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28/05/2017

Lolita de Vladimir Nabokov : la liquidation du pédophile par la littérature, par Gregory Mion


3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





3991312439.jpgGabriel Matzneff dans la Zone.





«Si le plus fort domine le moins fort et s’il est supérieur à lui, c’est là le signe que c’est juste.»
Platon, Gorgias.

«La société doit consacrer plus d’attention aux plus démunis […]»
John Rawls, Théorie de la justice.


Le bannissement définitif du pédophile : Nabokov et Nietzsche étouffent un tout petit lion de Némée


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Après la parution de Lolita en 1955 (1), Vladimir Nabokov s’embarrassera quelquefois de précautions oratoires et de procédés rhétoriques pour atténuer autant que possible les accusations d’immoralité et de pornographie, toutes foncièrement exagérées, aussi bien qu’il s’efforcera de rejeter en bloc les accusations non moins déplacées de malveillance envers l’Amérique. Au-delà de ces réactions émotives, on se demande d’ailleurs aujourd’hui si Lolita est encore lu pour le roman qu’il est, à savoir la confidence stylistiquement jubilatoire d’un détraqué mental qui a passé toute son existence à esthétiser et contenter ses inclinations pédophiles (cf. pp. 23-7). Certains lecteurs, en effet, ne sont pas prêts à reconnaître une ligne de partage nette entre l’ordre catégorique de la vie morale et l’ordre imaginaire de la littérature. Ceux-là affirmeraient de bon cœur que l’écrivain qui choisit pour personnage principal un pédophile doit inévitablement souffrir de troubles mentaux approchants, ou alors qu’il utilise délibérément la forme romanesque à dessein de satisfaire un magasin ignoble de fantasmes. À ce compte-là, même si le soupçon et la réticence sont tout à fait concevables, on risque de passer à côté d’œuvres majeures qui sondent les pissotières de l’humanité. Du reste, concernant les pissotières humaines et parce que la question pourrait brûler quelques lèvres amatrices de comparaisons ou de polémiques, signalons d’emblée qu’il serait incongru d’établir le moindre parallèle entre Nabokov, qui invente avec Lolita un monument inoubliable de lasciveté baroque dans le but de l’accabler, et Gabriel Matzneff, qui s’invente des raisons de croire que sa pédérastie flagrante serait soluble dans un talent littéraire qu’il ne possède vraisemblablement pas. Les lecteurs sérieux de Nabokov ne peuvent que dénigrer les obsessions de Matzneff, non seulement parce que ce dernier n’a que la verve flasque des petits milieux influençables qui s’ajustent à ses raisonnements défaillants, mais aussi parce qu’il incarne toute l’obscénité et la cochonnerie que ne contient pas Lolita. Précisons du moins que le roman de Nabokov ne contient pas cette dégradante exhibition en première lecture, ne serait-ce déjà que parce qu’il s’agit d’une fiction, aux antipodes, donc, d’un quelconque ravissement autobiographique, mais qu’il est possible de faire voir, en seconde lecture, quelque chose comme une féroce saloperie sur laquelle nous reviendrons largement. À la suite de quoi, s’il fallait à tout prix formuler une accointance entre Nabokov et Matzneff, voire une complicité, nous la forgerions nécessairement entre le salaud qui se confesse dans Lolita et le trébuchant Gab la Rafale, en évitant bien sûr d’associer les deux écritures, l’une étant judicieusement excessive, l’autre filandreuse et dandy, calibrée pour les bourgeois morbides qui se soûlent de ragots polissons.
Comme l’a en outre si bien dit Barbey d’Aurevilly à l’occasion d’un article publié dans Le Pays en 1855 (2), le grand écrivain s’identifie à sa nature d’aérolithe qui vient s’abattre sur son pays, force venue d’un ciel insoupçonné et qui diffère absolument d’une plante qui aurait poussé sur un sol probablement familier, un sol affligé par une tradition régressive et par un relâchement éventuel des mœurs. Il est en ce sens inutile d’aviser, sauf par goût de la prétérition, que Nabokov est ce météore imparable, fusant et légendaire, tandis que Matzneff n’est qu’une broussaille fienteuse, un pâle sodomite de kermesse qui a pris racine sur les planchers les plus mités de la France. Toutefois, la France n’étant plus désormais qu’une gargouille qui recrache ses minables pour les ravaler aussitôt, il se trouve encore, dans les boyaux merdeux de nos tranchées journalistiques, d’irréductibles émules pour défendre les honneurs pédérastiques de la momie libertine, contexte peu étonnant dans un pays où les socio-démocrates à demi-cultivés ont partout répandu leurs miasmes, déroulant le tapis rouge aux eunuques du génie et aux vaches laitières de la littérature (3), barrant de ce fait la route aux têtes autoritaires qui dépassent, les seules qui seraient susceptibles d’offrir une trajectoire ascendante à la nation. Évacuons donc cette pseudo-parenté qui pourrait unir Nabokov et Matzneff comme écrivains, et pénétrons de plain-pied dans le texte génial de Lolita, qui, loin de faire un éloge naïf des pédophiles, loin d’user d’industries spéculaires pour différencier par exemple les amants des enfants de ceux qui les violent ou qui les persuadent crapuleusement de se dévêtir, en vient plutôt à liquider amplement les valeurs négatives de ces hommes pervertis et simili-dionysiaques.
