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« La Nuit Unique du Théâtre de l’Unité : pour que la vie se lève ad infinitum, par Gregory Mion | Page d'accueil | L'Homme surnuméraire de Patrice Jean »

06/05/2018

Visions de Jacob de François Esperet : une poésie de la naissance, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Omar Sanadiki (Reuters).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Mais en cet instant de méditative rétrogradation de sa conscience, envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant à ses souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il se persuadait qu’une Justice incapable d’erreur s’était exercée, ici et là, comme toujours, dans d’irrépréhensibles arrêts, quoiqu’il se proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants.»
Léon Bloy, Le Désespéré.

À la croisée de tous les accouchements


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Il y a peut-être une question qui se détache à la lecture de ces Visions de Jacob (1) de François Esperet : que signifie engendrer et de quel engendrement parle-t-on lorsque les ventres sont parfois récalcitrants, les pères déchirés entre la concupiscence et la mission procréatrice, et les enfants comme les parents soumis à des lois décrétées depuis le belvédère du Tout-Puissant ? Il ne s’agit pas d’opposer vainement la perfection de la nature (docile à la main de Dieu) et l’imperfection des hommes (libres de se déporter hors des raisons premières) qu’il faudrait redresser grâce à des lois, il s’agit au contraire de les concilier, de les penser dans le même état de mise en forme permanente où chaque venue au monde se réalise dans l’effort et la fringale de vivre, dans la sueur et le vagissement, dans une extirpation plus ou moins longue où l’on s’arrache du vaste sein originel, ceci à l’instar de deux mains incertaines qui s’accrocheraient sur la margelle du puits où repose l’infini de toute genèse et se hisseraient au monde à la force du poignet, augurant les bras et le reste du corps, le vivant, en un mot, qui demande à s’écarter de l’énergie primitive pour s’incarner en propre et prendre d’assaut l’aventure qu’il doit mener – qu’il se sent autorisé à mener grâce à la main de «Celui qui pourvoit» (2) aussi bien pour la plante, l’animal que l’être humain. On l’aura compris par conséquent : le Pourvoyeur de l’odyssée vivante n’utilise pas ses outils dans un magma pacifique – il remue profusément le Chaos, il galvanise son atelier, retirant de cette infatigable discorde les créatures qui vont enrichir l’œuvre vivante, le monde continuellement créé. Cela ne se fait pas selon une fluidité légendaire où Dieu n’aurait qu’à vouloir pour que la chose existe. Redisons-le une dernière fois : tout à rebours de cette représentation assez restreinte des nativités innombrables qui couleraient de source, les choses, quelles qu’elles soient, viennent au monde par le cri et l’acharnement de la poussée, petites ou grandes peu importe, fleur des champs ou rhinocéros de la savane, coccinelle ou séquoia. La nature n’est pas plus avancée que les hommes pour essaimer la vie – les deux se confondent et participent du même infini créateur, gros de la verve de Dieu, et dans cette éloquence du Verbe qui met en chair le roman de la vie, on y recense des passages d’anthologie comme des erreurs de syntaxe, des figures de style aussi bien que des phrases défigurées. Tout est nécessaire cependant au cœur cette pépinière terrestre, parce que Dieu possède une vue qui vérifie la fédération de ce qui n’apparaît pas toujours spontanément compatible. Aisés ou pénibles, interminables ou raccourcis, les engendrements divins écrivent un chef-d’œuvre qui devrait suspendre notre jugement (3).
