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16/03/2016

La Symphonie des spectres de John Gardner

Photographie (détail) de Juan Asensio.

22344417884_8e0868eaf1_o.jpgSi la préface que donne Fabrice Colin n'est pas un exercice totalement inepte où il s'agit de se faire valoir plutôt que de donner l'envie de lire un grand texte, ce n'est pas toutefois en nous contentant de poser l'évidence selon laquelle La Symphonie des spectres est «un livre qui contient tous les autres, un livre-cathédrale se riant des conventions narratives traditionnelles» (1) que nous épuiserons ce roman monstrueux, «obsessionnel [et] philosophique, ou tentant de l'être» (p. 796) comme un roman russe selon le narrateur. Relativisons toutefois la portée de cette préface, qui comme il se doit dans un pays qui n'a pratiquement plus aucune culture littéraire réelle, cède plus d'une fois aux sirènes de la bêtise contemporaine, en affirmant par exemple que le texte de John Gardner «présente une méditation étrangement passéiste» (p. 13), alors qu'elle n'est que nostalgique et, surtout, qu'elle est hantée par la Chute, mais aussi en rappelant que non seulement ce roman ne se rie d'aucune convention narrative traditionnelle mais qu'il ne contient pas tous les livres, et même qu'il semble exclure l'un des plus grands romans du siècle passé, non parce qu'il l'ignorerait ou le mépriserait mais parce que, au contraire, il pourrait être considéré comme sa redite paradoxalement originale, son efflorescence la plus remarquable, aboutie, vénéneuse. Il est vrai que nous pourrions prétendre, à bon droit, que le roman de John Gardner, qui ressemble tant à un autre qui, lui-même, contient tous les livres, est le livre de tous les livres.
C'est en effet à plus d'un titre que La Symphonie des spectres peut être considérée comme le surgeon le plus évident du grand œuvre de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan : même histoire d'un homme à la dérive, complexe, intelligent et violent dans ses réactions dans le cas de Mickelsson, professeur d'éthique ayant tué un chien par colère puis, par besoin d'argent car ses femmes lui en demandent trop, un homme lui-même peu recommandable. Même personnage ne cessant jamais de boire à toute heure de la journée, rongé par le bonheur perdu avec la femme qu'il a aimée et qui, banalité affligeante, couche avec un imbécile qu'il a surnommé le Pitre et, comme si cela ne suffisait pas, lui demande des sommes folles pour garantir ce qu'elle considérera non pas comme un bon divorce, mais un divorce tout au plus honnête. Même étrange accointance entre le personnage principal et l'occultisme, le roman de John Gardner étant littéralement rempli de fantômes plus ou moins malfaisants, avec lesquels Mickelsson entretient une relation de plus en plus évidente, profonde, presque charnelle pourrait-on oser comme si, à mesure que se déploie, dans bien des directions que la puissance d'écriture de l'auteur (2) parvient à lier en un seul faisceau, l'histoire de ce professeur si attachant et insupportable, les frontières entre la réalité et ce qui la dépasse, la larde et, parfois, la traverse d'un signe, le monde des morts qui ne sont que rarement tranquilles, s'affaiblissaient jusqu'à devenir pratiquement inexistantes.
Il ne s'agit pas seulement de la «vieille idée du platonisme chrétien du theatrum mundi» selon laquelle la réalité n'est qu'une «émanation d'ombres», ne serait que «revêtement ou mise en chair de quelque chose se trouvant derrière», mais de la certitude que «s'il fonçait de toute sa force sur une quelconque butée de ciment, il allait, comme un électron se libérant d'un atome, traverser les pierres pour exploser dans un espace profond et sans lumière, dans la clarté, la liberté absolue» (p. 209) ce qui, dans le vocabulaire de l'auteur plus que dans celui de Mickelsson, correspondrait sans doute à la grâce. Quel mot horrible, nous dirait Fabrice Colin, sentant bon sa réaction et que, significativement, il n'écrit d'ailleurs pas.
