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21/12/2017

Baleine de Paul Gadenne : prestance de la charogne et mélancolie du bourgeois, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Pilar Olivares (Reuters).

4267221969.JPGPaul Gadenne dans la Zone.





3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«J’ai été devant l’ombre et j’ai dit c’est admirable
Et devant la lumière et j’ai dit c’est admirable
Parce que j’ai regardé»
Pierre Albert-Birot, Admiration.


D’une rumeur à l’autre : vaines jactances sur la mort et grondement cosmique

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D’abord la rumeur qui ouvre la poitrine assoupie de la nuit : a-t-on eu vent qu’une baleine avait échoué à quelques kilomètres de là ? La question est fébrile comme tout ce qui se rapporte à la mort ; elle épie les tressaillements qui vont se joindre à l’excitation d’avoir annoncé une nouvelle affolante. Certes la mort n’est pas une rareté, elle est même notre certitude la plus assurée, mais elle a toujours l’effet d’une pierre qu’une main retorse aurait jetée dans une eau stagnante. En ce sens la mort est chaque fois dans le registre de l’irruption, de l’entrée par effraction, semblable à une figurine d’épouvante qui jaillit d’une boîte truquée. On l’attendait sans l’attendre, on se divertissait pour l’oublier, et la voilà qui réapparaît subitement dans tout le branle-bas de son instant dilapidé en bavardages. Nous étirons la mort comme un élastique et d’un instantané nous faisons une perpétuité. C’est d’autre part un événement qui commence souvent dans le discours et qui doit se terminer dans l’image – la mort n’aura vraiment tordu la ligne droite du quotidien que lorsqu’on aura vu un cadavre ou un cercueil après avoir écouté une chronique, mais sitôt que le bruit du trépas se met à courir, sitôt qu’il a pénétré dans nos maisons, il est déjà un peu plus loin que l’oreille parce qu’il a été saisi par notre imagination. Forcément vécue en troisième personne quand elle n’est pas nôtre, nécessairement connue dans le « Il meurt » et horriblement occulte dans le «Je meurs», la mort se personnifie néanmoins dans nos faubourgs imaginatifs et agace notre «Je», nous rappelant qu’il faudra bien passer un jour et que nous n’aurons pas droit à une répétition, quelles que soient nos préparations, nos ascèses ou nos lectures mortifiantes. Par définition, l’expérience de notre mort est invivable et lorsque notre tour viendra de monter dans le convoi des grands voyageurs, nous aurons sûrement tremblé d’avoir eu excessivement conscience de notre finitude, car celui qui s’habille trop pour mourir, celui qui ne veut pas manquer ce rendez-vous unique, celui-là, pour Jankélévitch, n’a fait que redoubler ses craintes et vêtir des costumes inadaptés (1). La mort est seule de son espèce mais elle est exclusive pour chaque mourant – on ne peut anticiper l’allure qu’elle aurait aimé que l’on ait, ni la circonstance qu’elle nous a réservée. De même qu’elle est une inquiétude permanente pour la réflexion et qu’il faudrait tout bonnement suspendre la pensée pour ne plus avoir notre dernier soupir en ligne de mire (2).
Ainsi nous embarquons dans le formidable Baleine (3) de Paul Gadenne, par la surprise initiale qui dérange la tranquillité du soir, par la voix enfiévrée qui aboie un avis de décès au conditionnel, la sinistre parole surgie de l’ombre qui demande à un groupe de personnes somnolentes si elles sont en mesure de confirmer l’envasement d’une baleine dans les environs. Avouons du reste que nous connaissons tous la tonalité de cette voix de malheur qui cherche une complicité dans le feuilleton mortuaire. Avouons également que nous y cédons sans faire trop de manières. Dès que le vin est tiré, il faut le boire, et Paul Gadenne nous montre que la mort est indifféremment frappante car, en effet, peu importe qu’elle ait investi le corps d’un homme ou celui d’un animal, nous sommes d’emblée engagés dans le processus d’emballement qui transforme une nécessité de la nature en une sorte de légende empâtée. On se souvient d’ailleurs peut-être d’un copain qui autrefois nous tira par la manche en nous promettant quelque chose d’extraordinaire, puis, après deux coups pédale en vélo dans la rase campagne, il nous fit descendre dans un ruisseau pour nous faire découvrir une carcasse puante recouverte de mouches. Même si nous ne savions pas ce que nous allions voir de si extraordinaire, nous avions pressenti le scandale de la mort – pire : nous l’avions même espéré dans un recoin inavouable de notre jeune cervelle.