En quinze chants d’une poésie dont l’étrave fend aussi bien l’océan épique du flux de conscience que les mers d’huile du cantique, François Esperet nous livre une vue exhaustive de Jacob en ses multiples engendrements, recueillant sa naissance qui n’allait pas de soi, ses fornications prolifiques ensuite, pour finir avec son combat dans le désert, sa lutte avec l’ange qui marquera sa véritable sortie de la chrysalide en attendant de nouveaux élans. L’ensemble de ces niveaux de génération souligne l’entêtement du vivant, mais aussi la difficile et illusoire conquête de soi dans le grouillement perpétuel où tout s’entrechoque, où rien n’acquiert un statut définitif : remué dans le ventre de sa mère, tracassé presque sans relâche au cours de son existence, inquiété de pied en cap devrait-on dire, Jacob nous apparaît non pas à l’instar d’un destin humain qui n’aurait que sa grandeur en ligne de mire et une essence à certifier, mais plutôt à l’instar d’un point mobile au cœur du mobilisme universel, en ballotage plus ou moins favorable, ne valant pas davantage que le roseau qui résiste au vent ou que la pierre emportée par une subite inondation dans le ruisseau. Le parcours tourmenté de Jacob n’est alors apparemment rien de plus qu’un ourlet provisoire sur l’infini du mouvement, une certaine manière d’exister, une vague qui grossit et qui déjà retombe dans le ressac, dans «le champ de l’irresponsable» où il serait inutile de fonder un exemple de la vie bonne puisque «chaque partie nous renvoie à d’autres, sans aucun centre» (4). Par conséquent nous posons l’hypothèse que Jacob et tout le reste de l’univers ne sont qu’un excentrement monumental, voire une excentricité universelle qui justifierait une imagination divine formidable, une façon de ne jamais coïncider avec soi parce qu’il est impossible d’être définitivement engendré dans un monde où Dieu a permis «la danse des éléments» (5) et le délire du poète.
Tout en dérobades et en refus tacite de s’inventer dans une relique immuable, le Jacob de François Esperet, qui est aussi le Jacob impulsé par un Dieu latitudinaire et miséricordieux, ce Jacob-là, protéiforme et délivré des catéchismes, suscite un défi poétique d’une rare amplitude dans la mesure où nous le prenons comme une ramification du Poème cosmique, un éclair d’ivresse dans la gestation incessante de la vie, une initiative particulière qu’il faut saisir parmi les flots intimidants de la Création où seul «un noyé pensif parfois descend» (6). Il ne fait aucun doute que François Esperet est suffisamment large d’épaules pour descendre à l’étiage de ces remous et pour en faire remonter quelques fulgurances, arborant dans ses Visions mirifiques un Jacob rugueux, plein d’algues et de coquillages millénaires, soulevé d’un abysse sans fond qui n’est probablement pas très loin de nos racines originaires (7). Cet acte de voyance poétique est comparable au phare du bathyscaphe qui entrouvre la nuit des profondeurs sous-marines, révélant de Jacob une proportion de son mouvement au sein même du Mouvement éternel, et il se complète par les visions de Jacob en tant que telles, le poète s’exprimant pour ainsi dire depuis la subjectivité mouvementée de Jacob, attentif à la fantasmagorie de ce personnage qui s’envenime en vitalité au gré de ses nombreux enfantements.

Des péripéties qui précèdent les naissances d’Ésaü et de Jacob, suivies des haines fraternelles qui réverbèrent les péripéties en question

Avant que Jacob ne soit biologiquement exhalé du ventre de Rébecca, son ascendance ne fut pas de tout repos. Le périple éclot avec les vieillards Abraham et Sara qui engendrent Isaac, enfant de la promesse et du miracle, voué à traverser des épreuves à la hauteur du prodige qui l’a fait naître. «Vieille ahurie» qui a «les entrailles amères et le mauvais sourire des sorcières aux yeux secs» (p. 11), Sara se voit dotée d’un ventre enfin sécréteur de vie, récompensée de son attente séculaire par un Dieu-gériatre, libérée de ses jalousies d’antan lorsque son mari Abraham féconda la servante Agar et jeta dans le monde le «bâtard» prophétique Ismaël. Cette espèce de coup de théâtre dans les entrailles stériles de Sara prête le flanc à la plaisanterie, sinon au rire, et le rire, justement, parsème de son bruit enjoué le premier verset de ces Visions parce qu’il annonce la venue d’Isaac – יִצְחָק («il rira» en hébreux) –, continuateur des éclats de Dieu et conjurateur de la fatalité naturelle qui aurait dû empêcher ses parents de proliférer.