Pour donner une épaisseur réjouissante à la confession de son personnage, Nabokov rédige un avant-propos apocryphe prétendument délivré par le docteur John Ray Jr., sorte d’avertissement moral et de caution scientifique dans lequel le médecin remet en perspective la scandaleuse vie du pédophile Humbert Humbert, identité pseudonymique et volontiers dédoublée de l’accusé, tombé pour le meurtre d’une crapule et pour un coup de folie en voiture (cf. pp. 492-517). Ces feuillets liminaires nous incitent à prendre les confessions qui suivent comme un «document clinique» et une véritable «œuvre d’art». En d’autres termes, le récit qui nous est proposé a tout à la fois vocation à nous apprendre comment fonctionne le psychisme d’un pédophile et à nous divertir superbement tant les tournures de phrase sont souvent originales, volontairement ravitaillées en extravagances grammaticales et en déclamations pompeuses qui apportent un effet comique à l’ensemble (4). L’argument majeur concerne cependant l’utilité définitive de ce document qui devrait permettre «d’élever une génération meilleure dans un monde plus sûr» (p. 27). Manière de prévenir qu’en plongeant dans les eaux marécageuses de la pédophilie, nous aurons des leçons à tirer, des bons réflexes à acquérir. Serons-nous pour autant convaincus par les aveux de ce lieutenant de luxure ? Pourrait-il susciter en nous la moindre indulgence ? Nous sommes bien plutôt heureux de savoir qu’il est mort d’un infarctus du myocarde derrière les barreaux, le 16 novembre 1952. Le monde est ainsi débarrassé de l’une de ses maladies. Peu importe en outre que la chronique existentielle de ce pervers soit lue et méditée, sa seule disparition de la surface de la Terre représente déjà un gain de sécurité et de moralité. Selon ses dires et son axe de vérité, Humbert Humbert a vu le jour à Paris en 1910. Il est prématurément agacé par les «surprises de la puberté» (p. 34) et il fait son éducation en compulsant un livre de photographies érotiques, à l’affût des «failles de chair» (cf. pp. 34-5). Orphelin de mère à trois ans après que celle-ci a été foudroyée par un éclair de Zeus, il se réfugie dans l’affection de son «cher petit papa», un homme mondain qui possède sûrement les palliatifs matériels à tout type de chagrin. Par ailleurs, au cas où l’on voudrait plaider la cause d’une enfance tracassée, le récit ne fait mention d’aucune tristesse particulière, sinon la tristesse de ne pouvoir assouvir aussi souvent que possible les déchaînements de l’ébullition pédophile. Se tâtant au plus près de sa nature désaxée, se prenant comme matière première de son livre à l’instar d’un Montaigne qui aurait essayé de «[violer] toutes les lois de l’humanité» (p. 512), Humbert Humbert identifie sa «singularité innée» (p. 38) au début des années 1920, alors même que les garçons de son âge, en général, s’affairent à chasser dans la cour des grands en espérant qu’une adolescente serviable voudra les initier au plaisir. Il en fait l’expérience concrète avec une certaine Annabel, dans une ambiance béotienne de bord de mer (cf. pp. 35-8), mais l’action est avortée par l’irruption de quelques baigneurs rustauds qui les gratifient «d’encouragements obscènes». Par la suite, il recommencera l’épreuve de son désir avec la même fille, «[confiant] à son poing malhabile le sceptre de [sa] passion» (p. 40), très élégante façon d’évoquer une branlade novice qui sera de surcroît interrompue, cette fois plus prosaïquement qu’avec les baigneurs puisque c’est la voix de la mère d’Annabel, hélant sa fille, qui vient rompre le processus d’excitation (cf. p. 41). Ceci étant, ces maladresses et ces frustrations constituent un sanctuaire de souvenirs décisifs pour HH, car il réincarnera cette fille d’apprentissage vingt-quatre ans plus tard, en 1947, avec la fameuse Lolita (cf. p. 80).
À bien des égards, Annabel fut une enfant corvéable à merci pour ce chercheur en sensations défendues. Elle lui a inspiré sa définition et sa typologie des «nymphettes» (cf. p. 43), qui correspondent à des filles âgées de neuf à quatorze ans, servant de révélatrices pour les hommes de son acabit. Les deux âges cités, en l’occurrence, matérialisent les frontières d’une «île enchantée» (p. 43), tel un bout de terre insulaire qui serait l’Utopia des Thomas More décadents, à ceci près que l’anti-héros de Nabokov se donne les moyens physiques de conquérir ce territoire et de le situer dans tous les girons de sa concupiscence. Le théorique, chez HH, se convertit dès que possible en pratique, et ce qui n’est pour certains qu’une vague espérance rêvée se mue pour lui en vœu exaucé. Indigne ambassadeur d’une pédophilie vécue, il se rue dans les abîmes de la dépravation (5), superposant à la mesure du jeune âge une hétérométrique injustifiable, en cela précisément qu’elle empêche la nature des enfants de se lancer et de s’exalter, les poussant à des actes sexuels où la réciprocité est moins consentie que fabriquée par des prétextes fallacieux.
Pour le dire comme Nietzsche dans le Crépuscule des idoles, en retournant cependant l’affirmation du philosophe (6), il n’y a pas de symbole sexuel vénérable en ce qui concerne les activités obscènes et dévergondées d’Humbert Humbert, parce que d’abord ce dernier n’est pas un Grec antique, parce qu’ensuite les Grandes Dionysies instruisaient un monde qui n’a plus cours et qu’elles participaient d’une puissance d’évocation qui éclipse les infra-plaisirs du pédophile contemporain, homme immergé dans une civilisation corrompue, sous-homme dépourvu de grécité, de noblesse, d’autorité olympienne et limité de surcroît aux boulimies individualistes de sa minable volubilité phallique. On entendrait presque Matzneff regretter de n’être pas né au temps propice des Grecs, clamer son aristocratie spirituelle par monts et par vaux à qui aurait la patience de l’écouter soupirer, mais il n’a rien d’aristocrate celui qui poursuit un vice qui ne peut malheureusement revendiquer aucune forme de rareté depuis que l’on inspecte les cagibis mentaux de la modernité, tout comme il n’a rien d’aristocrate celui qui n’a aucune maîtrise de lui-même et qui confond l’élan vers la liberté avec la crasse désinvolture des passions. Matzneff et HH sont ce que Nietzsche désignerait comme les incarnations ordinaires du «type» européen (7). Ce sont les sous-ministres d’un genre continental suranné, invoquant des valeurs médiocres car elles n’aboutissent qu’au ressassement des vieilles rengaines et elles ne se préoccupent en dernière instance que de soi, que du très obèse Soi, insipides marques de l’égoïsme le moins grand puisqu’il ne porte pas en lui un projet créatif d’exception.