Mais la grâce ne vient pas, si elle frémit comme un mirage au-dessus d'une route dévorée de chaleur, si elle se laisse entrevoir : s'en approcher, c'est le faire disparaître, vouloir s'en oindre, c'est à coup sûr la faire fuir. Voici ce que pense Mickelsson lorsqu'il se trouve avec sa jeune maîtresse, Donnie : «Il regarda le dessin des veines qu'elle avait sur la poitrine et pensa, pas tout à fait sérieusement, mais jouant sérieusement avec une telle possibilité, que d'un instant à l'autre, si seulement l'appareillage mental pouvait être réglé exactement comme il faut, Donnie aussi deviendrait du langage, tous mystères révélés» (p. 401). En fait de mystères révélés, le volumineux roman de John Gardner s'amuse à inscrire, au creux des aventures du personnage principal, une intrigue vaguement policière, où les Mormons joueront leur part.
Il serait facile d'aimer comme un frère en déchéance Mickelsson, qui maintient coûte que coûte «une longueur en avance sur l'ombre qui lui courait dans le dos : le désespoir» (p. 46), tout comme il est facile d'aimer le Consul de Lowry, Mickelsson dont toute la vie pourrait se résumer, comme il le pense, «dans ce tourbillon intemporel d'un instant : sa catastrophe financière, ses amours maladives, son suicide par le tabac et l'alcool, son effondrement professionnel...» (p. 440), et cela d'autant plus facilement que l'homme non seulement ne nous cache rien de ses tourments, mais les expose à la vue de tous, comme s'il était de son devoir paradoxal (3), en tant que spécialiste d'une matière, l'éthique, qui vous est désormais «expédiée en vitesse avec un haut-le-corps d'impatience» de montrer ses plaies, bien éloignées de «l'objectivité libre de toute valeur», qui n'est, pour le narrateur, qu'un «conte de fées du positivisme» (p. 22).
Le positivisme, au-delà de son acception rigoureuse, est peut-être cette façon de se détourner de la réalité trop envahissante, touffue, insoumise, pour lui préférer les ratiocinations d'une raison ne se nourrissant plus que d'elle-même, comme une tumeur cérébrale se nourrit du cerveau du malheureux.
Au rebours d'un discours flottant dans le vide, qui n'est plus ancré à rien et surtout pas à la banalité de la vie quotidienne ni à la rugosité des choses qui nous entourent, Mickelsson n'en finit pas de regretter le passé, non par goût exclusivement passéiste, comme s'en alarme notre préfacier, pour quelque aube de première et rayonnante pureté, mais parce que, naguère ou plutôt jadis, l'homme pouvait encore vivre dans «l'époque des objets bien faits, l'époque où les objets étaient des ornements d'une vie qu'on présumait noble et digne d'être vécue jusqu'à preuve du contraire» (p. 26).
Ce sentiment de perte, d'aura benjaminienne enfuie, Mickelsson ne peut que la penser dans sa relation profonde, cratylienne, avec le langage, comme en témoigne ce passage : «La lumière changea encore. Les ombres parties de derrière la maison et les granges obscures s'étalaient sur la vallée, qu'elles remplissaient comme une coupe, et viraient à un bleu sombre et plus bleu de minute en minute. Ce court espace de temps au début du crépuscule, son père le nommait cockshut, terme dialectal anglais désignant le crépuscule du soir, en cet âge reculé et perdu où la moindre particule, le moindre granule de réalité portait un nom, que ce fût oiseaux, herbes, détails météorologiques, moment du jour ou de la saison» (p. 52).
Passéiste est un vilain mot, mais il est tout de même moins laid que réactionnaire, que Fabrice Colin a dû être je crois tout prêt d'écrire dans sa préface, car c'est bien d'un souci réactionnaire que témoignent les pensées du narrateur sinon celles du personnage principal, lequel évoque, parmi bien d'autres occurrences, un «temps où les travaux de la ferme se faisaient dans la douceur, où il n'y avait d'autre bruit que le délicieux craquement du cuir du harnais, parfois le sifflet d'un jet de vapeur, et où la conscience avait pour horizons des noiseraies, des bordures d'arbustes et des collines» (p. 108). Réactionnaire, Mickelsson ? Difficile à dire, car l'auteur n'affirme-t-il pas, citant au passage George Steiner, que la rhétorique («fragile piste cendrée...» ainsi qu'elle est appelée à la page 264) que professe son personnage défigure tout autant «un classicisme abrité dans l'harmonie du langage» comme au contraire «un modernisme où le particulier ne rime plus avec un univers dont la voûte engloberait tout» (p. 116) ?