Mais revenons à la rumeur, à sa faculté de propagation. Il n’est pas anodin que la rumeur de cette baleine morte soit associée à son odeur. Les jours s’écoulent et la rumeur va et vient dans une imbrication de toutes les temporalités quotidiennes : hier s’insinue dans aujourd’hui, et aujourd’hui afflue déjà dans demain, avant que demain ne revienne à aujourd’hui et que le présent retourne s’accroupir dans le passé. L’échouage du cétacé s’inscrit temporellement dans le répertoire d’une invasion de vox populi où les points fixes du temps se dissolvent et s’agglutinent dans la durée visqueuse d’un bruit de fond insistant. Même si elle n’a pas encore été vue ou ne serait-ce qu’aperçue d’un œil jeté à la dérobée, la baleine a suscité l’abolition des repères temporels parce qu’elle mobilise les esprits à temps complet, aussi bien qu’elle a fait table rase des distances parce qu’elle est littéralement sentie en plus d’être imaginée. L’odeur de la fermentation, fût-elle de lointaine provenance, entraîne ici la formation presque simultanée d’une image monstrueuse. Le commérage et l’odeur de la mort sont par conséquent deux facteurs d’abolition des frontières spatio-temporelles (perte de la successivité dans la parole redondante et perte des distances dans les relents puissants de la putréfaction) et deux ingrédients souverains pour la gestation des représentations. D’une façon paradoxale, ils introduisent la banalité de la vie séquencée dans un genre d’extension de la vie où les délimitations d’usage se résorbent au profit d’un relâchement libérateur. La forme altérée de la baleine fragilise la fixation des représentations – d’une vérité routinière de l’identité nous basculons dans une vérité surprenante du changement.
Dès le début, donc, l’animal lugubrement accosté est le signe non pas d’un arrêt brutal de la vie ou d’un repos pétrifié dans une éternité immobile, mais il renvoie à quelque chose de mouvant, de lancinant, à une continuité subtile de la présence qui échappe aux regards novices qui n’ont pas été initiés à la réalité du devenir – à la nécessité d’un flux soutenu et incessant. D’entrée de jeu la baleine en voie de détérioration incarne un guide inattendu en direction d’une vie plus authentique : sur un fond consommé de mortalité, juchée sur les épaules précaires de la décimation, elle indique une profondeur inhabituelle de vitalité. Morte et bientôt volatilisée dans une putrescence qui ne retardera pas son mandat, la baleine, paradoxalement, entrouvre la porte d’une vie accentuée. Reprise dans une dimension invisible et infinie où le souffle (Pneuma) de la Vie ensemence le vivant, la baleine n’a fait que perdre sa forme vivante pour se rendre omniprésente au sans-forme de l’énergie primitive. S’agit-il pour autant d’un simple passage du visible à l’invisible ? Nous préférons envisager une transition de l’aval à l’amont, une odyssée du monde-embouchure formel au monde-source informel et omni-générateur, passage en somme d’une vitalité partitive (corporelle) à une vitalité holistique (incorporelle et unie au flux englobant), du mouvement fractionné au mouvement rassemblé. Quelques-uns auront ici reconnu notre dette immense envers l’épistémologie du génial David Bohm, et ce mouvement que nous voyons comme un fédérateur cosmique, Bohm le consacre en tant que holomouvement et il l’associe à un «ordre implié» (4). Dans cette perspective, la forme vivante de la baleine n’était que la manifestation restreinte et «dépliée» en espace-temps d’un ordre éminemment plus ample où la dimensionnalité s’approfondit.