Pire encore, l’homme du «type» est un homme de l’héritage, un homme qui prend la suite d’autres hommes par le biais de la reproduction grégaire de l’humanité triviale, alors que les hommes du «type supérieur» fulgurent et sont «sui generis», dotés de qualités géniales et rarissimes, puissances autonomes qui ne souffrent aucune vulgaire transmission (8). Faux artistes et volailles quelconques, nains et Picrochole qui se décrètent des ambitions bien plus larges que leurs épaules n’en peuvent supporter, Matzneff et HH, par conséquent, se ressemblent et tombent tous les deux sous les mêmes chefs d’accusation, légal d’une part, parce qu’on ne refait pas soi-même les lois de son époque à moins qu’on ait de bonnes raisons de les croire injustes et d’entrer bravement contre elles en désobéissance civile publique, et profondément philosophique d’autre part, parce qu’on ne peut se réclamer d’une pensée vigoureuse quand on n’en détient pas la carrure. Nietzsche aurait balayé d’un revers de sarcasme ces aristocrates en tutu, bien davantage membres homogènes du troupeau des épuisés conformistes que résidents étincelants de la surhumanité, bien contentés en vérité par les douillettes cérémonies du monde actuel en dépit de ses reliques morales qui parfois surgissent pour les tourmenter. Hors du siècle viril de Périclès, notablement étrangers à la relation éraste/éromène que Nietzsche reconnaît spécifiquement dans Humain, trop humain, Matzneff et HH, à côté des glorieux Anciens, ne sont que de catastrophiques galants, des dandys grotesques aspirant au confort, enfantés par une société finie et syphilitique.
Au reste, notre argumentation ne s’appuie pas tant sur les facilités de la vie morale, avec ses principes souvent désincarnés, que sur les définitions adéquates de ce qu’il faut considérer comme une existence aristocratique au sens le plus nietzschéen. Qu’on le veuille ou non, se frotter le lard (9) avec des enfants n’embrasse pas l’ombre d’une attitude aristocratique, tout au plus cela indique un avantage en culture plutôt qu’en nature, et n’être reconnu que pour une vie sulfureuse et des paroles qui ont soi-disant commotionné le troupeau tout en s’intégrant parfaitement à ses formes, c’est, sinon ridicule, du moins considérablement méprisable. HH est mort lamentablement après avoir joui des souplesses occidentales et d’une duplicité compatible avec la modernité, et Matzneff mourra peut-être centenaire voire super-centenaire, bien rassasié de notre temps présent. Le vieux Matzneff n’est plus désormais qu’une figure tutélaire de l’avilissement, figure morne ayant suffisamment duré pour être d’emblée rejetée hors de la catégorie des surhumains, lesquels pourraient faire entrer une civilisation dans un état de grandeur et lesquels intégreraient à leur action tous les aspects de la vie en tant que celle-ci s’affirmerait, en tant aussi qu’elle pourrait garantir sa continuité la plus haute (10). Ceci étant, quoique le surhumain écrase les valeurs ascétiques en célébrant la vie et le «sens de la terre» (11), quoiqu’il exhibe de la sorte une intensité qui pourrait tolérer des conduites habituellement dédaignées, il postule malgré tout une sensibilité d’altitude qui ne saurait évidemment inscrire dans son programme la petite lorgnette du pédéraste urbain démentiel, celle du petit monsieur aux aguets d’un téton immature ou d’un fessier juvénile, guettant de son œil abâtardi l’intrusion d’une nature impubère, nature qu’il asservira plus qu’il ne l’agrandira, cela va de soi. La grande nature et la grande culture du surhumain, c’est la coexistence avec toute la vie, c’est la fraternité avec une multitude de perspectives, tandis que l’intention du pédophile, son assiette la plus distincte, c’est le grossissement de soi et le rétrécissement des jeunes individus dont il profite. On ne voit guère là-dedans de quoi se battre la poitrine et pérorer à tout bout de champ qu’il y a des variétés d’amoureux chez les adultes qui affectionnent les enfants. Il n’y a finalement que des vampires qui stérilisent les bourgeons les plus prometteurs de la nature, mais il n’y a strictement rien qui puisse nous évoquer le binôme éraste/éromène d’autrefois.
