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11/09/2017

Vilnius Poker de Ričardas Gavelis : la faillite abominable de l’humanité soviétiforme, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Alkis Konstantinidis (Reuters).

Cet article est dédié à Yohan Machenaud.

«Fuir seul vers le Seul.»
Plotin, Ennéades.

«Attintion à pas vous faire exterminer, là ! Z’êtes dins les z’ongles du démon Carpentchier ! lança le commandant à l’adresse de son lieutenant.»
Bruno Dumont, P’tit Quinquin.


Note préliminaire : notre propos se décline en quatre parties complémentaires qui respectent l’ordre du texte imposé par Ričardas Gavelis. Il ne faut donc pas se formaliser de certaines affirmations qui se retrouvent par la suite amendées car il en va ainsi tout au long du roman, les dires d’un personnage étant volontiers dédits par les paroles d’un autre malgré la confirmation rassurante de certains faits. Cette symphonie heurtée de voix discordantes produit une véritable mythologie de Vilnius à l’ère soviétique, capitale hantée par les cyclopes du communisme, ville-cœur souffrant d’une arythmie qui dévaste tout le corps de la nation. Nous avons essayé autant que possible de rendre hommage à l’impressionnante musculature de ce roman lituanien. À lui seul, il emporte dans son torrent les piètres babillages de la littérature française contemporaine, dont nous doutons qu’elle puisse un jour se relever de tout ce que Gavelis combattait. Car soyons convaincus de cela : une nation a rejoint son lit de mort quand elle donne à voir le désolant spectacle d’une politique illégitime qui n’est même plus contestée par ses romanciers, ceux-là étant occupés à servir le pouvoir dans toutes ses formes et en retour à être servis par lui.

I – Le communisme entre dévastation concrète et surestimation de ses nuisances

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On pourrait commencer par dire très facilement que Vilnius Poker (1) constitue en quelque sorte une brutale version romanesque de La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch. En effet, de toutes les voix que Svetlana Alexievitch a pu compiler dans son livre, on a l’impression que Ričardas Gavelis les prend toutes à la fois sous son aile de géant et qu’il en approfondit la réalité objective par le biais d’une littérature forcenée. En d’autres termes, les multiples témoignages sur le désastre du communisme envisagé sur le temps long dans l’ouvrage d’Alexievitch se transforment dans Vilnius Poker en quatre moments resserrés, formant une tétralogie d’aveux grâce auxquels nous découvrons le visage crépusculaire d’une Lituanie exsangue, en phase terminale de peste rouge – ou de sclérose soviético-morphique. Comme l’indique en outre le titre du roman, l’action se concentre dans les rues de Vilnius, capitale effondrée d’une nation elle-même vidée de sa substance, le cœur de la Lituanie étant à l’arrêt depuis qu’il a été contaminé par le poison communiste. Nous sommes ainsi bien après la période d’incubation de la maladie et d’identification des symptômes. Ce que nous décrit Gavelis par l’intermédiaire de son quatuor confessant, ce sont les derniers soubresauts du cadavre national et même planétaire, le sentiment d’avoir atteint le point de non-retour en matière de servitude volontaire. L’homme lituanien passé au crible de l’idéologie communiste n’est plus qu’un avachi, une loque prosternée devant un défilé d’idoles braillardes et superficielles.
L’amertume exposée vis-à-vis du communisme est d’autant plus soutenue qu’elle provient d’abord d’un personnage aux abois, Vytautas Vargalys, un homme de cinquante-trois ans qui a subi le goulag et qui a été contraint d’abandonner son ancienne vie, sa femme et sa réserve d’illusions. Ses souvenirs sont ancrés dans le ressentiment le plus vif envers Staline, et bien qu’il s’exprime désormais dans le présent des années 1970, il est paniqué par l’ampleur du désastre, constatant de jour en jour l’expansion du vice idéologique et l’affaiblissement croissant de ses concitoyens. D’une rare lucidité, du moins selon l’idée qu’il se fait de lui-même, Vargalys doit faire face à un quotidien incessamment tracassé par la certitude d’être pourchassé par une meute de commissaires politiques ou de complices du régime. Sa vie prend donc des allures chaotiques et semble ne jamais pouvoir connaître le repos. En allemand, on dirait de lui qu’il souffre d’Unruhe, d’impossibilité de modérer les voix qui s’agitent dans sa conscience et qui le maintiennent dans une perpétuelle angoisse, l’acculant à la cadence infernale d’un exorbitant qui-vive. Les proportions de ses convulsions mentales sont parfois si intenses qu’elles nous donnent la sensation de partager l’expérience d’un grand paranoïaque. Mais quelles que puissent être les exagérations ou les hallucinations de Vargalys, elles n’en restent pas moins travaillées par la sournoise propagation du communisme à tous les niveaux de la société. L’imprégnation communiste de Vilnius est tout à fait incontestable et peu importe la tonalité choisie pour en restituer certaines particularités.
Il n’y a pas de répit dans les obsessions de Vargalys. Comme une espèce de Fox Mulder délocalisé dans l’Europe de la Guerre Froide, il mène une croisade solitaire afin de démanteler le plus gros scandale de l’humanité. Sa quête devient un mode d’existence haletant où les alliés se comptent sur les doigts d’une main. Il se bat contre «Eux» (p. 11) (2), en l’occurrence une entité fantomatique qui se situe à la fois partout et nulle part, une insondable agglomération d’agents démiurgiques dont les pouvoirs paraissent illimités. Il se peut même que ces vicieux ectoplasmes aient le contrôle de nos pensées (cf. p. 11). Profitant de plusieurs décennies de contagion et de propagande, ces individus impalpables sont en quelque sorte des bâtisseurs de mondes clos. La stratégie est aussi ancienne qu’efficace : la division acharnée de l’espace et des flux vivants renforce le règne d’une puissance organisatrice exclusive et impose une temporalité contrôlée de part en part, comme autrefois la cloche de l’église sonnait des moments codifiés dans toutes les paroisses. Dans un contexte politique, ce degré de surveillance et de domestication suppose une ambiance pastorale où le peuple s’accomplit dans un comportement grégaire. Les hommes ne sont plus des animaux politiques susceptibles de délibérations engagées ou de réflexions sur la coexistence; ils sont garrottés dans une camisole de force qui réfrène toutes leurs initiatives, épuisés par une ville hétéro-normée au sein de laquelle il est impensable de se démarquer ou de s’affirmer en propre à l’instar d’un sujet pensant. En refusant l’individualité à ses administrés (cf. pp. 196 et 285), la ville de Vilnius instaure une pétrification généralisée qui s’appuie sur l’exaltation d’un principe d’identité massif. Puisque l’identité fait l’objet d’une normalisation outrancière (cf. p. 109), on assiste à la dénaturation progressive des habitants, à leur insoutenable mise en équivalence, alors que la vie, en principe, s’entend comme ce qui teste toutes les différences et porte chaque vivant à un seuil de différenciation toujours plus prononcé. Or en niant la courbe accidentée d’un essaim d’individus au profit de la rectitude linéaire d’une concentration de citoyens atomisés, Vilnius, telle qu’elle est brossée par le résistant Vargalys, cristallise un état de délabrement et s’enterre dans un cimetière géant. À l’inverse de la prodigalité de la nature qui crée du vivant par-delà toutes les merveilles qu’elle promet, le communisme de Vilnius contingente cette génération infinie de la vie (genesis), accélérant la corruption (phtora) de ce qui parvient à passer à travers les mailles de ce filet asphyxiant. Ce goulot d’étranglement limite ainsi dès le début la charge de l’élan vital, le nouveau-né se trouvant d’emblée assujetti à un genre de respiration artificielle, voire subordonné à un placement sous perfusion dont l’objectif consistera en une paralysie du sang, une coagulation interne symbolisant la négation du devenir (3). Ce communisme-là est donc un projet fatal d’homogénéisation des différences par les voies démagogiques de l’égalitarisme, empêchant les innombrables formes de vie d’atteindre leurs Formes singulières respectives. Et il y a pire encore : en désirant atrophier le conflit des différentes forces relatives à la créativité généreuse de la nature, le communisme se vautre dans une ambition résolument a-biologique, antinaturelle.