Le temps perdu, assez traditionnellement, peut être celui du bonheur avec la femme autrefois aimée (encore aimée), Ellen, lorsque «le monde entier poussait une exclamation de ravissement, transformé en musique, vivant comme un animal» (p. 291), mais aussi celui de l'enfance, remémoré comme une époque où les événements possédaient un sens mystérieux, qui semble depuis s'être étiolé, ne nous laissant plus qu'aux prises avec une émotion dont nous semblons avoir perdu la clé : «Tout ce temps ensoleillé et lourd d'événements se ratatinait, pour ne laisser que quelques cailloux à l'arête coupante, quelques images figées dont toute émotion a été vidée, ou qui ne contiennent plus que le spectre, exsangue et à face d'enfant, de l'émotion...» (p. 111). En tout cas, comme le Consul de Lowry, Mickelsson ne cesse de revoir des images qui le hantent, celles par exemple où, jeune joueur dans une équipe de football, les valeurs prônées étaient l'esprit d'équipe bien sûr, mais aussi «l'honneur, le courage, la honte de la défaite...» (p. 178).
Mickelsson ne se contentera pas de ramener, à grand renfort d'alcool, ses souvenirs à la surface de sa conscience : plus d'une fois, il plongera, littéralement, dans le passé, par exemple en restaurant patiemment la maison, réputée hantée, qu'il a achetée : «Elle avait été autre, longtemps auparavant. Peut-être rien qu'une «boîte à sel» constituée par la pièce qu'il voulait transformer en salle à manger, et le grenier obscur et en mauvais état qui se trouvait au-dessus. Devait-il leur rendre leur état originel ? Abattre tout ce qu'on avait ajouté, les pièces spacieuses, les vastes porches ? Par un acte de magie pas tout à fait inconcevable, ramener le monde en son état de départ ?» (p. 222). Mickelsson lui-même évoque pareilles prétentions puis les rejette, en les rapportant à la littérature, considérée comme obéissant, elle aussi, à de simples et logiques lois d'évolution, même si elles conduisent bien souvent à la ruine (4) : «Était-il vrai que dans les pièces de Shakespeare le grondement sourd de Sénèque s'entendait par-dessous, et dessous encore, Eschyle ? Et encore dessous, la créature qui dormit un jour d'un sommeil agité et soucieux dans le Lit géant d'Og ? Un des dragons réels de Garret, peut-être ? Bêtises ! Du grec, au latin. Et du latin au français, à l'espagnol, à l'anglais et au reste ! Des vertèbres supérieures de quelque animal ancien, l'os creusé et agrandi grossièrement qui devint le crâne humain» (pp. 221-2).
Pourtant, quelques pages après ce passage, Mickelsson vivra l'une de ses étranges et nombreuses expériences où le passé, par nappes entières, pénètre sa réalité quotidienne, et où «la lignée du présent» se superpose à celle du passé, «comme une image se superpose à une autre» (p. 232). L'image est belle et symbolique, qui lui fait tenir en main «neuf couches sèches et séparées, toutes aussi étranges au toucher que des ailes de mites mortes» (p. 225), qui ne sont que les couches successives de papier peint recouvrant les murs de son «atelier et future salle à manger» (p. 224), prélude à la scène proprement dite, espèce de déhiscence spectrale de ce qui a disparu et qui, pourtant, subsiste devant le regard de certains, «quelque chose qui le pliait en deux et l'emplissait, emplissant toute la pièce du même coup, d'une grande rafale émotionnelle qui ressemblait à une vague de rage démente. Mais, presque aussitôt, tout cela s'estompa, et la vision disparut» (p. 226).
Dans ce roman prodigieux, très longue imploration d'un homme qui se tient, «méditatif, au bord d'une rivière en pleine nuit, se rappelant les nuits passées, les rivières passées, et faisant le compte de ce qu'il a perdu» (p. 395), les images les plus frappantes sont toujours celles qui concernent la lente ou foudroyante résurgence du passé dans le présent (cf. p. 409), comme lorsque par exemple Peter Mickelsson songe à l'une de ses étudiantes, voyant alors «comme dans un vieux film grisâtre, Brenda Winburn qui descendait de plus en plus, avec de puissants mouvements des bras, comme une pêcheuse de perles, traversant en s'enfonçant le royaume des poissons et des mammifères marins, puis celui des plus étranges parmi les serpents aveugles et millénaires, pour arriver jusqu'à Dieu sait quelle bête primitive et à demi végétale» (p. 311).