Dans le fond, la pédophilie qui se cherche des raisons suffisantes n’ignore pas qu’elle se ridiculise, et ce ridicule se traduit fréquemment par des dispositions aux néologismes. Le pédophile cultivé représente ainsi l’individu le plus pervers parce que son savoir ne sert pas à optimiser sa nature, mais, tout au contraire, il s’en sert pour la redéfinir en fonction de ses tentations et il arrange ses narrations sociales pour qu’elles coïncident avec elle. Tant que les mots sont capables d’inventer des alibis au détriment des effets concrets observables dans la réalité, le pédophile fort en thème subsiste et nous assomme de ses justifications sophistiquées. Il ne fait aucun doute que Nabokov brocarde son personnage principal lorsque celui-ci se décrit à l’instar d’un «nympholepte», c’est-à-dire nanti des qualités nécessaires pour identifier les nymphettes qui céderont à ses contraignantes avances. À ce néologisme aberrant, Humbert Humbert, monstre à deux têtes où gisent sa malpropreté individuelle et les erreurs accumulées de la société contemporaine, ajoute que le nympholepte est celui qui jouit d’une «bulle de poison ardent dans les reins» (p. 44). Il est évident que c’est là une façon de se payer de mots. Tout au long de ses aveux, HH rivalise de configurations lexicales inédites, trafiquant le langage afin de l’adapter aux prétendues singularités de sa nature. Ce faisant, il ne s’aperçoit pas, ou il feint de ne pas s’en apercevoir, que sa nature est une anomalie culturellement nourrie, une arythmie qui ralentit la vitesse de tout ce qui coexiste et se fortifie à travers une culminante coprésence des éléments. Les lois de la nature n’ont pas besoin que les hommes les définissent ou les utilisent comme des arguments d’immunité. À cet égard, celui qui professe que sa nature est différente et qu’elle lui octroie en conséquence le droit d’exténuer d’autres natures, celui qui sollicite le droit à l’exception alors même qu’il ne voit pas ou qu’il fait semblant de ne pas voir la banalité de son être, celui-là se trompe radicalement sur l’organisation du monde naturel. Si la justice positive relative ne parvient pas toujours à scier la branche sur laquelle sont assis des pédophiles de boudoir, la grande nature, la φύσις des anciens Grecs et des philosophes pré-platoniciens, elle, se charge de rabattre le caquet de ces quelques mauvais dialecticiens.
Quoi d’étonnant, alors, à ce que ces minuscules messieurs convoquent chaque fois le problème de la relativité des lois ainsi que les variations légales au cours du temps ? Ils font de cette fluctuation le plaidoyer de leurs néologismes, et, concomitamment, ils font l’apologie de leur régularité naturelle par contraste avec les incertitudes culturelles. Toutefois, en effectuant ces acrobaties de faux esprits, ils contreviennent à la régularité immanente d’une nature qui éclaterait de rire si elle avait une conscience pour les juger. Hérauts de l’immodération et de la spirale de leurs vices, les pédophiles s’excluent de la vaste symétrie naturelle et tirent un énorme parti de la société qu’ils aiment gaiement accuser de pudibonderie. Car après tout cette société, pour ceux d’entre eux qui abusent de rhétorique et de réseaux d’influence, les comble de proies et leur délivre un passe-droit perpétuel. Le bourgeois est tolérant, du reste, tant que ce qui le divertit ne fait pas effraction dans sa vie. Les aventures d’un Matzneff ou de tel autre dindon graveleux ne le dérangent pas du moment qu’elles ne touchent pas aux enfants de sa dynastie. Et par ailleurs ne soyons pas complètement injustes envers ces jouisseurs esthétiques des quartiers chics : certains d’entre eux, probablement, joignent le geste au jugement de goût, et l’on imagine qu’ils ont sur leurs enfants ou ceux de leurs proches des vues particulières. Peut-être même qu’ils les apportent à ceux qui en feront des sublimations littéraires ou cinématographiques ! L’enfant que l’on veut éduquer avec raffinement, ici, a bon dos, car il est ni plus ni moins qu’une chair facilement accessible, réceptacle immédiat et interchangeable à l’envi de toutes les volontés capitulardes qui ne veulent pas instruire la séduction entre gens de bonne connaissance. Quelle prétention, ainsi, de vouloir se réclamer des amours de Pétrarque ou de Dante quand on n’en a pas les attributs (cf. pp. 47-8) ! Quelle outrance de se plaindre de ne pas disposer des autorisations légales pour copuler avec des filles pré-nubiles ! Humbert Humbert associe en outre à ce cortège de jérémiades la nostalgie de l’ère d’avant Jésus-Christ (cf. p. 218) et une critique de «l’imposture psychanalytique» (p. 479) qui n’a fait que standardiser les relations. Ces obstacles, bien sûr, nuisent à la virilité de ce pompeux Priape qui aime se décrire avantageusement (cf. pp. 57 et 185-6).
Pour s’ajuster aux lois et aux normes sociales, et surtout pour continuer sa manœuvre de duplicité, HH s’embarque dans une désastreuse vie maritale pendant cinq ans de 1935 à 1939 (cf. pp. 57-66). Son élue de commande est une femme qui n’a même pas trente ans et qui fait office de cynique compromis, de marionnette discrète pour l’aider à «trouver quelques exutoires légaux à [son] indicible penchant» (pp. 59-60). Prénommée Valeria, elle est à l’opposé des grâces et des lignes claires des pré-adolescentes, rustiquement ramassée comme «une grosse baba bouffie, courtaude, à la poitrine opulente, et pratiquement sans cervelle» (p. 59). Elle est d’une certaine façon l’allégorie d’une Europe fatiguée, entrée dans la difformité des fascismes et des ruminations sinistres, à rebours des États-Unis où est née Dolores Haze, fille de Charlotte Haze, qui deviendra la Lolita de notre pillard d’ingénuité. Par conséquent, le déplacement du pédophile sur les terres moins âgées et plus athlétiques de l’Amérique du Nord suppose un renouveau du vice, un transfert dans les rues du Nouveau Continent de tout ce que l’Europe a fait germer de pire, et peut-être en ce sens une assimilation du Mal à peu de frais. Car dans le même temps, en effet, cette Amérique présume une capacité d’absorption colossale, comme si elle était le ventre du monde, l’estomac géopolitique où toutes les intrigues de la planète peuvent accoster et former un étrange magma, une substance hybride où se côtoient aussi bien l’excrémentiel que la pureté. Pays de toutes les antinomies, les États-Unis de l’entre-deux-guerres constituent le débarcadère idéal des Européens nourrissant quelque vœu de relance ou d’affirmation de leur être, fussent-ils des individus recommandables ou indignes de l’humanité.