La question du devenir contrarié est d’ailleurs très tôt soulevée dans le texte inapaisé de Vargalys. La perturbation de l’écoulement sanguin est anticipée par le figement de la Néris, la rivière qui zigzague tant bien que mal dans Vilnius, telle une aorte encombrée d’un épouvantable caillot (cf. p. 37). On observe par conséquent des eaux stagnantes, un courant suspendu, et cela remet en cause le célèbre fragment d’Héraclite qui stipule que l’on ne descend jamais deux fois dans le même fleuve, eu égard au caractère ininterrompu de l’écoulement qui désigne le devenir de toutes choses. L’image du fleuve héraclitéen n’est donc pas seulement la perception immédiate d’une eau vive qui ne cesse de couler, mais elle est aussi la perception plus fine du corps chaque fois vieillissant du baigneur, tout comme elle est encore la perception extrêmement lente de l’érosion qui modifie discrètement le parcours de l’eau. Par contraste, la Néris a été médusée, et avec elle ont été médusés les baigneurs potentiels et l’activité souterraine de la nature. Nommément cité par Vargalys, le philosophe Héraclite, oracle du devenir, doit s’incliner ici devant la banquise ontologique de Parménide où toute l’énergie du devenir a été gelée (4). Cette fossilisation de la Néris défigure Vilnius et suscite une «nécropole mentale» (p. 319). En tant que telle, Vilnius incarne la métropole de l’inexistence, l’incapacité pour qui que ce soit de sortir de lui-même, de se jeter dans le monde et d’être dignement en situation. Le carcan de Vilnius profère des écrasements insurmontables et inflige des douleurs énormes pour ceux qui voudraient se mouvoir dans un univers tétanisé (cf. pp. 317-8). À partir de ce point de vue partial mais courageux, on pourrait définir le communisme comme une glaciation irréversible du devenir. L’insurgé Vargalys va même plus loin en nous suggérant la possibilité d’un glacier excrémentiel (cf. p. 107), une déferlante fécale sans précédent qui proviendrait des intestins pourris de Staline le Défécateur Universel (cf. p. 106), maître à penser d’un «royaume du purin», ambassadeur d’un «dieu merdique» pour «un peuple merdique» (p. 106). Cette reductio ad stercorum des Lituaniens est pour le moins violente, presque abusive également, toutefois elle a le mérite de déterminer avec netteté l’exaspération de Vargalys, dont les emportements et les champs lexicaux de la charogne traduisent les convictions de Ričardas Gavelis, un écrivain qui n’avait pas vocation à s’adresser à des lecteurs pudibonds souvent responsables de l’ordre établi.
Les volontés de Moscou ont asservi la Lituanie (cf. p. 22) et ont sali Vilnius jusqu’à en faire la cuvette de Dieu (cf. pp. 228-9). Les projets moscovites de domination sont en outre connectés à un faisceau de vassalité millénaire, et c’est pourquoi Vargalys évoque l’image d’une «méduse cosmique», archétype d’une viscosité immortelle issue du fond des âges, créature fuyante contre laquelle il est difficile de se battre et dont il est insensé de vouloir se délivrer. À l’échelle spatio-temporelle de cette méduse invincible, Vilnius ne représente que l’un de ses nombreux filaments mortifères. Quiconque y est confronté subit la tétanie, c’est la raison pour laquelle en définitive «Vilnius gagne toujours» (p. 237). On comprend dès lors que le communisme stalinien et ses prolongements ne sont que des variétés particulières de la tyrannie universelle qui suffoque le monde depuis les premiers soubresauts de la vie sociale. Ainsi le combat de Vargalys se déroule sur deux fronts à la fois : d’abord le front lituanien, ensuite le front de la Terre entière. Le détraquement universel des consciences tend à justifier une longévité exceptionnelle des tyrans qui, de siècle en siècle, se sont transmis les méthodes effectives de l’asservissement et les documents secrets d’une psychologie des foules (cf. p. 46). Nous avons cependant affaire à des présences intangibles, évanescentes, comme si derrière chaque tyran de chair se dissimulait un cortège de spectres réellement décisionnaires. Être invisibles et malfaisants, ils appauvrissent le langage et la pensée, ce qui signifie au fond qu’ils participent d’un rabaissement ontologique majeur (cf. pp. 60 et 160). Ils ont le «regard du néant» (p. 61), l’orbite pétrificatrice qui dévitalise tout ce qu’elle toise, confirmant une volonté de néant typique de la faiblesse, une pulvérisation des intensités vitales que Nietzsche dissocierait d’une volonté de puissance qui synthétise la multitude infinie des forces en devenir. En toute rigueur, cette chapelle de fantômes jette un œil panoptique et paralysant sur le monde. À Vilnius et ailleurs, un œil immense darde une inquiétante pupille sur des hommes et des femmes qui sont en retour frappés de cécité. Il en résulte de toute évidence des peuples apathiques et aveuglés, impropres à entamer un mouvement libérateur. Beaucoup d’entre ces peuples se croient d’ailleurs favorisés par les simulacres sociaux de l’idéologie.
Le seul espoir réside dans des personnalités semblables à Vargalys, malgré son intransigeance névrosée et son instabilité. Il est hanté par cette Vilnius oppressante et par son œil inquisiteur (cf. p. 13). En dépit toutefois de la macération perverse de cet œil dont l’humeur aqueuse paraît pénétrer la totalité des interstices publics et privés, Vargalys se raccroche à un fil d’Ariane, misant sur un «sentier inconnu» pour briser le joug de la tyrannie (cf. p. 14). Tel un Socrate amorçant sa «seconde navigation», Vargalys, peu à peu, va remiser au placard les vieilles rengaines et préférer le mors plus souple et plus offensif de sa philosophie originale. C’est de cette façon qu’il dit avoir gagné une «seconde vue», en l’occurrence une perspicacité à toute épreuve, tout son appareil sensoriel étant constamment juché les tréteaux d’une activité maximale. À maintes reprises, il mentionne ses pérégrinations dangereuses sur le Sentier, sur la voie des clairvoyants et des initiés (cf. p. 45). Il est prêt à remplir sa mission qui consiste à «chasser le grand dragon» (p. 114), à mettre hors d’état de nuire le terrible basilic de Vilnius. Or plus il ose cheminer sur ce Sentier semé d’embûches meurtrières, plus il s’élève en direction de la vérité (cf. p. 121). Il n’y a pas d’autre solution de résistance, d’autant que les dangers réels de la vérité valent toujours mieux que de supporter l’invention d’une «demi-vérité», à savoir la construction manipulatrice d’un discours officiel anesthésiant, une chose «plus horrible que le plus odieux des mensonges» (p. 71) (5).
Les éléments fondamentaux de la résistance reposent sur une trilogie que Vargalys applique au quotidien : «sang-froid, méthode et prudence» (p. 44). Vargalys cite également la protection que lui fournissent les rêves (cf. p. 16). Dans la mesure où les rêves sont traditionnellement sans coordonnées spatio-temporelles, ils ouvrent des brèches dans la membrane étouffante de Vilnius où tout est scrupuleusement minuté et quadrillé. L’univers onirique permet spécifiquement de dégourdir les barreaux de la prison politique en infinitisant pour ainsi dire un quotidien à tous égards rétréci. Par conséquent, dans la veille comme dans le sommeil, Vargalys maintient sa vigilance et cultive un dosage réfléchi de ses actions. La rançon de cette hyper-rationalité se traduit par une extrême solitude dans la bataille (cf. p. 36), car, effectivement, l’homme qui voit tout, celui qui se bat de surcroît contre des complots et des manigances planétaires, cet homme-là ne peut être qu’un homme isolé, un ermite grandiose de la dissidence, un magnifique reclus qui possède la fameuse compétence d’une vis calcandi supra scorpiones (6). Armé de ce bagage endurci, doté en outre d’une raison pratique, Vargalys est opérationnel pour lutter contre une dictature de la raison pure (cf. pp. 196-8). Il propose pour ce faire une exaltation de la créativité, un rapatriement des poètes dans la Cité dictatoriale et congelée de Platon. D’une certaine manière, par son écriture frénétique et tourmentée, Vargalys glorifie le devenir et le flux créateur de la nature, en quoi il révoque toute espèce d’immobilisme ou de somnolence. Ce qu’il veut par-dessus tout, c’est sculpter homo sapiens dans un marbre flexible et détruire la statue grossière d’homo sovieticus (cf. p. 281). En reformulant, on pourrait dire qu’il fait l’apologie du vivant qui retrouve la destination de sa Forme singulière avec un minimum d’intervention humaine (7), et, ce faisant, il exècre tout ce qui est soviétiforme, tout ce qui est droit plutôt qu’ondoyant, ressemblant plutôt que dissemblant, obéissant à satiété plutôt que sceptique occasionnel.
L’engagement de Vargalys met donc en exergue une faculté d’individuation à plusieurs niveaux. En adoptant la «seconde vue», il devient le commencement absolu de ses pensées, et cette posture intellectuelle se répercute dans la forme même de son corps. L’indépendance de son esprit coïncide avec l’indépendance de son physique en cela qu’il se distingue des agents joufflus du communisme (8). Il prend l’exemple de Mao et de Brejnev, des figures bouffies d’artificialité, des cerveaux empâtés (cf. pp. 18 et 197), tristes incarnations d’un «pouvoir grabataire» (p. 88). Ces hommes bedonnants sont dilatés en espace, si bien qu’ils sont parallèlement contractés en temporalité. Alors que la vieillesse aurait dû les minéraliser et rendre leurs corps anguleux, très resserrés en espace, ils se sont étalés en corpulence, perdant du même coup la jonction avec l’éternité infinie. D’autre part, la bouffissure des corps pose l’hypothèse d’une existence vorace qui cherche à satisfaire immédiatement tous ses désirs. L’assouvissement des désirs s’effectue dans le va-et-vient continuel des excitations, au hasard des opportunités, comme le groin d’un porc renifle sans relâche le sol et se réjouit instantanément des trouvailles comestibles qu’il a déterrées. Aucune nourriture spirituelle un tant soit peu sérieuse n’est convoquée dans ce genre d’existence, ou alors elle ne peut faire l’objet que d’une mise en scène. Pour ces cochons qui ont renoncé à exercer leur âme à la vie éternelle, la vie se résume à la maximisation de la petite biographie terrestre, d’où l’extension spatiale des corps et la contraction temporelle qui s’ensuit. En se précipitant à la gamelle des festins nombrilistes, tous les Mao et les Brejnev du monde tirent un profit maximal des jouissances charnelles, se doutant bien, peut-être, qu’ils ne sont pas éligibles à l’infinité d’un Ciel de spiritualité. Quant aux adorateurs illusionnés de ces figures poupardes, ce n’est pas tant qu’ils ont l’occasion de grossir, car ils sont affamés par des magasins d’alimentation qui n’ont rien à vendre, mais leur avachissement intellectuel engendre la monstruosité d’une maigreur épaisse, disgracieuse, avec çà et là des bides ou des goitres pathologiques. De la sorte, qu’il s’agisse des tyrans ou de leurs disciples, tous ces hommes se ressemblent par la façon qu’ils ont de se répandre hideusement en espace et de se condamner au temps court du monde idéologiquement fini. À l’inverse, Vargalys l’insoumis entretient sa différence, et comme il fuit ceux qui le poursuivent à longueur de journée, il n’a pas d’autre choix que d’être contracté en espace, presque aussi insaisissable qu’une ombre, et dilaté en temporalité, faisant jouer l’infinité d’une résistance opiniâtre contre la finitude d’un pouvoir qui s’épuise en délimitations.