La calamité très tôt se présente sur l’itinéraire scabreux d’Isaac lorsque celui-ci échappe de justesse au sacrifice, son père Abraham, le couteau à la main, ayant été à deux doigts d’égorger le fils miraculeux. Abraham est la personnification de ce que Kierkegaard appelle le «chevalier de la foi» dans Crainte et tremblement : il agit et il croit au mépris de toute raison, emporté dans le stade religieux de l’existence qui ne peut plus entendre les recommandations du stade éthique où le meurtre est logiquement proscrit. Prêt à commettre un infanticide irréparable, Abraham atteint un tel niveau de foi qu’il vit comme un illuminé, aveuglément soumis à l’amour de Dieu et incapable de se figurer que le meurtre d’Isaac viendrait désavouer la promesse de la descendance, d’autant que celle-ci a été longue à se manifester dans les tripes nonagénaires de Sara. Le centenaire halluciné de credo, trémulant de vieillesse et de fièvre, se démasque en «père aveugle à la vie qui s’en va / les yeux clos sur leurs larmes Abraham et le monde est témoin que ta lame / éclatante au soleil est prête à dépecer la descendance / au nom de l’alliance […]» (p. 15). Il faudra un ange émissaire de Dieu pour retenir la main scélérate du père, barbe folle et visage parcheminé, tel que représenté par le pinceau insurpassable du Caravage, sourd et aveugle à la détresse de l’enfant qui hurle devant l’imminence du couperet.
Réchappant de ces contrariétés liminaires et lancé désormais dans la vie, Isaac, en amont de ses amours avec Rébecca, se tortille sous les assauts du désir. Il a «l’envie qui le dévore» (p. 16), et tel un Saint Augustin primitif qui dut résister aux chaudières lascives de Carthage (8) , Isaac «espère à crever / la femelle à saillir» (p. 16), troublé de l’intérieur par une sève qui grimpe et qui exige un jaillissement bilatéral. Que peut-il faire sinon implorer le «Il», le grand «Il» qui permet d’alléguer métaphysiquement l’existence d’un immémorial «il y a», présence de la Présence qui guérit des vicissitudes ici-bas ? Que peut-il faire sinon s’agenouiller devant le Pourvoyeur et patienter comme jadis sa mère Sara rongea son frein pour avoir dans l’abdomen un ferment de vie, sauf que lui est à l’affût d’une épouse à empiffrer de semence ? À force de persévérance, finalement, Rébecca lui vient, «belle à se tuer la fille de Bétuel […] et la sœur aussi de Laban» (p. 16). Par un effet pervers de la répétition des malheurs anciens, Rébecca, en écho féminin de Sara, constate son infécondité avec «les démons qui [l’assèchent]» (p. 19), souffleurs de mort sur les trompes de Fallope. Elle obtient cependant la fertilité après que Yahvé a exaucé le vœu d’Isaac de voir sa femme enceinte. Dès lors se joue dans «la couenne de la mère» (p. 19) la violente symphonie d’un monde qui naît : les enfants sont deux jumeaux qui se font la guerre comme «deux nations» (p. 20), «vies affrontées» (p. 20) et «cœurs asynchrones» (p. 21), agissant dans une sorte d’irrédentisme des boyaux maternels. La guerre est littéralement intestine, servante des haines cosmiques prématurées. Le ventre de Rébecca est d’une certaine manière le terrain d’une Occupation biface et dantesque, rampe de lancement de la rivalité des frères ennemis Ésaü et Jacob, occupants des viscères matriciels comme deux résidents agités d’un taureau de Phalaris. Et dans ce combat fœtal qui brasse du liquide amniotique et des morceaux de jeune carne, les deux frères initient déjà leurs caractères respectifs – Ésaü se formalise dans la colère et la robustesse, et Jacob, lui, se fomente dans la maigreur et la malice, «[fouaillant] dans la tripe enflammée» (p. 23). C’est là un coup de sonde rhapsodique tout à fait remarquable dans l’utérus de Rébecca.