Par ailleurs, bien au-delà de ce que Bichat avait pu nous apprendre, à savoir que l’observation des discontinuités provoquées par la mort pouvait faire remonter à une idée précieuse des continuités de l’organisme vivant, le corps en décomposition de la baleine nous soumet au contact d’un continuum plus vaste que celui qui se joue objectivement dans un organisme humain formellement désigné. Puisque la baleine échouée suggère ainsi la présence inaltérée, nous prétendons qu’elle est même l’ambassadrice d’une appartenance primordiale, disséminée dans un être-au-monde infini qui disqualifie d’office les mises en scène humaines où tout a tendance à induire la discrimination, à privilégier le découpage outrancier en formes finies ou en mondes appesantis. En d’autres termes, la dissémination du corps engendrée par la mort n’est qu’un autre nom du vivant, une autre manière de se nouer au continuum cosmique, de couler dans ce torrent sempiternel, pour ne pas dire une autre vitesse de la vie qui serait celle de la nature dégagée des spasmes des mondes humains. À proprement parler, la baleine racontée par Paul Gadenne est une pure métaphore – elle est décentrement d’elle-même, pouvoir de différer à l’envi de la nature qu’on lui prêterait spontanément (une matière inerte en l’occurrence), prise de congé d’un monde et apparition dans un autre (du fini de l’humanité à l’infini de la cosmicité), déplacement de nous-mêmes dans un horizon de compréhension étonnamment renouvelé (la privation de la forme vivante communément admise laisse entrevoir un sans-forme beaucoup plus vivace). Il n’en faudrait pas davantage pour affirmer que cette baleine est un appel à l’existence mystique, comme celle que poursuit Achab avec un acharnement d’ermite qui évoluerait dans un désert océanique.
Mais avant de s’immerger dans l’univers in-substantiel dont la baleine serait l’entremetteuse, la rumeur des hommes s’éternise en descriptions criardes et massificatrices. On évoque sur-le-champ une baleine blanche et cette blancheur condensée détonne avec l’éparpillement ténébreux de la nuit. Aussitôt capturée par le langage du drame, la baleine engraisse et tombe au milieu de la nuit comme une météorite autour de laquelle chacun ajoutera le poids de ses figurations mentales. Cette blancheur tombée d’un ciel opaque inspire un état de terreur soudaine : la « masse blanche » est un spectre grossissant qui hante désormais les assoupis de la scène initiale. Réveillés avec brusquerie, ces gens-là sont détournés des formes évanescentes de leurs rêves et sont transportés dans une ambiance survoltée de perception où les formes se concrétisent rapidement pour faire un monde. Ils se défont de la fluidité du sommeil pour entrer dans la solidité discriminante de la veille – les voilà fascinés par le récit de cette baleine objectivée qui «[brille] comme une carrière de marbre», tranchant la nuit de son éblouissante minéralité, à moins qu’elle ne «brille au soleil comme une montagne de neige» selon les fantaisies de la voix passionnée qui se délecte de chroniquer l’histoire de ce naufrage un peu spécial. Cette fureur lyrique, en exagérant la ponctuation d’un fait qui n’est tout au plus qu’une expression indéterminée de la nature, fabrique une phrase décousue et tributaire d’un réflexe conditionnant qui diverge avec l’écoulement indicible de l’univers polyrythmique voire poly-pneumatique.