Ce sont là des atouts pour le moins nécessaires étant donné le degré de malignité de Vilnius. En surface, il faut déjà être capable de surmonter la vue du pullulement affreux des pigeons gris (cf. pp. 286 et 317), aussi décolorés que la ville, aussi menaçants que le pigeon maléfique de Patrick Süskind (9). En profondeur, la lutte se complique, Vilnius étant comparée à une bouche édentée de vieille putain abandonnée, dégageant de surcroît des relents d’alcool (cf. p. 24). Soumise aux diktats (cf. p. 40), Vilnius s’apparente à une baleine fourbue (cf. p. 24), à une espèce de Léviathan pataud qui rappelle par métaphore le récent propos du cinéaste Andreï Zviaguintsev (10). Cela dit, malgré ses éreintements, Vilnius conserve l’habileté de tendre des pièges tout en ayant l’air quelquefois d’offrir un cadeau de compensation (cf. p. 365). Son ventre de baleine prostituée recrache ad libitum des Circé et des Calypso, des séductrices monumentales qui ont pour rôle de contenir les velléités d’insubordination (cf. pp. 30-3). C’est du reste une ville-théâtre, une métropole en carton-pâte (cf. p. 216) qui fabrique des femmes aussi bien poupées que pieuvres, des castratrices hybrides qui dévirilisent tout ce qu’elles touchent (cf. p. 240-6), autant de monstres secondaires qui errent dans une Vilnius labyrinthique au milieu de laquelle gît probablement un Minotaure (cf. pp. 64-6 et 516).
Au-delà de ses transes paranoïaques (11), Vargalys a de quoi être objectivement alarmé par le statut étrange de ces femmes fatales. La relation qu’il partage avec Lolita, employée comme lui à la bibliothèque, le plonge de temps en temps dans une désagréable perplexité. Il se demande de quel côté elle est (cf. p. 112), et, une fois, il se demande même si elle ne serait pas l’un de ces spectres qui rôdent en secret, voire une fantaisie de son imagination (cf. pp. 140-3). Il endure ainsi un doute hyperbolique concernant l’existence de sa compagne, un doute anticartésien qui semble ne jamais devoir s’interrompre et qui s’égare témérairement en méthode. Le doute est d’autant plus accru que l’ancien compagnon de Lolita, un sculpteur prénommé Théodoras, a sûrement été immolé à cause de ses avancées artistiques sur le Sentier (cf. p. 290) (12). Partant de là, si Théodoras est mort pour ses convictions qui étaient visiblement identiques à celles de Vargalys, alors il est possible que Lolita ne soit qu’une femme de main de ce système, une taupe chargée d’infiltrer la vie des hommes suspects afin de les liquider en cas d’opposition avérée au régime. Fort heureusement, ces cogitations qui confèrent à la folie ne sont que passagères et retombent assez vite dans une évaluation moins anxieuse de Lolita. Au cours d’une discussion selon toute vraisemblance sincère, elle lui confie qu’elle est «atteinte d’une obsession morbide de l’innocence» (p. 82). Une femme qui aurait quelque chose à se reprocher inclinerait-elle à ces aveux ? En fin de compte, Lolita mérite tous les sacrifices de la part de Vargalys (cf. p. 239); c’est une Diotime balte qui lui permet de s’affirmer sur le Sentier de la vérité. Pourtant la sonnette d’alarme n’est pas totalement court-circuitée, preuve s’il en est que la tyrannie inspire des suspicions franchement déplaisantes, comme si chacun devait être l’acteur d’une duplicité mastodonte dans un tel contexte d’inféodation. C’est pourquoi l’intimité spirituelle n’est pas tout à fait optimale avec Lolita (cf. p. 271). Et pour achever ce malaise matriciel, Vilnius, par son caractère artificialisé à outrance, empêcherait de vivre sereinement une émotion authentique (cf. p. 273).
La difficulté d’aimer avec véracité s’explique crûment par diverses manifestations de l’impuissance phallique. Bien qu’il soit membré comme un cheval (cf. pp. 255-6), Vargalys accuse une débandade significative avec Lolita (cf. pp. 333-4). Il nous fait songer à un Mony Vibescu du pauvre, le héros lubrique et extatique des Onze mille verges, harassé par Vilnius, à la peine devant l’énorme putain communiste qui s’est coltinée des décennies durant toutes les fééries politiques jaculatoires des joufflus (cf. p. 377). Ces mésaventures personnelles s’exportent à l’échelle de la Lituanie qui traverse une ère des eunuques (cf. p. 90). La capitale du pays reflète dorénavant la mollesse et cela se confirme par la pointe rougeâtre de son château, à savoir la tour de Gediminas, qui évoque un «pénis rabougri» pas même excitable (cf. pp. 84, 270 et 467-8). Hélas, qu’elle paraît loin l’époque de la Vilnius d’avant-guerre, celle des «derniers aurochs lituaniens» (p. 84) ! À présent la nation tout entière exhibe l’abominable cohabitation de «la vie d’antan et de la […] catalepsie contemporaine» (p. 110), le souvenir des grands morts et l’architecture puissante côtoyant des masses de morts-vivants et des enchevêtrements de rues languides. Seuls les enfants de moins de cinq ans sont épargnés par le «cannibalisme spirituel» (p. 226) et le dépérissement organique (cf. p. 72). Les enfants sont du reste moins sensibles à l’embrigadement collectif car ils préfèrent imiter les plus forts et les plus intelligents, or ceux-là, les génies véritables, ne sont pas en train de s’égosiller en démagogie sur des catafalques populaciers ou dans une scénographie télévisuelle (cf. p. 72).
Il n’est pas facile dans de telles conditions de faire confiance aux adultes qui paraissent complètement amorphes, quand ils ne sont pas tout bonnement les auxiliaires du pouvoir en place. En dépit de quelques rares amitiés, Vargalys est contraint de mener ses investigations comme un prophète ou un messie sans foule. Par le passé, néanmoins, il a pu compter sur Gédiminas Riauba, un scientifique qui a obtenu une reconnaissance posthume. Malheureusement Gédiminas est décédé dans un accident de la route (cf. p. 69) et sa disparition, telle qu’elle se matérialise du moins aux yeux hallucinés de Vargalys, n’est qu’une répétition de l’accident qui a emporté Albert Camus, également partisan de la résistance plus ou moins camouflée du Sentier (cf. pp. 73-4) (13). Par ailleurs, hormis ses réussites scientifiques, Gédiminas était un touche-à-tout qui pouvait exceller aussi bien dans le jazz que la pratique du labourage (cf. p. 291). Il fut l’auteur de Vilnius Poker, un morceau de jazz endiablé de quarante-trois minutes, un branle-bas musical qui réveillait les auditeurs de tous les sommeils dogmatiques imaginables (cf. p. 180). C’est en écoutant pour la première fois cette composition que Vargalys a compris que son ami était du même bord que lui. Il y avait dans ce Vilnius Poker boogie-woogie une formidable dimension apocalyptique, un air de révélation ultime qui montrait Vilnius toute nue dans une hypotypose acoustique. Plus l’orchestre grimpait dans les tours, plus Vilnius se découvrait dans sa démence, ville de perdition et de sordidité. On aurait dit le No Smoking Orchestra de Kusturica reprenant une petite phrase de Vinteuil militante pour en faire jaillir tous les sous-entendus encapsulés, toutes les lancinances décisives.
Une autre belle amitié de Vargalys, c’est Martynas Poška, un «fanatique de la raison» (p. 86), un penseur brillant qui a écrit une thèse sur les effets délétères de l’éducation soviétiforme (cf. pp. 85-6). Poška est bien évidemment ignoré par les institutions qui sont surpeuplées d’imposteurs propagandistes. C’est aussi un «grand lituaniste» désabusé par les temps qui courent (cf. pp. 89-90). Mais comme avec Lolita, Vargalys n’a pas de certitude absolue au sujet des intentions réelles de cet homme. Il en arrive à la conclusion que Poška n’est pas exactement sur le Sentier, qu’il poursuit finalement des obsessions collatérales (cf. p. 93). Selon le jugement très soupçonneux de Vargalys, Poška ne verrait pas tout à fait l’épaisseur du brouillard communiste qui a tout embrouillé dans une pâte d’indistinction.