En profitant des circonstances favorables du décès d’un oncle d’Amérique (cf. p. 69), l’horrible Humbert Humbert, opportuniste en diable, se libère petit à petit de Valeria et pressent le rajeunissement de sa lubricité en franchissant un océan. L’éloignement de l’Europe signifie sans doute un allègement tombé du ciel, une occasion de rompre avec la mémoire ancienne et de plonger la tête la première dans l’oubli, de dénicher, comme on dit, chaussure à son pied, et d’inscrire si possible cette «vie de pédophile» (p. 107) sur les marbres officiels de l’Amérique des tribunaux. La grandeur et les largesses réputées de cette nation devraient convenir à cet homme ou ce monstre, lui-même ne sachant plus très bien dans quelle catégorie se ranger (cf. p. 116), à cet «humble bossu [se] tripotant dans l’obscurité» de ses stratagèmes (p. 118). À ce pédophile tiraillé entre le sentiment d’appartenir à une humanité ingrate d’un côté, puis d’être un suppôt inhumain de Satan de l’autre, c’est finalement le vêtement hideux de l’araignée qui s’impose à lui (cf. pp. 97-8), le costume abominable de l’arachnide au fond duquel ses quatre membres anthropomorphes peuvent à loisir se dédoubler et tisser plus rapidement la toile de ses rapines sexuelles. D’origine européenne, chargée d’un venin où se sont repliés des siècles de perversion et de catastrophes idéologiques, cette araignée s’apprête à construire son piège extensible dans lequel Lolita finira par tomber mais où elle ne succombera pas. Encore une fois, le philosophe allemand moustachu n’aurait pas manqué de renvoyer cette lamentable chochotte à son débarras existentiel, l’araignée étant pour Nietzsche l’animal de la mort et de la régression. La «tarentule» mise en scène par Nietzsche a envenimé le monde de la morale, soumettant les hommes à une loi unique et ne faisant pas droit à la richesse des luttes vivantes, or il en va de même pour HH, qui ne fait que désirer la soumission du monde entier à la loi de ses pulsions et au périmètre congru de son libertinage.
Toujours au registre du monstrueux, Humbert Humbert reconnaît ses camouflages, conscient de «[dissimuler] derrière son sourire alangui de petit garçon un plein cloaque de monstres pourrissants» (p. 89). Ces coulisses empuanties de créatures innommables et malveillantes représentent tout le contraire du «spectacle» offert par Lolita (cf. p. 86), épiphanie d’insolence, de rébellion et de taquinerie (cf. p. 92), manifestation de vivacité, gisement dynamique sous l’influence des projets destructeurs de cet infâme braconnier à l’haleine fétide. On se tromperait du reste de lecture si nous faisions confiance au vocabulaire orienté du pédophile, car Lolita n’est que la vie, elle n’est que l’énergie débordante de son âge où toute puissance est déjà un acte, et non un succube qui aurait planté le décor objectif de ses desseins manipulateurs pour attirer HH dans son filet voluptueux. Ce n’est que lui qui voudrait que l’on insinue dans Lolita le caractère d’une jeune racoleuse, façon évidemment de se dédouaner de ses propres faiblesses, façon encore de cacher son hypothétique akrasia, à savoir une absence de contrôle de soi où se révèle une rationalité inconsistante mais suffisamment lucide pour persévérer en catimini dans les plaisirs de l’intempérance. D’un certain point de vue, HH se fait le prophète d’un hédonisme radical et supposément courtois, et bien qu’une partie de sa raison se fasse emporter par la fulgurance du désir tout en sachant éventuellement que ce n’est pas la meilleure solution, une autre partie de celle-ci se fait complice de ses affections immédiates en les hissant à l’horizon d’une conduite très stratégique.
C’est toute l’erreur, mais aussi toute l’ignominie de cette pédophilie intellectualiste qui soulève des distinctions qui se veulent pertinentes entre l’artiste et le criminel, entre le sodomite raffiné et le sodomite inculte, qui le fait de surcroît avec style et fanfaronnade, mais qui finit misérablement par s’abîmer dans l’hédonisme le plus grossier, alors même qu’on aurait pu s’y laisser prendre et ne voir là-dedans qu’une porte d’entrée dans le palais de l’eudémonisme. Or il n’a jamais été question de rechercher un quelconque bonheur intellectuel pour tous les Humbert Humbert ou les Matzneff de notre temps et des époques révolues; ils n’ont des vues que sur le seul bonheur sensible et ils essaient tant bien que mal de spiritualiser ce qui n’est en définitive que stupre et fornication. Ils dénoncent couramment les monstres du crime et les natures incontinentes, cependant il n’existe pas pire canaille que celle qui se dédommage des mêmes défauts en les sculptant à l’emporte-pièce d’une argumentation croulante. Qu’on se demande quel homme est encore respectable entre le pédophile qui ignore tout de ce qu’il fait et le pédophile qui se prétend érudit en racontant par le menu ses aventures et ses mésaventures ! L’un, mettons, est sous le règne des passions, l’autre essaye de fonder en raison des actes d’une vulgarité et d’une saleté insoutenables. Le premier mérite d’être enfermé, le second d’être jugé et de rendre des comptes.