La mise en forme de ce qui esquive en principe toute notion de commensurabilité empêche une expérience cruciale de l’immersion, c’est-à-dire une conscience de soi vécue non plus à l’instar d’une séparation du sujet et des objets qui l’entourent, mais une conscience de soi qui s’interprète comme une sympathie d’ordre supérieur, un effacement complet de la subjectivité princière, comme si cette conscience était maintenant imbriquée dans le flux où tout le vivant se dissipe en énergies, mélangée à la nature irréductible, adhérente à la miscibilité cosmique (5). Ceci nous incite à faire un effort de compréhension de soi dans la fluidité naturelle et dans une logique résolument floue.
Si nous importons cette considération dans le texte de Gadenne, ceci nous permet de résister aux rumeurs méprisables colportées par les hommes et de nous préoccuper plutôt de la rumeur de la mer, de ce mugissement ininterrompu qui symbolise à peu de frais la fluidité du vivant et qui se mélange au corps fuyant de la baleine, à cette masse organique dont on voudrait tant qu’elle subsiste dans nos paroles, qu’elle s’évertue dans une forme qui nous rassure, alors même qu’elle nous prescrit un chemin vers l’inorganique et l’imprégnation, un voie d’accès heureuse au consentement (sentir-avec), à la confusion (se fondre-avec) et à la compassion enrichie (se sentir soi-même comme a-subjectif et traversé par un monde naturel inobjectivable). La baleine échouée devrait donc être notre Virgile pour atteindre ce que David Bohm appellerait une «plénitude de l’univers» (6), ou ce que nous appellerions de notre côté le grondement des origines, la fulminante symphonie de la nature dépouillée des mondes en trop. La baleine échouée justifie ainsi la prestance de la charogne et la mélancolie déplacée des bourgeois qui s’en offusqueraient ou qui s’en affoleraient, ceux-là mêmes que Gadenne a si bien pu décrire dans Les Hauts-Quartiers, ceux-là encore qui seront les témoins oculaires de cette carcasse vomie par la mer et qui vont progressivement se rendre compte de l’inanité du ronron dandy.

L’expérience mystique inachevée

Après une semaine de jacasseries diverses au sujet de cette baleine qui n’en finit plus de grossir alors même qu’elle se disloque inexorablement, Odile et Pierre, deux bourgeois présumés, possiblement amourachés, décident d’aller voir ce qu’il en est vraiment de cet agrégat de chairs croupissantes. Comme tous les bourgeois, nous avons affaire à des étrangers de la mystique, et Péguy complèterait ce trait de personnalité en affirmant que la bourgeoisie ne sait que se réaliser dans les sphères indigentes de la politique. La première impression de Pierre est à ce titre éloquente. Sur le chemin qui doit les conduire à la source de tous les bruits entendus et de toutes les odeurs passe-murailles, il palabre sur le symbole de ce monstre des mers qui est venu moisir en France, comme «un monument posé sur le cataclysme européen». Son interprétation est prisonnière d’une symbolique en définitive assez banale, digne des soliloques qui émaillent les bavardages salonnards dans l’œuvre proustienne : la moindre agitation du monde est rattachée à un nœud de significations socio-culturelles licites, bon chic bon genre pourrait-on dire, de sorte à correspondre au magasin de bibelots mondains qui gît dans toutes les têtes triviales. Ainsi le commentaire de Pierre n’est-il que le reflet d’une actualité dominante, l’écho des événements relatifs à la guerre, probablement celle contre le nazisme. C’est en outre la parfaite illustration des psychologies bourgeoises : elles s’épanouissent dans l’actualité, elles en sont la caisse de résonance, et par ce truchement elles manquent l’occasion de s’individualiser parce qu’elles redoutent la clandestinité des tempéraments inactuels. Pierre, d’ailleurs, n’est pas réfuté par Odile, bien que celle-ci joue la comédie des objections que l’on retient moins par crainte de la dispute que par certitude de n’en posséder aucune de sérieuse. À vrai dire, tous les deux se montent un peu le bourrichon à propos de cette expédition. Ils croient se situer dans le camp des excentriques, comme s’ils franchissaient un Rubicon des conformismes, comme s’ils allaient se risquer derrière le Limes d’une romanité contemporaine, dans les endroits où l’urbanité n’existe plus et où les lois de la jungle ont l’air de prévaloir. La baleine n’est pour eux que cela : l’opportunité d’une histoire qui fera des gorges chaudes, l’excitation de quitter un moment le langage de l’urbs pour entrer dans les barbarismes de la silva.