Ces amitiés ne sont donc pas vraiment parfaites, l’une ayant été rompue par la mort, l’autre n’étant pas la garantie d’une solidarité spirituelle totale. Par conséquent, abstraction faite de ces deux hommes et de Lolita, abstraction faite également de sa citadelle intérieure fugace, est-ce que Vargalys profite d’un parapet quelconque ? A-t-il un dernier recours pour éviter de sombrer dans un radotage cauchemardesque gorgé de visions en trompe-l’œil ? De façon assez inattendue, il s’en remet à la Néris, sachant que cette rivière a été subjuguée par le curare idéologique (cf. pp. 294-8). Cela dit, Vargalys voit dans la rivière une confidente qui n’oublie pas. La Néris est la gardienne des souvenirs et quoique ses eaux soient pour le moment pétrifiées, elle fait subsister les archaïsmes de l’humanité, les vérités résiduelles de l’homme qui ne s’agenouille pas. De ce point de vue, la Néris s’inscrit en faux contre la possibilité d’un bio-grégarisme intégral des hommes. Dans une cavité impénétrable de son glacier, cette rivière statufiée coule encore et charrie dans son maigre débit les petites voix humaines qui ne se sont pas effondrées. Elle nous autorise à penser que le communisme et n’importe quel aspect d’une tyrannie ne pourront jamais venir à bout des plus vives nécessités naturelles – Nomos (νόμος) ne peut pas recouvrir intégralement la grandeur incommensurable de Phusis (φύσις).
Malgré cette lueur d’optimisme dans le tunnel obsédé de Vargalys, que faut-il déduire de sa rencontre à demi rêvée avec l’anatomo-pathologiste Kovarskis (cf. pp. 305-314) ? Dans un sous-sol d’hôpital qui pourrait insinuer une sorte de hors-Zone enténébrée chez Tarkovski, le vaillant Vargalys observe ce médecin faire littéralement un grand déballage de cerveaux humains. Sur chacun des organes a poussé une excroissance qui serait «le syndrome de Vilnius». D’abord agissante dans le cerveau, cette excroissance provoque ensuite des changements notables sur le visage des malades. On obtiendrait ainsi le «profil de Vilnius», la triste figure de l’homme ravagé par la tartufferie politique et bureaucratique. Rebaptisée «maladie de Kovarskis», cette lèpre rouge n’est pas du tout mortelle (tout au contraire, elle se sédimente au fil des années avec toujours plus de véhémence). Lorsque la maladie est définitivement hébergée, elle suscite un langage impersonnel, une dilution de la conscience individuelle dans la conscience collective, un empâtement, un regard inexpressif et une perte graduelle des penchants (cf. pp. 313-4). On aboutit ainsi à une description imparable de l’homme soviétiforme qui a contaminé l’univers avec ses miasmes médullaires.
Cette révélation finale, bien sûr, aggrave le cas désespéré de Vargalys. Un plausible guet-apens parachève son itinéraire kafkaïen : le voilà qui doit porter le chapeau du massacre sauvage de Lolita (cf. pp. 338-341). La dernière branche des Vargalys est donc tombée, mais elle était déjà rudement vacillante sur cet arbre de famille en voie de disparition (cf. pp 408-412).

II – Le drame de l’homo lithuanicus

Dans la mesure où Vargalys a donné le «la» de ce quadruple rapport sur la condition humaine telle qu’elle est considérablement diminuée par une Lituanie purpurine, il se tient au centre des confessions suivantes. Les voix qui succèdent à son monologue enfiévré sont des variables d’ajustement qui rétablissent parfois quelques vérités cruciales, mais, de loin en loin, on s’aperçoit d’une part que Vargalys n’a pas immodérément été abusé par le mensonge ou l’hallucination, et d’autre part qu’il n’est pas le seul à s’exprimer avec une nuance de trucage, qu’elle soit consentie ou subie. Un long extrait des mémoires de Martynas Poška (cf. pp. 345-440), qu’il appelle ses «marmoires» par agglutination de «Martynas» et «mémoires» (14), permet de situer plus objectivement le parcours stochastique de Vargalys dans le dédale de cette Vilnius malade de la peste rouge. Par ailleurs, le statut de l’objectivité du discours est d’emblée problématique dans une ville où «la vérité ne survit pas plus de trois jours» (p. 354). Est-ce à dire que Poška nous avoue ici la fragilité de sa propre contribution malgré sa bonne foi ? Peut-on envisager que le désir de vérité soit menacé par la dépossession incontrôlable de nos pensées ? À toutes les pages de ce confiteor, nous sentons planer le rapace de l’idéologie et de l’astreinte, prêt à fondre sur celui qui se met à nu pour lui éclater la boîte crânienne et le dépouiller de son esprit.
Quoi qu’il en soit, Martynas Poška entre dans le vif du sujet en se décrivant comme un «chroniqueur de l’agonie de notre monde» (p. 345), un monde où la nature a baissé pavillon, s’exilant des civilisations déclinantes. Ainsi «la boue empestant le soufre» (p. 345) qui accable Vilnius, superposée à la grisaille unanime de la ville, marque le reflux du vivant et l’exacerbation des dogmes narcotiques, comme le noir et blanc du soviétisme finissant, dans Stalker, contraste avec la verdeur sémillante de la Zone tarkovskienne toujours commençante, symbole des poussées infinies où la nature accomplit sa prodigalité. Cette présence omni-génératrice de la Zone est lugubrement renversée par la Vilnius de Poška, où tout est englouti dans l’immobilité, arraisonné par le principe d’identité qui produit une similitude officielle. À rebours d’une Zone prolifique en vitalité et en chatoiements, Vilnius et la Lituanie sont des blocs monolithiques où les immeubles et le sperme sont confondus dans une Forme règlementaire invariable (cf. p. 353). Scandée par un «Pouvoir Exécutif des Grabataires [le PEG]» (p. 347), la Forme lituanienne dégénère vite en sénilité, vouée au dépérissement prématuré de ses hôtes. À certains égards, le communisme écrit une histoire de l’homme pétrifié totalement contre-intuitive, un récit national qui désavoue la préhistoire sensorielle des hommes virils en applaudissant la soumission des hommes désensibilisés. D’un animal sauvage qui pouvait éventuellement avoir l’excuse d’un grégarisme de la survie, l’idéologie a fait de l’homme un animal domestique dont le grégarisme est celui d’une infra-vie redoutablement nonchalante, typique d’une «colonie de larves léthargiques» (p. 402). Dans cette perspective étendue de l’affaiblissement, le PEG projette d’intervenir bien au-delà des propriétés accidentelles de l’homme, visant plutôt les propriétés essentielles, celles qui correspondent aux textures particulières de l’âme (cf. p. 423). On cherche ni plus ni moins à fabriquer un «asticot rampant» (p. 423), un homme sans âme et sans qualités singularisées, un être vivant mono-prédicatif dont la structure archi-finitisée conteste l’infinité a priori de la grande nature depuis laquelle s’éjectent aléatoirement les formes vivantes, propulsées à la génération et reprises ensuite dans une corruption qui n’est qu’un retour à la matrice infinie. En faisant cela, l’idéologie s’arroge des pouvoirs indécents de vie et de mort à partir d’une Forme préétablie, congédiant toute espèce d’exubérance et de générosité naturelles. En d’autres termes, cette Lituanie fatiguée est une humanité isomorphe qui suit les préceptes isochroniques de la pastorale communiste, infligeant aux hommes interchangeables un espace commun d’avachissement et une temporalité de la redondance où chacun est au diapason d’un chef invisible qui sonne les heures interminables de la sujétion. Par conséquent la participation de l’esclave communiste n’est pas cosmique, elle est purement acosmique, déposée dans le hors-monde de la fiction politique régulatrice et attardée.
L’affirmation d’une telle politique engendre des hommes sans panache, disqualifiés de tout. En tant qu’ils n’ont plus d’âme, ils sont dépourvus du pneuma, essoufflés de vivre en misérables vaincus. À contre-courant de cette épidémie de lassitude, Poška veut agir pour limiter l’invasion des esclaves (cf. p. 426). C’est peut-être la seule façon de faire émerger un grand homme car tant que l’humanité sera soviétiforme, un personnage charismatique ne pourra surgir d’aucun chapeau (cf. p. 427). Certes il est possible d’avoir des érudits, des scientifiques performants, des raffinés bien élevés, mais tous ces profils n’ont aucune grandeur dans l’univers soviétiforme parce qu’ils nourrissent le paradoxe de l’homme de goût qui s’avilit dans la collaboration idéologique (cf. p. 372).
D’autre part, Martynas Poška est si inquiet de cette déchéance humaine qu’il tente de la comprendre à travers la notion d’homo lithuanicus. Ce qui distingue l’homo lithuanicus en particulier, c’est son lieu de résidence : il vit dans «le trou perdu de l’univers» (p. 349), Trou Noir de tous les trous noirs (cf. p. 517), béance inhospitalière où les hommes titubent dans les viscères du cosmos. Ce pays des catacombes est un «immonde dépotoir» (p. 390); il est la personnification malheureuse des égouts de la planète (cf. p. 432), un genre d’alambic fienteux où sont brassés les étrons du diable. Au faîte de la consternation, Poška évoque même un «trou du cul de l’univers» (p. 415) sur lequel certains humains font office d’hémorroïdes, comme c’est le cas pour l’inspecteur qui enquête sur la mort atroce de Lolita.