Assuré de ses dons et conscient de son dû, Jacob «l’oméga» stipule «[qu’il sera] l’alpha de son peuple» (p. 27). La rengaine qui veut que les derniers seront les premiers semble tout naturellement indiquée dans le cas de celui qui s’est dégagé du ventre de la mère en seconde position. Ésaü, l’aîné malgré lui, se singularise dans le tempérament de la domination et il provoque chez son cadet une terreur légitime. De plus, Ésaü se démarque en tant que viandard bestial; il s’animalise abondamment dans la chasse. On pourrait même aller jusqu’au néologisme en écrivant qu’il se charognardise, «le mal [s’invétérant]» (p. 31) dans sa carcasse prédatrice et mesquine. Tout le sépare de son frère Jacob, plus réservé, plus patient, sédentarisé dans le giron de sa mère, insensible aux appels du braconnage et à l’odeur du sang que l’on répand en prévalant sur l’animal. «Je suis l’enfant de l’âtre et le veilleur des seuils» (p. 38) admet d’ailleurs Jacob – il est la vigie qui devine à l’horizon les symptômes de sa prospérité. Il est encore l’enfant ouvert au Très-Haut, relié à la divinité, confiant vis-à-vis des facultés illimitées de l’incommensurable «Il». Quoique en retard d’un souffle sur Ésaü, il compense ce différé d’existence par une endurance infaillible, se bâtissant une forteresse d’espérance inexpugnable. C’est ainsi que depuis sa citadelle intérieure il parvient à manigancer les attitudes qui lui délivrent le droit d’aînesse de son frère. En effet, tandis que le fourbu Ésaü revient de la campagne, essoufflé de chasse et de maraudes, il se fait vaincre par la fermeté rusée de Jacob. On assiste ici à la défaite de l’asphyxié et à la victoire de Jacob le Pneumatique. L’un a les poumons atrophiés, l’autre respire à pleines bronches et se revêt d’une aura qui inverse l’ordre initial des accouchements de Rébecca. À ce moment précis, Jacob tient le sceptre de sa revanche et s’affirme comme la nation victorieuse d’une forme de barbarie. Il justifie le fait que Rébecca le préfère à Ésaü, et, parallèlement, il discrédite la préférence d’Isaac pour l’aîné réprouvé (cf. pp. 32-3). Après la naissance de corps et les inégalités abruptes qui fondent une chronologie légale entre l’aîné et le cadet, on s’achemine vers la naissance spirituelle de Jacob, et plus exactement vers la redistribution des cartes qui interpellent la légalité et font émerger la légitimité.
Pourtant il y a un détail qui a son importance et qui atténue les récentes consolations de Jacob rasséréné : Ésaü demeure l’homme de la virilité. Le frère tombé en disgrâce se régale de deux femmes (Yehudit et Basmat). Toutes «négresses» et «guenons» qu’elles puissent être (cf. pp. 47-52), ce tandem de concupiscence assouvit la masculinité véridique d’Ésaü. Ces filles «ont dû flairer les salopes son poil / ruisselant d’hormones il est dominant sans rien Lui devoir / à Celui qui sait je suis le cadet suppliant puceau» (pp. 48-9). L’aveu est criant de netteté : Jacob est un immaculé du bas-ventre qui jalouse les copulations d’Ésaü, et l’exubérance de cette virilité antagoniste le dépouille symboliquement du droit d’aînesse ravi. Il en devient maladivement préoccupé, encombré de fantasmes, plein d’éjaculats retenus et de raisons de juter, empressé de répandre sur n’importe quelle chair résignée les marées montantes de son désir. À quoi diable peut bien lui servir ce droit d’aînesse acquis sournoisement si Ésaü est celui qui domine dans le négoce du sexe ? L’affliction est d’autant plus lourde que le «Il» ne répond pas aux appels désespérés de Jacob (cf. p. 52).
Pour essayer d’inverser la tendance de ses démérites, Jacob, sous l’impulsion de Rébecca, se résout à emprunter les vêtements de son frère. Son dessein, en quelque sorte, consiste à travestir sa vassalité génitale en puissance de feu. Or dès qu’il enfile les vêtements du dominant, il «en bande un peu» (p. 65), ensauvagé sur-le-champ, stupéfait de paillardise, «la main sous la robe à [se] traire le trop-plein d’émotions et de passions» (p. 65). Cet épisode spontanément onaniste est interrompu par Rébecca, de retour in extremis auprès du fils lubriquement transporté. Cela empêche Jacob de décevoir l’œil omniscient du «Il». En revanche, toujours déguisé des oripeaux de son frère martial, Jacob trompe Isaac et profite de sa bénédiction (cf. pp. 66-72). Par conséquent le père, qui n’en avait que pour Ésaü, est contraint de reconnaître les principes de la bénédiction – «il restera béni» s’écrie-t-il en découvrant la supercherie (p. 74) –, tant et si bien que le roublard Jacob devra maintenant être le souverain du monochrome Ésaü, si fidèle à sa nature brutale en fin de compte. À cet égard, le contraste entre les deux frères nous incite à forger une distinction hypothétique dans la façon de naître : d’une part, Ésaü, premier-né du binôme fraternel, est sorti du ventre de Rébecca en toute résolution, force de la nature qui exhibait déjà un genre de personnalité homogène; d’autre part, Jacob, en flâneur des tripes, s’est présenté au monde comme un irrésolu et une personnalité hétérogène dont la malice a d’ores et déjà été mentionnée. Autrement dit Ésaü serait pleinement né, telle une création divine de moindre envergure d’emblée jetée dans la mêlée des choses, tandis que Jacob serait tout à la fois in media res et pris dans le tourbillon de lui-même, incessamment natif dans sa manière de reprendre son élan et de se dissoudre vaille que vaille dans les bigarrures successives de son caractère. D’un côté le roc dont la massivité n’est guère encline à l’érosion qui la modifierait de fond en comble, de l’autre le caméléon fragile, multicolore, aussi bien doté de facultés adaptatives que de talents d’inventivité, chaque fois prêt à franchir un Rubicon d’identité trop consolidée.