Mais pourtant ils entrent sans forcément s’en apercevoir dans un univers sauvage avant même d’être en présence de la carcasse. Leur métabolisme se désaccoutume des embardées citadines et s’ajuste à des rythmes plus lents et plus véridiques. Il n’y a que la route empruntée qui les maintient encore dans le tumulte de la civilisation, mais à droite de leur véhicule une forêt s’élève, «ligne noire» qui écrase la ligne goudronnée, tandis qu’à leur gauche se déploie «l’horizon liquide» de la mer. Ils sont déjà en quelque sorte in media res, dans l’épaisseur de la nature, à l’intersection des vitesses réelles du monde où rien n’est compromis. Le mouvement fluide de la mer et la chimie de la photosynthèse forestière s’entre-répondent harmonieusement; ils constituent un viatique liminaire à destination du holomouvement, une provision qualitative inestimable, et la baleine couronnera ce bagage initiatique parce qu’elle est le cicérone ultime du monde sans-qualités, émissaire de l’univers a-prédicatif à travers lequel se déchaîne la tramontane de la Vie. D’une certaine manière, à mesure que Pierre et Odile vont s’approcher de la baleine, ils vont se guérir de leur cécité au divin et pénétrer dans l’hyper-sensation où tous leur sens fonctionneront en synergie. Ils vivront l’expérience du sacré, la connivence euphorique de Bohm, c’est-à-dire qu’ils vont vivre du dedans le continuum infini de la respiration cosmique – ils auront la chance d’avoir l’intuition du soi cosmique, la dispersion de soi en cosmos, le moment où la forme vivante s’amenuise et où nous commençons à vivre l’appartenance. Ceci étant, comme Pierre et Odile sont des bourgeois patentés, ils n’iront pas jusqu’à s’abandonner totalement à l’invitation décisive de la baleine. Ils n’iront pas faire le voyage sans retour derrière le mur de Max Planck. Ce n’est que provisoirement qu’ils auront vécu la transitivité de toutes les choses, l’ubiquité suprême, aussi amphibies que le corps pourrissant du cétacé. Donc, à choisir entre l’enracinement dans le fini humain et la plongée dans l’infini du pré-individuel, entre le statut formel du vivant et la distribution de la Vie en souffle, Pierre et Odile retournent à l’ère des morcellements, faisant machine arrière après avoir subodoré la désertion des mondes humains fragmentés. Il convient toutefois de détailler les étapes de cette hésitation afin d’essayer de comprendre les angoisses potentielles qui ont pu les retenir. Nous verrons également ce que peut exiger une véritable existence mystique sur le long terme.