Outre ces premières données catégoriques sur l’homo lithuanicus, le portrait-robot de cet égaré s’alourdit copieusement. Contrairement à l’homo sovieticus qui sait dire «nous», qui se reconnaît membre d’un empire soviétique réunissant plusieurs États, l’homo lithuanicus compose un peuple sans pronom personnel, une masse impuissante qui n’a même plus le cran de faire entendre quelque chose comme un «On» (cf. p. 383). Il s’agit de l’abolition de la subjectivité lituanienne, grammaticalement et concrètement réifiée. Dans cette Lituanie infestée, le peuple n’est au mieux que le complément d’objet de la tyrannie. De plus, en apprenant à paraître sous les traits d’un objet clairement identifié, l’homme lituanien a désappris à être un sujet souverain (cf. p. 360). Cette chosification n’est même pas contraignante pour lui; elle est devenue pure obligation, pure appartenance à la morale intériorisée des esclaves. Cet homme-objet n’a donc plus la moindre sensation : le voilà régressant à l’état végétatif du prisonnier politique, l’œil clos (cf. p. 365), la main gantée, le nez bouché, l’oreille entravée, la langue dévitalisée, s’efforçant par ailleurs de plaire à tout le monde (cf. p. 366), heureux d’être rien ou moins que rien (cf. p. 377). Presque soulagé par cette déresponsabilisation massive, l’homo lithuanicus, pour parler un langage heideggérien, est à la fois pauvre en monde et riche en immonde. Ceci étant, dans les Concepts fondamentaux de la métaphysique, Heidegger attribue l’expression de «pauvre en monde» à l’animal, le situant existentiellement après la pierre qui serait «sans monde», mais bien avant l’homme qui serait «configurateur de monde». Qu’on nous permette alors de retourner la proposition heideggérienne en suggérant que les hommes de connivence avec les configurations idéologiques sont moins que des animaux et des pierres, ne serait-ce déjà que parce que l’animal et le minéral sont des vivants à part entière, dotés de leurs rythmes propres au sein de l’ordonnance anamorphosée du devenir, quand l’homme idéologisant et idéologisé n’est qu’un zombie de plein gré, un détracteur de la vie, un ridicule ennemi de la fluence infinie qui s’épanche en différences.
Appauvri en nature et surchargé d’une culture de la résignation, l’homo lithuanicus ne voit pas qu’il se débilite et que cela défavorise son pays (cf. p. 380). À sa décharge, il est l’objet d’un conditionnement précoce, et, selon les prescriptions pédagogiques d’un Molotov octogénaire avec lequel Poška a pu échanger sur les questions éducatives, «un réflexe conditionné doit devenir un réflexe inconditionné» (p. 387). Très tôt dans sa carrière d’écolier, l’enfant apprend par exemple que Lénine était l’homme le plus merveilleux du monde (cf. p. 381). À force de le lui répéter, il finira par intégrer Lénine au fond de lui-même, à l’endroit où devrait séjourner une âme. Tout cela est encore accentué par le projet d’une novlangue qui doit convertir l’instinct linguistique potentiellement créateur du jeune individu à la religion d’un troupeau atone, le tirant vers une grammaire de la masse coopérante (cf. p. 388) (15). On fait dès lors passer l’enfant du rythme naturel de la croissance à l’arythmie d’une culture générale de l’atrophie, le souillant de la sclérose soviético-morphique. Or la longue durée de la maladie, au niveau national, accouche désormais d’artistes populaires complètement tributaires du PEG (cf. pp. 389-390). En tant qu’il est esclave d’autres esclaves, l’homo lithuanicus génère un cercle vicieux de la servitude, et n’ayant jamais mis son intelligence à l’épreuve (cf. pp. 412-3), il rampe devant une autorité illégitime, il la respecte assidûment, acquiesçant à la mauvaise nécessité de la télévision qui n’est qu’une déformation outrageusement ignoble du réel, une négation de la nécessité naturelle (cf. p. 420) (16). Ce processus d’endoctrinement est censé détruire l’attirance pour les livres et la cogitation sur le temps long, et il est regrettable qu’il y parvienne comme l’expose brutalement Poška, comme il est du reste d’autant plus regrettable, dans notre social-démocratie, que des médias soviétiformes établissent la promotion éhontée d’un important réseau de gourgandines, allant jusqu’à prostituer la littérature même. Il ne fait aucun doute que si Gavelis avait vécu davantage l’aventure scandaleuse du XXIe siècle, il eût accepté d’amalgamer le communisme destructeur qu’il dénonçait avec la moraline démocratique du monde occidental, sûrement plus destructrice encore.
Au cœur de cette foule passive d’attroupés se dresse la silhouette de Vytautas Vargalys, que le narrateur des «marmoires» présente à l’instar d’un homme vrai (cf. p. 346). Bien qu’il ait été le témoin inopiné du meurtre de Lolita, poignardée par Vargalys puis découpée en petits morceaux par son père, l’affreux colonel Banys (cf. pp. 435-7) (17), Poška ne peut pas se résoudre à écrire que son ami VV a pu être l’agent de cet assassinat (cf. p. 345). Est-ce un déni de réalité ? La scène de meurtre a-t-elle vraiment eu lieu ? À vrai dire, pour Poška, l’hypothèse la plus crédible est que Vargalys a pu tuer Lolita pour nettoyer l’humanité du gène des Banys (18). Dans ce cas néanmoins, il aurait pu faire d’une pierre deux coups et tuer aussi le colonel. D’un autre côté, Vargalys a pu également se rendre compte que Lolita était insupportablement nuisible, ce qui pourrait expliquer sa tendresse toute relative avec les femmes et ses humiliations cinglantes de Lolita (cf. pp. 364-6). Il a pu aussi se rendre compte, à l’insu de Poška, que Lolita était la cause probable de la mort de Gédiminas (cf. p. 370), même si, manifestement, il semble persuadé que son ami est mort dans un accident de voiture.
Mais quelle que puisse être la vérité définitive au milieu de cet écheveau de situations hybrides où le factuel concurrence volontiers le fabuleux, Martynas Poška insiste sur l’esprit sain de Vargalys, ainsi que sur sa perspicacité et son savoir (cf. p. 381). Il n’omet pas non plus d’introduire Vargalys comme une intelligence surdouée. Dans cet ordre d’idées, il faudrait aussi mentionner la noble ascendance de Vargalys (cf. p. 486), avec ce grand-père «dernier descendant des dieux lituaniens» (p. 374), exceptionnellement membré par ailleurs. Héritier putatif du brio et de la verge colossale de son ancêtre, Vytautas Vargalys n’en est pas moins stérile (cf. p. 377), comme si cette défaillance devait refermer à tout jamais la saga de cette famille (19). Le grand-père est mort dans la misère d’un cancer du côlon (cf. pp. 374-5), les parents n’ont que peu brillé (cf. pp. 408-412), et VV termine sa vie en rasant les murs d’une cité perdue. Le savant Poška ose même avancer que Vargalys a été digéré par Vilnius, puis, en réaction à cela, VV aurait dévoré les femmes de sa vie (cf. pp. 390-1 et 485). Sa première femme, Irena, n’aura pas échappé à la mâchoire vindicative de cet homme, pas plus que Lolita qui succombera sous la dent du couteau. Il n’y a guère que Stéfa, également employée à la bibliothèque (20), qui aura su dompter ce fauve revanchard. Tour à tour femme de ménage, mécène et corps bienveillant de ce lion blessé, elle aura aidé Vargalys à vivre dans son monde d’exploration et de méfiance (cf. pp. 392-3). Elle l’aura surtout aidé à surmonter l’épuisement consécutif à un salaire d’affamé, sorte de dénuement représentatif de l’intellectuel vrai, portrait du moraliste qui ne triche pas avec les idées et les hommes, refusant de se compromettre dans l’engrenage hypocrite du marché noir.

III – D’autres vérités que les leurs : nouveaux essais sur l’entendement et l’existence de Vargalys

La voix de Stéfania Monkevič contredit à bien des égards le contenu des précédents récits. Cela étant, nous n’avons aucune raison valable de croire l’un plutôt que l’autre de ces récits, car plus nous nous enfonçons dans cette Vilnius dédaléenne, plus nous sommes prudents vis-à-vis des vérités que les personnages font remonter de ce bourbier. Si l’on a d’ailleurs tant de difficultés pour déterminer le sujet de telle ou telle action, rappelons-le, c’est bien parce que la subjectivité des Lituaniens est caduque, remplacée par une objectivation inédite des individualités. L’époque de l’interchangeabilité des hommes implique donc un haut degré d’incertitude sur le libre arbitre que certains voudraient s’octroyer. Dans un pays où des millions d’objets sont au service de la machine idéologique, qui pourrait démontrer qu’il est un rouage plus dissemblable qu’un autre ? On a beau estimer quelques-unes des initiatives de Vargalys, partager quelques conjectures avisées de Poška, mais les disjonctions qui se révèlent à la lecture de leurs confidences à propos d’un même ensemble de faits n’ont pas de quoi nous convaincre une bonne fois pour toutes. L’un et l’autre sont indéniablement des opposants à la machine rouge, néanmoins ce n’est que le point de vue d’un jugement extérieur, le nôtre en l’occurrence, dispensé d’avoir vécu dans l’antre d’une Vilnius empourprée. Or qu’est-ce qui nous garantit que ce que nous observons comme des traits saillants chez Vargalys et Poška ne soit pas finalement imperceptible pour leurs contemporains ? Les lignes de crête de ces deux tonalités dissidentes sont peut-être noyées dans le magma du dispositif communiste, et ce que nous avons pris de prime abord pour des résolutions, des contre-attaques titanesques, ne sont éventuellement que des fantasmes réciproques, des courages imaginaires que l’on se transmet pour tuer le temps suspendu de la pétrification.