Cette dissonance de nature conduit à une apogée de la haine et cela n’est pas sans faire planer l’ombre d’Abel et Caïn sur les chants de ces Visions (cf. p. 79). Jacob voudrait être déniaisé, il a «faim qu’on [l’épouse] (p. 80), lassé d’être inexpérimenté, considéré de surcroît comme un imposteur par son frère. Quant à Ésaü, il est pris par des cataractes de rancœur, inondé de bouillons acrimonieux, transpirant d’une «sueur acide» et ventant des «gaz méphitiques odeurs métissées / charogne ammoniac» (p. 81). Il jure qu’il tuera Jacob et ce dernier, par sécurité, s’exile chez Laban au royaume de Paddân-Aram (cf. p. 87). Dans un songe qui se veut prémonitoire, Yahvé apparaît à Jacob et lui promet terre, descendance et débordement de son être : «la terre sacrée sur laquelle tu es couché je la donne à toi mon nouvel Adam / l’Éden à ta descendance elle est encore en sommeil ta descendance deviendra / nombreuse comme est la poussière du sol tu déborderas à l’occident à l’orient / au septentrion lointain et au midi […]» (. 92). Une fois ces mots prononcés dans la brume onirique, Jacob, relativement allégé de ses tracasseries, peut rejoindre les parages de Laban, frère de Rébecca, père également de Léa et de Rachel.

Saillies gargantuesques, exténuations familiales et nouvelles mues

Dès que Jacob voit Rachel, bergère»éblouissante» avec son troupeau, il a envie de l’embrasser (cf. pp. 99-100). Loin d’être l’Aurélien de Louis Aragon qui méjugea Bérénice au premier regard, Jacob, s’avisant de Rachel, veut «devenir une seule chair passionnée» (p. 101) avec la pastourelle. La retraite au pays de Paddân-Aram s’annonce donc sous d’assez favorables auspices, et Laban, du reste, fait un bel accueil à son neveu. Mais Jacob n’aspire qu’à se faire envahir du cœur de Rachel, à l’envahir aussi, et sans doute que ces vertiges amoureux le détournent des intentions de Laban, qui voudra d’abord positionner l’aînée Léa avant de s’attacher au sort de la cadette Rachel. En plus de cela, Jacob est tout de même perturbé par la présence de Léa, la «salope […] allumeuse» (p. 108), ce qui va ménager un boulevard pour les calculs matrimoniaux de Laban. Évitant malgré tout de succomber à la sensualité putassière de Léa, le «con de puceau» (p. 109) s’engage pour un septennat de besogne auprès de Laban, s’imaginant peut-être se draper d’une dignité sisyphéenne qui lui offrira Rachel après tant d’opiniâtreté. Ce sont par ailleurs sept années de tentations et de libido réprimées, à reluquer l’inaltérable roulure de Léa, à se barricader les valseuses en vue d’aimer Rachel dans la stricte pureté de celui qui n’a pas cédé aux plaisirs faciles (cf. pp. 108-9).
