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15/07/2017

Nous n'arriverons jamais à Carcassonne. William Faulkner lecteur de Lord Dunsany ?

Photographie (détail) de Juan Asensio.

Accattone.jpgVoici les premières lignes d'une petite étude comparative qui a paru dans le dernier numéro de la revue Accattone. J'avais précédemment évoqué la nouvelle de Lord Dunsany dans cette courte note.








3440152014.jpgLéon Bloy dans la Zone.





1299588829.jpgWilliam Faulkner dans la Zone.





C’est dans un texte intitulé Les précurseurs de Kafka que Borges mentionne, en quelques mots qui suggèrent bien des pistes d’interprétation, Carcassonne de Lord Dunsany, courte nouvelle qui raconte la destinée fatale d’ «une armée de guerriers invincibles [qui] part d’un château infini, soumet des empires, rencontre des monstres, fatigue déserts et montagnes, mais n’arrive jamais à Carcassonne, encore qu’elle l’aperçoive parfois», ville et destination maudites qui représentent en quelque sorte le pendant irréel, mais pas moins maléfique, de la ville si risiblement bourgeoise de Longjumeau qu’évoque dans une des Histoires désobligeantes Léon Bloy parlant, lui, selon l’Argentin, du «cas de certaines personnes qui collectionnent les globes, les atlas, les indicateurs de chemins de fer et les malles et qui meurent sans être sortis de leur village natal». Borges, jouant comme toujours avec la chronologie, ne craint pas de prétendre que le texte de Lord Dunsany est «l’exacte réplique du précédent : dans un cas, on ne sort jamais d’une ville; dans l’autre, on n’y parvient jamais» (1). Il y a fort peu de chances que Lord Dunsany ait lu Léon Bloy (l’inverse, même de borgésienne façon, serait encore plus problématique avouons-le), mais il est en revanche tout à fait possible que William Faulkner ait lu non seulement Lord Dunsany mais, plus précisément, celui de ses textes intitulé Carcassonne, puisque c’est le titre qu’il a donné à l’une de ses nouvelles, sans doute la plus énigmatique, et qui l’est même tellement, énigmatique, que les universitaires oublient de mentionner le nom de l’écrivain irlandais lorsqu’ils établissent la difficile filiation de ce texte aussi étrange que beau.
33068793223_d368c0049a_o.jpgC’est peut-être dire que, comme le roi Camorak, les universitaires ne sont eux aussi jamais allés à Carcassonne, ne fût-elle qu’un texte de papier et une ville purement littéraire, Carcassonne que les voyageurs intrépides du texte de Lord Dunsany ont parfois vue comme «un rêve limpide, le soleil brillant sur sa citadelle» et qui a été construite un soir de mai par les elfes «en soufflant dans leurs cors elfins» (p. 112). L’entreprise, certes risquée puisque vit dans la ville une sorcière encore belle malgré ses 400 printemps ou plutôt hivers, est avant tout, pour Camorak, une façon de démentir un seul des décrets du Destin : s’il accomplit sa tâche affirme-t-il, «alors le futur du monde nous appartient» mais, s’il échoue à parvenir aux pieds des hauts murs de la ville légendaire, «alors le genre humain sera à jamais contraint d’exécuter les petites tâches qui lui sont assignées» (p. 115). C’est en effet contre le Destin que les guerriers, qui au fil des années vont nourrir les contes et les légendes, se dressent, Destin dont Carcassonne n’est que le miroir trompeur. Mais il est vain, nous le savons tout de même depuis quelques siècles grâce à de nombreuses histoires, encore plus prodigieuses que celle de Lord Dunsany, de se dresser contre le Destin, car un homme, s’il peut y gagner le sentiment de se lever et se tenir droit contre les puissances inconnues impassibles, risque d’y perdre son esprit et peut-être même son âme.

Note
(1) Jorge Luis Borges, Les précurseurs de Kafka, in Entretiens (Gallimard, coll. Folio Essais, 1992), pp. 146-7. L’histoire de Léon Bloy à laquelle Borges fait référence s’intitule Les Captifs de Longjumeau. Elle fait partie des Histoires désobligeantes (Slatkine, coll. Fleuron, préface et notice de Pierre Glaudes, 1997). Pour Carcassonne de Lord Dunsany, nous utilisons l’unique traduction disponible en français due à Anne-Sylvie Homassel et parue dans le volume intitulé Contes d’un Rêveur (préface de Max Duperray, illustrations de Sydney H. Sime, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, 2007). Pour la nouvelle de William Faulkner portant ce même titre, nous nous sommes contentés de l’édition disponible en poche dans la collection Folio (Treize histoires, Gallimard, 1991). Les pages entre parenthèses, sans autre indication, renvoient toutes à ces différentes éditions.