Laissons-là toutefois ces spéculations et bornons-nous aux aveux de Stéfania Monkevič (cf. pp. 443-503). Elle s’assoit sur la sellette de notre tribunal dans l’accoutrement d’une célibataire aux bourrelets affirmés, possiblement ébranlée par la bouffissure caractéristique de cet univers soviétiforme. Elle est éplorée par la mort terrible de Martynas, fauché par un camion (cf. pp. 443-4). Elle souhaiterait le ressusciter, ne fût-ce que pour retrouver la vivacité de cet esprit indépendant et sa touchante timidité. Elle s’interroge en outre sur les raisons de cette disparition peu ordinaire qui nous remémore la fin tragique de Roland Barthes. S’agit-il d’un accident révoltant, d’un meurtre commandité ou d’un suicide ? On ne saurait trancher. En revanche, on nous accordera une opinion mécaniste : la mort de Martynas Poška n’est qu’une pièce récalcitrante de moins sur le moteur brinquebalant de la Lituanie. Un rouage en appelant un autre, il sera dûment substitué, quand bien même il devrait l’être par une pièce également défectueuse qui ne fera pas non plus contrepoids au reste du mécanisme. Une poignée de récalcitrants n’a jamais abattu un système – c’est ce dernier qui se disloque de lui-même, et souvent les morceaux éparpillés sont récupérés par quelques rôdeurs de l’Histoire, qui les reconstituent ensuite pour le meilleur ou pour le pire.
Dans le moteur de la Lituanie, Stéfa est une pièce rapportée. Cette «fille du pays», ainsi nommée par convention, a de multiples origines localisées en Pologne, en Biélorussie et en Lituanie (cf. pp. 444-5). Est-elle en ce sens moins disposée à crouler sous la contrainte du principe d’identité qui façonne l’homo lithuanicus ? Bien que Stéfa se considère différente des Vargalys, qui sont à ses yeux de purs Lituaniens, bien qu’elle fasse aussi des efforts pour se discriminer des attroupements, elle se sent malgré tout comme un épouvantail «au milieu d’une foule d’épouvantails» (p. 465). Enfant de la ruralité de surcroît, Stéfania Monkevič a tout de suite expérimenté l’attractivité insidieuse de Vilnius, une manière de s’y plaire tout en redoutant le revers d’une médaille occulte. C’est une ville dont elle perçoit le langage spécifique et la nature miraculeuse, comme si tous les vœux pouvaient y être exaucés, des plus inoffensifs aux plus malfaisants. Toutefois, par comparaison avec son village natal assoiffé d’alcool et ravagé par les horreurs de la guerre, Vilnius, «si vaste, si triste et si chaleureuse à la fois» (p. 473), «[faisant] naître les rêves et [ressuscitant] les fantômes» (p. 483), baigne dans l’opium sournoisement distillé de l’idéologie et les citernes de vodka (cf. pp. 456-7). Curieusement du reste, Stéfa ne ressent pas la fossilisation de la ville. Au contraire, elle éprouve une Vilnius polycéphale, s’écoulant dans un mobilisme énorme, telle une inondation urbaine chaque fois ravivée (cf. p. 484). Pourtant cela n’empêche pas Vilnius de perdre son âme et de se désertifier, les vrais Lituaniens ayant l’air de disparaître à vue d’œil (cf. pp. 489-492).
En plein dans ce tumulte citadin qui broie et qui échantillonne (cf. p. 459), Stéfa se consacre aux hommes, généreuse dans sa féminité, pas du tout jalouse (cf. p. 453). Ce tempérament de générosité se rapproche des qualités de la nature, si charitable comme nous l’avons plusieurs fois souligné, aussi n’est-il pas étonnant que Stéfa se prenne pour la terre nourricière, la mère majuscule de tous les hommes, prompte à consoler ses enfants (cf. p. 479). Elle a par conséquent souffert des catastrophes qui se sont abattues sur Théodoras, Gédiminas et Martynas, sans oublier bien entendu Vytautas, dont la condition est ambiguë depuis qu’il a été inculpé du meurtre de Lolita (21). Cette ambiguïté n’est pas non plus inhabituelle étant donné que Vargalys, aux dires de Stéfa, s’est toujours montré vaguement. On ne peut formuler aucune certitude à son sujet (cf. p. 472). Selon toute apparence, les Vargalys seraient rebelles au principe d’identité, indéfinissables, gluants et onduleux comme le Protée anguillard, maîtres des cavernes et des portes dérobées d’une Vilnius entortillée de couloirs kafkaïens (cf. p. 483). «Druide de Vilnius» (p. 485), Vytautas Vargalys est en fin de compte «aussi inscrutable que Vilnius elle-même» (p. 484). Ce caractère introuvable justifie ainsi les divergences dans les témoignages des gens qui l’ont un tant soit peu fréquenté, voire connu dans l’intimité.
Intimement parlant, en effet, Stéfania Monkevič peut se targuer d’avoir pratiqué Vargalys. Elle se souvient de son odeur qui était digne des effluves concentrationnaires de la Sibérie, un parfum infect qui aurait intéressé des invulnérables tels que Julius Margolin, David Rousset et bien évidemment Alexandre Soljenitsyne. C’était une odeur intraitable, un relent qui ne se lave pas (cf. p. 448). Elle nous signale encore que Vargalys a reçu une éducation de fillette et qu’il a dû endurer des maltraitances (cf. pp. 464-5). Mais le détail le plus inattendu avec la somme d’informations déjà cumulée, c’est que Vargalys, en dépit de son immensité physique et de son allure sacrée (cf. p. 469), aurait été affublé d’une minuscule virilité (cf. p. 490). Et cette verge miniature, en sus, a été rongée jusqu’au bout par Lolita la sangsue, cette putain éternellement sapée que Stéfa n’a jamais pu encadrer (cf. p. 481). Elle se reproche d’ailleurs d’avoir été faible avec Lolita, de ne pas avoir entravé son ascension de succube (cf. p. 487). Quand bien même elle n’a pas véridiquement aimé Vargalys, Stéfa a eu envie de tuer Lolita «la maîtresse de Vilnius» (p. 488). Elle l’accuse d’avoir fait de Vargalys une serpillère, un petit monsieur grégaire qui s’est esquinté dans la vie de couple (cf. p. 490).
Cette haine teintée de spleen modifie de nouveau le déroulement de la scène où Lolita se fait assassiner (cf. pp. 500-3). Ce soir-là, Stéfa était la Voyeuse, en embuscade afin d’espionner Vargalys et sa pute. Ce qu’elle voit dépasse la raison : Lolita est furieuse de l’impuissance de Vargalys, alors, frustrée de ne pouvoir être contentée, elle le cogne durement et il s’enfuit ruminer sa honte dans un jardin attenant. Profitant d’un assoupissement de Lolita et de la fuite de l’amant humilié, Stéfa s’infiltre dans ce lieu de désolation et elle tue la sorcière avec une dague. À son retour, ignorant que Stéfa était dans les parages, Vargalys dissèque Lolita, il la démembre avec acharnement, comme s’il voulait trouver à l’intérieur de cette carcasse ensorcelée sinon un quelconque secret du Mal, du moins une empreinte de vérité (cf. pp. 502 et 525).
Si cette version est la bonne, pourquoi Stéfania Monkevič a fait le choix de se taire et de laisser Vargalys croupir au pénitencier ? Un épisode sordide l’explique partiellement (cf. pp. 492-9). Une rencontre impromptue avec Žilvinas, le jeune fils de feu Martynas Poška, scelle le jugement de Stéfa sur la Lituanie et ses lendemains. Žilvinas est un gamin qui approche de la vingtaine, militant calculateur des jeunesses communistes, loque en puissance. Ses amis sont paradigmatiques d’une nouvelle génération désœuvrée, affalée, moins férue de politique générale que de petits larcins. Prétendument communistes et fiers d’incarner le futur lituanien, ces jeunes vivent contradictoirement dans le baba-coolisme le plus rustre, exténués de tout, n’ayant plus la moindre impulsion pour réellement militer. À l’instar de toute jeunesse qui s’amourache de la politique, ils suivent la course du vent, espérant peut-être tirer le bénéfice d’une tramontane du népotisme un de ces jours prochains. Racaille d’opérette et caniches aboutis, ils envisagent ouvertement de prendre Stéfa en tournante (cf. pp. 495-6). Ahurie et décontenancée, celle-ci riposte qu’elle a ses menstruations, mais Žilvinas lui met la main dans l’orifice désiré, ne s’offusquant pas de ces incidents biologiques. Ils la violent et elle a l’impression d’être «ensemencée par un dragon» (p. 498), prête elle-même à se changer en hydre. Ergo : si l’on part du principe que Stéfa est une envoyée de la nature, qu’elle est une déesse inchoative à l’image de Gaïa, alors on doit conclure de cette scène profanatrice que la Lituanie s’est comportée en nation blasphématoire et qu’elle ne mérite plus aucune assistance. D’un naturel apparemment cosmique, Stéfania Monkevič a été souillée par l’hubris des hommes, déshonorée par une sortie de route de l’homo lithuanicus.

