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13/10/2017

Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1382224116.jpgDostoïevski dans la Zone.





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C'est d'un seul souffle qu'il faut lire Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin, longue phrase lancée aux trousses de Dostoïevski, bellement préfacée par Susan Sontag chez Christian Bourgois (1). La destinée de ce texte est curieuse puisqu'il a été publié dans un hebdomadaire nord-américain destiné aux émigrés russes, Novaya Gazeta, en mars 1982, quelques jours avant que l'auteur ne disparaisse, humble et quasiment inconnu sinon de ses proches, écrivain de l'ombre méritant de figurer dans la galerie de ces auteurs bartlebiens dont les livres sont pour le moins problématiques sinon carrément inexistants. Le phrasé halluciné de Leonid Tsypkin, répétant de page en page quelques images obsédantes (ainsi des scènes d'amour entre Dostoïevski et sa femme, décrites par des métaphores de baignade) s'adapte remarquablement à la passion dévorante, monomaniaque, du génial romancier russe pour le jeu, et nous a fait songer à la dernière partie de 2666 décrivant l'enfance de Benito von Archimboldi, ou encore à quelque Zone de Mathias Enard, mais parfaitement maîtrisé et ne tentant pas de tout dire dans des phrases interminables, grasses comme une pâtisserie orientale, bref sans queue ni tête.
Les phrases de Leonid Tsypkin sont elles aussi interminables, mais elles ne perdent jamais de vue leur unique objet contrairement à celles, boursoufflées, d'Enard, à savoir tel ou tel épisode, après tout banal, de la vie du joueur compulsif qu'était Dostoïevski. Et ce n'est là, encore, que le sujet apparent du texte sebaldien (comme Susan Sontag a parfaitement raison de le préciser) de cet auteur, bien davantage fasciné, dirait-on, par de nombreuses scènes, assez ridicules mais pas moins communément quotidiennes, durant lesquelles le prodigieux romancier russe a pu être, ou a pu se sentir car c'est tout un, humilié (2).
C'est peut-être cette humiliation que Dostoïevski a tant de fois subie qui explique le trou noir, au sein même de son œuvre, qu'est son antijudaïsme constant, allant de soi dirait-on en tout cas à ses propres yeux, antijudaïsme paradoxal doublé d'un incontestable philosémitisme qui put à l'occasion devenir le sujet d'étude douloureux et masochiste, mais aussi quasiment exclusif, d'un autre Leonid, Leonid Grossman qu'évoque Anna dans son Journal, auteur d'un remarquable ouvrage intitulé Confession d'un Juif paru en 1924 qui évoque la vie d'un des plus vifs admirateurs juifs du romancier russe, Arkady Kovner qui entretint une correspondance avec l'auteur de Crime et Châtiment, lequel roman célèbre lui donna l'idée de voler pour aider une jeune femme démunie dont il était amoureux. C'est d'une prison moscovite qu'il écrivit à Dostoïevski, puis du bagne où il resta prisonnier quatre années, faisant finalement sien, dans le froid extrême et les privations, l'adage moins rassurant qu'il n'y paraît de Susan Sontag : «Aimer Dostoïevski, c'est aimer la littérature», car c'est peut-être cette dernière en fin de compte que nos deux Leonid ont aimée par-dessus tout, le second (car je ne sais rien du style du premier) écrivant, par amour de la littérature pouvant même aller jusqu'à non point accepter mais tenter de sonder l'antijudaïsme commun et brutal d'un génie de la littérature, des phrases immenses que Susan Sontag décrit de la façon suivante : «Au fil de ces phrases-paragraphes étirées avec fougue, le fleuve des sensations s'écoule et vient grossir le récit de la vie de Dostoïevski et de celle de Tsypkin : telle phrase qui s'ouvre sur Fedor et Anna à Dresde, par exemple, peut remonter aux années de Dostoïevski en prison, ou encore à telle crise de fièvre du jeu liée à son aventure avec Polina Suslova, puis se superpose à un souvenir de la jeunesse étudiante du narrateur, ou à une méditation sur quelques vers de Pouchkine» (p. 27), raison pour laquelle nous sortons d'Un été à Baden-Baden «purifié[s], secoué[s], fortifié[s]» mais aussi «les poumons dilatés» (p. 29), comme a raison