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14/03/2017

Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Jim Lo Scalzo (EPA).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.

«Bref, la matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre. L’être vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer.»
Henri Bergson, L’Énergie spirituelle.

«La vengeance se distingue de la punition en ce que l’une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l’autre est l’œuvre d’un juge. Il faut donc que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle, et le droit se trouve troublé.»
G.W.F. Hegel, Propédeutique philosophique.

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Premier seuil de compréhension : une tension traditionnelle entre nature et culture, ou comment les grandes idées triomphent des pensées rachitiques


La famille Stamper, d’après ce que la rumeur en dit, est une ombre malfaisante qui a fait chavirer toute une région dans les ténèbres. Le roman de Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée (1), raconte l’histoire de cette famille éreintée. On parle d’une «affaire Stamper» (p. 15) dont les tenants et les aboutissants agitent tous les esprits de Wakonda, petite ville imaginaire de l’Oregon, située au carrefour des grands axes qui rejoignent Eugene, Salem et Portland. Mais contrairement à cette trilogie urbaine qui approvisionne studieusement l’économie de l’Oregon, Wakonda traverse une crise dramatique dans le secteur du bois, ressource essentielle de sa prospérité. Le syndicat des bûcherons entre en grève pour exiger le maintien des salaires en dépit d’une diminution des heures travaillées, la faute étant imputable à une décroissance des besoins en main-d’œuvre. La solidarité des bûcherons est immédiatement effective, du fait que les villes de taille réduite impliquent un rapport à autrui plus ou moins communautaire, une reconnaissance des uns et des autres appuyée sur le sentiment de camaraderie, tandis que les métropoles induisent des rapports davantage abstraits, fondés sur des relations économiquement ordonnées. On peut donc imaginer la détresse des bûcherons de Wakonda lorsqu’ils apprennent que la famille Stamper, composée principalement de bûcherons émérites, prend la décision de poursuivre le travail afin de conforter ses propres intérêts.
Le malaise se découvre alors sans aucune équivocité : si les communautés tolèrent des différences en leur sein, elles sont en revanche beaucoup plus hostiles à la désunion nette et définitive d’un ou plusieurs de leurs membres. La cellule communautaire se vit à l’instar d’un organisme indivisible et la moindre apparence de sécession entraîne des troubles variés qui peuvent avoir de graves conséquences. C’est en outre tout le sens des rumeurs et des accusations que l’on fait peser sur les épaules orgueilleuses des Stamper : si vous persistez à ne pas vous régler sur le diapason de la grève, vous allez mettre en péril la communauté, et ce ne sont pas seulement les bûcherons qui seront touchés, mais tous les parents et les alliés de ces honnêtes travailleurs, en l’occurrence la ville entière. Le chantage des accusateurs possède ainsi deux têtes grimaçantes : d’un côté il est affecté par les masques théoriques de l’économie, impersonnels et rigoureux, de l’autre il est contrefait par les visages malléables des émotions dramatisées, manipulateurs et grossiers.
Cette multitude de reproches et de sommations que l’on envoie aux Stamper fait office de cacophonie. Des voix exaspérées montent de toutes les chaumières pour ajouter une pierre à l’édifice cancanier qui dégrade la réputation des Stamper. Certaines de ces voix confèrent même aux sortilèges d’antan (cf. p. 690), à une «bouillie de sorcellerie bâtarde» (p. 824), des voix puisées à la source de croyances indiennes légèrement dévoyées (2). Ces anachronismes ne doivent pas nous faire perdre de vue que nous sommes au début des années 1960. À cet égard, les dépressions socio-économiques ne sont pas des souvenirs anciens aux États-Unis, on a su gloser sur leurs effets secondaires tardifs, et pourtant les Stamper sont montrés du doigt comme s’ils charriaient les causes et les raisons de toutes les calamités de l’histoire contemporaine de Wakonda. On dénigre la génération présente et les générations passées, faisant apparaître l’arbre des Stamper sous un jour cauchemardesque, un arbre aux feuilles vertes impures, avec un tronc vigoureusement égoïste et des racines maudites. En y regardant de plus près cependant, on s’aperçoit que la cacophonie ne dit jamais rien d’intelligible et que l’image généralement négative que l’on nous donne des Stamper doit être nuancée par des observations plus subtilement informées.
Pour commencer, les Stamper imposent le respect dans la mesure où ils ont toujours su braver les épreuves et la rude configuration de la nature dans cette région du monde. Le climat y est souvent peu attractif, drainant une humidité maladive qui suscite des mycoses et des peaux irritées (cf. p. 15), complété par une luxuriance forestière et des pluies diluviennes qui portent la nature à un haut degré de souveraineté. Dans de telles conditions, il est particulièrement difficile d’imprimer sa marque (cf. p. 42). La nature demeure et les constructions humaines s’écroulent, telles deux intensités inégalement chargées en dynamisme. Ce combat inique de la nature et des hommes est du reste caractérisé par le lit imperturbable de la rivière Wakonda Auga, coulant des eaux immémoriales et couvant des flux dévorateurs où deux ou trois personnes, chaque mois, se jettent tête la première, peut-être dans l’optique de rejoindre les courants originels, à moins que ce ne soit par découragement, par certitude aigrie de se savoir impuissant devant le digne écoulement de cette artère liquide (cf. p. 15). Les Stamper, évidemment, résistent aussi bien aux volontés de la rivière qu’aux protestations hargneuses des grévistes. Ce sont les autochtones les plus vigilants et les plus sensibles aux convulsions de la nature locale. On leur prête une connaissance intime de la rivière, surtout en ce qui concerne Hank Stamper, l’insoumis charismatique en pleine force de l’âge, l’homme au fond duquel s’agrègent tous les arguments et tous les instincts d’opposition à la grève. Il y a quelque chose de spécial entre lui et la rivière, une amitié extravagante, un ressentiment aussi, et ce concubinage lunatique s’est consolidé jadis, lorsque le petit Hank a vu les eaux emporter trois bébés lynx qu’il avait pris en affection (cf. pp. 163-4). Depuis ce jour-là, Hank dévisage la rivière d’un air de défi, constamment aux aguets, paré au combat que tant d’hommes se refuseraient à entreprendre par crainte d’y succomber. Si la Rochefoucauld avait vécu et s’il avait été un Américain natif des environs de cette Wakonda fictive, il eût continué de colporter que la mort et le soleil ne se regardent pas en face, mais il eût probablement ajouté que la Wakonda Auga non plus ne saurait se regarder en face, exception faite du sieur Hank Stamper, immunisé contre les douleurs et les doutes qui inhibent la vivacité (cf. p. 236). Charpenté par la répétition des gestes de force et par les techniques éreintantes du bûcheronnage, Hank Stamper est une montagne stoïque, un corps raviné où se sont implantées des brèches et des écorchures, un corps valeureux où les mains balafrées ont perdu des doigts, sectionnés naguère par la mule de débardage sur des chantiers homériques.