L’ébriété, toutefois, aura raison de la vigilance de Jacob. Le fallacieux Laban, prétextant une bombance pour célébrer la conclusion du septennat de labeur, s’enquiert de ses meilleurs crus et verse dans une coupe oblative de quoi séduire le goût de Jacob. Lorsque le besogneux puceau atteint ce que Frederick Exley appellerait «le dernier stade de la soif» (9), Laban lui met Léa dans les bras, et l’enivré, n’étant pas en mesure d’identifier la femme qu’on vient de lui accorder, se déchaîne et s’unit à elle, enfin ponctuel à «[l’heure] de labourer la chair» (cf. pp. 110-1). Ses graveleuses volontés sont dorénavant accomplies – le puceau a trouvé sa défloration avec l’aguicheuse Léa ! Il «lui infuse la furie de [sa] honte» (p. 112) au gré de coïts expiatoires et punitifs, désireux de montrer à cette viande femelle ardente qu’il est capable de tenir le gouvernail dans la mer démontée de l’étreinte. Ensuite, par-delà toute coutume et toute fourberie paternelle, Laban cède Rachel à Jacob, et le rassasié de vulve s’unit doucement à elle, presque dans ce qu’il faudrait nommer un acte manqué (cf. p. 113). La vérité des passions aura été pour Léa – Rachel n’a écopé que d’un succédané d’euphorie, possédée en déflation, en catabase osons l’écrire, alors que Léa s’est délectée d’une jouissance ascensionnelle, en anabase. La lucidité parle et confesse en outre «mon cœur à la cadette et ma chair à l’aînée» (p. 113), en d’autres termes la profondeur, le soupir attendri et le gisement amoureux pour Rachel, puis le superficiel, le gémissement gigoteur et le foutre en éboulements pour Léa. Cet aveu dualiste est suivi d’un nouveau septennat auprès de Laban car il en faudrait beaucoup pour que le père pipeur de dés se sépare de sa progéniture.
L’apprentissage sexuel de Jacob est confirmé par la prolongation de son séjour en Paddân-Aram : les saillies vont s’enchaîner à un rythme rabelaisien. Par un décret ironique de Dieu, Léa est rendue féconde et Rachel, pour l’heure, assujettie à la stérilité. L’ancienne allumeuse se transforme en femme (cf. p. 117) en donnant des enfants à l’étalon fraîchement établi. L’envoûtement du rut est néanmoins garanti par les conduites respectives de ces enjambeurs insaturables. Jacob réalise une «libation de semence» (p. 118) en continu, et Léa, de facto, s’éclaircie à nos yeux en pillarde de sperme (cf. p. 120). Les différents vêlements qui en résultent ont des airs de vendetta – la mal-aimée Léa, quoique bien baisée, fournit à Jacob une descendance que Rachel ne peut lui promettre. En représailles, Bilha, la servante de Rachel, «pute à sa maquerelle», va engendrer avec «Jacob ou gigolo» (p. 122). Et puis la servante de Léa, Zilpa, va récupérer le flambeau et engendrer à son tour avec le boulimique vénérien. Celle-ci est pourvue d’une poitrine éléphantesque, se remuant et se touchant sur la queue définitivement inapaisable de Jacob, lequel insulte sa grosse baba, lui fouillant la fosse merdeuse en coprophile archéologue, afin d’en déloger un éventuel mystère, une quelconque crotte fossilisée (cf. pp. 123-4). En conséquence de quoi, Léa et les «servantes adipeuses» (p. 124) ont généré pour Jacob une populeuse marmaille qu’il faut maintenant se farcir, smala braillarde dont les composants sont uniquement des garçons. Pourtant cela ne suffit pas à dissuader «l’insatiable» (p. 127) Léa d’enfanter derechef : cette «garce» accouche d’enfants de la «luxure», encore des garçons, puis survient une fille, Dina, bourgeon printanier conçu dans la tendresse, trêve bienvenue après le décalogue des garçonnets (cf. pp. 126-9). Outre cela, Rachel sera couronnée de sa patience, et devenue féconde à la décision de Dieu, elle enfantera un certain Joseph.
Cette épopée orgiaque laisse Jacob exténué. L’entassement des mômes lui pèse et déclenche une envie de fuir la terre de Laban (cf. pp. 133-5). Il ne supporte plus la duplicité de ce père ivrogne, de ce Laban aussi gavé de gnôle que le consul de Malcom Lowry (10). Il n’est pas vraiment attiré par la perspective de refaire un septennat de bagne au service de cet homme neuro et soma-corrupteur (cf. p. 136). Ce que voudrait Jacob, à présent, c’est travailler pour son propre compte. Pour y parvenir, il ruse encore une fois et Laban tombe dans le piège. Jacob échafaude une stratégie d’échantillonnage du troupeau de Laban de sorte à pouvoir conserver et multiplier les bêtes robustes, tandis que Laban, acceptant les clauses de ce contrat dont il ne repère pas les perfidies, est condamné à chaperonner les bêtes les plus chétives (cf. pp. 136-140). Cet eugénisme bovin promeut Jacob au rang de démiurge provincial – la purification de ses boucs et de ses biques le met en transe parce qu’il est fasciné par «les mâles au désespoir [enfouraillant] du museau le con sale des femelles» (p. 143). Avec un degré intense de voyeurisme, il mate les «béliers priapiques» qui «essaient de s’englander» (p. 144). Et tout au long de ces journées qui deviennent des semaines dédiées à la reproduction fétichisée, Jacob s’enrichit, authentique Rockefeller du bétail, et Laban titube dans la débâcle évidente (cf. p. 146). Mais après tant d’années passées dans la difficulté et l’injustice, cette consécration n’apparaît pas tout à fait satisfaisante, c’est pourquoi Jacob a «faim de régner sur [sa] terre natale» (p. 147). Ainsi, méfiant du vice de Laban, car le biberonneur détient plus d’un tour dans son alambic à intrigues, Jacob se manufacture une fuite en catimini, «[s’en allant] augmenté au pays d’où [il] vient» (p. 151).