Mais la remontée vers l'origine (quelle origine d'ailleurs ? Puis sommes-nous bien certain que l'origine n'est pas elle-même précédée d'une autre origine ?) est impossible, cause du désespoir, métaphysique avant que d'être existentiel, de Mickelsson, alors qu'il a conscience que le temps «vide le monde de sa magie, comme on jette du seau l'eau du puits qu'on a puisée avec», et qu'il se demande comment diable un homme peut vivre et même survivre à la mort de ses parents, à «la ruine, l'effondrement du mariage avec une femme autrefois aimée» (p. 444).
C'est peut-être l'action, alors, y compris la plus humble comme le métier de son père (cf. p. 636), ou encore comme celle consistant à faire d'une vieille maison très délabrée une agréable gentilhommière (qui sera pourtant, significativement, saccagée par Mickelsson lui-même, menacé par un tueur mormon !), qui peut briser l'étreinte du désespoir, faire fuir le passé «avec son chargement d'enfance perdue» (p. 497), empêcher que les fantômes ne se répandent dans le monde des vivants, surgissant «partout, dans toute la vallée, dans toutes les vallées, emplissant toutes les rues, étouffant, grognant, serrant leurs doigts sur ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de finir» (p. 640), l'action, donc, qui pourrait briser le lien qui unit le personnage à ses ancêtres qui, comme son grand-père, voyait des événements qui n'avaient pas encore eu lieu (cf. p. 537), en rendant si intense le présent et, aussi, puisque nous avons vu que la question du langage n'était pas étrangère à nos thématiques, cimenter les deux réalités que tout oppose, le monde entier des choses et les mots (cf. p. 452).
Il est vrai que le roman de John Gardner multiple les scènes où Peter Mickelsson agit, et violemment puisqu'il ne se contente pas de réparer sa maison, tout autant que celles où il s'enfonce dans la saoulerie et la prostration, comme s'il représentait à lui seul une espèce de borne ou de poteau indicateur, exposés à la vue de tous, attirant les représentants du monde visible tout comme ceux, si coriaces, zélés et insistants, du monde des morts. Mickelsson, comme le Consul de Lowry, est plus qu'un personnage d'homme commençant à vieillir, aux prises avec les agents du fisc, ses maîtresses, ses enfants et ses collègues de l'université. Il est catalyseur de «vastes énergies» (p. 626) invisibles aux communs des mortels, un «agent docile grâce auquel des puissances maléfiques qu'il ne connaissait pas accomplissaient leurs œuvres» (p. 669), un symbole, nous dit l'auteur : «Une fois de plus, il était le dadaïste suicidaire, le héros représentant et symbolisant sa nation», peut-être même, ajoute l'écrivain, «le centre secret de tous les hommes et de toutes les nations» qui est «sorti de son orbite et qui, à l'instar de sa civilisation, dérive vers la catastrophe absolue» (pp. 541-2). Sa condition emblématique le condamne, nous l'avons dit, au désespoir marchant sur ses pas mais aussi, assez logiquement, à la solitude (cf. p. 670) dans laquelle il pénètre sans beaucoup de crainte. Sa volonté de retrouver un temps d'avant le malheur, ce «vide de l'âme pareil au vide que la culpabilité suscite» (p. 677), lorsqu'il aimait sa femme qui ne l'avait point quitté, lorsque son père n'était pas encore mort et que sa mère était jeune et belle (cf. p. 554), sa rage devant la bêtise et la laideur du monde contemporain, cette «ère du cynisme et de la longue souffrance que Nietzsche avait prédite», cette époque où la Béatrice de Dante, «âgée aujourd'hui de seize ans, porterait la tenue des années quatre-vingt et pousserait, avec des paupières simulant l'étonnement, des : «Ouah ! Super !» (pp. 557-8), sont des réactions salutaires contre la Chute, au sens chrétien du terme, plutôt que contre le morne passage des années.
Quand, mais aussi pourquoi «tout est-il allé de travers ?» (p. 676) se demande Mickelsson. En somme, c'est une interprétation théologique qu'autoriserait La Symphonie des spectres de John Gardner, comme tant d'autres grands romans nord-américains, bien que Dieu ne soit guère présent, du moins directement, comme une ligne de basse enveloppante, dans ce roman (5). Il s'agirait ainsi de retrouver la ferveur sacrée entourant «quelque mystère ancien» (p. 582) comme la simple chute d'un arbre, la clé du festin ancien, pour le dire avec le génie poétique de l'enfance que fut Rimbaud, un temps d'avant la consomption où triomphe «la toute-puissance du malin» (p. 623; Satan directement nommé à la page 643, comme appelé par la mention de Luther dont les textes occupent l'esprit de Mickelsson), où il serait possible de s'écrier, comme un nouveau Christophe Colomb : «Enfin ! Nos navires peuvent reprendre la mer et voguer vers tous les dangers ! Tous les hasards sont de nouveau permis à celui qui cherche ! La mer n'a peut-être jamais été aussi ouverte auparavant !» (p. 566).
Ce texte débordant d'une incroyable vitalité, qui semble vouloir tout dire et tout englober dans ses filets, y compris par le traditionnel procédé du livre figuré dans le livre (Mickelsson n'en finissant pas d'écrire un livre qui retrouverait une forme d'efficacité directe, point seulement langagière, cf. pp. 759 et 760) comme tant de ces grands romans nord-américains qui ne s'embarrassent pas, au premier chef, des considérations stylistiques parfois byzantines qui semblent paralyser nos propres romanciers, peut-être le définirons-nous le moins imprécisément en affirmant qu'il s'agit d'une chasse spirituelle, bien davantage que d'une quête frénétique des femmes, de l'amour qui sait, dont la redite sentimentale (cf. p. 694) n'est qu'un masque déformé, puisque «la fidélité que le coeur demande ne fait plus partie des choses possibles en ce monde» (p. 695) : «Que chasse-t-on, sinon son âme, à la tombée du jour dans des bois pris dans les neiges ?» (p. 687) se demande ainsi le narrateur, suivant à la trace Mickelsson, affligé de «son incapacité d'aimer sa femme comme elle le méritait, sa trahison envers Jessie», ses «péchés, échecs» et cette «puanteur de mort montant de toutes parts !», tentant de trouver une issue, une rédemption peut-être, au «monde gelé en enterré, enterré sous une neige épaisse qui ne fondrait jamais» (p. 702).
Si la rédemption du monde gelé est une aurore pour le moins incertaine et trouble, chimérique peut-être, la certitude de la présence des fantômes des morts, elle, devient toujours plus pesante à mesure que nous approchons de l'étrange et orgueilleuse scène finale. La présence des âmes tourmentées devient ainsi «une routine monotone, même si cette routine était dérangeante, effrayante et, paradoxalement, frustrante» (p. 722) car aucune révélation sur le sens de leur apparition n'est accordée à Mickelsson, qui semble pourtant persuadé que «le monde en était à ses derniers jours» (p. 757) et que nous vivons des «temps apocalyptiques» (p. 759).
Ces temps, je l'ai dit, beaucoup moins que la parole, commandent des actes, ceux qu'accomplit Mickelsson redonnant une nouvelle jeunesse à sa maison hantée : «Même là, dans son état de désespoir et de honte, sentir autour de lui cette maison revenue, entre ses mains, à une part de sa beauté ancienne, miraculeusement nettoyée après le Déluge, lui procurait une certaine sécurité, si incertaine fût-elle, une certaine assise. C'était comme cela que son père avait toujours vécu, en reconstruisant, et en faisant entrer la lumière» (p. 761). Il faut abandonner «la pensée pour elle-même» et se contenter d'agir, «non par pitié mais avec une foi et un amour infaillibles, à la façon (mais il n'y a pas qu'eux) de ces chrétiens, les meilleurs d'entre eux, dont Nietzsche niait l'existence, sauf celle du premier, ce doux idiot mort sur la Croix» (p. 763). Du coup, en contemplant ce qu'il a accompli, Mickelsson éprouve une «impression quasi mystique» : «celle-ci était devenue son expression propre, une projection de celui qu'il aurait voulu être, la preuve tangible que ce qu'il espérait faire de sa vie et de son esprit pouvait peut-être encore être atteint» (p. 765).