Là-bas, dans les vallons et sur les versants de cet Oregon rustique, nul n’est censé ignorer «l’univers dantesque» (p. 269) qui radicalise la nature et le travail qu’on y fait. L’existence du bûcheron est «sale, dure et lamentable» (p. 278), le métier est horriblement risqué en proportion de ce qu’il rapporte en pécule, d’où la description appropriée d’une pareille besogne de Sisyphe en trois pages épiques (cf. pp. 257-9). Les arbres chutent et sont débités en grumes de plusieurs tonnes, puis les grumes sont hissées sur des camions ou débardées à la diable, quand on ne les envoie pas directement dégringoler dans la rivière qui se chargera de les transférer dans les secteurs où leur sort de laminage les attend. Le descriptif de ce labeur serait par ailleurs infidèle si l’on omettait de mentionner la fascination de ceux qui assistent aux avalanches fracassantes de ces arbres prodigieux (cf. pp. 654-7). Les hommes font l’expérience du sublime en appréciant l’éboulement de ces arbres centenaires; ils sont à la fois ébahis et terrifiés, sachant qu’un seul de ces mastodontes, si par mégarde il venait à les effleurer, pourrait les anéantir dans la seconde. Hank Stamper, néanmoins, est un arbre parmi les arbres – il en a le langage secret et les apparences vénérables. Combien parmi les colériques de Wakonda rêveraient de le voir s’effondrer ! Combien rongent leur frein en attendant sa capitulation ou en invoquant extatiquement le parasite qui le détruira de l’intérieur !
L’intimité des Stamper avec la nature se justifie encore par les dispositions remarquables de leur maison. Il s’agit d’une masse architecturale composite, à l’autorité bigarrée, une sorte de bunker inqualifiable mais qui n’en dégage pas moins une évidente noblesse (cf. pp. 16-8). De toutes les habitations qui ont eu le cran de s’ériger aux abords de la rivière Wakonda, la baraque des Stamper est l’unique survivante, l’exception humaine qui a su contester la puissance imparable des eaux. L’impression qu’elle communique aux visiteurs est inoubliable. C’est une bâtisse qui se dresse comme un serpent se cabre dans son panier, fière et menaçante, intempestive parmi les constituants naturels qui meublent le paysage depuis des millénaires. Elle a des expressions de maison hantée, en quoi, du reste, n’est-elle pas sans nous évoquer la fameuse Hill House de Shirley Jackson dans son roman The haunting of Hill House (3). Stimulée par une âme excessive, irriguée par le sang unifié d’une famille coriace, la maison paraît vivante, douée d’une intelligence intuitive, et c’est cela, peut-être, qui lui permet de se défendre contre les assauts imprévisibles de la rivière. Le texte cite enfin une maison semblable à un mausolée, une tombe géante pleine d’arrogance, dédaignant «la mort humide et terrifiante» (p. 46). Dans un jargon opportunément lovecraftien, il serait tentant, pour vanter cette maison, d’y aller d’un cantique morbide, un cantique à la gloire d’un démon, chantant le sommeil infini de cet édifice altier, l’assoupissement de cette redoutable baraque qui ferait presque trembler la mort elle-même (4). Dès lors, il est assez clair que la maison surmontera d’autres siècles, qu’elle parviendra à narguer les futurs bouillonnements de la rivière ou les éventuelles offensives de ceux qui voudront déshonorer la mémoire des Stamper (cf. p. 510). Malgré les insistances du devenir et les tentatives humaine de rapine, par-delà tous les pronostics d’Héraclite et la sentence lapidaire de son Πάντα ῥεῖ, la demeure des Stamper constitue le lieu de ce qui persévère, la digue infranchissable et insubmersible qui s’entête. Au final, la ténacité de ce manoir nous renseigne manifestement sur le tempérament de ses anciens bâtisseurs et de ses actuels propriétaires. Qui sait donc lire entre les lignes en vient rapidement à la conclusion que les Stamper ne perdront pas la bataille que leur livrent les commérages, les esprits échauffés et la conjoncture économique. Ceux qui dénigrent les Stamper ne sont pas faits du même métal, et quoi qu’ils puissent inventer de stratagèmes ou de filouterie, ils se heurteront fatalement à l’assiduité de Hank, ils goûteront à la densité de cette ogive de chair, impassible colonne qui pourrait être l’un des éléments architecturaux du Portique des stoïciens.
Pour toutes ces raisons, Hank Stamper incarne l’homme fort de la famille. Il est le sang-froid qui afflue dans les veines, quelles que soient les circonstances. Il est aussi le dévouement le plus féroce envers les siens, et parfois cette obstination unique empiète sur les plates-bandes du sacrifice, le mettant en danger de mort. Bien qu’il soit perçu à l’instar d’un «bûcheron illettré» (p. 26), Hank Stamper réussit à contourner les pièges divers qu’on lui tend. Cela n’est d’ailleurs pas sans étonner Jonathan Bailey Draeger, le secrétaire général du syndicat, qui se félicite de connaître la faiblesse des hommes et qui pourtant ne vient pas à bout de la formidable combativité que Stamper oppose à ses détracteurs. Entiché de ses notes et de ses aphorismes consciencieusement rédigés depuis de nombreuses années, volontiers présenté comme celui qui désamorcera la crise de Wakonda, Draeger a le plus grand mal à définir et à formaliser le caractère de Stamper. Les langages sophistiqués ne semblent pas pouvoir atteindre la nature profonde de ce récalcitrant magnifique. Hank Stamper, en effet, n’est pas le genre d’individu qui se contient dans une formule scolaire ou dans un trait spirituel poussivement survenu. Son rythme propre disqualifie d’office les discours qui croient facilement embrasser l’essence de ce qu’ils disent, les mots, ici, étant de toute façon trop lents par rapport à la chose foudroyante qu’ils visent. Par ailleurs, il n’existe pas assez de mots pour rendre compte de tous les grains qui forgent la nature de Stamper. Par conséquent on ne dit rien d’intéressant à propos de Stamper, on ne fait que conjecturer, bavarder, alimenter le puits sans fond des médisances. Aucun adversaire de Stamper n’est en mesure de se figurer que leur ennemi parle une langue qui n’est pas la leur, tant et si bien qu’il ne peut être affaibli par ce biais. Par contraste avec la risible cacophonie des persiflages et des aboiements de caniches timides, Stamper s’exprime rudement, crûment, se dotant d’inflexions brutales qui, à leur manière, coïncident avec les remous de la rivière et plus globalement avec les harmonies cassantes de la nature magistrale de l’Oregon.