IV – Le courage de la vérité en marge du monde humain : la parrêsia de l’homme réincarné en chien

Puisque la vérité est sujette à caution dès lors qu’elle est proférée par un habitant de Vilnius, comme elle l’est de toute façon dès l’instant où elle s’engage dans le gosier d’un homme pour se précipiter à la parole, il fallait essayer autre chose, et Ričardas Gavelis élabore une dernière partie en se focalisant sur la chronique d’un chien pensant (cf. pp. 507-541), artisan d’une «vox canina» (p. 505) qui parle vrai parce qu’elle n’est pas compromise dans la bacchanale des intrigues humaines. Ce chien soucieux de philosopher est la réincarnation de Gédiminas Riauba, qui, soit dit en passant, n’est pas en mesure de nous renseigner sur les causes de son décès. Il a une parfaite remembrance de sa vie, mais il ne pourra jamais savoir s’il est mort dans un accident de voiture ou s’il a été jeté à l’eau par Lolita. Quoi qu’il en soit du reste, il est évident que sa mort citoyenne et sa régénération consécutive en animal le délivrent des tentations affabulatrices (cf. p. 508), l’inscrivant dans cette dimension du discours que Michel Foucault appelait parrêsia, en l’occurrence et littéralement un tout-dire (22), une volonté d’envelopper de sa parole toute la réalité et de l’associer aux pouvoirs du langage avec une franchise exemplaire. Le choix du chien ne nous paraît pas non plus innocent pour assumer cette parole car il renvoie à l’ancienne tradition cynique (23), dont les modalités ont été souplement codifiées par Antisthène, qui fut le disciple et l’ami de Socrate mais qui sut prendre toutes ses distances avec la pensée platonicienne. Le cynisme, par conséquent, se caractérise moins par une recherche intellectuelle que par l’obsession de s’exercer au quotidien à la vertu, laquelle consiste en une vie affranchie des besoins superflus et fondamentalement acquise aux rythmes vrais de la nature. C’est ainsi que l’école cynique esquisse la célèbre figure du chien errant qui n’est attaché à rien, sinon aux mouvements naturels qui le transportent de par le monde, et ce chien traverse les Cités sans être offensé par les rires et les moqueries, car toutes les réactions du Nomos ne valent pas l’authenticité de la Phusis qui culmine partout en lui. Émissaire de la grande nature, le penseur cynique ne craint pas d’aboyer la vérité, tel Diogène de Sinope, qu’on prenait jadis pour un Socrate devenu fou, aimait à interloquer les foules pour leur signifier ô combien elles vivaient dans la paresse des normes et la tromperie des politiques sophistes.
C’est donc en député du cynisme que Gédiminas Riauba réapparaît dans Vilnius, avec une fringale de vérité peu commune et un fort sentiment d’autosuffisance (autarkeia), une autre qualité première du cynique. Le voici préparé au «courage de la vérité» si cher à Foucault, quasiment mystique sous sa dégaine de chien aléthique, en tout cas nettement opposé aux vulgaires vérités sociales qui se trahissent dans les mélodies politiciennes et les avatars d’une audience médiocre, avide de se déprécier dans la tourbe de la fausse éloquence. En homme cultivé qu’il était autrefois, on comprend désormais le choix de Gédiminas d’être revenu en chien selon les règles d’un au-delà palingénésique (cf. p. 509) (24), parce que le chien du cynisme est le meilleur cheval de Troie pour mystifier la vigilance de Vilnius et la faire accoucher de quelques-unes de ses infamies. C’est d’ailleurs la moindre des choses pour espérer tenir tête à cette ville dont les rues ne mènent nulle part et où les pluies sont acides, malmenant la nature qui semble se replier peu à peu (cf. p. 508).
L’autre trait distinctif du chien, c’est sa sensibilité accrue aux odeurs. Vilnius exhale des odeurs gaillardes où l’excrément se querelle avec la maladie (cf. pp. 514-6). Mais par-delà ces fragrances récurrentes et négligemment inventoriées, quand on flaire avec la diligence d’un fin limier et que l’on se concentre sur une senteur précise, les odeurs s’individualisent et soumettent la vérité olfactive de l’être ou de l’objet dont elles proviennent (cf. p. 511). Bien sûr il y a toujours une constellation d’odeurs pour un être ou pour un objet, cependant, par esprit de persévérance, le chien Gédiminas réussit à isoler l’odeur éminente, c’est-à-dire celle qui est au principe de ce qui est senti. Avec un odorat aussi perfectionné que celui-ci, le principe d’identité est d’emblée moins prégnant. Autrement dit, dans le champ de la perception animale, le fonds de l’homme se dessine et l’individu se voit réhabilité parce que toutes les odeurs éminentes sont uniques. Ce que sent Gédiminas, en définitive, ce sont les archaïsmes de chacun d’entre nous, les leviers de notre préhistoire qui sécrètent un arôme index sui, un parfum d’antan qui n’est pas éclaboussé par les odeurs grossières de l’histoire officielle. Si seulement les hommes pouvaient sentir à ce degré d’excellence, les idéologies s’écrouleraient, immédiatement démasquées par la mauvaise odeur qu’elles ont toujours exsudée. Dans l’Umwelt canine de Gédiminas, les odeurs sont éternelles (cf. p. 512), et puisque les vieux siècles odoriférants s’attardent pour toujours dans les nouveaux (cf. p. 532), une idéologie n’est jamais que la sœur de toutes les autres, et toutes sont alors identifiables en fonction du remugle primordial qui les suit à la trace. Disons-le abruptement : si nous étions pourvus de nez extralucides, nous aurions assurément liquidé tous les salauds planétaires; nous nous serions transfigurés en Jean-Baptiste Grenouille justiciers plutôt que narcissiques (25).
Ce savoir olfactif procède à trois révélations décisives. Tout d’abord, Vytautas Vargalys est un homme dont l’odeur est «triste et furieuse» (p. 512). Ce rapport laconique, quoique étayé par d’autres prédicats, constitue l’odeur éminente du héros que nous avons traqué pendant plus de cinq cents pages. Parmi les odeurs subsidiaires qui optimisent son immatriculation personnelle, l’infortune transparaît (cf. p. 516). Vargalys est en somme un géant qui n’a rien pu faire contre les odeurs fatales et méphitiques de Vilnius. Il n’en demeure pas moins détenteur d’un impénétrable mystère, propriétaire d’un coffre-fort mental qui eût résisté aux combines d’un Jack Black (26), redoublé par ailleurs d’un tempérament opiniâtre, ne reculant pas devant le défi un peu vain de triompher du basilic de Vilnius (cf. p. 519). Ensuite, pour disculper Vargalys du meurtre ou du sadisme qu’on lui impute, Gédiminas nous annonce que Lolita est une femme qui puait la mort et qu’elle avait le suicide pour odeur éminente (cf. pp. 513 et 525). Enfin, troisièmement, Vilnius apparaît comme la ville du mensonge quintessencié, table de jeu d’une «immense partie de poker jouée par des fous» (cf. pp. 513 et 531). Tous les ressortissants de Vilnius s’adonnent ainsi à un bluff mirobolant, tant et si bien qu’il est ardu de s’entendre sur leur nature profonde (cf. p. 515). Par le biais d’une exaltation de l’homo ludens, peut-être qu’ils essaient d’échapper à l’enclume identitaire de l’homo lithuanicus. Le plus désespérant néanmoins, c’est encore de se dire que le mensonge des autochtones n’est qu’une branche soudée au tronc de l’homo lithuanicus.
L’essence de Vilnius se détériore de nouveau lorsqu’elle est associée à sa propre décharge (cf. p. 516). Dans l’intelligence olfactive de Gédiminas, l’entassement des déchets renvoie à l’accumulation des déchets historiques, comme si la ville, tout au long des siècles, s’était offerte à la puanteur d’un cosmopolitisme raté. Ce rapprochement de la ville et de sa décharge, signifiant crûment que la Lituanie serait la poubelle du monde, n’est pas sans nous évoquer la décharge de la maudite Santa Teresa dans 2666, que Roberto Bolaño baptise El Chile, probablement par volonté de régler quelques comptes avec son pays natal. D’autre part, dans la même lignée interprétative que Stéfa, la fétidité de la décharge incite Gédiminas à percevoir un mobilisme. Ce cloaque à ciel ouvert exhibe l’écoulement de ses jus, les flaches et les rigoles de ses lixiviats, les vents de méthane qui surgissent des cryptes à ordures. Pourtant c’est «l’engrenage inerte d’un monde à l’arrêt» (p. 517) qui semble dominer, tel un retour à la tension initiale entre Héraclite et Parménide. Comment faire, donc, pour décréter le devenir plutôt que la fossilisation, ou l’inverse ? Avec l’image empuantie de la décharge, nous nous engageons à dire que Vilnius et toute la Lituanie sont malades d’une tétanie suintante.