de l'écrire, encore une fois, Susan Sontag, et c'est aussi pour cela que nous recommençons, immédiatement après avoir fini le livre de Leonid Tsypkin et tenté de reprendre notre souffle, à le lire, à plonger dans ces phrases s'enroulant comme les algues d'une mer des Sargasses qui serait la littérature elle-même, plongeant et lisant en retenant notre souffle pour comprendre, tenter de comprendre plutôt le mystère de ces phrases qui ne trouvent leur point final qu'à regret, comme un bateau ivre qui s'échouerait misérablement sur une grève d'où il lui faudrait immédiatement essayer de se libérer pour s'élancer de nouveau vers l'inconnu, ce livre se mêlant à d'autres bien sûr, puisque tous les livres se mêlent et se mélangent à tous les autres livres, petits ou grands voire inexistants car rêvés, comme à celui (le Journal d'Anna Dostoïevski) qu'évoque l'auteur lorsqu'il se demande ainsi «pourquoi lire ce livre maintenant, dans le train, à la lumière incertaine qui s'intensifiait ou s'affaiblissait en fonction des diesels et de la vitesse du train, dans le battement des portes au bout du wagon où allaient et venaient les fumeurs, et les non-fumeurs avec un verre à la main pour donner à boire aux enfants ou laver les fruits, ou simplement se rendre aux toilettes dont la porte battait aussi, dans le tangage qui faisait faire des embardées au texte, dans des effluves de charbon et de locomotives à vapeur disparues depuis longtemps, mais dont l'odeur inexplicablement est restée» (p. 34).
Inexplicablement, le livre de Leonid Tsypkin reste longtemps présent, comme une image rémanente, marine, dans l'esprit de celui qui l'a lu, puis relu, tout comme reste présent dans l'esprit de Dostoïevski selon l'auteur, mais aussi dans sa chair lorsqu'il fut emprisonné dans un bagne sibérien, le sentiment d'avoir été humilié à de nombreuses reprises, le fait de monter, dans un musée, sur une chaise précédemment occupée par un gardien pouvant être considéré comme l'une des nombreuses façons, pour le romancier, de combattre ces humiliations, autant d'occasion réelles ou imaginaires qui, comme les créatures de papier de l'écrivain, semblent être «venues au monde pour libérer la conscience de leur créateur de quelque terrible secret» (p. 78), celui, peut-être, de ne jamais parvenir complètement à se libérer du sentiment d'humiliation et, encore plus terrifiant, du sentiment de honte, dont même les personnes qui vous sont les plus proches, comme par exemple Anna, votre propre femme, ne réussissent à imaginer la profondeur (cf. p. 119) qui elle-même ne cesse de vous engloutir lorsque vous tombez des hauteurs où vous pensiez, naïvement, être parvenu, car «incapable de franchir les limites quand il s'élevait vers les sommets, roulant maintenant vers le bas, est-ce qu'il trouverait là aussi une limite, une frontière infranchissable ?» (p. 137), comme si les ténèbres, la chute, le mal étaient une seule et même idée, «une idée qui absorbe tout, qui envahit tout», qu'importe qu'elle soit attirée par l'Enfer si le Paradis est décidément inaccessible, puisqu'elle seule peut «nous affranchir, nous rendre libres et nous placer au-dessus de tout, même si la mise en œuvre de cette idée passe par le crime» (p. 138), même si la mise en pratique de cette idée libératrice passe, je l'ai dit, par l'antijudaïsme et, décidément, n'en finit pas de laisser stupéfaits les lecteurs juifs de Dostoïevski, et ceux qui, juifs, ne le sont pas, Leonid Tsypkin écrivant ainsi qu'il trouve «incroyablement étrange qu'un homme si sensible dans ses romans aux souffrances humaines, que ce défenseur zélé des humiliés et offensés qui prêchait ardemment et parfois même frénétiquement le droit à l'existence de toute créature terrestre, qui chantait des hymnes de louange à chaque feuille et à chaque brin d'herbe, que cet homme n'ait pas trouvé un seul mot pour défendre ou justifier des êtres humains persécutés depuis des milliers d'années» (p. 176), et c'est à bon droit que l'on peut dès lors estimer qu'il y a «quelque chose de contre nature et même à première vue d'énigmatique dans la passion et dans la ferveur presque religieuse avec laquelle ils», tous ces Juifs lecteurs de Dostoïevski comme Leonid Grossman déjà mentionné, mais aussi Dolinine, Zilberstein, Rosenblum, Kirpotine «et une foule d'autres Juifs historiens de la littérature qui détiennent quasiment le monopole des études dostoïevskiennes» (pp. 176-7), «ont dépiauté et continuent à dépiauter les journaux, les brouillons, les lettres, les plus minuscules faits relatifs à un homme qui méprisait et détestait le peuple auquel ils appartenaient» (p. 177), oui, pourquoi diable cette «attirance étrange, cette fascination pour la vie d'un homme qui nous méprisait, moi et mes semblables» (p. 215) se demande Leonid Tsypkin, s'interrogeant douloureusement, aux dernières pages de son texte remarquable, pour savoir si ces voyages en train pour se rendre dans les rues où a marché Dostoïevski ne constituent pas une façon de légitimer sa passion dévorante, se figeant dans le froid de la nuit comme une lumière elle-même glacée, à moins qu'il nous faille préférer une autre métaphore, celle de la dérive dans l'élément aquatique ou bien, comme Anna l'éprouve plus d'une fois, affirmer que le mystère de l'antisémitisme de Dostoïevski est comme un mât auquel s'accrocher «pour n'être pas emport[é] par la vague» (p. 196), mais qui toujours, ce mât, ce repère, cette certitude, fontt défaut ou bien vous glissent des mains, à moins que toutes ces tentatives, y compris celle consistant à aligner des milliers de mots séparés par quelques centaines de signes de ponctuation, ne soit rien de plus que «des théories destinées à atténuer les coups que nous porte le destin ou à justifier nos échecs et nos faiblesses» (p. 141), rien n'ayant beaucoup plus d'importance, au fond, oui, pas même la honte, grimaçante comme le serait «une troupe de figures connues, trop connues» qui, «même terrassée», «continuait à rire et à se déchaîner, entêtée à 36106772050_3e8c67eb4d_o.jpgne point comprendre, pointant sur lui», lui, l'écrivain malade de honte et d'humiliation, «un énorme doigt, formé par la fusion d'une quantité d'autres doigts, calleux et souillés de terre, qui faisait penser au doigt d'un Christ aux outrages, un tableau vu à Dresde» (p. 123), rien n'ayant donc beaucoup plus d'importance, pas même la volonté acharnée de faire un sort à l'humiliation, de défendre les humiliés et les offensés en oubliant, étrangement, les Juifs, pas même, peut-être, la littérature sans laquelle les cheveux des femmes, ô curieux paradoxe, auraient peut-être moins de poétique éclat, que la vision de la chevelure d'une femme, car «c'est en prenant de l'âge que nous devenons à ce point sensible aux cheveux féminins et que dans les transports publics nous exposons notre joue ou notre crâne dégarni à une chevelure flottante, et plus le contact est fortuit, plus la félicité est à son comble, aussi lorsque nous exposons exprès notre peau à ce ruissellement, nous essayons de nous persuader que ce contact est fortuit, et d'autant plus douloureuse est la séparation forcée d'avec ce frais ruissellement blond nappant des épaules en blouson de daim et portant sa charge d'électrons jusqu'à notre peau vieillissante; c'est pour cette mystérieuse charge d'électrons, qui n'est pas dirigée vers nous et donc particulièrement désirable, que le matin en sortant de chez soi, on se hâte, rempli du pressentiment que quelque chose d'inhabituel va nous arriver, pourtant à nos âges nous devrions plutôt nous attendre à une embolie, mais nous nous hâtons autant que le permettent notre cœur, notre corpulence et notre essoufflement» (p. 89).

Notes
(1) Leonid Tsypkin, Un été à Baden-Baden (édition établie par Andreï Oustinov, traduit du russe par Bernadette du Crest, préface de Susan Sontag traduite de l'anglais par Patrick Hersan, Christian Bourgois, 2003). Sans autre mention, les pages indiquées entre parenthèses renvoient à notre édition.
IMG_6963.jpg(2) J'ai noté comme une pointe d'humour sebaldien, discret et mélancolique, la présence d'annotations écrites sur certaines des pages de mon livre, lesquelles se contentent de recopier telle ou telle phrase de Leonid Tsypkin, qui, du moins je le suppose, ont dû plaire à ce lecteur inconnu à l'écriture ronde, assez féminine.