Même s’il n’en a pas tout à fait conscience, Stamper comprend intuitivement que la victoire ne repose pas sur la maîtrise des rumeurs, mais qu’elle se situe plutôt dans la maîtrise des rythmes naturels de la région. Ainsi nous pouvons d’ores et déjà faire apparaître l’une des tensions qui nourrissent la matière inépuisable de ce roman : nous suggérons une querelle bien plus retentissante que celle des Anciens et des Modernes, à savoir un affrontement entre une cacophonie stérile de rumeurs humaines et une polyrythmie foisonnante surhumaine. En d’autres termes, une humanité titubante s’en prend à une puissance qui la dépasse absolument. Tous ceux qui veulent nuire à Stamper ne verront jamais l’abîme qui les sépare de lui. Ils s’en douteront, certes, mais ils n’accéderont pas à la vision décisive de leur pauvreté rythmique, de leur indigence vulgaire, de leur insurmontable carence en vitalité. Ce sont en quelque sorte des faibles en monde, des zombis de l’entropie, alors que Hank Stamper est un être résolument néguentropique, c’est-à-dire, pour reprendre la définition de Schrödinger, un être qui produit de l’ordre tout en atrophiant l’ordre environnant. Entendons-nous bien cependant sur la néguentropie spécifique de Stamper : il ordonne en détruisant exclusivement les petites ordonnances de ses contempteurs, mais en aucun cas il ne transgresse les ordres souverains de la nature avec lesquels il cohabite à merveille. À l’image de la nature, Stamper ne fait rien en vain. Or si nous établissons un comparatif entre, d’une part, l’échiquier syndical qui ronronne de racontars et de projets d’indignation, et, d’autre part, la splendide contenance de Stamper, nous voyons que les uns se perdent en déclarations superficielles quand l’autre ne cesse d’avancer instinctivement dans la bonne direction.
Bien plus qu’une langue maternelle qu’il partagerait avec les habitants de Wakonda, nous pourrions créditer Hank Stamper d’une langue originelle, enracinée dans la nuit des temps et les plus insaisissables secrets de la nature. Ce n’est donc pas avec la manière des profanes que Stamper instruit ses expériences et objective ses raisonnements. Lorsque toute la population de Wakonda estime tel ou tel phénomène, Stamper le néglige au profit d’un autre, davantage adapté aux rythmes naturels de la région. En cela, bien sûr, il est tout à fait représentatif de l’hypothèse de Sapir-Whorf (5), qui stipule que nous structurons la nature en fonction de schémas préalables motivés par nos langues maternelles, à ceci près que Stamper, à l’inverse de la majorité des locuteurs, est vraisemblablement peuplé d’une langue archaïque où toutes les nuances de la nature ont apparemment élu domicile. Il est en ce sens proche des Hopis, que le linguiste Whorf a étudiés de près. Tel qu’il se pratique en Arizona, le système verbal hopi ne manifeste aucune expression directe de la temporalité, en revanche il est enclin à considérer des «processus vibratoires ou ondulatoires». On peut alors supposer que les Hopis sont plus fidèles aux rythmes particuliers de la nature. Leur langage serait moins pétrifiant que le nôtre; il concorderait mieux avec l’inassouvissement des énergies naturelles où aucun objet ne se met au repos ou prend la pose afin que nous puissions correctement l’exprimer.
C’est en vertu de ce type de langage ancestral et généreusement souple que Stamper s’avère incompréhensible pour la foule enragée. Quoi qu’on fasse pour l’immobiliser dans un mot ou une pensée, quoi qu’on invente de malveillance pour le résumer à un rot ou un glapissement, Stamper est imperméable à ces différents subterfuges. Ce qui se dit de lui, il le dédit aussitôt par sa confondante dimension naturelle. La culture locale (les bûcherons de Wakonda) et la culture exotique (Draeger et son savoir citadin venu d’ailleurs) n’ont pas les moyens de renverser Stamper et sa connaissance spontanée de la nature, une connaissance presque animale à vrai dire. Dans la terminologie du philosophe Quine (6), nous pourrions postuler que les détracteurs n’ont que des énoncés occasionnels dans leur besace, tandis que Stamper s’inscrit chaque fois dans le registre des énoncés éternels. Les premiers vivotent et ânonnent, cuirassés par une grammaire relativiste et des émotions indomptées; le second s’élance et subjugue, fortifié par les perfections du monde naturel avec lequel il entretient des relations hautement privilégiées.
Partant de là, cet écart de langage entre les grévistes et Stamper explique peut-être bien mieux les fondements de la dépression qui touche Wakonda. Certains bûcherons font quand même preuve de lucidité en affirmant que les problèmes économiques n’ont qu’un impact limité sur la situation présente. La crise est en réalité imprégnée par un désarroi spirituel que toute la région a incubé, un désarroi où se reflètent cruellement le manque d’objectifs des grévistes et l’absence de cette «grande idée» qui fait le titre du roman (cf. p. 76). Lorsqu’ils se comparent à Stamper, les bûcherons en grève ressentent la fébrilité de leur révolte. Leur contestation n’est pas galvanisée par un solide fil directeur. Ils ne font que suivre leurs nerfs irascibles et ils se contentent de réagir aux positions implacables de Stamper. Au reste, on le devine plus ou moins, c’est lui qui détient la solution du problème. C’est Stamper, the very Stamper pour ainsi dire, qui comprime de ses deux mains le gouvernail de ce bateau ivre parce qu’il est le seul à posséder une idée supérieure. Dans ce jeu aventureux d’échanges agonistiques, Stamper marque les points et commet les fautes, il a un plan de jeu précis et impénétrable qui renvoie ses accusateurs aux classiques de la stratégie. En plus de cela, Stamper est un colosse d’endurance qui vit en permanence avec le tintant grelot d’une devise qu’il tient de son père : «Lâche rien de rien !» (p. 56). Henry Stamper Senior a appris à son fils que les vainqueurs n’abandonnent jamais la partie, et sans doute que cet enseignement a pour vocation de nettoyer le passé de quelques-unes de ses scories, en l’occurrence de quelques silhouettes dégradantes. La lignée des Stamper, en effet, n’a pas toujours été insufflée par la même persévérance, Henry Senior se rappelant des renoncements du vieux Jonas Stamper, arrivé dans l’Oregon à la fin du XIXe siècle, jeté là moins par conviction que par l’intermédiaire d’un vif élan familial déterminant les Stamper à pousser vers l’Ouest.