La baleine apparaît gisante dans une échancrure côtière, «gonflement de matière lisse et un peu liquide», «pâte soumise». Dans le prolongement des rumeurs qui en faisaient une «carrière de marbre» et une «montagne», l’animal s’érode à l’instar d’une «île pluvieuse et perdue». Le cadavre géant confirme sa minéralité vaincue – le sommet qu’il était quelques jours auparavant n’est plus qu’un rabougrissement, un îlot à la dérive, pris dans le ressac de la côte et les sables mouvants d’une éventuelle crique. Son odeur est celle d’un « faible relent d’égout », sans originalité olfactive tant le nez du bourgeois est défaillant à la nuance. Ce pitoyable tableau de banalité est du reste aggravé par le fait que la baleine soit d’un «blanc fade», «tournant le dos à toute gloire». Pour l’heure, Pierre et Odile n’ont pas la capacité de faire de la mort autre chose qu’une capitulation irréversible. La mort est pour eux la finitude accomplie, la déportation punitive et radicale dans la société des ombres, et cette opinion vulgaire ne leur permet pas encore d’augurer dans la mort l’essor de l’appartenance, voire la synchronie phénoménale de l’inorganique. L’influence d’un quotidien boulevardier, qui n’est qu’une indifférence à la nature et une fragmentation acharnée du vivant, entrave la sensation d’un monde indivis auquel le mystique voue son existence entière. La majorité des hommes sont désaffectés de ce continuum ; seule une minorité a saisi la joie de cette participation à la vitalité holistique où l’on est toujours plein d’un inépuisable dynamisme. Et Pierre, déjà, ressent quelque chose, comme un raidillon qui se creuse en lui et sculpte les escaliers qui pourraient le mener sur le plateau du sacré. C’est comme si la baleine n’était plus tout à fait séparée de lui, qu’elle rentrait doucement dans son œil, lui apportant les principes d’une nouvelle sensation où il ne s’agirait plus d’une relation sujet/objet, percevant et perçu, sentant et senti, mais d’une assimilation pure à travers laquelle se profilerait un co-façonnement de l’un et de l’autre, une co-naissance authentique où l’un et l’autre surviendraient à la jubilation d’exister ensemble et non plus distinctement. Le sacré est peut-être là : dans le pressentiment de la vie continue par-delà le vivant émietté, délimité, dans le degré d’un attouchement superlatif où l’appréhension du divin nous débarrasse des schématisations profanes. Pierre y est presque, mais Odile pour l’instant ne ressent rien, recluse dans une âme d’épicière. Sans doute que ces deux-là eussent basculé dans la mystique s’ils étaient venus en solitaire, l’un après l’autre, cependant le bourgeois n’est jamais que le débiteur d’un autre bourgeois et aucun d’entre eux ne pourrait, à la manière de Plotin, vouloir «fuir seul vers le Seul» (7). Tour à tour, donc, ils seront le parapet de l’un ou de l’autre pendant leur visite de la baleine, s’empêchant de basculer par-dessus bord, de passer de l’autre côté où le présent est éternel.
Néanmoins l’insistance d’un lexique de la minéralité pour décrire la baleine (« aspect de la pierre ») nous laisse penser que Pierre et Odile sont dorénavant inscrits dans une vie plus lente et plus amalgamée. Parmi toutes les vitesses possibles du devenir, l’érosion est la plus imperceptible et la plus flegmatique pour l’œil humain, et pourtant Galilée aurait pu s’écrier au sujet de la pierre : «E pur si muove !» La pierre bouge, en effet – elle s’écoule dans le flux du mobilisme universel jadis deviné par Héraclite. Elle a même été dotée d’une faculté de sentir par Diderot (8). Tout ceci sous-entend volontiers que le minéral est affublé d’une vie à part entière et que ce ne sont que les préjugés qui résument le monde des pierres à un monde épouvantablement mort. En se laissant glisser dans une carcasse soudainement transformée en caillasse fluctuante, Pierre et Odile font l’expérience d’un ralentissement encore plus prononcé du métabolisme, et ainsi perçoivent-ils dans le minéral-baleine une élasticité qui fait affleurer le dynamisme de toute la matière. Leur regard n’est plus celui qui recouvre la nature afin de l’exploiter, typique de l’œil-fractionnant qui n’est intéressé que par l’action à commettre, mais il est désormais celui qui contemple, archétype de l’œil-unificateur, regard foncièrement désintéressé, rassemblant tout le cosmos en lui et se confondant à la turbulence universelle. Ici et maintenant, Pierre et Odile ont rompu avec le monde des affairés et sont exhaussés par la vie lente, leur esprit «[fondu] en eau» parce qu’ils ont compris que la roche n’est pas moins mobile que la mer et que toute la nature est le fruit d’une scansion fluide. C’est la rupture avec le principe d’identité qui a besoin d’être soutenu par une matrice de la permanence, ce principe rigide étant dûment remplacé par le principe assoupli de l’impermanence où le devenir peut s’épancher et nourrir l’univers d’une dynamique fructueuse.