En dépit de tout cela, cet homme de trente-sept ans, épris d’une gamine de douze ans, ose dire que c’est moins le sexe qui l’attire que l’envie de comprendre la magie des nymphettes (cf. p. 234). Trois vigoureuses copulations avec une Lolita mal-consentante ne changent bien sûr rien à la donne de ce faux jeton (cf. p. 244), d’autant qu’il a pris soin, en amont, de décrire cette fille comme une traînée ayant déjà expérimenté le saphisme, à quoi s’ajoute le fait qu’elle a été déniaisée par la rustrerie d’un certain Charlie Holmes, fils d’une directrice de camp de vacances (cf. p. 239). L’ironie de notre propos est fondée sur la nécessité de mettre en doute la parole de ce pédophile. Il est rigoureusement impossible d’accorder la moindre confiance aux confessions de cet homme qui oscille toujours entre la rodomontade et un usage arrangé du réel. On peut à la rigueur lui concéder la vérité de ses vices, mais on ne peut pas lui reconnaître une authenticité de jugement dès lors qu’il brosse un portrait d’autrui. En sus, l’homme est coutumier des mensonges les plus nuisibles, tel celui qu’il assène par exemple à Lolita lorsqu’il travestit la mort accidentelle de Charlotte Haze en problème de santé, tel encore celui qu’il fait courir sur les toits en se faisant passer pour le père de cette orpheline qui s’ignore (cf. pp. 175-184). Au final, on pourrait se demander pour quelle suspecte raison HH a monté tout ce réseau de menteries et de perfidie, mais la réponse serait-elle vraiment surprenante ? Est-ce que cela vaut fondamentalement la peine de chercher plus loin que le bout de notre nez quand l’odeur de l’homme est si nauséabonde ? Nous le répétons : ce n’est pas une joie d’esprit que vise Humbert Humbert, ce n’est plutôt qu’un vilain soulagement de ses désirs multiples qu’il convoite, nulle autre chose que la vulgarité de «l’extase du gueux» qu’il se plaisait pourtant à dénoncer (p. 86), sans doute pour faire diversion.
Parlant de diversion, de louvoiement, d’astuce, il est évident que le mesquin Humbert Humbert s’y connaît dans ces manières de se contorsionner. C’est une araignée qui rampe comme un serpent et qui va jusqu’à considérer l’amour maladroit que Charlotte Haze lui témoigne afin de renforcer la proximité avec sa fille (cf. pp. 126-8). Il n’avait cependant pas anticipé les degrés de surveillance de Charlotte, et cela le contraint à mettre en pratique une harassante guerre de positionnement (cf. pp. 153-4). Il n’exclut pas l’idée de tuer Charlotte, toutefois, comme tout individu lesté de couardise, il se résigne à cause de l’époque, arguant du fait que celui qui veut être un assassin doit aussi être un scientifique tant les crimes sont désormais passés au peigne fin, investis par des polices de plus en plus soupçonneuses et compétentes (cf. p. 159). Par ailleurs, comble du comble, il exploite cette hésitation criminelle en se proclamant souverain de lui-même, sachant contenir ses pulsions quand la situation l’exige, intercalant au milieu de ce raisonnement chancelant l’idée qu’il n’est qu’un «poète, un dandy des nymphettes» (p. 160). Ce qu’il ambitionne en propre, c’est le «patrimoine des poètes» et non le «terrain de chasse du crime» (p. 230). Parallèlement à la proclamation de son innocence, il concocte un philtre d’endormissement pour terrasser la lucidité de Lolita et abuser d’elle à satiété (cf. p. 220). Les résultats ne sont guère convaincants, sans compter qu’elle pourrait s’offusquer s’il la touchait «avec telle ou telle partie de [son] ignominie» (p. 226). Ces péripéties ont pour effet d’accentuer les détours et les manigances de HH, araignée reptilienne, nature monstrueuse à l’assaut d’une forteresse candide qui semble néanmoins résister à toute reptation salace (cf. pp. 229-230).

De quoi le pédophile est-il encore le nom ?

Beaucoup de lecteurs ne savent peut-être pas que la seconde moitié de Lolita raconte un voyage à travers les États-Unis, ainsi que les errances consécutives à ce road trip d’une année, qui s’étend de l’été 1947 à l’été 1948. Nous sommes toujours confrontés à la perspective du pédophile Humbert Humbert, à ceci près que son «Je» paraît se dégrader sitôt qu’il doit se mesurer à autre chose que des quartiers banlieusards topiques. En d’autres termes, plus HH s’éloigne des villes et de leurs archétypes, plus il est faible. On s’aperçoit par conséquent des limites flagrantes de cette demi-portion de cogito, certes tout à son aise dans les corruptions urbaines, rompu à la mécanique artificielle de l’entregent et des putanats, mais dramatiquement rabougri lorsque la nature supérieure s’invite à la fête. Les grottes et les grands paysages ont raison de ses modestes forces, et pendant ce temps Lolita se requinque (cf. p. 280). En plein cœur de la nature, HH n’est plus rien, il n’existe plus. À un étage spongieux de son cerveau chétif, il se peut qu’il devine la justice implacable de la nature, qu’il ressente la facilité avec laquelle ce monde sauvage et vérace pourrait le faire disparaître. Aucun bourgeois ne volerait à son secours parmi les immensités de l’Arizona; aucun client d’un motel de nécessiteux ne se précipiterait pour sauver le soldat Humbert Humbert de sa furonculeuse médiocrité. Sur la sellette d’un tribunal de pierre, taillé à même le roc d’un canyon, soumis à la question et au jugement d’un arbre ou d’une rivière, HH n’est qu’un individu tremblotant, une minuscule fraction d’humanité qui ravale ses discours plats et qui déglutit nerveusement en espérant que la punition ne soit pas trop dure. Il n’y a de toute façon que nos villes modernes et nos métropoles grandiloquentes qui sont susceptibles d’amalgamer à leurs institutions un sale petit être vivant comme Humbert Humbert. Il n’y a que les Rotary Clubs les plus fétides pour faire obtenir un passe-droit à un impayable abruti.