C’est néanmoins au mont Galaad que Laban retrouvera Jacob le fuyard. Rattrapé par le bituré vindicatif, Jacob s’en veut de trembler encore devant ce père injuste, subissant «les tristes rengaines de [sa] couardise et la merde à l’âme» (p. 157). Toutefois il s’amende, il se constitue un charisme au débotté, assénant à Laban «le phacochère» que Dieu a jugé, qu’Il a délibéré once and for all, que les balances justicières d’en-haut ont fait tinter leurs plateaux (cf. p. 161). C’est un Jacob plutôt sophiste qui se bat ici contre un Laban exceptionnellement «à jeun», plus répugnant qu’à l’accoutumée dans sa vérité décuitée. Vendeur de «came» argumentative et «bonimenteur» en diable (p. 163), Jacob saoule son adversaire de mots et de pantalonnades thétiques, l’embrouillant de distinctions spécieuses entre le céleste et le terrestre, la nature et la culture, et tant d’autres couples notionnels que l’on sent bouillir dans son soliloque bourratif (cf. pp. 161-3). Confondu de toutes parts, écrasé d’éjaculats verbeux et de gongorismes accumulés, Laban finit par embrasser Jacob (cf. p. 164). Mais Laban ne serait pas Laban s’il ne voulait être quitte après la fanfare monologuée de Jacob : il conclut un «traité commercial» avec Jacob, nanti de tout le décorum qui accompagne ce genre de proposition, prononçant les modalités de cette transaction en «litanie folle» dégobillée (cf. p. 167).
Au cours de cette longue incursion au royaume de Paddân-Aram, terminée par un acte sauve-qui-peut, on aura pu être les témoins de nouvelles mues dans la forme de Jacob, la plupart d’entre elles motivées par sa rivalité avec Laban. On a quasiment l’impression que Jacob a incarné à merveille le produit gracieux d’un occasionnalisme décontracté : tout son être a été l’occasion pour Dieu d’insinuer dans cette graine humaine les archétypes d’une croissance spectaculaire et solidaire des intranquillités constitutives de la Création. D’où le pressentiment que Jacob se situe au carrefour de toutes les nativités, à l’intersection même d’une maïeutique éternelle où toutes les vies sont grosses d’espérance et propulsées dans une danse qui n’a pas vocation à faiblir, toujours prompte à modifier les lignes souples de sa chorégraphie. Ainsi Jacob tâtonne et bégaie dans ses choix, emprunte tel ou tel détour, rebrousse parfois chemin, comme la vie entière exprime la surprise voulue par le Pourvoyeur suprême, cause première, certes, mais dispensateur d’une étiologie qui ne se recommande d’aucune logique. Plus Jacob avance dans ses mutations, plus son mouvement s’intensifie, et moins il est saisissable – il n’est dicible que par les versets poétiques d’un François Esperet lancé à la poursuite d’une forme livrée à tous les mistrals innovants, seulement perceptible dans une vision, un aperçu, un abrégé de silhouette, Jacob lui-même n’ayant de sa nature qu’une visibilité sommaire, se sachant poussé à naître et à renaître chaque fois, en fonction des improvisations de l’Artiste qui teste d’incalculable éclosions. Redisons-le alors ici plutôt que dans une note de bas de page : Dieu, en tant qu’il est raconté par le poète, est moins le génie impassible d’un règne des fins que l’ouvrier génial d’un règne des commencements inassouvissables.