Sise dans une hybridation ontologique perverse, coulant et se momifiant à outrance (cf. p. 533), Vilnius subsiste dans l’inconnaissable (cf. p. 527). De plus, cette ville a la capacité de falsifier ses odeurs (cf. p. 532), se livrant à un genre de mètis digne d’Ulysse qui fait d’elle une princesse de la roublardise. Il se peut en outre que ce soit pour cette raison que Vilnius conserve sa force d’attraction, exhortant ses résidents à revenir dans ses rues visqueuses après leur réincarnation (cf. p. 529). Avec une telle faculté de prestidigitation, Vilnius est toujours en mesure de faire croire qu’elle finira par montrer un autre visage, alors même qu’elle perpétuera ad vitam aeternam la grimace de sa ruine fondamentale. On s’en convaincra en acceptant de voir que tout fait semblant dans cette ville, les bâtiments comme la population, que tout ici est un peu trop dans son mandat, comme le garçon de café de Sartre qui sur-joue son métier pour fuir le vide qui le menace (27).
Profitant de toutes ces confidences, on pourrait avoir trouvé une forme d’apaisement avec l’herbier des odeurs de Gédiminas. On pourrait se faire une raison. Ce serait cependant ignorer l’odeur finale, celle de Vytautas Vargalys le revenant, de retour dans le corps de l’un de ces abominables pigeons qu’il abhorrait (cf. p. 540). Il y a tout lieu de penser que Vargalys n’a pas choisi sa nouvelle vie – Vilnius l’a ironiquement devancé et l’a sanctionné de ses indiscrétions passées. Accablé par cette certitude, peut-être l’une des seules de ce roman, Gédiminas s’enfuit à quatre pattes, dégringolant à l’acte radicalement libre du suicide, cynique ultimement dépossédé de son indifférence aux affaires humaines.

Notes
(1) Ričardas Gavelis, Vilnius Poker (Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2014). Le livre est superbement traduit par Margarita Le Borgne.
(2) «Eux», «Ils» et autres pronoms possessifs liés à ces sujets apparaissent toujours en italique dans le texte afin de souligner l’étrangeté et la nocivité de la matrice invisible qui dirige la Lituanie.
(3) Cette coagulation précoce des hommes concerne évidemment toute la ville, idéologiquement congelée (cf. p. 325).
(4) L’histoire de la philosophie oppose schématiquement ces deux géants de l’Antiquité, Héraclite étant le penseur d’un mouvement cosmique perpétuel, Parménide le pionnier d’une pensée de l’Être comme principe de permanence et d’incorruptibilité. Faisons remarquer néanmoins que le gel du devenir, dans Vilnius Poker, n’implique pas une conservation éternelle des personnes comme s’il y avait un effet nébuleux de cryogénisation, inhérent au durcissement de l’idéologie communiste. En conséquence de quoi, non seulement les identités particulières sont figées dans un Être commun, mais elles sont aussi précipitées à la mort à cause de l’affaiblissement caractéristique provoqué par ce communisme envenimé. Autrement dit, Vilnius, c’est de l’Être abâtardi – de l’Être corruptible qui ferait bondir Parménide !
(5) Cette demi-vérité de la tyrannie est en outre plus destructrice qu’un camp de concentration (cf. p. 223). C’est un anéantissement pur et persévérant, sans besoin réel de manutention, sans espace défini comme celui d’un camp. Dans sa narration fiévreuse, Vargalys va par ailleurs jusqu’à écrire que les Russes ont toujours été enclins à l’amour des tyrans, et de ce fait Moscou ne sera jamais une troisième Rome (cf. p. 225). Par exagération, Dieu lui-même a pu être tyrannisé (cf. p. 293), ainsi que les saints ont pu s’encarter au Parti (cf. p. 481). Et par désespoir, selon Martynas Poška qui a été un proche de Vargalys : «[…] un dieu lituanien décati qui vit dans un arbre et pond des œufs pourris ? Cela fait longtemps qu’il ne pense plus et n’agit plus. Il ne fait qu’engloutir ses propres œufs et se soulager ensuite. Si vous vous aventurez à sa recherche, prenez garde qu’endormi, il ne tombe de l’arbre pour s’écraser sur vous» (p. 368).
(6) Il s’agit du courage de piétiner la queue empoisonnée des scorpions. La citation est tirée de l’Évangile selon Saint Luc. Elle apparaît du reste dans le grand roman d’Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, ce qui l’a rendue tout à fait emblématique.
(7) Cette intervention correspond à l’acte de résistance qui affranchit mais qui s’abstient de prescrire les directives de la nouvelle vie. Chaque vie est à elle-même sa propre directive naturelle, l’autonomie devant l’emporter sur l’hétéronomie.
(8) Naguère tuméfié par l’alcool, Vargalys, en se radicalisant, a capitalisé son impressionnant physique d’athlète (cf. p. 346).
(9) Cf. Patrick Süskind, Le pigeon.
(10) Cf. le film Léviathan (2014). Tout récemment du reste, le film Une femme douce (2017), de Sergei Loznitsa, se joint admirablement à la fête critique de Zviaguintsev.
(11) En ce temps-là, il était notoire que la paranoïa coulait dans les veines de toute la Lituanie (cf. pp. 404-5). On pouvait même avoir le sentiment d’être espionné par les chats (cf. p. 430).
(12) Vargalys pourrait donc se sentir moins seul sur le Sentier, mais la mort violente de Théodoras n’a rien de réconfortant. Il en va de même pour Roman Polanski, marcheur indéniable du Sentier, qui fut indirectement attaqué par le directoire tyrannique lorsque celui-ci envoya les milices de Charles Manson pour tuer sa femme Sharon Tate (cf. pp. 266-7). Ici le délire paranoïaque semble prendre le dessus.
(13) La version de ce décès diffère dans le récit de Martynas Poška. Elle est fondée sur un rapport soi-disant davantage objectif à la réalité. Gédiminas est mort noyé; Lolita, avec laquelle il a partagé une passion convulsive, l’a peut-être poussé à l’eau (cf. pp. 368-370).
(14) Poška s’estime en outre incompétent pour se confronter à l’exercice classique des mémoires. Il ajoute encore que les mémoires supposent un lectorat et un avenir, autant de choses qui ne semblent plus d’actualité dans la Lituanie qui est la sienne.
(15) Une masse qui par ailleurs n’a même pas le courage de se suicider (cf. p. 431). Pourtant, dans une telle situation historique, la meilleure des solutions consisterait à mourir pour espérer de vivre (cf. p. 397).
(16) Et si Vilnius était avalée par la Terre, « seul le sommet de la tour de la télévision [pointerait] encore pendant un temps, telle la pierre tombale de cette ville noyée dans la boue » (p. 476).
(17) Mais s’agit-il vraiment d’un colonel ? Plus on progresse dans cette histoire, moins les personnages ont d’arguments pour se réclamer d’une identité spécifique (cf. p. 515). Vilnius jette sur le vivant une brume où le mensonge rejoint l’atomisation.
(18) Kovarskis y va aussi de son grain de sel pour déterminer le motif assassin de Vargalys : il n’a pas voulu laisser Lolita toute seule dans ce monde, sachant qu’il se savait visiblement condamné par un cancer (cf. p. 458). Un démenti ne tarde pas à tomber cependant (cf. p. 472).
(19) Encore une fois, une autre version existe. Concernant ce détail physiologique, Vargalys aurait engrossé Stéfania Monkevič, une collègue bibliothécaire. Une fausse couche a cependant interrompu la destinée de cet enfant inespéré (cf. p. 450). On dit même que Vargalys n’aurait jamais été stérile, ni quoi que ce soit d’autre qui se rapporterait à une faiblesse quelconque (cf. p. 472).
(20) La bibliothèque est une plaque tournante de l’intrigue. La tentation de l’interprétation paranoïaque peut suggérer que les personnages n’ont pas été réunis là par hasard.
(21) On dit qu’il s’est pendu dans sa cellule, qu’il souffrirait d’une maladie, qu’il pèterait la forme. Bref on ne sait plus vraiment à quel saint se vouer pour annoncer quelque chose de vérace au sujet de Vargalys.
(22) Du grec pan (tout) et rein (dire). Pour un exposé exhaustif de la notion de parrêsia, il faut se reporter au cours que Foucault dispensa au Collège de France en 1983-1984 : Le courage de la vérité (seconde exploration d’un cours intitulé Le gouvernement de soi et des autres). Il y a aussi cette référence toute neuve : Michel Foucault, Discours et vérité (Éditions Vrin, 2016).
(23) Du grec kyôn (le chien).
(24) Les lois de cet entre-deux-mondes font en outre songer à une sorte de mythe d’Er désenchanté (cf. Platon, République, livre X).
(25) Cf. Patrick Süskind, Le parfum.
(26) Cf. Jack Black, Personne ne gagne (Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2017).
(27) Cf. Jean-Paul Sartre, L’être et le néant.