On le sait de cœur davantage que de raison : les hommes insignifiants ont engendré le népotisme pour devenir forts et se revendiquer de l’aristocratie, et si HH n’avait pas été le rejeton d’une famille relativement aisée, il n’eût possédé que le droit de s’endormir sur un grabat et de pointer à telle usine de sidérurgie ou d’automobile. Au lieu de quoi, ce crétin a fait des études de lettres, il s’est enflammé d’une oisiveté qui eût même fait pâlir le brave Albert Cossery, et tout en simulant le canon littéraire afin de s’acheter une contenance d’esprit, comme du reste le font tant de putains contemporaines des deux sexes, il a surtout dépensé de son énergie à traquer des enfants pour les asservir au dard de sa pitoyable virilité. Resplendissant et caracolant dans les villes, Humbert Humbert, expulsé de ces noyaux de culture abâtardie et largué dans la nature, n’est qu’un avorton, un nain, un minable personnage qui prend la fuite la queue entre les jambes au moindre courant d’air.
Qu’en est-il en outre d’un Matzneff hors de nos villes, et, par-dessus tout, hors de ce Paris dorénavant dégueulasse et méphitique, hors de ce Paris rétamé par la courtisanerie, par le népotisme olympique et par l’archi-merde culturelle ? Que vaut la littérature impertinente et pomponnée de Matzneff, que valent ses récits torcheculatifs et ses scandaleuses coucheries lorsqu’ils sont arbitrés par les âmes les plus sincères du Manosque de Giono ou par les paysans jadis orchestrés par Balzac ? Quel serait le jugement de ces hommes traversés d’un grand naturel ? Ils verraient sûrement que Matneff a recouvert la nécessité naturelle avec les petites nécessités culturelles de sa créance. À ce titre, il fallait bien qu’un prix Renaudot existât dans notre Paris maladif pour récompenser un Matzneff et tant d’autres vulgaires solistes des lettres, manutentionnaires du léchage fardés en rebelles, sulfureux contractuels et maudits d’opérette rémunérés par nos plus belles adresses éditoriales et nos plus beaux représentants du gras putanat journalistique. Que Matzneff ne se contente pas d’écrire ses réquisitoires contre la France puritaine entre une brasserie chic et trois convenables avenues, entre trois serrements de main et dix attaché(e)s de presse qui tapinent à tous les pont-levis des châteaux népotistes; qu’il vienne tester ses hypothèses dans la France naturelle, la France épargnée par la régression culturelle et l’agrandissement impudique des villes; qu’il vienne tonitruer ses convictions devant le soi-disant traîne-misère ou le curé de paroisse, et nous verrons alors s’il passe l’épreuve de ces natures fortes, lui, donc, l’homme qui se rallie volontiers aux plus forts d’entre les forts, au plus près des surhumains et des individus qui feront sans nul doute remonter la France une fois qu’elle aura touché le fond terminal de ses récentes saloperies.
Quoi qu’il en soit, dans l’Amérique des motels et du retentissant juke-box, dans l’Amérique des routes qui sillonnent des kilomètres désertiques de plaines et de montagnes, Humbert Humbert s’obstine en ses «amours illicites et insatiables», mais les caprices de Lolita s’aggravent et poussent le pédophile dans les retranchements du chantage affectif (cf. pp. 249-264). Il lui faut également être inventif pour garder Lolita de bonne humeur (cf. p. 265). La liste de leurs disputes et de leurs accrochages est de ce point de vue éloquente (cf. pp. 271-2). À présent, le détachement de Lolita est tout à fait saillant et prépare sa rupture définitive. Ce voyage, au bout du compte, n’a été qu’une «sinueuse traînée de bave [sur] ce pays immense» (p. 300), en plus d’avoir été le révélateur des talons d’Achille du pédéraste. Il n’abandonne pas pour autant les grappins qu’il a mis sur sa victime, allant jusqu’à s’imaginer engrosser la gamine pour jouir d’une Lolita II lorsque le premier exemplaire aura dépassé le cap de la nymphette. Poursuivant dans cette logique givrée de la fécondation, il se voit comme un vieillard encore vert, usant du corps d’une Lolita III (cf. pp. 296-7). Une fois de plus, nous pensons que Matzneff ne renierait pas ces propos.
Ces plans sur la comète confèrent à une forme de démence et achèvent de localiser Humbert Humbert sur une pente descendante. La vitalité de Lolita est en train de l’emporter sur ce titan de décadence. Paranoïaque et jaloux, HH épie les garçons qui tournent autour de Lolita (cf. pp. 316-8). C’est elle qui s’affirme comme le centre de gravité ultime du roman, le point de convergence où les innocents se précipitent, rejetant les coupables avec une virulence croissante. HH est tellement troublé qu’il ne distingue aucun visage sur ces garçons; il les désigne avec dédain, les objectivant par leurs accoutrements respectifs («le Chandail Rouge», «le Coupe-Vent»). Cette mauvaise attitude révolte Lolita, aussi menace-t-elle HH de mettre en lumière tout ce qu’elle sait de lui. Elle est même convaincue qu’il a assassiné sa mère, qu’il l’a violée, qu’il lui a fait pis que pendre (cf. p. 348). En réaction à ce soulèvement de l’enfant, le pédophile saute sur l’occasion d’un second voyage à travers le pays, se disant probablement que cela atténuera l’irascibilité de Lolita (cf. pp. 355-6). Bien au contraire, cette nouvelle expédition ratifie les faiblesses du criminel. Il subit des accès insupportables de paranoïa, croyant être suivi par une décapotable rouge (cf. pp. 367-373 et 384-5). Ce «cycle de persécution» le voue à une somatisation désagréable de ses fureurs mentales : il vomit des torrents de remontées gastriques (cf. pp. 401 et 450). La certitude que Lolita se détache de lui et qu’elle grandit sont des choses intolérables pour la psychologie de cette vermine (cf. p. 416). Lolita lui file entre les doigts, indifférente au «cri du désastre solitaire» (p. 427) et à la «pédonévrose persistante» (p. 433) de son parasite. Voilà donc la force de la vie qui éclipse l’inconsistance d’un esclave et les anti-perspectives d’un agent du morbide.