Ce n’est donc qu’une dernière étape éphémère qui se dessine dans le recueil lorsque Jacob, revenu de ses récentes métamorphoses, se prépare aux retrouvailles avec Ésaü vingt ans après la séparation forcée (cf. p. 173). Cette confrontation n’est pas de la même farine que celle qui a vu Jacob assommer Laban de paroles : les mots pèseront des tonnes, toute entorse de langage étant susceptible de causer la mort de l’un ou l’autre des frères, et cela s’anticipe déjà dans la diplomatie fébrile que Jacob envoie à la rencontre d’Ésaü. Au reste, en apprenant qu’Ésaü s’est lesté d’une armée de quatre cents hommes, Jacob en a la «chiasse» et le «cul serré» (p. 175), redevenu le timoré qu’il déteste tant. Le «pissat» de la peur (p. 175), joint à la colique émotive, le flanquent au trou du déshonneur : «ma honte elle a coulé» (p. 175). Dans ces conditions, «Celui» à qui l’on s’en remet n’est pas nécessairement la voix qui apportera le réconfort – Jacob doit continuer envers et contre tout l’ascension de sa forme. C’est la raison pour laquelle il étend l’ambassade de ses larbins auprès d’Ésaü, nourrissant l’idée d’un cadeau qui marquera l’esprit du frère courroucé. Ce présent prend l’allure bravache d’une animalerie en chaleur : «deux cents brebis salopes», «vingt béliers priapiques», «trente chamelles de qualité», «dix taureaux couillus», et, bien sûr, maints autres bestiaux aux orifices et aux paquets plein d’appétence (cf. p. 178). Par le biais de ces étrennes impudiques, Jacob subodore qu’il se torche le fion de ses diarrhées pusillanimes (cf. p. 178), de même qu’il s’imagine regagner l’autorité perdue en plus de s’emparer du pardon d’Ésaü (cf. p. 180).
La nuit accentue les angoisses de Jacob et les dilue en insoutenables insomnies (cf. p. 185). Mais à la faveur de cette même nuit craintive, et jusqu’à l’aurore qui verra Jacob transfiguré, le grand paniqué lutte avec un ange surgi de l’inconnu (cf. pp. 186-7). Au matin, à la suite d’un solide combat contre cette entité séraphique, Jacob a «[son] âme dévoilée» (p. 188), rebaptisé Israël (11) car Dieu estime que le combattant a été indestructible contre la Puissance divine. Le lieu de cette joute mythique prendra le nom de «Penuel» puisque ce terme signifie «la face de Dieu», et cela sanctionne l’arioso quasi terminal de Jacob, hautement apocalyptique : «mon Dieu face à face et j’ai eu la vie révélée mais sauve» (p. 188). En vétéran du pugilat théologal, Jacob est désormais affublé d’une blessure de guerre, «engourdi […] de corps» et l’âme «traversée d’éclairs», «[boitant] de la hanche» (p. 188). Dans sa matière courbaturée et dans son esprit foudroyé, Jacob est doublement réacheminé sur le terrain des choses commençantes, deux fois plus sillonné de l’empreinte de Dieu que naguère. Ce n’est pas tant qu’il devient ce qu’il est, mais il diffère encore de ce qu’il croyait être et il diffèrera iterum atque iterum. En ses visions comme en celles du poète, Jacob s’anamorphose à l’envi, toujours plus digne de Dieu, diamant brut qui ne saurait accueillir la moindre finition.

Notes
(1) François Esperet, Visions de Jacob (Éditions du Sandre, 2018).
(2) Cette expression déférente revient plusieurs fois dans le texte.
(3) Pour vivre une suspension du jugement devant la forme en train de naître, on peut se reporter au dernier film d’Abdellatif Kechiche, Mektoub my love : canto une, où l’on assiste à l’inoubliable naissance d’une chèvre.
(4) Alain, Propos sur la nature.
(5) Pour reprendre une expression de Gary Zukav.
(6) Rimbaud, Le bateau ivre.
(7) En quoi nous devons penser un Dieu qui serait moins le savant d’un règne des fins que l’artisan d’un règne des commencements infinis.
(8) Saint Augustin, Les Confessions.
(9) Frederick Exley, Le dernier stade de la soif (Éditions Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2018).
(10) Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan.
(11) Étymologiquement, en allant au plus simple, «Israël» désigne celui qui se bat avec Dieu.