Débarqués à l’Est, les Stamper d’autrefois ont été des immigrants typiques, des gens excités par le mythe de la Frontière et par des croyances naïves en de vertes prairies (cf. pp. 34-5). Quittant très tôt le littoral de l’Atlantique, ils ont été pris d’une attraction irrépressible pour l’Ouest. Victimes d’une tare de la dispersion (cf. p. 37), ils n’ont pas su se maintenir quelque part en dépit d’une station en trompe-l’œil au Kansas. Les Stamper des premiers temps américains ne sont donc pas des êtres guidés par une idée de leur propre créance, ce sont plutôt des individus qui suivent le mouvement général d’une conquête de l’Ouest, persuadés que la prospérité se trouve forcément au loin, sur les flancs de la plus canonique bande côtière qui borde le Pacifique, dans ce mythique lointain à partir duquel on aime se figurer des plages fantasmagoriques, des champs de vigne opulents et des montagnes enneigées à l’horizon. Mais les rêves comme les réalités concrètes n’ont pas suffi à retenir Jonas Stamper dans l’Oregon. Après avoir posé des jalons qui constitueront autant de repères pour ses descendants, Jonas fuit discrètement dans le Kansas, incapable de supporter le défi de l’extrême-Ouest, véritable ligne d’arrivée pour la famille Stamper étant donné qu’elle n’a plus de territoire au-delà de celui-ci pour se disperser. Par conséquent, une fois que l’on a planté le drapeau dans l’Oregon, soit il faut continuer à vivre la dispersion et se jeter dans la gueule de l’océan, soit il faut rebrousser chemin et accepter de régresser, voyager sur des routes déjà connues qui ramèneront éventuellement à l’Est, dans un port où il faudra peut-être prendre un bateau et revenir aux ventres primitifs. Un autre choix, évidemment, serait de se fixer dans l’Oregon et d’y creuser gaillardement son trou. C’est ce que fera Henry Stamper, le père de Hank, le couteau entre les dents, décidé à cristalliser les préambules existentiels du pleutre Jonas.
Henry est un dur à cuire qui a inversé la tendance génétique des Stamper en osant tordre le cou aux agitations de la dispersion et de la couardise. Par ailleurs, à quatre-vingts ans bien sonnés, Henry est encore de ce monde lorsque son fils Hank résiste aux grévistes qui veulent chasser les Stamper de leur domaine. On y voit ainsi plus clair dans l’idée qui préside au fanatisme de Hank, on débrouille avec une meilleure acuité sa folie qui consiste à camper sur des positions dissonantes par rapport à l’opinion générale : non seulement il n’a pas envie de déroger à la devise de son père («Lâche rien de rien !»), mais, de surcroît, il ne souhaite pas remettre les Stamper dans un état infructueux de dispersion. C’est assurément la grande idée consciente de Stamper (son intention révélée), adjointe à une grande idée inconsciente (l’intention occulte du monde naturel) qui jaillit dans toute la nature locale et qui le guide en priorité : lutter coûte que coûte afin de prouver aux autres que les Stamper sont dorénavant inamovibles, qu’ils ont construit une forteresse inexpugnable et qu’ils sont plus forts, plus virils et plus enracinés que tous les grands arbres qu’on abat ici depuis des siècles.
Conformément à cela, Hank dispose de tous les atouts pour ne rien lâcher. Il est même sexuellement émoustillé par les foules belliqueuses qui pourraient vouloir le tuer (cf. p. 462). Il aime qu’on le repousse dans les cordes du ring, qu’on soit plusieurs à lui tomber dessus. Pour peu qu’on lui accorde un destin, il faudrait alors déclarer que sa vie tout entière est jetée dans les méandres de la bagarre (cf. p. 474). Quoi qu’il entreprenne, Hank Stamper se bat. Il se bat contre la rivière, contre les grévistes, contre Draeger et ses idées qui pourraient être grandes, contre Floyd Evenwrite aussi, le délégué local du syndicat qui n’a aucune idée (cf. pp. 510-523), contre des ringards de bistrot (cf. pp. 477-495), contre tout et n’importe quoi. En s’investissant en bloc dans tous ces pugilats, Stamper est semblable à une «bête primitive», sorte de créature antédiluvienne, figure de monstre préhistorique «brutal et beau à la fois». L’énormité de sa puissance le classe allègrement parmi les membres de la surhumanité (cf. pp. 638-9).
En outre, bien qu’il n’y ait pas l’ombre d’une réflexion élaborée dans ces gestes de combat, Hank est néanmoins le dépositaire privilégié de l’idée principale qui articule sa vie et celle des habitants de Wakonda. Il est le réceptacle exceptionnel de cette curieuse intention occulte que nous évoquions tantôt. Il n’a pas besoin de penser à cette idée pour qu’elle soit opérationnelle en lui. L’idée est grande par elle-même, elle est invincible et intransigeante. C’est une idée qui provient de la grandeur de la nature, une idée d’authenticité qui ne recherche pas une tête pour disserter mais un bras pour agir, en l’occurrence le bras de Stamper, le biceps qui peut à sa guise étrangler la région ou la soulager de son étreinte (cf. pp. 573-4). Cette idée immanente, c’est le rythme de l’Oregon, le secret des forêts et des sommets montagneux; c’est le tréfonds de la rivière dont le centre est partout et la limite nulle part. C’est la valeur ajoutée de Stamper, la grande idée inconsciente qui le suit à la trace et qui accentue sa grande idée consciente que nous détaillions précédemment.