Tombé dans une déchéance attendue, délaissé par Lolita, Humbert Humbert reçoit tout de même une lettre de son ancienne proie au mois de septembre 1952 (cf. pp. 447-8). Elle lui écrit qu’elle est enceinte et qu’elle est mariée avec un homme qui se prénomme Dick. À la découverte de ces lignes d’aveux, il est furieux. Il a envie de tuer Dick et de kidnapper Lolita derechef. Lorsqu’il finit par la retrouver, elle est effectivement engrossée, épouse de Dick Schiller, mais elle est fatalement usée, affadie et «irrémédiablement ravagée» malgré son jeune âge (cf. p. 453-5). On sent que c’est une fille qui a bourlingué, qui a choisi le grégarisme de la vie de couple pour échapper au grégarisme encore plus destructeur de la pédophilie. Lolita a donc gagné en intensité de vie et, en s’apprêtant à donner naissance à son enfant, elle ferme la porte à toute manigance de la régression. Quoique l’enfant ne soit pas un facteur impressionnant de créativité, il est toujours plus pertinent que la non-créativité de HH, chantre de la stérilité, de l’improductivité et de la lourdeur. Alors qu’on pourrait hâtivement reprocher à Lolita d’être tombée dans la facilité de la vie familiale, il faut plutôt la saluer, la défendre, et montrer que ses créations enterrent gaillardement les nullités d’Humbert Humbert. Soi-disant littéraire et artiste, membre prétendu de la caste des maîtres créateurs nietzschéens, HH n’a été qu’un terrible jean-foutre, un cul-de-jatte de l’intelligence, bien davantage préoccupé par les injonctions de son bas-ventre que par les intuitions fines de la raison. Comme tant de nos contemporains qui ont les moyens illégitimes d’être pris pour des artistes tout en assouvissant leurs pulsions de putanat, Humbert Humbert a été le continuum de la honte, de la crasse, du népotisme et de la sournoiserie. Au-delà d’un Matzneff qui partage quantité de points communs avec lui, le personnage de Nabokov est le reflet de tout notre Occident, de toute notre France en pleine décomposition, en pleine compétition de déshonneur, notre France passionnée par ses Putains instituées, ses Couilles Molles de l’esprit et ses Roulures littéraires. La France a la fringale des porcs, des gros porcs même, et le combat final de HH avec Quilty (cf. pp. 500-1), un scénariste retors et sodomite, autre profiteur de Lolita, illustre d’une manière allégorique la situation actuelle de la culture occidentale. L’empoignade de ce binôme de porcs, cette abrasion des groins et des sueurs, nous dit fatalement quelque chose des nouvelles luttes qui accablent notre civilisation. On y voit ainsi un HH qui s’acharne, tel un Meursault tirant plusieurs balles sur l’Arabe, mais HH est un Meursault sans soleil, sans l’ombre d’un astre qui viendrait exhausser quoi que ce soit. Que périssent donc les Humbert Humbert de notre temps, et si possible aidons-les de toutes nos forces !

Notes
(1) Notre édition de référence est celle-ci : Vladimir Nabokov, Lolita (Gallimard, 2015, coll. Folio), traduction révisée de Maurice Couturier.
(2) Plusieurs articles de Barbey d’Aurevilly ont récemment fait l’objet d’une publication incontournable menée d’une main de maître par l’excellent Pierre Glaudes : Barbey d’Aurevilly journaliste. Articles et chroniques (Éditions GF-Flammarion, 2016). L’image de l’aérolithe se trouve en page 119, magnifiquement lâchée au détour d’une recension concernant un livre de l’abbé Huc, L’Empire chinois.
(3) C’est de cette façon cruelle et drôle que Nietzsche envisageait la présence de George Sand dans les lettres françaises.
(4) Ces manières d’écriture sont en outre caractéristiques du style habituel de Nabokov.
(5) Nous utilisons ici à peu de choses près les mots que Saint Augustin employait dans Les Confessions pour qualifier sa jeunesse mouvementée à Carthage.
(6) Cf. Nietzsche, Crépuscule des idoles (§ 4, Ce que je dois aux Anciens).
(7) Cf. Bernard Edelman, Nietzsche, un continent perdu (PUF, coll. Perspectives critiques, 1999), pp. 195-8.
(8) Cf. Nietzsche, La volonté de puissance (II, § 152).
(9) L’expression est de François Rabelais.
(10) Le surhumain en effet ne pourrait logiquement se prendre pour un «type» exclusif, auquel cas il se vautrerait dans les mêmes défauts qu’il se plaît à dénoncer, à savoir, pour l’essentiel, les défauts de la morale judéo-chrétienne. Cette remarque est en outre formulée avec une pertinence sans égale par Patrick Wotling dans le nouveau Dictionnaire Nietzsche (Éditions Bouquins, 2017) à l’article «Surhumain» (cf. pp. 865-870).
(11) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (§ 3, Prologue de Zarathoustra).