurs, que je n'avais rien lu de cet auteur, avant qu'un ami m'en parle et ne l'invite à la librairie parisienne de son éditeur, où me frappa, alors que je l'écoutais, un curieux mais très vif mélange d'aristocratie et de tristesse, peut-être même de colère désabusée : l'homme savait qu'il avait sacrifié sa vie à son écriture, n'éprouvait cependant aucun remords, et me paraissait infiniment touchant pour cette raison, qui est celle des maudits, une appellation désormais tellement galvaudée qu'elle ne veut strictement plus rien dire, mais qui, dans le cas de Christian Guillet, brille comme un sou neuf : «Écrivain maudit, je regagnai l'ombre, avec la douceur de m'y reconnaître enfin comme dans ma forêt où je respire, pareil à certaines plantes que le soleil consumerait et qui ne poussent que dans les ténèbres» (1).
IMG_7484.jpgCette obscurité est la seule qui puisse convenir, du reste, à la fragile beauté de la prose de Christian Guillet, qu'une lumière trop crue, celle de notre époque, réduirait à un sordide étalage d'expériences vécues. Dans un pays où Virginie Despentes peut estimer honorer de sa présence le jury du plus stupide de nos prix, le Goncourt bien sûr, Christian Guillet ne peut qu'être un étranger, un proscrit, un empêcheur d'écrire comme on défèque, sous l'objectif des photographes et le sourire appréciateur des journalistes. C'est dans la pénombre mordorée d'une pièce solitaire, au coin d'un feu de préférence et entouré de livres, surtout ceux des moralistes, de Rousseau (cf. p. 98) et de Molière (dont une des pièces les plus connues est très finement analysée, cf. pp. 43-4), qu'il faut lire, puis immédiatement relire pour vous convaincre que vous n'avez pas rêvé pareille lecture, le texte de Guillet, ne pas craindre, surtout, d'être envoûté et de céder aux prestiges d'un orfèvre de finesse, parfois de cruauté, en tous les cas toujours d'une admirable précision, lorsqu'il s'agit d'enrouler les êtres et les choses, le temps aussi, dans les orbes d'une écriture à nulle autre pareille (2), incomparable.
Christian Guillet, lorsqu'il écrit, commence par fixer ce qu'il voit d'un coup d’œil de griffon (l'animal évoqué quelque part par Julien Gracq, célébrant sa rapidité), comme un peintre fulgurant qui brosserait en quelques touches rapides le spectacle dont il espère saisir la lumière perpétuellement changeante et, secrètement, l'essence même. Peu importe que l'un et l'autre reviennent ensuite à leur première ébauche, si cette dernière a vitrifié en quelque sorte ce qu'il faut parvenir à donner à voir, qui désormais constituera une espèce de monade ayant la particularité d'être reliée à tant d'autres. C'est Goya en peinture, dont le véloce trait immobilisera la hache qui s'apprête à éclater une tête, ce sont les moralistes du XVIIe siècle en littérature, et nous pourrions faire un beau volume des seuls traits que contient Au nom du père, dont je donne quelques exemples, notés au fil des pages : «Lorsqu'on n'a pas à gagner sa vie, il faut beaucoup d'étoffe pour éviter le libertinage. «Mon mari me trompe tellement, déclarait son épouse, que je ne sais plus si mes enfants sont de lui !» Elle se consolait en écrivant des romans d'amour et, dès qu'il commença de vieillir dans la sagesse, elle cessa d'écrire. Lui ne garda de ses déportements qu'une culture intuitive, lentement acquise dans des boudoirs et de somptueuses alcôves» (p. 7). Voici une autre de ces épigrammes, dont tout le sel, comme celui des statues bibliques, présente l'intérêt de figer une simple notation en une vérité valable dans un siècle ou dans mille : «Il n'abordait un sujet que pour y rejoindre un autre qui en prenait la place, et ainsi qu'il en va de prétexte en prétexte chez un bel écrivain, son tempérament assurait l'unité de tout ce qui n'était chez lui qu'allusion à tout» (p. 8). Cette autre encore, dont l'économie est le principe et la force même du trait qui cloue, du pinceau qui fige, du regard qui saisit, de l'écriture qui éternise : «Son personnage humiliait le mien, et son intelligence hors d'état de sonder la mienne avait exactement de quoi la mépriser» (p. 35).
IMG_3734.jpgChristian Guillet, comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement, n'est pas l'homme de l'oralité, mais de la réécriture perpétuelle, qui est musique intérieure, dialogue pourquoi pas avec une bouche dont nul n'a idée, à laquelle nous prêtons commodément les caractéristiques de notre propre conscience. Contre Platon, il affirme que la pseudo réelle présence de la conversation n'est qu'un jeu de dupes si l'écriture n'en constitue point l'alpha et l'oméga, et finalement la résume pour, en la conservant à tout jamais, en exalter la puissance instantanée, mais lentement diffusée comme une bombe qui ne cesserait jamais tout à fait d'exploser, se nourrirait de sa propre énergie, représenterait la machine perpétuelle enfin créée, qui dans une parodie d'auto-engendrement prétendrait s'égaler au geste premier fondateur, d'où tout est né. Confronté à celui qu'il appelle un «montreur d'ours», à savoir un journaliste célèbre qui l'interroge sur un plateau d'émission télévisée, Christian Guillet n'est pas à l'aise, c'est le moins que nous puissions dire : «Quand ensuite je relatai mon aventure maçonnique, avec la frénésie meurtrière d'un saint Michel terrassant les dragons, le meilleur de ce que j'en avais écrit me souligna la misère de l'expression orale : votre présence purement physique ne préserve que le plus superficiel de vous-même» (p. 10), alors que votre présence écrite ou plutôt réécrite, elle, s'enfonce dans les profondeurs et n'est jamais vraiment certaine de remonter à la surface.