Autrement dit, Stamper ne sait pas qu’il est le favori de la nature et celle-ci l’accompagne dans son intention de se rebiffer par monts et par vaux, de graver dans le marbre ou sur l’écorce d’un arbre immense le nom de sa famille. De plus, l’illettrisme de Stamper convient aux propulsions irraisonnées et aux aristocraties naturelles. Tout est action, envahissement et bourrade dans le sillage de Wakonda, tout par ici est dissymétrie et débordement, tout contredit les rythmes naturels engourdis où se perçoit d’ordinaire le triptyque baudelairien du luxe, du calme et de la volupté. À ce propos, Draeger apprend à ses dépens qu’on ne discute pas et qu’on ne temporise pas avec Stamper. La nature de ce dernier est trop exubérante pour être ralentie, de même que l’Oregon a des sursauts météorologiques terribles qui pourraient réduire un Périclès ou un Hannibal à néant ! Quant à Evenwrite, son rôle de délégué syndical est contre-nature. C’est un ancien contremaître issu d’une branche d’ouvriers, élevé dans l’ascétisme des humbles, aussi n’est-il pas crédible dans sa cape de nouveau bureaucrate qui voudrait penser. Ses vociférations sont celles d’un homme qui s’est oublié dans une condition qui n’est pas la sienne, en quoi Stamper n’a pas le moindre mal à faire parade (cf. p. 510). Puisque la violence de Floyd Evenwrite n’est plus ce qu’elle était, puisqu’elle a été changée en violence de rond-de-cuir, elle ne peut faire le poids contre la violence sincère de Stamper, accordée au rythme idéal et naturel de cette partie caractéristique des États-Unis. Pour l’écrire en en toute simplicité, la nature est une idée vivante qui ne recule pas; elle progresse sans relâche et elle se joue des barrages humains et des ruses de Sioux. Quand bien même il a quelques idées et quelques notions de roublardise dans ses bagages (cf. pp. 563-6), Draeger découvrira lui aussi son incompétence, fût-ce un peu plus tard que les autres insurgés et que ce pète-sec d’Evenwrite. Tous autant qu’ils sont, ils ne peuvent que subir le bras invulnérable de Stamper, bras droit du Seigneur et des esprits séculaires qui veillent sur ces lieux sacrés.
En définitive, si Hank Stamper est susceptible d’être mis en difficulté, cela ne semble pouvoir venir que d’un homme qui serait comme lui au plus près des rythmes naturels. Mais pourquoi deux hommes ajustés à la même rythmique voudraient-ils se nuire ? C’est ce qui fait toute la beauté tragique du roman quand il fait entrer en scène un second personnage digne de cette grande idée qui ravitaille l’Oregon en véhémence naturelle : Leland Stamper, demi-frère cadet de Hank, douze ans d’écart avec la Bête de Wakonda. Pour des raisons plus ou moins valables, Leland désire se venger de son frère. Il s’agit désormais de commenter cette gigantomachie intrafamiliale et d’en tirer si possible une substantifique moelle.

Second seuil de compréhension : la tension fraternelle, ou comment la haine prépare le terrain d’une concorde décisive

Leland Stamper, surnommé Lee, a été conçu par la même semence que son frère Hank, mais il ne vient pas du même ventre. Sa mère était une jeune étudiante de la côte Est; elle se prénommait Myra et elle n’avait a priori aucune espèce de bonne raison de se faire embrigader par Henry Stamper, beaucoup plus âgé qu’elle au moment de leur rencontre fortuite. Pourtant elle abandonnera tout pour vivre auprès de ce bûcheron quinquagénaire. Cette union en apparence inexplicable fait écho au couple dépareillé Hank/Vivian. C’est une double peine pour Lee : non seulement il a un père qui semble avoir profité de la naïveté d’une jeune femme pour tremper son biscuit imprudent, mais, en plus, son frère a mis le grappin sur une jolie fille qui a des pensées et qui lit des livres (cf. p. 289). Par conséquent, ce qui opposait en partie Henry et Myra se redistribue dans les disharmonies inhérentes au tandem Hank/Vivian. Relativement au couple Henry/Myra, comment un «vieux schnock mangé aux mites», jadis, a-t-il pu séduire «une Jézabel avec de l’éducation (p. 307) ? Par la suite, comment un illettré notoire tel que Hank s’est-il introduit avec autant d’aplomb dans la vie intérieure délicate de Vivian ?
Dans les deux cas, l’irrationalité de l’amour constitue une hypothèse recevable. Pour Myra, du reste, on possède un portrait bariolé qui pourrait justifier une tendance aux décisions déconcertantes. C’était «une buveuse, une rêveuse, une vicieuse curieuse de chiromancie et de phrénologie, une beatnik […]» (p. 307), et cette fille impalpable a fini par se suicider en sautant du quarantième étage (cf. p. 176), revenue sur la côte Est, à New York, après avoir supporté l’Oregon au moins douze ans, c’est-à-dire l’âge qu’avait Lee au moment où elle l’a emmené avec elle, le délivrant de ce grand Ouest où elle estimait que son garçon n’aurait jamais de quoi s’éduquer convenablement. Ce ne sont là toutefois que des arguments valables en surface car la vraie cause du départ précipité de Myra réside ailleurs, dans un fond de marmite tout à fait malsain.
Outre le fait que la famille Stamper est difficilement supportable dans la durée compte tenu des rythmes et des modes d’existence qu’elle se prescrit, elle ne fait pas non plus toujours état d’une moralité congruente. D’une certaine manière, les rythmes naturels auxquels souscrivent les Stamper pulvérisent les artifices moraux et les normes qui organisent habituellement la société. Toute liaison assidue avec la nature entraîne nécessairement une destruction des valeurs culturelles qui ne sont que des points de repère pour le troupeau. La nature contient en elle-même sa propre morale et celle-ci écrase la moraline qui hiérarchise les hommes selon des critères régressifs. À la morale des faibles qui transpire le ressentiment, à cette morale a minima qui rassure les mauviettes en leur offrant les moyens d’épuiser les forts, les Stamper lui substituent la justice indexée sur la nature. Ce sont des Calliclès qui font la leçon à des Socrate de seconde zone : la justice ne peut être qu’une exaltation et une accumulation des forces de la vie, elle ne peut pas reposer sur une quelconque incantation démocratique où l’on apprend que la loi serait par exemple de taille à punir le fort et à glorifier le faible. Ce qui est juste, c’est que celui qui est naturellement fort gouverne celui qui est naturellement faible, et ce principe, en dépit de ses fondations discutables, a le mérite de proposer une définition pratique du modèle social qui doit prévaloir. C’est à partir de cette base conceptuelle qu’il convient d’interpréter l’abattement graduel de tous les ennemis des Stamper – ils comprennent, au fur et à mesure de la crise du bois, que les Stamper dominent les débats et qu’ils sont alliés à des «forces plus puissantes» que celles qui sont fréquemment reconnues (cf. p. 892).
Ces remarques, en filigrane, inscrivent les Stamper dans une critique virulente du christianisme et de ses dogmes qui conduisent au dépérissement. Dès lors, sous ses aspects de sainteté et de valeurs tutélaires, le christianisme promulgue des titres de décadence où l’homme décroît, se modère et se vide de ses forces (7). Être chrétien-démocrate sur les terres inhospitalières de l’Oregon, c’est se condamner à une mort déplaisante parce que la grande nature n’est pas soluble dans l’étroitesse des évangiles et la rythmique précaire du catéchisme. Cela se vérifie lors du décès accidentel de Joe Ben Stamper, le cousin de Hank (cf. pp. 717-733). Versé dans la croyance religieuse et fervent apologue de la Providence, Joe Ben est un optimiste plein de béatitude, un genre d’anomalie dans la famille. Quoi qu’il puisse arriver de mauvais, il est convaincu que Dieu compensera le désagrément un jour ou l’autre. Cette confiance aux décrets providentiels a plus d’une fois assisté Hank dans ses luttes, mais elle ne suffit pas à relativiser le terrible accident de travail qui touche Joe Ben et le vieux Henry. Le cousin bondieusard meurt et l’ancêtre mécréant survit; l’un n’entretenait pas une connivence supérieure avec la nature, l’autre n’a jamais suspendu son désir de proximité avec la sauvagerie de ce maquis américain.
On se doute alors que tout ce qui est sain pour nous est malsain pour les Stamper, et inversement les actions de sainteté des Stamper nous sautent à la figure comme autant de signes incontestables d’une malpropreté d’âme. Myra en a fait les frais lorsqu’elle a un instant délaissé la couche de son jurassique Henry pour s’éclater avec le jeune Hank adolescent. Que ce soit elle qui ait séduit Hank démontre le pouvoir d’attirance des Stamper, la façon dont cette famille ensauvagée est chaque fois susceptible de provoquer chez les autres une rupture avec les ordres établis. Elle le séduit parce que c’est un Stamper qui décuple les forces déjà impressionnantes qui gisent dans la carcasse vieillissante d’Henry. Cette midinette citadine a vacillé pour le père, et la voilà maintenant qui se prend dans les filets du fils, certainement curieuse d’approcher la nature brute d’encore plus près. Mais comme elle n’est pas une Stamper de souche, Myra éprouve probablement un retour de bâton de la morale usuelle, consciente d’avoir couché avec le demi-frère de son fils ! Henry ne saura jamais rien de cette turpitude, pas plus que Hank ne sait que le tout jeune Leland les a surpris en train de forniquer en jetant un œil candide à travers un minuscule trou percé dans la cloison du mur (8). Cette scène a un impact significatif dans la psychologie de Lee : bouleversé par ce qu’il vient de voir entre sa mère et son frère aîné, même s’il n’est pas tout à fait en âge de se représenter les implications symboliques de cet acte sexuel, ces images interdites vont peu à peu aggraver son malaise et se transformer en désir de vengeance. Il lui faudra cependant attendre des années avant que les possibilités de la vengeance ne se matérialisent.
C’est à l’âge de vingt-quatre ans, soit après avoir passé l’exacte moitié de sa vie loin du domaine des Stamper, que Lee reçoit un improbable courrier de la «famiglia» (p. 99). Il s’agit d’une carte postale qui l’invite à revenir parmi les siens pour participer à l’effort de résistance contre le syndicat et ses vœux de grève. À mots couverts, il s’agit aussi de convaincre Lee de rappliquer afin de remplacer Henry Senior dans la chaîne de travail. Le paternel, en effet, est un octogénaire qui n’a pas froid aux yeux, mais la vieillesse le contraint à lever le pied. En outre, cet aveu de faiblesse en provenance de l’Oregon s’agrège parfaitement aux tourments de Lee. Accablé de précarité, Lee mène une existence d’étudiant paumé en Nouvelle-Angleterre, et sa détresse l’incite à faire une tentative de suicide (cf. pp. 92-100). On peut à bon droit se demander si ce n’est pas l’éloignement de l’Oregon qui a forcé la main à ses tracasseries, car, en tant que Stamper de la génération du Nord-Ouest, Lee a été inséminé par des germes qui ne pouvaient plus tolérer la dispersion. Notre suggestion de lecture préfère donc éviter les raisons psychologiques et mettre en exergue une constellation de raisons biologiques, ancrées dans la nature sauvage (la wilderness) et les capitaux naturels increvables d’Henry Stamper Senior. En d’autres termes, si Lee décide de rejoindre l’Oregon, c’est peut-être moins pour se venger que pour rapatrier en lui les courants énigmatiques de sa contrée natale. Somme toute, la Nouvelle-Angleterre l’empêchait de fluer à sa juste mesure. Derrière la tension qui le relie à son frère Hank et qui lui inspire un retour en fanfare à la maison-mère, par-delà l’envie de «raviver d’anciennes haines», de «tuer le veau gras» (p. 101) et de régler ses comptes avec ce passé encombrant (cf. p. 107), sans doute faut-il essayer de repérer une sympathie fondamentale, quelque chose comme les prémisses d’une concorde où deux rythmes identiques vont enfin s’agglomérer. Tout le roman prépare cette association fraternelle cruciale, la fin du livre étant la reprise du début, le moment où nous acquérons la certitude que les Stamper ne chuteront pas de leur piédestal d’airain, ceci parce que les deux frères ont enfin comblé les intervalles factices qui les séparaient. Il a fallu en passer par une formidable gigantomachie pour que ces deux titans crèvent leurs abcès et rassemblent leurs forces (cf. pp. 870-7).
Reste que les étapes intermédiaires qui aménagent le combat final et l’armistice des deux frères ne sont pas inintéressantes à examiner. Au plus près de la vulgarité psychologique, ce que veut Lee ne souffre aucune ambiguïté : il veut prendre sa revanche sur un père capitaliste et sur un frère qui n’est qu’un «fils de pute» (cf. pp. 282-3). Il se voit comme le héros valeureux d’un conte où l’enfant prodigue, ayant tourné en brebis galeuse, revient pour affronter les ogres de naguère (cf. p. 196). Parviendra-t-il à les battre ? Ou ne vient-il que pour se sacrifier ? Ces questions que se pose Lee reflètent la noirceur de ses pensées, une noirceur où résonne le rire désabusé des corbeaux, seules créatures à pouvoir contempler toute l’étendue d’un spleen (cf. p. 355).
Les premières sensations de Lee auprès de son frère Hank ne sont pas vraiment déroutantes (cf. pp. 215 et 256). Il croit dépister chez Hank une discrète claudication, un état diffus de vulnérabilité. Il note encore que Hank emploie le registre de la supplication avec sa femme Vivian (alias Viv). Cette modeste collection de ressentis laisse entrevoir la possibilité d’une victoire. En allant plus loin, on pourrait évoquer la descendance manquée de Hank et en faire d’autres motifs de fragilité. L’enfant que Hank et Vivian devaient avoir est mort dans le ventre de la mère (cf. p. 356), aussi n’est-il pas défendu de conjecturer une claudication à l’intérieur même de la semence du grand frère. Boiteux jusque dans les arrières-mondes de ses éjaculats, Hank ne serait finalement qu’un colosse aux pieds d’argile. Si cette idée a de quoi séduire le revanchard Lee, elle semble néanmoins exagérée ou trop accommodante. En considérant d’un œil plus aguerri les accointances respectives de Hank et Vivian avec l’Oregon, ce sont plutôt les entrailles de Vivian qui n’ont visiblement pas été aptes à recevoir un sperme de surpuissance, envenimé par la sève des arbres monumentaux et les palpitations sublimes de la rivière. Il se peut également que ce sperme n’ait pas été pleinement affirmé au moment de la copulation, faute d’avoir reçu les ultimes secousses occasionnées par le retour de Lee. Est-ce à dire que l’alliance des deux frères, au dénouement de ce drame, parachève la constitution de Hank et devrait ainsi lui permettre de féconder derechef sa femme dans des conditions optimales ? Mais Viv a-t-elle réellement la carrure pour accueillir cette semence ? Tandis que Lee amorce un mouvement décisif de retrouvailles avec son frère, elle se rend compte qu’elle n’a jamais clairement saisi les enjeux de la famille Stamper (cf. p. 887), façon de s’avouer qu’elle n’est peut-être pas destinée à participer davantage aux aventures qui se déroulent à Wakonda.
Ceci étant, malgré les similitudes qui unissent Hank et Lee, ce dernier, au début de son séjour dans le quotidien familial, se sent couché sur un lit de Procuste (cf. pp. 245-6). La condescendance de son frère l’insupporte, et il envisage de lui rabattre le caquet parce que c’est une action vitale pour sa catharsis (cf. p. 286). Toutefois, au bout de trois semaines de séjour, Lee se demande s’il n’est pas «happé par l’évangile de la forêt», conquis par «la redécouverte spirituelle de Mère Nature» (p. 321). Serait-il même sur le point de guérir de sa «diarrhée du cerveau» (p. 396) ? Ce passage introspectif est déterminant parce qu’il inaugure l’inversion des proportions entre le psychologique et le biologique : le projet de vengeance s’attiédit (cf. p. 330) et Leland Stamper commence progressivement à accomplir sa nature. Caïn enterre la hache de guerre, du moins celle qui aurait pu tuer Abel :»Qui cherche la vengeance creuse deux tombes» (p. 331). Certes un combat aura bien lieu, mais ce sera une drôle de guerre, un duel où les deux combattants apprendront d’une part à reconnaître leurs atouts personnels, et d’autre part ils déduiront le bénéfice potentiel que représenterait la fusion de ces atouts.
À compter de ce basculement qui se produit dans la nature de Lee, sa volonté de vengeance sera chaque fois inconsciemment dirigée par l’idée supérieure qui occupe depuis toujours la nature de Hank. Autrement dit, des incidents plus ou moins graves vont forcément éclater dans la vie des deux frères, mais tous ces contretemps ne vont pas perturber le dessein éminent qui se profile pour les Stamper. La vengeance, du reste, refait surface lorsque Lee se confie à Viv (cf. pp. 369-381). Il éprouve un complexe d’infériorité vis-à-vis de son frère, après quoi il en vient même à détester Viv, la prenant pour une «pauvre conne» amoureuse de son «taureau», fière de baiser avec ce minotaure ignare. Il n’est pas à exclure non plus qu’elle soit une femme dangereuse, totalement dévouée à son animal membré, indifférente au désenchantement de Lee (cf. p. 612). Heureusement, les secondes confessions de Lee sont mieux réussies (cf. pp. 615-624). C’est Vivian qui l’a sollicité cette fois, alors elle l’écoute et Lee se montre raffiné, cultivé, s’efforçant d’être tout ce que son frère n’est pas. Il entretient de la sorte une tension sexuelle qui devrait aboutir au terminus de ses projets vindicatifs : remplacer le taureau dans le lit de Vivian, ne serait-ce qu’une nuit, afin d’infliger une leçon à l’ancienne concupiscence de son frère (9).
De son côté, Hank n’est pas dupe des agissements de Leland (cf. pp. 659-660). Il avait d’ailleurs anticipé qu’il faudrait en venir aux mains, que ce serait la seule manière d’en terminer avec ce malaise ambiant (cf. p. 391). Entre les deux frères, le temps des gentillesses consécutives aux retrouvailles n’est que pure hypocrisie; les deux ont la capacité d’être serviable avec quelqu’un tout en lui tranchant la gorge (cf. p. 644). Mais l’affrontement sera-t-il équitable ? Selon toute vraisemblance, Hank est le Muscle, il est la Force, tandis que Lee incarne l’Esprit et le Droit. De surcroît, Hank est un être de rugissement et de déferlement, l’autre n’étant qu’un être de piaillement et de pépiement, un oisillon qui se contente de picorer le rabiot dont plus personne ne veut (cf. p. 455). Hank est impavide, stoïque, alors que Lee se souvient d’avoir eu honte d’avoir peur, un jour d’Halloween, honte que son frère ne le surprenne avec une boule de terreur dans l’estomac pendant qu’il empruntait un chemin réputé menaçant (cf. pp. 441-2).
Cependant le combat tant attendu sera différé par une série de péripéties qui auraient très bien pu avoir raison des forces de Hank. Il y a d’abord des coups de téléphone incessants, des harcèlements divers suscités par le choix de ne pas faire la grève, puis le jacassement exaspérant des oies complété par d’énormes intempéries (cf. pp. 674-5). C’est dans ce contexte de pression extrême que survient l’accident de travail qui coûte la vie à Joe Ben et qui arrache un bras au paternel. Ce bras arraché constitue par ailleurs l’alpha et l’oméga du roman. Il ouvre et il referme la boucle de puissance des Stamper : suspendu à une «perche en bois de sapin qui s’échappe d’une fenêtre de la maison» (p. 14), le membre mort nargue les grévistes, faisant un doigt d’honneur à toute cette engeance qui ignore les injonctions de la nature. Ce bras mort dissident est aussi la traduction matérielle du leitmotiv éructé par Hanry Stamper Senior : «mater le sous-bois à grands coups de trique» (p. 796). La témérité du paternel consacre le rapport privilégié des Stamper avec leur environnement; ils savent ce que la nature exige et par conséquent ils peuvent s’autoriser à régner sur le sous-bois en connaissance de cause. En revanche, ils n’auront jamais l’impudence de se débarrasser des rythmes intrinsèques de l’Oregon; ils n’iront pas jusqu’à rompre leur secrète cohabitation avec l’idiosyncrasie de la rivière.
Parmi ces péripéties, on ne peut faire l’économie de l’adultère de Vivian avec Leland. C’est par le même petit orifice percé dans la cloison, par le même petit trou de serrure qui servit jadis d’observatoire à Lee, que Hank assiste aux fornications de sa femme avec son frère (cf. pp. 751-4). Le coup est difficile à encaisser pour Hank, qui doit aussi composer avec la mort de Joe Ben et la grave blessure du paternel. Tel un gamin qui n’en peut plus de jouer les durs et de feinter comme un Ulysse, Hank est pris de vomissements. Ces remontées gastriques humanisent un instant ce fantastique réfractaire. Même lui, que l’on croyait invincible, n’est pas épargné par le supplice des réactions psychosomatiques. Remis à la place des hommes normaux, Hank ne faisait peut-être que semblant d’être fort. À le voir se perdre en simagrées auprès de Vivian, espérant glaner un peu de compassion, on se dit qu’il en avait assez d’être «le grand méchant loup» (p. 785) (10).
Tous ces malheurs essuyés par les Stamper réjouissent évidemment leurs adversaires. L’opinion ne tarde pas à officialiser l’échec des Stamper, convaincue qu’ils ne se remettront pas de l’accident et des intimidations diverses que l’on continue de leur opposer. L’opinion se rassure aussi en induisant une relation de cause à effet entre la fin des intempéries et la déchéance apparente des Stamper (cf. pp. 757-8). Cette déchéance présumée marque en outre la fin d’un défi, le défi de toute une ville, et le retour nonchalant de la routine. Aux obsèques de Joe Ben, les témoins respectent le deuil et ils regardent Hank comme un faible, comme un roi trébuchant et mourant (cf. p. 781). Mais ce respect de la foule vient du fait qu’elle ne connait pas la lourdeur du secret de Hank; elle ne sait pas que Hank aurait pu sauver Joe Ben s’il avait persisté à lui faire du bouche-à-bouche pendant que l’eau de la rivière montait inexorablement. Les jambes écrabouillées et coincées sous une grume, l’eau montante et menaçante, Joe Ben n’avait pas pour autant abandonné son appétit pour la Providence parce qu’il était persuadé que Hank pourrait lui faire du bouche-à-bouche jusqu’à la fin des temps s’il le fallait. Sauf que Hank a rendu les armes. Il a laissé mourir Joe Ben pour se donner une chance de porter secours à son père amputé d’un bras, mais, en y réfléchissant bien, il a possiblement laissé mourir Joe Ben en s’imaginant que la mort de ce cousin providentiel mettrait un terme définitif à son combat harassant contre les grévistes.
Est-il donc envisageable que Hank ait en quelque sorte condamné son cousin dans l’espoir qu’on le laisserait tranquille et même qu’on ferait preuve d’une certaine compassion à son endroit ? On peut le penser. Toutefois la présence de Lee ne permet pas à ce monde possible d’éclore. Dans ce monde-là, les deux frères sont destinés à se rapprocher et à renforcer leurs affinités avec la nature, à s’exciter l’un l’autre, à faire jaillir la grande idée qui les portera aux nues. Ainsi la mélancolie «post-duellum» de Lee ne dure pas (cf. p. 831). Dans le district le plus vif de son intelligence, Lee a la conviction que ce duel avec Wakonda n’était qu’un entraînement. Il est indispensable que les deux frères achèvent leur partie d’échecs parce que personne ne saurait se satisfaire d’un «pat» (cf. p. 863). La nature effectivement n’admet pas la demi-mesure, et sitôt le grand combat liquidé (cf. pp. 870-7), sitôt les gnons et les horions échangés, la grande idée surgit, incommensurable, monstrueuse, herculéenne, excepté pour ces deux frères qui la reçoivent et qui s’apprêtent à la cultiver.

Notes
(1) Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée (Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2015, coll. Les Grands Animaux).
(2) Ces voix d’outre-monde sont concentrées dans le personnage de Jenny l’Indienne, présence intermittente qui ajoute aux ragots de Wakonda une touche mystique, ceci avec la ferme intention de déstabiliser le camp des Stamper et d’avoir gain de cause sur des figures masculines qu’elle ne peut pas souffrir.
(3) Le roman vient d’être réédité en français par les Éditions Rivages (coll. Noir, 2016), intitulé La maison hantée, traduit par Dominique Mols et Fabienne Duvigneau.
(4) On aura identifié les mots de Lovecraft derrière notre reformulation : «N'est pas mort ce qui à jamais dort / Et au cours des siècles peut mourir même la Mort.»
(5) Cette hypothèse doublement baptisée emprunte son identité aux deux linguistes américains qui l’ont travaillée. C’est Jean-Claude Pariente qui en fait une mention très intéressante dans le recueil collectif d’articles Notions de philosophie I dirigé par Denis Kambouchner (Éditions Gallimard, 1995), p. 404. Notre développement suivant concernant les Hopis est redevable de cet ouvrage.
(6) Également cité par Jean-Claude Pariente, ibid., p. 418.
(7) C’est la thèse que soutient Nietzsche dans L’Antéchrist. Nous lui devons aussi nos réflexions sur le ressentiment, la moraline et la célébration de la force.
(8) Ce petit orifice jouera d’ailleurs un rôle déterminant dans les accès voyeuristes de Lee. Une fois de retour dans la maison de son enfance, bien décidé à se venger de son frère, il s’en servira pour espionner Vivian, évaluant ses faiblesses et le moment propice pour la manipuler.
(9) Et il y parviendra bel et bien (cf. pp. 746-8).
(10) Vivan, par ailleurs, ne sait pas que son mari est au courant de sa tromperie (cf. p. 777). Il n’y a que Lee qui a vu le mince filet de lumière de l’orifice s’obscurcir lorsque l’œil de son frère est venu faire interférence.