C'est sans doute l'unique façon, pour le personnage, d'éloigner non seulement les spectres qui ne cessent d'apparaître devant lui, images horribles et muettes qui ne sont que les émissaires de «la marée montante de la rage ou le cri d'injustice poussé au monde» (p. 767) par celles et ceux qui, ayant accompli de mauvaises actions, semblent avoir été trop tôt arrachés au royaume des vivants, mais aussi de se prémunir de la folie, plusieurs fois évoquée (cf. pp. 795 ou 918) et à laquelle Mickelsson est tout prêt de succomber définitivement.
Peut-être sombrera-t-il dans cette dernière, finalement. Peut-être les esprits, qui viennent assister, comme dans un sabbat démoniaque, à l'incroyable scène finale du roman (cf. p. 934), ont-ils triomphé de l'énergie de Mickelsson, dont l'action manuelle n'aura été qu'un échec, qui ne sera pas parvenu à retrouver le temps où régnait «la confiance de l'enfance» (p. 774), enfui «comme une galaxie dont la dérive va s'accélérant vers le passage au rouge» (p. 799), le monde cassé ayant définitivement remplacé le «temps des rois et des archanges, quand on naviguait d'une catastrophe l'autre sur des trois-mâts de cérémonie» (p. 835).
C'est la continuité de la Chute, sa redite elle aussi obsessionnelle («de plus en plus de maisons qui tombent en ruine ou qui brûlent, une nuit; de plus en plus de chômeurs assis sur le banc à côté des feux de circulation; de plus en plus de poison, de fermes désertées, de maladies...» (p. 900)) que vit Mickelsson, sans pouvoir dirait-on jamais s'échapper de son étrange prison toute pleine des échos et des visions d'un autre monde, Mickelsson qui sait bien, comme son grand-père qui évoquait cette unique cause à l'origine du désastre général, «qu'il n'y avait pas de remède, en dépit de toutes ses belles théories et de tous ses sermons sur la rédemption» (pp. 842-3), mais la vie, obstinée, qu'il faut bien vivre, avant de la perdre dans un accident de voiture, comme John Gardner.

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Notes
(1) John Gardner, La Symphonie des spectres (Mickelsson's Ghosts) (traduction, excellente, de Philippe Mikriammos, éditions Denoël, coll. Points Signatures, 2012), p. 12.
(2) Je suis donc qu'en partie d'accord avec Fabrice Colin qui affirme que l'histoire que raconte John Gardner «jamais ne s'arrête pour se contempler en train d'être composée, mais se déploie à la place dans mille directions délirantes» (p. 13).
(3) Le moins que nous puissions dire, c'est que Peter Mickelsson se moque d'être cohérent avec les idées qu'il professe, comme le prouvent les mensonges qu'il aligne consciencieusement dans le formulaire de demande d'emprunt qui lui servira à acheter une maison (hantée) : «Comment ne pas s'étonner de trouver le mensonge conscient et le plus indéfendable chez Mickelsson le moraliste, la voix qui s'élevait dans le désert de son époque asséchée, celui qui tonitruait contre les inventeurs de slogans et les simplificateurs, communistes et capitalistes réunis, contre les menteurs et finasseurs de tous bords ?» (p. 61).
(4) «Susquehanna était alors, lui avait-on raconté, le lieu où l'on réparait les locomotives à vapeur. L'argent y avait coulé à flots, comme la fierté du lieu. les habitants de la ville avaient dû se dire que ça ne changerait jamais, une telle gloire, une telle prospérité, un établissement si solide» (p. 230), hélas...
(5) L'un des élèves de Mickelsson, Nugent, imagine un «univers de particules infiniment précieuses qui luisent, chacune d'entre elles étant nécessairement contre toutes les autres, selon la tragique loi d'individuation spatio-temporelle, mais chacune étant éclairée par l'éclat de rubis, d'émeraude, de saphir et de diamant de la conscience de Dieu» (p. 684). Ailleurs, c'est l'attitude d'Einstein face à un univers qui serait débarrassé de Dieu qui est évoquée (cf. pp. 719-20). Quelques pages avant la fin du roman, Mickelsson est même qualifié comme étant un «espion de Dieu» (p. 922), une expression kierkegaardienne qui ne peut nous étonner, puisque le grand penseur danois est évoqué dans le roman de Gardner.