D’autre part, une fois cet état de transe lithorythmique passé, le sans-forme de la baleine en putréfaction résiste à la perception de nouveau rapide de la rationalité. Ne sachant que faire de cette anomalie cétologique en partance dans l’infini, notre binôme de bourgeois se réconforte en essayant de déchiffrer un semblant de configuration dans le spectacle du pourrissement. Ils sont rattrapés par les plus étroites habitudes de la perception, contraints de mésestimer ce qu’ils ont sous les yeux. Revenus abruptement d’un faisceau de sensations archaïques, rapatriés dans une perception actuelle et même ultra-policée, ils ne distinguent plus dans la baleine qu’une «horreur». Ils projettent dans le sans-qualité du devenir les qualités pesantes de la stabilité, les formalités de langage l’emportant sur l’intuition d’une langue plus dure et plus enracinée, celle par exemple que Walt Whitman a recueillie dans la photosynthèse poétique de ses Feuilles d’herbe, celle encore d’un Ghérasim Luca nécromant de la rhapsodie, langue bégayante et tâtonnante, butant sur les formes pour mieux en faire jaillir les surprises cachées.
En revanche, contre toute attente, Pierre et Odile sont derechef repris par une frénésie momentanée de mysticisme. Tantôt évaluée par un insignifiant lexique de l’horreur, méjugée dans son éminence, la baleine trépassée «[entre] dans sa vraie gloire». La baleine se dérobe aux représentations conformes et leur fait vivre l’extase d’une dilution dans les origines. Pèlerins vacataires du pré-individuel, ces deux bourgeois endimanchés sont les témoins de l’in-substantiel où se décide hasardeusement la naissance des mondes. La baleine leur offre l’entrée dans l’atelier secret de la nature naturante, la possibilité de «[s’enfoncer] dans le mystère» avec elle et de souscrire à un amor fati définitif. Elle les encourage à persister dans cet état de contemplation et de rêverie qui entretient la vie ralentie, corrigeant les perceptions erronées de la vie rapide où tous les mystères sont trivialement minimisés. Seule une vie de cet acabit, lente et aventurière, pourra les initier à la phrase chtonienne, à la grammaire tellurique, les délivrant des idées reçues concernant l’immobilisme prétendu et la soi-disant stérilité de la réalité inorganique. Ce n’est rien moins que l’offrande du «mot de la création» que leur fait la baleine, le mot de «notre plus ancienne pensée» en l’occurrence. Et que dit ce mot ? Il dit que la défaite de la mort n’est qu’une apparence, que le disparaître n’est qu’une sensation trompeuse de la vie rapide, que tout est présence dans la continuité fluide de la nature. Il s’agit bien sûr de la «nature sans événements», c’est-à-dire de la nature qui n’est pas fragmentée, essaimée dans les catégories artificielles de la culture. Plus vraiment liés l’un à l’autre dans le registre du petit couple bohème, Pierre et Odile se retrouvent «ligués» au Tout in-totalisable du cosmos, agents d’une relation ancestrale avec les choses. Déformés, extradés, débarqués du monde formellement nutritif, ils vivent les meilleures épousailles qu’ils pouvaient souhaiter, mais ils n’ont pas l’audace d’aller plus en avant dans cette expérience d’intégration cosmique. La nourriture du profane est plus comestible que la nourriture du divin pour ces mystiques accidentels.