Ce livre de Christian Guillet est consacré au père, et je n'ai le temps je le crains d'évoquer les subtilités de la trame narrative, les profondes analyse psychologiques, d'un cas d'école finalement aussi vieux qu'il existe des mariages, des épouses, des maris et des beaux-pères : le père du narrateur tombe amoureux de la jeune femme (à ses yeux) de son fils. D'ailleurs, il me semble que l'auteur lui-même n'attache pas une importance excessive à ce sujet, après tout anecdotique à ses yeux, tout comme est anecdotique la relation d'un amour aussi intense que bref entre le vieil homme qu'il est devenu et l'une de ses anciennes élèves même si, bien évidemment, ces deux récits correspondent l'un l'autre, comme autant de discrètes passerelles entre deux précipices, ou bien des tunnels secrets qui uniraient deux continents que rien à première vue ne distinguerait l'un de l'autre. Les dernières pages qui relatent cette rupture douloureuse sont absolument magnifiques mais elles ne constituent elles-mêmes qu'un leurre, car l'unique sujet, la seule matière que les mains de Christian Guillet aient jamais correctement saisie et pétrie, mais avec quel art, est la littérature.
Il faut ainsi lire Au nom du père en gardant à l'esprit son sous-titre invisible : Art poétique, car Christian Guillet ne parle jamais que de son écriture ou, encore plus immodestement, de ce que doit ou devrait être, et qu'elle n'est plus, la littérature, sauf à se prétendre houri aguicheuse tortillant de ses fesses grasses devant les jurés du prix Goncourt, vieillards anticipés et hommes jeunes déjà vieux qui n'auront même pas la force de porter une libation à ces reins onduleux.
Maudit pour maudit, que l'écrivain de race s'enferme au moins avec son unique idole, qu'il ne parviendra certes jamais à épuiser, comme tous les mauvais rêves, comme les goules qu'il est impossible de rassasier ! : «En vain avais-je bénéficié des deux émissions les plus convoitées, dont chacune seule d'ordinaire propageait le moindre bouquin ! Quelle importance attacher à ces feux follets ? Tout ce qui gauchit votre itinéraire privilégié, tout ce qui est insolite ou adventice demeure anodin : un individu se révèle moins dans des incidents de parcours, que dans son art singulier d'emprunter les chemins les plus usuels» (p. 17).
Le chemin le plus usuel qu'emprunte Christian Guillet, mais avec un art consommé de la marche, est celui de la solitude, de l'aorasie : tout est perdu au moment même de sa manifestation, et d'abord le souvenir le plus cher bien sûr, s'il n'est pas mis en sécurité dans la mémoire si extraordinairement souple de la littérature. C'est ainsi que, «quand la soirée s'achevait en m'écartant d'eux, je me retrouvais prisonnier de mon naturel, enclin à ne rien vivre que dans la perspective du souvenir que j'en garderais, touriste de moi-même et pareil à ceux qui ne voyagent que pour photographier leur voyage. Un jour, cette enfance de mes fils qui atténuait le regret de n'avoir pu relater la mienne, mon œuvre me la restituerait transfigurée, ainsi que fait après vous de votre vie un être cher. Je ne les quittais pas sans revenir à plusieurs reprises vers eux, par crainte d'oublier le touchant tableau de leur connivence, et je ne m'éloignais que pour sauvegarder la faveur de les rejoindre au matin côte à côte» (pp. 20-1). Cet éloignement est celui que provoque la littérature, sans laquelle Christian Guillet semble parfaitement incapable de comprendre ce qui se déroule sous ses yeux, et il n'est pas si certain que cela qu'il revienne, ne serait-ce que de temps en temps, auprès des siens, auprès de sa vie quotidienne, pour la remplir des élixirs que l'écriture aura lentement distillés.
L'affreux doute que Christian Guillet expose n'est qu'une de ces fausses pudeurs que l'on prêtait naguère aux jeunes vierges, car il sait évidemment de quel prix considérable, peut-être même inhumain, il doit payer sa seule attention à la maîtresse littérature : «Il faut qu'une œuvre ait ses lacunes et n'offre pas aux lecteurs tout ce qu'ils en espéraient : elle doit rester en deçà de ce qu'elle voulait dire, elle doit éveiller leur appétit sans le rassasier. Le meilleur de ce que j'éprouvais pour mes proches ne m'échappait-il pas à moi-même, ne se dérobait-il pas avant que j'en eusse pris connaissance ?» (pp. 18-9). Nous savons que la littérature seule peut lui apporter ce surcroît de connaissance, filtrer, lentement, le suc des jours, pour en extraire leur substance la plus concentrée.
Cette compénétration intime et complexe entre la réalité, fugace et pour cela irremplaçable, et la littérature sans laquelle l'expérience la plus bouleversante sera perdue à jamais, ne peut qu'avoir maille à partir avec le temps, qui est, avec la littérature, l'autre partenaire, pas moins intraitable, de cette danse dont il nous faut décomposer artificiellement le mouvement : si cela même «qui se déploie bien au-delà de l'instant, la foi ou l'art ou l'amour, on ne peut l'entrevoir qu'en des éclairs qui sont fragments d'éternité» (p. 19), alors, en leurs cadences les plus savantes, il faut que les phrases chargées de tout le précipité des moments passés, perdus, puissent nous permettre de les reconquérir, le plus partial des témoins pouvant alors à bon droit reconnaître à l'art de Christian Guillet «une fidélité involontaire et posthume, telles ces maladies héréditaires qui ne se déclarent qu'après la mort du parent dont on les tient» (p. 36).
Quelque lecteur pressé aura vite fait de retrouver, ainsi signifiée, la gageure proustienne, et il est vrai que Dieu est, dans les pages de Christian Guillet, aussi absent que dans celles de l'auteur d'Albertine disparue, peut-être parce que, comme l'auteur l'affirme dans une de ces fulgurances destinées au marbre des sentences, «la foi que je rejoins quand je prie pour autrui, je la perds dès que je suis l'objet de mes prières» (pp. 52-3). Paradoxe dont est coutumier notre moraliste, qui s'attache, dans les circonvolutions exquises de ses phrases, à mettre en regard la présence et l'absence («Son éloignement [celui de la mère de l'auteur] me procurait le rare bonheur de rencontrer mon père chez lui tête à tête», pp. 105-6) et, tout aussi bien, l'autre et soi-même, soi-même comme l'autre, comme si la lumière, la parole, un sourire, un geste ne valaient la peine d'être rapportés qu'indirectement saisis à leur source, non pas celle ou celui qui la réfléchit, la prononce, l'esquisse ou le trace sur son propre visage, mais celui auquel ils se destinent, tous, depuis l'origine : Christian Guillet bien sûr, seul maître à bord de ce navire dont le nom est vieux, et qui parcourt sans but véritable les étendues, toujours inconnues, de la mer violette d'Homère.
C'est tout un mouvement de reconquête que cette expédition, au travers même des ruses infinies de l'absence, qui est temps qui passe, temps enfui, temps perdu, ressac imperturbablement rejeté du rivage, dont il dessine pourtant le contour : «Mais là où il me laisse son absence, je la devine moins sensible que s'il était mort, car faute un jour de le savoir ailleurs, j'étreindrai cette absence dans son effroyable plénitude...» (p. 55), et qu'importe après tout si cette reconquête, aux yeux de l'auteur, peut s'enkyster comme un destin, comme une vie plus imaginaire que réelle que le prestige d'une langue incomparable aura magnifiée jusqu'au point où l’œuvre ainsi proposée à la lecture paraîtra «en affinité avec l'au-delà» ou bien écrite «de façon posthume pour ainsi dire», comme si elle était déjà inspirée «par la mort qui [lui] donnera enfin naissance» (p. 54).
Un commentateur universitaire s'attachera peut-être quelque jour à analyser, au moyen de tout un tas de schémas actanciels et aussi inutiles et grossiers qu'un tatouage au creux de l'oreille d'une licorne, la construction verbale des phrases ondulantes et souples comme une peau électrique de grand fauve au repos de Christian Guillet. Elles me paraissent servir au mieux son intention : être le centre absolu de toute perception, bien que, comme il se doit, ce centre doive être partiellement, temporairement absent ou reflété, dans un jeu de distraction et de diffraction, puisque l'observateur absolu qu'est, comme Monsieur Teste, Christian Guillet, doit se mirer et jouir dans le reflet de l'autre. Proust encore, dont le savant entrelacs de proposition peut permettre qu'un clocher d'église se confonde avec un mât de navire ou plutôt, que ce dernier trouve l'achèvement de son élancement inchoatif en étant ainsi rapproché d'une flèche censée concentrer la ferveur des fidèles et l'expédier comme un projectile vers le Ciel : «Derrière les larges baies vitrées qui nous séparent seules du Grand Canal au crépuscule, on se croit soumis à l'ondulation de l'eau, et celle-ci ne transparaissant que pour arroser le reflet de la salle entière sur les vitres, on s'étonne que les serveurs circulent avec autant de naturel que s'ils n'avaient pas les pieds submergés» (p. 75). Un bel écrivain est toujours l'homme du reflet ou, pour le dire dans un autre registre, de la médiation. Comme il l'écrit, Christian Guillet préfère à la joie de sa famille réunie «l'image que [lui] en offrent de vastes miroirs» (ibid.), et c'est encore une construction en miroir qui reflète le mieux la mélancolie spéculaire tout autant que crépusculaire des plus belles atmosphères, y compris psychologiques, dont l'écrivain se fait le peintre délicat : «La fréquente nigauderie de ces propos galants aurait dû me déconcerter, indigne de lui qui ne les eût pas jadis entendus d'un autre soupirant sans se moquer – il arrive qu'on ressemble à ceux qu'on a méprisés ! – mais en traduisant sa joie, cette nigauderie m'enchantait» (p. 69). Tout aboutit chez Christian Guillet au foyer de sa perception et, donc, autant le dire, à un beau livre, comme chez le poète marmoréen, puisqu'il se montre si habile à se «saisir d'un être ou d'un objet, à y enrouler voluptueusement [sa] phrase en [se] faufilant d'un registre à l'autre» (p. 136).
Je disais que Dieu était moins absent que présent, présent dans son absence même, les docteurs en casuistique parleraient d'apophatisme, dans les pages d'Au nom du père. La faute au triomphe de l'écoulement impalpable du temps qui, dans ces pages, semble tout attirer à lui, comme s'il était une sorte de monstrueux attracteur universel tapi au-delà de l'horizon des événements, dans une singularité que l'écrivain pourrait seulement se flatter de soupçonner, sans jamais l'apercevoir directement. Ne soyons point étonnés si cette fuite, dont l'écriture, plus qu'elle ne la ralentit, en épouse les mystérieux écoulements, est l'occasion offerte à Christian Guillet de constater une perte, qui affecte d'abord la qualité même des choses : «Dans ce silence que rompt à peine notre batelier à l'approche des carrefours, comment ne pas puiser la confirmation que depuis longtemps l'histoire atteste une déchéance continue, et que le meilleur est autant derrière vous que le pire devant vous, et qu'il y a moins à espérer maintenant du monde extérieur que de soi seul ?» (pp. 77-8). Cette décadence est celle de la langue, et ce n'est bien évidemment pas un hasard si la prose de Christian Guillet, que les sots qualifieraient de maniérée si d'aventure ils s'avisaient de la lire, lutte contre cette inexorable perte de substance, à peu près seule (mais il faut cependant songer à un autre résistant solitaire et érudit, Guy Dupré, ou au jeune Marien Defalvard) au milieu des décombres : «la langue d'un peuple constituant le tabernacle privilégié de sa civilisation», il n'est pas très étonnant que tout voyage déçoive (3), mais surtout que la visite d'un musée exposant les œuvres d'une époque révolue ne rende évidente la perte que nous subissons dans un monde sans grâce, s'opposant par chacune de ses fibres d'acier et de ciment à ces «scènes d'intérieur, dont les héroïnes exhibent de rutilantes soieries qui eussent convenu à Simone [la femme de l'auteur], et un mobilier qui honore le passé où l'on ne distinguait point la vie et l'art, façonnant l'objet le plus usuel avec autant de dévotion qu'un sonnet» (p. 80).
Qu'importe après tout que cette fuite du temps et cette éclipse, de plus en plus évidente, de la beauté si, inlassablement, de livre en livre et de phrase en phrase, Christian Guillet se veut le révélateur, et réussit à l'être, point unique mais incroyablement solitaire et altier, d'«une «chaîne universelle», au sein de laquelle «chacun ne voit qu'une infime partie des maillons qui le rattachent à tous les hommes» (p. 78). C'est peut-être dans ce type de propos que Christian Guillet se rapproche le plus de Léon Bloy (4), mais d'un Léon Bloy je l'ai dit qui se serait débarrassé de la présence constante et comminatoire de Dieu dont l'office n'échappe point à sa mordacité (5), voire de Walter Benjamin dont il semble, au détour d'une page, retrouver la secrète tristesse : «Un unique objet suffit à recréer tous ceux de même raffinement qui étaient destinés aux mêmes gens que lui, il vous donne à la manière d'un oiseau en exil la faculté de substituer à votre cadre indigne de lui l'atmosphère à laquelle il serait apprivoisé, et qui rendrait pour ainsi dire à son plumage ou à son ramage leur innocence originelle» (p. 84), et Christian Guillet de conclure ce passage par un propos que les sots estimeront réactionnaire alors qu'il n'est que profondément juste : «Aucune nation n'existe autrement que par cela qu'elle a inspiré» (pp. 84-5). Ailleurs, Christian Guillet aura des mots très durs contre le peuple : «Quand ainsi au 14 juillet le peuple partout déferle, intolérable hors de son travail et dans les loisirs qui accusent le pire de lui-même, quand il exhale sa puanteur particulière en ces jours de fête où il est bien lavé, son affluence illustre l'emprise universelle du peuple à présent que seuls ont droit de s'exprimer ceux qui en sont issus : comment ne pas dénoncer cette emprise du peuple sur les mœurs et la langue et les lettres et les arts, sur cela même qui lui est le moins accessible, et sur les êtres même qui lui sont le plus étrangers ?» (p. 126). Double constat, donc : déchéance, déshérence du temps qui s'écoule, le passé présentant toujours au regard si ce n'est à la connaissance l'évidence selon laquelle l'homme a pu être capable de vivre en harmonie avec le monde qui l'a vu naître, et qu'il n'arraisonnait pas encore au moyen de ses calculs et de ses machines, de ses machines calculantes sans jamais s'arrêter. Et aussi, éloge de la singularité, de la personne noyée dans la foule, mais nous nous attendions quelque peu à trouver de semblables constats dans la prose de Christian Guillet, beaucoup trop solaire et solitaire pour se priver de darder quelques pointes sur les flancs anonymes du troupeau de moutons.
Tout autant, cette chaîne qui est celle des êtres, vivants bien sûr mais également morts (6), qui souligne aux yeux de l'auteur «qu'à chaque heure, l'ensemble du patrimoine humaine ne cesse de se réincarner» (p. 145), mais encore qui est celle des époques et des atmosphères, est celle qui unifie les démarches et voies variées d'un artiste, bien capable après tout d'expérimenter et de conforter sa vision par le biais de plusieurs instruments : «Vous ne passez d'une musique à une sculpture ou d'un tableau à un livre, que faute de voir là les moyens variés d'une unique fin, que pour n'avoir pas en vous-même cela que votre vagabondage ne saurait vous fournir, cela qui destine l'artiste à un seul art», où tous les autres, conclut Christian Guillet, «lui donnent rendez-vous» (p. 100), et cette chaîne est enfin celle qui accorde mystérieusement la vieillesse du père et le déclin du jour : «À l'heure où l'humidité des bois s'étend sur vous ainsi qu'un suaire, nous écoutions l'oiseau mystérieux qui, au déclin d'un beau jour d'été, vient déployer ses ailes au-dessus de vous, et plane et se pâme comme une émanation de la nature entière, et clame son amour ou son innocence comme s'il était blessé, ou ne se mourait que de chaleur et pour vous en délivrer. On aurait pu croire que notre promenade avait eu la pleine durée d'une saison, car en lisière de la forêt déjà les chênes se doraient au point qu'en l'absence de soleil, ils eussent encore paru ensoleillés : en face de ceux qui, dénudés à l'avance, étalaient à leur pied leur fortune avec l'orgueil de seigneurs qui se sont ruinés, mon père envisageait l'automne et le retour à Paris, où tout rentrerait dans l'ordre au mépris des passions» (p. 130). Mais comme le cœur vit et n'est jamais prêt à se recouvrir des pâleurs de l'hiver, les passions continueront de triompher de la volonté, point encore tout à fait lasse.
C'est «en un éclair, et sans ambiguïté» que s'impose «la beauté véritable» (p. 135) affirme Christian Guillet, et c'est de la même façon, en un éclair, que le lecteur sera saisi par la langue de cet écrivain secret et monstrueux dans sa volonté de ne servir que son œuvre (7), d'une lucidité tout simplement exceptionnelle (8), qui peut nous faire soupçonner de quelle rigueur de fer peut être, doit être la vie d'un écrivain de race, pardon pour ce mot qui choque les oies blanches. Cette rigueur est une règle de vie, comme celles qui dictent les heures remplies de si petites choses, mais pas moins essentielles à l'équilibre du monde, d'un moine vivant dans son monastère, et c'est dirait-on à l'unique condition de s'y soumettre que l'écrivain pourra, en retour, en tirer quelque bénéfice, une paix, l'écoulement d'un temps qui ne soit plus ennemi, mais allié, et qui proposera, le moment venu d'établir la paix, un cordial de ses meilleures heures, toutes dorées au soir de la vie, mais reconquises, pleines de l'énergie et du savoir que la littérature insuffle à tout ce qu'elle évoque et prend dans ses rets. Ce bénéfice n'est pas seulement celui que l'écrivain, son œuvre accomplie, tirera de la vengeance sur les vivants qui l'ont ignoré ou ce sont détournés de lui.
Car le temps auquel postule Christian Guillet comme un impétrant impatient est celui de la longue durée : il se survivra par son œuvre plus qu'il ne vit, et c'est à un même destin qu'il force celles et ceux qu'il a aimés, comme s'il n'avait d'autre intention que de les immobiliser à tout jamais au moyen de quelque puissant sortilège. Voici ce qu'il dit de sa perception des êtres : «Jadis, ils m'intéressaient dans l'instantanéité de leur présence, et maintenant dans l'épaisseur de leur durée, où j'éprouve le besoin de les incorporer» (p. 172). Comme un sculpteur, c'est l'épaisseur de la matière qui intéresse Christian Guillet, mais cette matière n'est autre que la pâte à la fois incompressible et étirable à l'infini du temps. Cette incorporation exige bel et bien la disparition de l'être en cause, tombant sous le regard du maître des prestiges langagiers qu'est Christian Guillet. Nous avons vu comment cet écrivain ne pouvait reconquérir un moment ou un être, une parole même, qu'en les abolissant dans le mouvement même où il leur fait accéder à une douloureuse, mais enviable éternité. Car sa quête et tout autant ce que nous pourrions appeler, très laidement, son ambition esthétique, ne visent qu'à tenter d'enfermer le cours du temps dans un cristal inaltérable de prose (9), que l'auteur mais aussi ses lecteurs pourront contempler chatoyant de se mille éclats. Ainsi du père : «D'ores et déjà, l'égoïsme de mon père, s'il maintenait une distance entre nous deux, m'accoutumait à vivre sans lui ou à pressentir son absence, et à l'heure où cette absence à l'image de son égoïsme m'en présenterait l'apogée, sa mort me laisserait en réalité l'essentiel de sa vie» (p. 179). Ainsi de la jeune femme aimée, auquel Christian Guillet consacre un chapitre (le dernier) tout entier de son livre, et dont la lecture devrait être imposée à toute jeune homme, à toute jeune femme au moment où ils ont cet âge si particulier qui leur permet de jouir d'une totale ouverture à l'aventure fantastique de l'homme, au moment où aucune chaîne ne les contraint encore point trop violemment, au moment où leur innocence est tout près de se transformer en routinière application d'un code de conduite (à hélas trop souvent confondre avec quelque ridicule pellicule de moraline sociale) que la littérature leur aura peut-être permis de ne point trop désacraliser. Il faudrait aussi que le faune matznévien compare ce qu'il a écrit sur la rupture avec les pages de Christian Guillet, pour en rougir. Si, comme l'écrit Christian Guillet, le «plus grand événement ici-bas, ce sera toujours la lente approche d'un homme et d'une femme l'un vers l'autre» (p. 193), alors il ne faut point procrastiner davantage l'expérience de cette approche, et l'autre, consécutive à la première, de la rupture qui ne pourra que suivre, entre un homme et une femme que trop d'années séparent. «Malgré mon inexpérience, avoue ainsi Christian Guillet, de ce rôle que m'assigne le hasard, le seul fait d'avoir l'âge de le jouer m'en prête le talent» (p. 199), y compris lorsqu'il s'agira, dépité, de survivre à l'éloignement, au sourire de l'autre qui ne vous est plus adressé, à ses mots que d'autres écoutent, à la perte de sa présence, qui naguère était tout à vos yeux.
Plaire à une femme, surtout lorsqu'elle est jeune, c'est encore et toujours se placer au centre du foyer, devenir ce dernier même, qui concentrera les rayons de feu, d'excitation, de joie et d'attente dont aucun ne devra être éparpillé, au risque que l'incendie ne soit qu'un feu de paille : «Mais je crois trop volontiers la femme victime plutôt que complice de mon désir, auquel j'incline à renoncer pour la défendre contre moi : mon désir repousse les occasions de son assouvissement, il porte en soi sa propre impossibilité, comme si l'érotisme était inséparable de l'épouvante...» (p. 208). Il faut donc, une fois encore, une fois pour toutes, être l'objet de toutes les attentions, mais uniquement pour que l'autre, prisonnier volontaire de ce cercle que tissent les (futurs) amants, participe de la même ferveur, qu'importe qu'elle se révèle, en effet, épouvantable, en les privant de leur volonté propre, les amants ne trouvant de sens à leur état de magnétisme fébrile qu'en puisant l'un en l'autre la ressource de leur attente de l'autre, comme en un puits sans fond de gestes déjà accomplis alors qu'ils n'ont été qu'esquissés, murmurés, rêvés : «Son sourire me révèle celui qu'elle suscite sur mes lèvres» (p. 195), lien indissoluble qu'établit au premier regard le charme dont nous avons oublié la signification délétère, alors même qu'«auprès d'elle s'effaçaient aussitôt les aspects de [sa] vie qui ne la concernaient point, et sans futur ni passé tout à coup» (p. 202), Christian Guillet n'a pour présent que le leur, puisque l'amour est une dépendance ou plutôt, une servitude volontaire. C'est le moment le plus doux, le plus exaltant aussi, suivant immédiatement la rencontre : «Je jouissais du bonheur dont on oublie nécessairement qu'il est un état limite, car durant les courtes périodes où son passage entraîne notre confiance en lui, il exhale un cruel parfum d'éternité et promet plus qu'il ne saura tenir» (p. 207).
Mais... Quelle est cette taie qui afflige tout à coup le plus clair regard de femme ? Quoi, déjà la rupture, alors que je t'ai si mal aimée, si mal prise, si mal chantée ? : «Ses bras qui à cet instant me serraient, ils ne laissaient guère supposer qu'un jour ils allaient me repousser. Le soupçonnais-je davantage, lorsqu'un éclair de cruauté passait dans ses yeux, telle la prémonition du chagrin dont il me faudrait payer mon bonheur ?» (p. 209). C'est que l'amour, comme au fond le genre autobiographique selon Christian Guillet (10), s'échappe à lui-même. Tout comme l'amour physique même, qui ne pourra être consommé par une de ces absences masculines de désir, petit rappel ironique du hasard frappant les plus belles vigueurs, que l'auteur tourne en belle autodérision : «Et me consolerais-je en me donnant tout entier au récit de ma mésaventure, grâce à cette autre érection nécessaire pour affronter la page blanche ?» (p. 217).
La rupture se produit, elle était déjà présente au creux même des serments les plus forts, des plus tendres et impudiques paroles, mais les liens que les amants ont patiemment ourdis entre leur désir et leur attente réciproques subsistent, ils paraissent même indéchirables, du moins pour Christian Guillet qui énonce alors quelques vérités cruelles, dans une langue ciselée qui semble accentuer encore la douloureuse évidence de la désunion, du désamour : «Plusieurs jours de suite, je rappelai l'infidèle, sans jamais la joindre à l'appareil. Il me semblait néanmoins qu'existait pour unique espace entre nous l'épaisseur d'un rideau de mousseline, et qu'à l'insu l'un de l'autre nous n'aspirions tous deux qu'à le déchirer. Je voulais croire qu'à distance une télépathie ne manquerait pas d'influencer cette infidèle, et qu'entre deux cœurs un fluide occulte passe nécessairement du plus ardent au plus indifférent, la nature inclinant à l'harmonie» (p. 219).
Christian Guillet aura beau parcourir des centaines de kilomètres pour rejoindre celle qui l'a quitté, dans une ultime tentative de conquête, rien n'y fait, la belle est morte, alors qu'elle est pourtant bien vivante : «Allons ! Les yeux brûlés par l'appréhension, je marche dans la lumière froide, et m'émerveille de sentir tant de chaleur en moi. Je cherche au loin la silhouette qui me prendra la main, une main crispée sur ma dernière chance. Par instants, cette silhouette se profile à distance comme au travers de mes nuits, mais elle recule sans cesse en dansant sur la route à mesure que j'y chemine. N'est-ce pas l'ombre de ma propre jeunesse que je poursuis sous ces sapins, pareils à ceux de la Forêt-Noire où j'ai cultivé jadis un autre amour ?» (p. 223).
Viennent, bien vite, car elles viennent toujours, les phrases cruelles, que l'on veut intensément animées de notre joie, de notre espoir, de notre attente, et qui tombent dans le vide, dans l'absence au goût de fer créée par celle qui ne veut plus de vous, absence redoublée du fait même de sa présence, qui se tient pourtant devant vous, alors qu'elle ne vous voit même plus, qu'elle semble même ne vous avoir jamais vu, la rupture ayant cette redoutable capacité de faire que le temps passé en compagnie de l'autre soit comme biffé d'un trait rageur : cela a été, cela n'est plus. Il faut bien se venger alors, du moins tenter de blesser celle qui vous quitte, en imaginant, à sa place bien sûr, l'avenir qu'elle se dessine sans vous, qui ne peut qu'être accablant de médiocrité : «Figurez-vous qu'il m'est arrivé à moi aussi d'aimer sans être aimée. – Vraiment ? Il devait être bien médiocre cet homme, pour ne pas saisir sa chance. Et qu'avez-vous fait ? – J'en ai pris mon parti, justement, je me suis détournée. – Et moi, je ne le peux pas ! Et si vous l'avez pu, c'est que vous n'aimiez pas ! – Mais si, vous dis-je, cela arrive à tout le monde. – Non, tout homme ne tombe pas sur une personne aussi énigmatique que vous, toute femme ne reçoit pas des lettres telles que les miennes : un jour, vous le constaterez, les plus jolies lettres d'amour que vous aurez reçues, ce seront les miennes, et tout à coup elles me vengeront. Au moins, les avez-vous gardées, mes lettres ? – Cela ne vous regarde pas !» (p. 230).
C'est alors la tristesse qui s'abat sur vous, l'inéluctable, la terrifiante certitude que, quoi que vous disiez ou fassiez, vous ne pouvez qu'éloigner de vous l'autre qui ne vous reconnaît plus, qui ne vous a même jamais connu, puisqu'il ne vit point comme un drame absolu l'horreur de vous quitter, de vous biffer. Christian Guillet condense en quelques phrases admirables ce qu'un Paul Gadenne développera dans l'un des romans les plus désespérés qu'il m'a été donné de lire, Le Vent noir : «Une fille qui vous abandonne ne saurait en effet vous ravir le souvenir que vous en gardez, ce souvenir ondoyant et sonore comme un lac où l'on voudrait se noyer avec elle» et puis encore : «Dire que je respire dans la même ville qu'elle, à la même époque, et que mes heures ne sont pas les siennes !» (p. 239), a ainsi raison de s'étonner, pour s'en scandaliser, Christian Guillet, qui souffre moins qu'un banal amant éconduit, puisque sa souffrance ne peut avoir de sens que reprise par l'écriture, et qui souffre tout autant infiniment plus que lui, puisque chacune de ses phrases creuses, dirait-on à plaisir, ravive la douleur de la rupture, qui n'est pas tout à fait morte au moment où elle est évoquée sur la page blanche et qui, voyez !, semble même renaître de ses cendres froides : «La nuit, j'avais parfois le déplaisir de l'entendre raconter notre histoire à un jeune imbécile qui m'aurait succédé auprès d'elle, et je regrettais plutôt qu'elle l'autre femme qu'elle serait lentement devenue dans ma main, femme qu'elle ignorerait toujours au voisinage de ceux qui n'auraient pas de quoi lui donner naissance» (p. 240), jugement admirable, admirablement altier et abominablement peu consensuel par ces temps d'eunuquat institutionnalisé, de l'homme mûr qui, en perdant une femme, perd moins un corps tentateur (mais cela aussi, il le perd) que l'infini des possibles par quoi une âme, c'est-à-dire une liberté, exhausse sa plus profonde destinée.
La colère finit par disparaître (le mépris, lui, jamais), recouverte, comme absorbée par une douce pitié : «Une nuit, ne me suis-je pas réveillé en sanglots sans savoir pourquoi, avant de prendre en effet conscience que c'était elle que je pleurais ? J'ai tant pleuré derrière elle que s'il m'advient maintenant de verser des larmes dont elle n'est plus la source, c'est encore son visage qui affleure au travers de ces larmes étrangères à elle» (pp. 240-1). Alors la reprise dont rêva durant des années Kierkegaard est permise, même si un souffle pourrait la détruire, alors cette jeune femme, dont une seule fois Christian Guillet écrit le prénom, est reconquise, conquise pour l'éternité, qu'importe qu'elle meure ou, encore plus banalement, multiplie les amants ou fonde un foyer avec un homme qui ne parviendra jamais tout à fait à effacer le si cuisant souvenir, alors, écrit Christian Guillet, «nous prolongerons à loisir cette histoire où le dernier amour d'un homme coïncide avec le premier d'une femme. Dans cette histoire éternelle, dont avant moi tant d'imprudents ont souffert, il m'émeut de renouer avec une tradition : j'aime traverser les climats où m'a précédé l'humanité entière, et de malheurs en bonheurs j'aborderai même la mort comme un relais, pour assurer jusqu'au bout de mon être la continuité d'une procession» (p. 242), alors il sera possible de «vénérer dans chaque mot l'objet d'une tradition plusieurs fois séculaire» (p. 203), et de voir dans un seul visage, celui de la femme aimée ou du père qui lui aussi aima une femme plus jeune que lui, le fils répétant à jamais l'histoire du père puisqu'il est un fils, le visage de l'homme.

Notes
(1) Christian Guillet, Au nom du père (L'Âge d'Homme, 2012), p. 17. Ce volume est le septième de l'Œuvre complète de l'auteur, parues aux mêmes éditions.
(2) Je vois tout de même une fâcheuse exception à cette qualité stylistique exceptionnelle, qui réside dans la curieuse, constante et laide manie de répéter en cours de phrase, par un pronom personnel, le sujet, tic hideux que le ridicule François Hollande a érigé en non-style absolu de ses pitoyables prises de parole comme disent les journalistes : «Diable ! la Providence qui tardait à me gratifier du renom sur lequel j'avais compté, elle m'avait accordé petit à petit ce que je n'aurais jamais osé lui demander [...]», p. 18.
(3) Nous savons que les voyages sont illusoires, et en raison même, comme l'a écrit Christian Guillet, du fait que la langue d'un peuple constitue le «tabernacle privilégié de sa civilisation» (p. 80). L'auteur enfonce le clou : «Dupés par une vogue du tourisme qui trahit l'indigence de notre époque, beaucoup font le tour du monde et s'estiment transfigurés par leur turbulence, quand en fait on reconnaît sous leurs bagages ces pèlerins du néant» (p. 83).
(4) Léon Bloy encore : «Les cœurs humains se vengent les uns des autres sans le savoir, car notre indifférence à l'égard de l'un qui nous aime reçoit pour châtiment l'indifférence d'un autre que nous aimons, et la somme de l'amour sur terre présente un effroyable entrelacs de compensations - où personne ne trouve son compte !» (p. 236).
(5) «Elle demande à sa religion de lui faire oublier des aspects de soi dont elle rougirait si elle était athée» (p. 109).
(6) Telles lignes d'une beauté tragique rappellent les douloureuses interrogations de Macbeth, meurtrier de son roi, sur la permanence surnaturelle de son forfait et, partant, la nature de sa punition, qui ne pourra jamais qu'excéder l'empan d'une justice purement terrestre : «Mon forfait ne s'étendra-t-il pas au-delà de lui-même et jusqu'à l'infini, quand avec cet enfant j'ai sacrifié toute la descendance qui eût été la sienne ?» (p. 149). Cette interrogation ne peut qu'être celle d'un homme profondément religieux, au rebours même de toute bigoterie.
(7) «Si une conception mystique de l'écrivain me prédisposait à penser qu'aucun héroïsme n'est plus noble, plus désirable que celui de qui consacre sa vie complète à l'édification d'une œuvre d'art, n'avais-je pas trouvé simultanément le rythme qui convenait à ma vie et à mon art ?» (p. 157).
(8) Laquelle, bien sûr, ne saurait se départir d'une bonne dose de cruauté. Voici par exemple de quelle façon l'auteur parle de son couple : «Et à la manière de certains divorcés qui cohabitent après leur divorce, nous demeurions enlacés par la longue tristesse de ne point réussir à nous entendre» (p. 139).
(9) «L'homme que j'aurais bientôt accompagné jour après jour de mon berceau à sa tombe, il me mettait en évidence qu'au-delà de lui-même, mon œuvre complète aurait pour singularité d'épouser à travers ma vie complète la mesure permanente du temps, de se soumettre au temps avec lenteur et continûment – à l'opposé de mes devanciers, habiles à en simplifier ou à en interrompre le cours par des jalons arbitraires : toutes mes autres intentions esthétiques relevaient étroitement de celle-là, qui s'était précisée au long de trente années à mon insu, et beaucoup mieux que si je l'eusse davantage préméditée...» (p. 185).
(10) «Après n'avoir jamais rien dissimulé aux lecteurs, qui m'ont soupçonné néanmoins d'omissions volontaires, j'ai compris que le genre autobiographique a pour noblesse de ne pouvoir assouvir la curiosité qu'il éveille : ce genre seul descend assez loin dans une âme pour révéler que son tréfonds échappe à elle-même» (pp. 215-6), soit toujours ce même mouvement de possession et de déprise, de conquête et de ruine, de présence et d'absence, au sein le plus intime du projet littéraire de Christian Guillet.