On le voit du reste lorsqu’ils s’éloignent du mausolée balnéaire de la baleine – celle-ci n’est plus qu’un trait, un alignement dogmatique où l’infini est déshonoré dans la limite. Le retour à la vie rapide est cette fois officiel et sans projet de relâche. Pourtant Odile fait preuve d’un pic de volonté intéressant lorsqu’elle déclare solennellement à Pierre : «Je voudrais être la baleine». Comment arbitrer ce vouloir avec davantage de précision ? L’explication la plus simple consisterait à poser que l’amie de Pierre est écrasée de mélancolie. L’incursion dans la mystique lui a révélé la pauvreté de la condition humaine et la vulgarité de sa classe sociale. Elle est suffisamment habile pour s’apercevoir que le mode d’existence qui est le sien n’est qu’une cadence falsifiée du vivant, une pseudo-forme qui rejette la Vie, aussi se trouve-t-elle assaillie par la volonté de vivre véridiquement – la volonté de consentir à la vie lente, l’étrange désir de se fondre dans la carcasse de la baleine afin de sentir avec l’univers tout entier. C’est peut-être en cela une volonté d’être plus intelligente qui réveille Odile de sa torpeur, dans le sens où la baleine intellige et suscite le désir d’intelliger, ce qui signifie comprendre, embrasser, toucher spirituellement l’infinité d’une nature omni-génératrice. À cet égard, la baleine est la condition de possibilité d’un chemin vers la cosmicité, l’occasion d’un sursaut rétrospectif qui dénonce la dissonance d’un monde et loue la limpidité d’un autre.
Au bout du compte, ce qui surprend Odile, c’est la volonté de s’écouler dans la fluidité, de se mélanger à la Vie holo-mouvementée. Mais en a-t-elle absolument les moyens ? Le vouloir suffit-il à s’affranchir d’un monde où nous n’avons jusqu’à présent fait que courber l’échine ? Nietzsche pointerait l’incomplétude de la métamorphose d’Odile : certes elle n’est plus le chameau qui supporte l’humiliation des «lourds fardeaux» (9) quand elle jalouse la situation de la baleine, mais elle n’est encore que le lion qui dit «Je veux», un vouloir dont le rapport d’extériorité est trop marqué pour être tout à fait l’objet d’une conquête intérieure. Dans la chronologie nietzschéenne de la métamorphose accomplie, il manque à Odile la dernière étape, à savoir l’âme de l’enfant, parce que l’enfant est celui qui incarne l’accueil immaculé, l’ouverture au cosmos, vivant dans le présent éternel qui consacre l’appartenance sublime. On peut raisonnablement douter de la capacité d’Odile à régresser jusqu’aux préambules de la sensation, jusqu’à ce point natif de la perception où l’esprit est archaïque, préhistorique, incorporé aux origines, mais dans la mesure où Paul Gadenne interrompt son récit à cet échelon de la mélancolie bourgeoise, il n’est pas interdit de se figurer une future Odile vaillamment dissidente, allégorie de la mélancolie rédemptrice où la mystique pleinement reconnue se substitue au suicide embusqué. De toute façon, quand on prend conscience que la charogne est plus vivante que notre propre vie, il ne reste plus qu’à choisir entre une solitude grandiose ou la mort volontaire. Là est probablement le destin de l’Europe discrètement manifestée dans Baleine.

Notes
(1) Cicéron et Montaigne, parmi bien d’autres, auront donc beau jeu de penser que toute activité philosophique consiste en un apprentissage de la mort. Et n’en déplaise aux stoïciens, l’art de la « préméditation » pour envisager le pire ne réussira pas mieux là où d’autres farandoles spéculatives ont battu en retraite.
(2) Marcel Conche, La mort et la pensée.
(3) Paul Gadenne, Baleine (Éditions Actes Sud, coll. Les inépuisables, 2014).
(4) David Bohm, La plénitude de l’univers.
(5) Cette «métaphysique du mélange» est d’ailleurs proposée par Emanuele Coccia dans son grand livre La vie des plantes (Éditions Payot & Rivages, 2016).
(6) David Bohm, op. cit.
(7) Plotin, Ennéades.
(8) Diderot, Entretien entre d’Alembert et Diderot.
(9) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses).