Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Trois buccins de l’Apocalypse : Baudouin de Bodinat, Matthieu Grimpret et Leonardo Castellani | Page d'accueil | Don DeLillo dans la Zone »

26/07/2018

Martin Eden de Jack London : des causes d’une grandeur et des raisons d’une déchéance, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Régis Duvignau (Reuters).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.

«Écrivains pour lesquels la critique à leur premier livre hésite non sur la réussite plus ou moins grande, le dosage des qualités et des défauts, mais sur ceci de plus sérieux qu’on appelle en sport la catégorie : écrivain ou plumitif, percheron ou pur sang. Au second ou au troisième galop d’essai, on est fixé : on fait une marque à la queue ou à la crinière, pour simplifier.»
Julien Gracq, Lettrines.

Le sentiment amoureux en tant que moteur de l’écriture (et inversement)

IMG_1921.jpgAcheter Martin Eden sur Amazon.

Parmi les constantes affectives qui tiennent l’humanité debout et lui prodiguent l’envie de se dépasser, on a évidemment tout le répertoire amoureux, mais plus précisément, lorsqu’on se rapproche de l’apogée de ce florilège sentimental, on ne peut manquer d’être ému par l’histoire millénaire de ces hommes qui devinrent écrivains moins par désir de gloire que par désir d’être aimés d’une femme, ou par volonté, encore, de continuer à être aimés, comme si l’écriture était la garantie constitutive et nécessaire de la réciprocité des amants, ainsi que la nourriture suprême de l’intelligence féminine qui, en retour, récompenserait ces hommes romanesques de l’avoir rassasiée de spiritualité ou d’aventures. Du reste, s’il existe des femmes qui se sont obstinées à écrire pour conquérir l’assentiment renouvelé d’un homme, elles ont certainement moins souffert de cette fébrile dépendance tant il est vrai que la matrice des relations humaines, depuis qu’on l’investit de toutes parts, a montré que ce sont presque toujours les hommes qui finissent par soupirer sous des balcons orgueilleux, à l’affût d’une oreille conciliante et disposée à entendre quelques simagrées nocturnes. Bien des hommes de lettres, et souvent parmi les plus endurcis, ont souffert des seules critiques d’une femme plutôt que des persécutions de la multitude – comme ils ont parfois bu à la coupe du compliment féminin à grosses gorgées en dédaignant les éloges d’une foule d’admirateurs.
On connaît par exemple tout le trouble de Nietzsche lorsqu’il fit la connaissance de Lou von Salomé (1) en 1882 par l’intermédiaire de Malwida von Meysenbug, lui, pourtant, le philosophe qui se prévalait des formes basses de l’amour, sombrant prématurément et maladroitement dans la demande en mariage, ce contrat institutionnel qu’il voyait comme le sommet de la servitude et le moyen d’obtenir un passeport sexuel pour une éventuelle longue durée. C’est Lou qui déclina la proposition conjugale, en modèle de femme libre qui ne s’était pas non plus engagée avec Paul Rée, l’ami de Nietzsche, préférant aux somnolences prévisibles du mariage une «trinité» intellectuelle avec ces deux hommes d’exception. Le printemps et l’été 1882 seront extravagants d’échanges de haute voltige et d’excursions enivrantes pour Lou et Friedrich, ce dernier détaillant à la jeune femme les chemins ascendants de sa philosophie. L’état de grâce sera bref, cependant, car la sœur de Nietzsche, Elisabeth, enraye la belle mécanique de cette alliance platonique, et Lou, en femme individuelle, déplace ses distinctions électives vers la personnalité plus débonnaire de Paul Rée. Les conséquences sont terribles pour Nietzsche dès l’hiver 1882-1883 : le solitaire invétéré se lamente abondamment de cette perte, puis, de loin en loin, il se remet à l’ouvrage, décochant de temps à autre des flèches misogynes qu’on a pu attribuer à la rancœur sinon de ne pas avoir été aimé comme il se devait, du moins de ne pas avoir été compris par une femme qu’il estimait véritablement à l’époque de leurs pérégrinations communes. Que n’eût probablement pas écrit le grand Nietzsche s’il avait pu suivre une voie de persistance avec Lou ! Même dans le cas de ce penseur de la virilité martiale et de l’égoïsme créatif, il est permis de croire que le déficit du féminin, confirmé avec le retrait de Lou, aura contribué à une sorte d’incomplétude dans le prolongement de ses idées. Mais à considérer la situation d’un point de vue davantage objectif, il nous faut admettre que Lou n’était qu’une demi-cérébrale, intellectuellement médiocre et accidentellement tombée dans la galaxie du génie comme un astre vulgaire.
Nous insistons par ailleurs sur la brève et fulgurante trajectoire sentimentale de Nietzsche parce qu’elle éclaire non seulement plusieurs révolutions du cœur chez Martin Eden, le héros désormais mythique de Jack London, mais aussi plusieurs de ses convictions théoriques dans la mesure où ce baroudeur des mers se réclamera progressivement de la pensée nietzschéenne. À l’inverse toutefois des accomplissements respectifs de Nietzsche et de Lou von Salomé au moment de leur rencontre, Martin Eden, le jour où il voit Ruth Morse pour la première fois, n’est guère qu’un matelot inculte originaire d’Oakland tandis que Ruth est à la veille d’achever une licence de lettres dans une prestigieuse université californienne. En sorte que c’est un peu Ruth qui ressemble à Nietzsche et Martin à Lou : l’étudiante nubile est un Tout quasiment constitué alors que l’intrépide marin est un presque-Rien. À la fin cependant, Ruth se révèlera aussi frivole que Lou, et Martin atteindra en partie les cimes nietzschéennes qu’il avait tant convoitées, ultimement vaincu par la fatigue qui diminue les premiers de cordée, ceux qui ouvrent les voies sur les parois hostiles et vacillent admirablement devant l’infini (2). Héros intérimaire des altitudes de la création, humain malgré lui et tellement déçu ne de pas avoir été soutenu par Ruth lors de ses escalades, Martin Eden redescendra de ses perchoirs et choisira d’être englouti par une autre forme de l’infini : la mer et ses abysses, miroir profond des hauteurs jadis espérées, reflet essentiel sur lequel nous reviendrons en épilogue de notre examen.
S’il n’y avait pas eu Ruth, néanmoins, l’ambitieux Martin Eden n’aurait pas été jusqu’au bout de ses volontés. Il s’est acharné dans l’écriture pour gagner l’estime d’une femme qui représentait à ses yeux le summum du raffinement et du savoir. Il a été impressionné au début par l’étalage d’un prétendu bon goût, par les références littéraires et les signes de la réussite sociale. À côté de cette femme qui vivait parmi les livres et les langages policés, Martin Eden s’est d’abord accusé de maladresse. Sur la terre ferme, il était titubant comme un bateau éprouvé par l’océan déchaîné plusieurs années durant, et, dans un intérieur distingué où tout avait la certitude des choses stationnaires, il chancelait, il tanguait, aussi sauvage que l’on pouvait apparaître dans l’œil soupçonneux des bien-pensants, souffrant de la comparaison avec un pic de civilisation. À la suite de quoi, la maladresse auto-diagnostiquée s’est aggravée en intimidation. Il ne pouvait tenir le choc au milieu des membres de la famille Morse, tous éduqués, intégrés dans les places fortes du monde, héritiers des meilleurs sangs et des plus significatifs triomphes de la culture américaine. Les Morse avaient pour eux les configurations de l’Ordre universel comme s’ils étaient les agents supérieurs d’un projet divin – ils ressemblaient à des arguments d’autorité en chair et en os. Par dissonance avec ce gabarit de parfaites proportions, Martin Eden était un messager du Désordre, une présence chaotique intempestive, une pièce rapportée fortuitement invitée au domicile des Morse après que Martin eut sauvé Arthur, le frère de Ruth, d’une bagarre qui allait tourner mal. Ce détail assujettit d’emblée Martin à la trivialité de la violence. Selon les sous-entendus mesquins de la bourgeoisie, il n’a pas sauvé Arthur par le biais d’une délibération morale qui aurait traduit sa pureté d’intention, il n’a fait que suivre un tempérament de brutalité, s’engouffrant dans la rixe par unique souci de divertissement gratuit. C’est pourquoi la compagnie de Martin n’est que tolérée lorsqu’il est cordialement présenté aux Morse après l’altercation d’Arthur avec quelques vauriens – elle ne sera ensuite que supportée, puis tout à fait rejetée.
Il n’empêche que cette incursion dans la maison des Morse a suffi pour établir une vive impression sur l’âme primitive de Martin Eden. La vue de Ruth l’éblouit comme s’il avait essayé de rivaliser avec le regard du soleil. Dès qu’on aura refermé la porte derrière lui, Martin n’aura qu’une idée en tête, tel un adolescent échaudé sorti d’un roman de Dostoïevski : conquérir l’amour de Ruth en empruntant les sentiers scabreux de l’écriture. Il est ainsi fermement décidé à prouver que l’on peut se transfigurer grâce à la création littéraire. L’écriture sera son passe-muraille pour faire tomber la forteresse des Morse et arracher Ruth aux préjugés de sa classe dominante. Envers et contre tout, lorsqu’il sera un écrivain reconnu, elle n’aura d’autre choix que de l’aimer car il est impossible de rejeter la cavalcade d’un chevalier des lettres, fût-il d’une indigente lignée. Cet homme du lointain, irrigué de toutes les mers de la planète alors qu’il n’a que vingt ans, se fera un devoir de déniaiser cette femme des sécurités rapprochées. Si elle a été pour lui une étincelle d’érotisme pour la beauté du style et des idées, il sera pour elle un accélérateur des particules organiques, un Oliver Mellors qui réveille une lady Chatterley de son sommeil dogmatique. En un mot, il pourfendra le dualisme des classes sociales en instaurant le monisme d’un amour implacable guidé par la passion littéraire.

Un embryon d’écrivain : Martin Eden s’embarque sur un nouvel océan

Bien qu’il ne soit qu’un enfant des quartiers pauvres et un typique moussaillon d’Oakland, Martin Eden n’est pas totalement dépourvu de lettres. Disons que son langage et ses lectures se résument à un «petit bagage livresque» où se détache craintivement le nom du poète Henry Longfellow. Or il nous faut imaginer ce «bagage» comme une vieille et lourde malle dont les multiples épopées sur des mers houleuses ont fait chavirer les timides contenus. Par conséquent, on peut supposer que les savoirs de l’enfance, s’ils étaient plus ou moins harmonisés dans la tête de Martin à l’orée de sa vie, ont peu à peu subi l’affolement des voyages et des contraintes. Les tempêtes en mer et les roulis défavorables de la société ont engendré des herbes folles dans ces fragiles atomes de culture. Assez typiquement pour une énergumène de son mauvais rang, Martin Eden a perdu la culture initiale que les bourgeois parviennent à exploiter, son champ de connaissances ayant été envahi progressivement par un fatal chiendent. Il n’a pu entretenir les diamants liminaires du savoir humain et faute d’avoir pu s’affirmer en culture, il s’est familiarisé avec les manifestations radicales de la nature – climats extrêmes, éléments enragés, personnalités grossières, etc. C’est donc de très loin que Martin Eden s’élance dès lors qu’il se destine à séduire la ravissante Ruth Morse. Il part à l’assaut d’une terre inconnue qui n’est dessinée sur aucune des cartes maritimes qu’il a pu étudier. Il veut la gloire pour être brillant dans les yeux de sa promise, mais, par-dessus tout, il ambitionne la compréhension de la beauté. Pour cela, de jour comme de nuit, il pratiquera les grands auteurs, tournant et dévorant frénétiquement les pages de ces compositeurs du verbe, guettant les «principes» et les archétypes du Beau, sollicitant les moindres symptômes de «l’anatomie de la beauté».
Il entre littéralement dans le temple d’une nouvelle langue – celle de la littérature, et par extension celle de Ruth, qui s’exprime avec la délicatesse et la poésie des livres. Ceci implique une scrupuleuse correction de sa grammaire défaillante et saturée de boursouflures argotiques. Martin a l’humilité de se faire reprendre par Ruth à chacune de ses phrases ou tournures impropres. La succession des séances d’orthopédie linguistique motive en outre un bien étrange frémissement au fond de cet homme barbarisé par ses odyssées navales : l’envie d’écrire afin de combler la distance qui le sépare de Ruth, l’envie d’arriver au port d’attache de tout ce que le monde a inventé de plus beau. Cette envie d’écriture est fortifiée pendant un nouveau séjour en mer, puisque Martin effectue des missions régulières de matelotage à dessein de renflouer ses modestes économies. La mer est à peu près tout ce qu’il connaît et il se persuade que l’on ne peut écrire qu’à partir de ce que l’on connaît (3). En cela, il nous rappelle Joseph Conrad qui fit son apprentissage de la vie sur les bateaux, se rassasiant de la vastitude océanique avant de restituer sur le papier la matière aventureuse de cette expérience. Généralement parlant du reste, le profil du romancier qui a suivi la cadence d’une vie tambour battant, ceci en préambule de toute écriture, est un paradigme anglo-saxon. On présume à juste droit que l’école de la vie est une formation plus efficace que les aboutissements scolaires. Il y a cette idée que la confrontation précoce avec la nature induit un durcissement du caractère qui se prépare ainsi à délivrer un matériau inédit, ou à tout le moins surprenant, par contraste avec une littérature de l’urbanité qui produit de belles phrases mais qui s’épuise en platitudes bavardes, quand cette littérature n’est pas tout bonnement prisonnière d’une horrible dissertation de psychanalyse, à la recherche d’un Moi qui n’a rien vécu et qui se façonne un château de Dracula pour se faire peur.
L’on s’aperçoit donc que Martin Eden a déjà une conception esquissée de l’écriture. Son jugement de goût, à l’inverse des échos académiques et du psittacisme de Ruth qui seront de plus en plus notables, s’enracine dans le terreau de l’originalité. La simplicité de Martin en dit plus long que les notices alambiquées d’un dictionnaire officiel des universités. Se dispensant des explications biographiques et des commentaires de texte, Martin considère que les hommes de lettres, les vrais, sont les géants du monde. Ils sont monumentaux par leurs œuvres et ils offrent à l’humanité de quoi se grandir à tous les égards. Ce sont encore des magiciens de l’intériorité révélée puisqu’ils réussissent à partager le «trésor des visions intérieures», en l’occurrence tout le débit exalté de nos pensées et de nos ressentis véridiques, autant de joyaux bruts qui sont remontés à la surface du fleuve profond de notre conscience et subtilement délégués à l’écluse du langage. Alors que nous avons habituellement de la difficulté à distendre l’élastique des mots pour raconter les palpitations de notre intimité, les écrivains de talent, eux, n’ont pas l’air de buter contre le mystère de la psyché. Ils se racontent aussi bien qu’ils racontent autrui, sans effort apparent de composition ni détour laborieux par le concept, et c’est même en exagérant dans la fiction qu’ils finissent par mieux nous apprendre ce qu’ils sont. Au demeurant, qu’on ne s’attende point à un retour du refoulé psychanalytique : les flux de conscience ou les monologues intérieurs de la grande littérature ne sont pas des exercices à thèmes – ils débordent les cachots libidineux du freudisme et les jeux de mots casuistes. La psychanalyse n’a jamais été que le mouroir de la littérature dès qu’elle a essayé de se jucher sur les épaules d’un écrivain de mérite, et tel un forficule qui aurait échoué à se frayer un passage par l’oreille dudit écrivain, l’analyste n’a pas longtemps hésité à descendre vers des orifices moins nobles en vue de nous servir son apocalyptique pitance. À rebours de ces brasseurs de déjections qui fonctionnent un peu comme des stations d’épuration, ôtant à la geste de vivre et de créer tout l’arôme de son secret, Martin Eden accepte le maintien de l’énigme créatrice : les titans de la narration ont un immense et impénétrable pouvoir d’expression, ils repoussent les limites de l’ineffable avec une déconcertante facilité, déjouant n’importe quelle fureur exégétique, et lorsque Martin évalue ses ânonnements à la lumière de ces montagnes d’éloquence naturelle, il s’identifie à un chien couché au soleil, gémissant, aboyant faiblement, se hasardant à traduire dans l’onomatopée la moelle de ses songes. En d’autres termes, pour Martin Eden, l’écrivain de génie est un aède qui chante avec aisance nos vérités confidentielles, et le médiocre n’est qu’un aboyeur qui postillonne quelques opinions du moment ou quelques rêves insipides de sa créance. Les uns ont des accointances soigneuses avec la singularité (l’exaltation qui se chante et qui se danse), les autres n’ont qu’une amitié empruntée pour la pluralité banalisée (l’affadissement qui s’aboie et qui voudrait durer tout en se particularisant lamentablement).
S’emparer d’une certaine morphologie des beautés naturelles et optimiser le discours de la réalité humaine intérieure, voilà, in nuce, le très audacieux programme de Martin Eden. La raideur de la pente ne l’inquiète pas outre mesure. Plus le défi est de taille, plus Martin épouse le mouvement de l’amplitude. Tous les océans qu’il a visités semblent à présent se coaliser dans sa vaillante poitrine et l’imprégner d’un mobilisme fondateur. Quoi qu’il en coûte de zèle et de combines d’apprenti sorcier des lettres, il sera comme les vagues téméraires qui ne modifient pas leur trajectoire quand le rocher est en approche. Il est prêt à surmonter les obstacles, et, partant, à se surmonter également. On remarque ainsi d’emblée que l’écriture, pour Martin Eden, consiste moins à s’abstraire du monde qu’à en tester la majorité des hypothèses concrètes. L’écrivain n’est pas celui qui aspire aux subventions familiales ou aux allocations de l’État, il est plutôt celui qui se bat avec la misère, qui se débat avec ses afflictions, qui se cogne successivement aux récifs de la calamité, aiguisant d’autant plus son œuvre que sa vie tout entière se heurte à l’adversité formatrice, et c’est peut-être là un truisme, peu importe, mais il est rare que l’on ait quelque chose à écrire de substantiel quand on a suivi les parcours fléchés qui entérinent les carrières et les statuts. Où que l’on se penche sur les incarnations de Martin Eden, on y verra une soif de combattre avec les innombrables ingrédients de la réalité, conférant à l’acte d’écrire une dimension férocement pugilistique. Pour Jack London infusé par foucades dans les traits de son héros, la littérature ne saurait se contenter d’une endurance de marathonien somme toute assez ordinairement sondée par Haruki Murakami (4), car elle doit être avant tout une montée sur le ring, une ruade immédiate dans les brancards du réel, avec son lot de coups bas et de crochets dévastateurs, territoire incertain où l’on peut à tout instant y laisser sa peau. Si la littérature veut exister for real, elle se doit d’encaisser la charge du monde aussi bien qu’elle se doit de riposter, et lorsqu’un livre passe à côté de la douleur initiatique d’être confronté à des forces incommensurables, la seule douleur qui puisse nous galvaniser pour contre-attaquer, il manque sa vocation et n’est qu’un ouvrage de plus sur les abattis des livres inutiles. Très distinctement dans ce projet de confrontation au calvaire de la vie qui se met en intrigue romanesque, Carlo Emilio Gadda, par sa Connaissance de la douleur, est allé loin dans le pays de la désolation qui se sublime. Il a écrit per davvero, en toute sincérité du témoignage d’endurer, comme tant de ses frères en vicissitude. Il a saigné la bête du réel et en le lisant nous avons goûté le sang noir qui coule dans les veines distantes du monde, celles, en l’occurrence, qui proviennent d’un cœur sauvage que peu d’entre nous sont enclins à voir.
Ce goût du sang noir de la sauvagerie est nettement apprécié de Martin Eden. Il est flamboyant dans la nuit conventionnelle de la bourgeoisie – sa lanterne est un cynisme de Diogène de Sinope et il cherche en vain un homme qui pourrait le rassurer sur la santé générale de ses contemporains (5). Personnalité résolument pyrique, Martin réchauffe l’âme humide de Ruth, tel ce feu héraclitéen qui est au principe de tout ce qui existe et se meut. Auprès de ce combustible à visage humain, Ruth perd symboliquement sa virginité : le glacier de ses pruderies et de ses maigres connaissances fond comme neige au soleil, puis, ce faisant, elle abandonne transitoirement la mer d’huile de la glaciation capitaliste pour se lancer dans les courbes de l’océan dévergondé. Malgré le monolithe de son éducation frileuse, caractéristique d’une bourgeoisie qui s’est spécialisée dans le discours de la vie davantage que dans son expérience nue, Ruth Morse sent grimper en elle la sève de l’évidence amoureuse. À l’instar de la fonte des glaces tantôt mentionnée, elle fond littéralement pour Martin, admirative de cette puissance à la fois matérielle et spirituelle, respectivement attirée par le cou de taureau du marin et par les progrès éclatants de son intelligence. Est-ce à dire que se précise en elle un point de comparaison entre Martin, le taureau cérébral, sorte de Balzac ressuscité, et les garçons de l’aristocratie, apparemment cérébraux mais courts sur pattes ? Se pourrait-il même que les hommes socialement favorisés ne soient que la terrible illustration d’une race en voie d’extinction, condamnés à toujours plus d’oisiveté, de prévisibilité, de futilité ? Et que diable un Assis de sous-préfecture et plein de stupide insolence peut écrire sinon l’évangile duveteux de ses saints-sièges ?

Le temps interminable des vaches maigres

Les débuts de Martin Eden respirent le stakhanovisme : il empile manuscrit sur manuscrit et il expérimente toutes les formes littéraires possibles (le roman, le théâtre, la poésie, l’aphorisme, la nouvelle, etc.). Il ne dort que cinq heures par nuit, s’astreignant à une discipline d’airain qui rappelle une humeur d’ascète. C’est un Épicure de la modernité qui a su modérer ses désirs – avec du pain sec et de l’eau, en conformité avec sa chiche existence, il fait montre d’une sagesse qui peut tenir tête aux dieux. Comme tout forgeron qui a forgé tant et plus pour acquérir un savoir-faire, Martin Eden s’érige lentement et sûrement en écrivain, profitant de sa croissance lexicale et de son sens accru de l’imagination. Assez tôt dans ce processus d’auto-engendrement de l’auteur, au zénith de l’autonomie créatrice, il se perçoit comme un poète maudit qui se serait perdu ici-bas, jeté dans une réalité insuffisamment démesurée pour l’attirail de son lyrisme. Il s’estime maître et possesseur d’un langage oraculaire, incompris de tous ces barbares qui ont sacrifié le divin sur l’autel des langages manufacturés. Avec un désarroi plombant, il constate la «prose morte» qui se publie dans les journaux et les revues. Il n’y détecte que badineries littéraires et légèretés intellectuelles, charniers textuels puants, perceptibles à des kilomètres à la ronde, excessivement toxiques, si loin de ses histoires et de ses idées dans lesquelles résonnent les gigantomachies quotidiennes auxquelles il se livre. Il n’y a pas à tergiverser : Martin Eden est un animal esthétique, un surhumain poïétique, un fauve obligé par un genre de rut graphomaniaque, complètement ignorant des normes qui régissent les publications de quelques nains canonisés par le mensonge des faibles. C’est un ermite qui n’a pas le savoir des codes et des engrenages collectifs, mais à force d’examiner attentivement la qualité des textes promus, étrangers à toute espèce de tripe sincère, il en vient à soupçonner l’ombre gigantesque du népotisme. Et pour ne rien arranger à ses affaires d’observateur au parfum, Ruth, à la lecture de ses travaux boulimiques, n’y voit que de «l’amateurisme» chronophage. Il ferait mieux de prospecter pour un travail classique, lui conseille-t-elle à maintes reprises, plutôt que de s’évertuer dans une activité réservée. Mais attendu que les écrivains à succès ne sont manifestement que des faux jetons recommandés, comment abandonner la lutte pour une reconnaissance vraie ? Se souvenant de toutes ses bagarres avec les loubards de son passé, Martin Eden, même s’il a parfois mordu la poussière, ne jettera pas l’éponge de la vie littéraire. S’il a survécu aux rages et aux désespoirs des bandits de grand chemin (6), il survivra aux manigances de la caste artistique.
L’équation est finalement aussi simple que prosaïquement affligeante pour Martin : sa vie repose sur «l’argent et la patience» – d’une part il lui est impératif d’arracher à la vie courante le moindre dollar pour manger, et d’autre part il lui est indispensable de cultiver la notion du temps long afin de ne pas mourir de l’insuccès dans le temps court. Le cœur de Ruth Morse est à ce prix – sacrifice, abnégation, héroïsme. La «douce folie de l’amour» lui fait pousser des ailes de Cyrano de Bergerac, et tandis que Ruth balance entre le jugement arrogant de ses parents et le pouvoir d’attraction de Martin, ce dernier, en demi-dieu du panache amoureux, exerce sur la jeune femme une force aussi redoutable que la gravitation. Ceci étant, Martin aurait déjà dû s’aviser du tempérament quelconque de Ruth, qui, si elle avait été individuelle, n’eût jamais accordé de la valeur aux médisances de son père et de sa mère à propos de son fiancé. Nonobstant cette portion des choses, il continue aveuglément sa quête du Parnasse en vue de captiver Ruth Morse in extenso. Par ailleurs et à certains égards, il est permis de penser que si Ruth avait été conciliante en tout, si elle avait bu immodérément à la fontaine de Martin Eden, celui-ci se serait peut-être gâté, vaincu par les liqueurs féminines indulgentes qui font grossir les hommes et qui tarissent les sources fécondes. Il en eût été de Martin Eden comme du pâlissant Louis Lambert de Balzac – l’union trop facile avec une femme, pathétiquement vivifiée dans les fanfreluches du mariage, aurait tué le génie masculin même le plus prometteur. Retenons encore cette leçon de mens sana : l’homme qui veut créer ne doit pas céder au confort du couple bourgeois ou aux injonctions illégitimes du petit féminisme hargneux, car, sinon, il s’abîmerait dans un Royaume des Eunuques.
L’absence de compromis précipite Martin dans une situation ingrate. Il ne s’est pas abaissé à faire la manche ou à provoquer la pitié de Ruth. Pour gagner son pain en évitant de repartir longtemps sur les bateaux, il accepte un poste pénible dans une blanchisserie de l’État, à une distance raisonnable d’Oakland qui l’autorise de temps en temps à revenir sur ces terres d’espérance. Ce travail l’affaiblit et le hisse négativement dans les vapeurs de la schizophrénie : il est tantôt bête de somme, tantôt lucide quant à ses qualités intrinsèques, amalgame d’une double temporalité où le pur présent de l’aliéné côtoie maladivement les perspectives de postérité de l’artiste. Cette bi-chronie le transforme en un genre de monstre biface, figure de Janus hybridée où le passé et l’avenir se confondent, suscitant des rictus éphémères qui trahissent la détresse du prolétariat atavique ou la fatuité du créateur mégalomane en devenir. Cela ne rompt pas cependant sa solidarité avec la condition ouvrière. Il en retire même des réflexions qui pourraient être celles de Marx – le travail qui neutralise les énergies de la pensée, la dévitalisation de l’ouvrier qui se réifie dans la répétition de ses manœuvres, l’envahissement des ténèbres qui colonisent jusqu’aux plus fines lumières du vivant. Dans la fournaise de cette blanchisserie où la corvée répond à la corvée, Martin Eden s’atrophie et sa récente sveltesse de forçat de l’écriture s’empâte, le subjuguant dans une sorte d’obésité ontique où les fleurs de l’être ont dépéri. En plein cœur de cette déperdition, toutefois, un éclair de perspicacité le terrifie lorsqu’il se rend compte que la blanchisserie l’a réduit à un état de vassalité qui n’existait pas sur le pont des chalutiers où il a tant sué.
Ces longues semaines dans l’enfer du linge sale ont donc redonné à Martin les coordonnées exclusives de son dessein. Il redoublera d’efforts et de privations pour franchir le Rubicon de la littérature. Ses réclusions le catapultent dans un dénuement de folie et il est contraint le plus souvent de vivre à crédit. Sa volonté est d’autant plus exacerbée que Ruth ne croit vraiment pas au talent de Martin. Cette attitude d’incroyance la démasque comme adoratrice des «idées reçues» et comme fidèle au culte de l’autorité. Elle s’affirme dans le nid douillet des valeurs médiocrement établies tandis que Martin, plus que jamais, s’affûte dans un rapport privilégié avec l’originalité. Ce ne sont pas les copies qui l’intéresse, ni la tiédeur de quelques saillies présumées innovantes, mais les originaux brûlants qui président à toute procédure d’imitation. On dirait ainsi que Martin Eden partage les traits insaisissables d’une Idée platonicienne qui se serait défavorablement égarée dans le monde sensible, d’où, premièrement, l’aspect toujours plus érémitique du personnage, et, secondement, la contrariété grandissante de Ruth qui peine à comprendre le niveau de scintillation de cette étoile tombée du ciel.
En outre, la ligne de démarcation entre les deux amants s’épaissit lorsque Martin médiatise son désir de voir disparaître les professeurs de lettres du pays, qui ne sont d’après lui que les perroquets d’une critique littéraire molle et pathologiquement réticulaire. Cette revendication accentue la radicalité inhérente de Martin et tend de surcroît à l’animaliser, comme s’il achevait sa mue de sauvagerie et pénétrait à présent dans l’empire occulte des bêtes féroces, périmètre instable où le langage articulé a cédé ses droits vénérables pour s’enfoncer dans le rugissement et la vocifération. Néanmoins, à la vue de cette constitution humaine qui se ramasse dorénavant dans la soi-disant difformité animale, Ruth Morse essuie les orages de la fascination. Elle nous apparaît ici comme le modèle parfait de la femme blanche qui se grise de fréquenter un Nègre, avec tout le poids de signification que ce terme injurieux peut revêtir de nos jours, et tel qu’il a été magistralement discuté par Achille Mbembe dans sa remarquable Critique de la raison nègre (7). Relisant certains moments peu glorieux de La Raison dans l’Histoire de Hegel, Achille Mbembe montre que le Nègre est d’abord un corps profusément caricaturé, grossi en chacune de ses parties, et qu’il ne saurait se déplacer qu’à la faveur d’un mouvement pénible de «reptation» convulsive. En cela, le Nègre est une sorte de terrible créature rampante de l’univers organique, un être intégralement bestial au sein duquel aucun esprit ne pourrait séjourner, ni en fait ni en droit. De plus, en tant qu’il est massif et titulaire d’une force qui semble issue du fond des âges, le Nègre inspire certes de l’effroi, mais il est aussi l’occasion d’une objectivation de l’exotisme, pour ne pas dire qu’il est un membre attitré du cabinet des curiosités, susceptible d’ouvrir un chemin d’ivresse pour celui ou celle qui déciderait de s’en sustenter. C’est pourquoi Ruth Morse, dans sa valse-hésitation de bourgeoise confrontée au racisme ordinaire de classe, tantôt attirée par la négritude figurée de Martin, tantôt repoussée par cette épiphanie rustique, finit selon nous par se découvrir sous un angle franchement désagréable. Elle n’est qu’une descendante avérée des cellules exténuées de la bourgeoisie américaine, une attristante fin de souche, un sérieux manque d’éclat, alors que Martin Eden n’a l’air descendu que de lui-même, ascendant, culminant, furieusement commençant – second to none.
Au-delà de ses démérites, Ruth brille encore dans la pupille dilatée de Martin, et sûr de ses moyens et de sa vocation, le jeune homme ajuste le contenu de son travail et prend du temps pour produire des textes alimentaires plus adaptés aux lectorats basiques. En dépit de cet ajustement, pourtant, on continue de le refuser par monts et par vaux. En conséquence de quoi, Martin se met à douter de l’existence des éditeurs comme un Descartes affermissant son doute jusqu’à l’hyperbole. Il se représente cette légion de gouvernants des lettres comme un réseau évanescent de machines, réparties en dispositifs insensibles d’échantillonnage des textes, quand il ne les voit pas carrément à l’instar d’un Panthéon de spectres, fantomatiques messieurs qui viendraient hanter telle salle de rédaction en fonction de leurs penchants mystérieux. Aucune logique ne semble se détacher de la méthode de sélection des textes, ce qui a pour effet, naturellement, de revigorer les conjectures de Martin au sujet du népotisme en littérature. Cet infâme versant de la colline littéraire, aussi conjectural soit-il, baptise Martin à l’eau maudite de la surhumanité nietzschéenne : au lieu des basses éminences qui contentent les pharisiens, au lieu des hauteurs qui ne sont que des bas-fonds de l’âme et des brouillards de la vallée, Martin Eden veut les cimes, les pics qui se bagarrent avec les nuages, se sachant un grimpeur énorme. Puis l’ascension vers les sommets inexplorés prépare le vol de l’aigle, la maraude éthérée du rapace qui plane «très loin de la terre où grouillent les foules grégaires», avec l’œil vif et altier qui regarde de haut les grenouilles de bénitier et de veulerie. C’est une affirmation de solitude qui étreint Martin Eden, une ratification de forcené de l’écriture, le surhomme créatif ne souffrant que de la multitude conformiste de laquelle il doit s’éloigner comme de la peste. Sa fuite en hauteur est d’autant plus tranchante qu’il est déçu par les cercles momifiés de la société mondaine, repaire de tous les animaux grégaires à face humaine, parc naturel de l’oisiveté, de la médiocrité et de l’insignifiante jactance – repaire désappointant où Ruth s’apparente à une poule qui glousse son missel de tautologies. À ces quantités de conciergerie qui n’ont d’intérêt que pour les phénomènes du temps court (les succès arrangés, les distractions bourgeoises, les atavismes empilés), Martin Eden rétorque par la foi dans le temps long. En solitaire qui a la conviction de faire œuvre, il sait que tout ce qui l’emporte dans le temps court échoue dans le temps long, que la patine des siècles n’ajoute de la beauté qu’aux statues les plus indépendantes, les autres étant vouées à la rouille indifférenciée.
Le choix de faire sécession avec tout ce qu’il faudrait pourtant considérer d’hommes et de stratégies pour entrer dans la profession littéraire dresse Martin sur le piédestal d’un ascétisme exemplaire. Cela dit, contre toute attente, des courriers encourageants lui parviennent lorsqu’il est au faîte de son ermitage. L’un de ses textes est retenu mais on ne le rémunère que très peu, à peine une poignée de dollars pour plusieurs milliers de mots, et cela le persuade du mensonge et de la tromperie immanents à la vie des hommes de lettres. Comment vivre de sa plume si chaque texte retenu équivaut à du quasi bénévolat ? Serait-ce que les écrivains parvenus étaient déjà des parvenus et qu’ils n’ont écrit que pour justifier d’un rang social qui avait besoin d’une situation bohème ? Encore une fois, la rumeur des petites combines gronde à l’intérieur de Martin, le reclus d’Oakland. Mais pour l’amour de Ruth, au mépris des influences décevantes de cette fille qui l’empêchent de se poser les grandes questions, Martin Eden, en affamé de vaillance, se proclame à lui-même l’imperturbable volonté de vivre de ses écrits. Et comme un fait exprès, il reçoit un chèque de quarante dollars d’une revue modérément cotée qui a distingué l’une de ses nouvelles de terreur. À cela vient se joindre une série de publications modestement rémunératrices qui tend à corroborer une impression désolante : on ne publie que ce qui satisfait la majorité, à savoir des productions au ventre mou. Or ce que Martin Eden vise, ce sont des textes viscéraux, des rédactions fracassantes et musclées, des hallebardes conceptuelles tout à fait autonomes qui doivent répondre à l’hétéronomie du troupeau. C’est la seule façon d’apparaître comme une tête qui dépasse, comme un grand écrivain qui doit réaliser «l’impossible» : résister aux trompettes de l’orthodoxie, boycotter les malversations éditoriales, être la bête diffamée qui séduit la belle incrédule – se résigner courageusement aux vaches maigres en attendant le miracle du veau gras.

Cime et abysse

La salve des premiers textes acceptés ne trompe pas Martin sur la nature de ces travaux préliminaires et pour la plupart calibrés au diapason d’une moyenne esthétique. Au reste, il ne s’agit pas d’une écriture fondamentalement mauvaise, mais elle est encore affligée de maladresse à cause d’un surcroît de force indomptée. On retrouve ici le Martin Eden du chapitre d’ouverture : comme il avait du mal à se bouger dans la maison délicatement agencée de la famille Morse, craignant de se cogner à l’angle d’un meuble ou de dépareiller avec une œuvre présente en ces hauts lieux de culture, il a du mal à remuer sa carcasse dans l’enceinte littéraire, redoutant l’adjectif superflu, la lourdeur d’une construction grammaticale ou l’extravagance d’un scénario. Ces tâtonnements dans le métier s’accompagnent en sus d’une révélation qui heurte le bon sens de Martin : les manuscrits non sollicités ne peuvent faire l’objet d’aucun paiement ! Cela signifie qu’il est tributaire d’un comité invisible qui se prononce obscurément sur les raisons de reconnaître un auteur ou de disqualifier un plumitif. Quels sont précisément les critères qui donnent le statut d’expert en écriture et qui garantissent d’être cordialement invité dans tel journal ou telle revue ? Est-ce que l’itinéraire de Martin Eden, jusqu’à présent, peut lui permettre de croire qu’il sera un jour éligible à ce statut d’auteur recherché ?
Ce faisceau de questionnements amplifie sa détestation des autorités constituées. Son opinion sur les directeurs de revue, les éditeurs et les petits maîtres à penser confirme sa prescription de mise en quarantaine : «Ils pensent qu’ils pensent, et ce sont ces êtres sans cervelle qui sont les arbitres des vies de ceux qui pensent vraiment.» Ce propos est d’une certaine manière une maxime pour tous les autodidactes ou les libres penseurs, mais, aussi naïf peut-il être, aussi évident peut-il sonner à l’oreille d’un public averti, il n’en est pas moins essentiel parce qu’il demande des comptes qui n’ont jamais été vraiment rendus lorsqu’on interroge la légitimité de ceux qui départagent les mérites des écrivains. L’hypothèse complémentaire de Martin Eden, c’est que les gens qui vivent de littérature sans écrire de romans ou d’essais sont des «ratés» qui n’avaient pas le «feu sacré» pour se dévouer à la douleur de créer. Ce sont des gens qui ont pu s’essayer à l’écriture et qui ont déposé les armes, s’apercevant soit qu’ils étaient impuissants, soit qu’ils se trompaient de voie après de cuisantes débâcles. Le problème, cependant, c’est que ce sont ces mêmes nullités qui ont obtenu les droits de diriger une collection de littérature dans une maison d’édition, de piloter une revue lettrée ou d’orchestrer une rubrique prépondérante de critique littéraire. Que faire de ce paradoxe préoccupant ? À suivre les souhaits putatifs de Martin Eden, il faudrait donc que toutes les professions qui gravitent autour de la littérature soient confiées à des écrivains ou des penseurs dont la légitimité serait d’emblée incontestable, et, si possible, obtenue à la marge des réseaux institutionnels. Il ne faudrait que des hommes et des femmes entièrement fanatiques et dont l’existence n’accorderait de place qu’à la chose romanesque ou philosophique. À bien des égards, les espérances de Martin Eden, dans la suite des temps, n’ont fait que s’exiler de cette Patrie des Mystiques Littéraires tant attendue. Notre époque contemporaine s’emploie de plus en plus à défigurer la missiologie de l’écrivain pour contenir celui-ci dans un rôle vulgaire de viveur et d’esclave de la promotion. C’est pourquoi l’on assiste à la défiguration de toute valeur plutôt qu’à un renversement des valeurs qui eût satisfait le nietzschéisme de Martin Eden : nous avons désormais des écrivains dévalorisants qui prennent toute la place, des sous-personnalités compatibles avec les éléments structurels du néo-libéralisme, et le cynisme est si insoutenable que ces mêmes rodomonts passent pour des voix de résistance contre le dragon du capital. Ainsi la complicité entre les nullités de tous horizons n’en est que plus nette, et tant de taches du journalisme et de l’édition, aujourd’hui, peuvent devenir ce qu’ils ne pouvaient devenir du temps de Martin Eden, c’est-à-dire des auteurs à part entière, et tant d’écrivains de nos jours prospèrent dans leur sottise, alors même qu’ils n’auraient même pas pu être les taches de la jurisprudence littéraire vilipendée par le séquestré d’Oakland (8).
Ce réquisitoire de Martin Eden à l’encontre des esprits de chapelle est sous-tendu par une référence à Otto Weininger qui marque encore, si besoin était, sa radicalisation. Lors d’une ultime invitation chez les Morse où il sème les graines du scandale, Martin confesse ad alto voce qu’il est dans l’expectative de «l’homme fort», d’un genre de Messie de la Surhumanité, sorte de médecin génial qui pourrait guérir l’humanité du grégarisme et de la moraline épidémiques. Sa position surplombante consiste à critiquer le nombre écrasant des faibles qui entretiennent un ordre établi afin de limiter l’éruption des véritables hommes forts. Pour les prudentes cervelles de l’assemblée, ces déclarations sont à la fois choquantes et amusantes – on s’en offusque parce que l’on se sent dans la ligne de mire des ennemis déclarés de Martin, coupables qui n’avoueront jamais rien, ou l’on s’en contrefiche avec un rire narquois parce que l’on sait que ce bravache inoffensif ne changera jamais la course du fleuve mondain. Éveilleur de consciences ou amuseur provisoire de la galerie, Martin se coupe en deux dans l’une et l’autre de ces compositions sociales, tantôt semblable à Diogène qui suscite une prise de conscience inespérée, tantôt semblable à l’interprète du gorille censé divertir l’auditoire en plein dîner mondain dans le film The Square (9), jusqu’à ce que la performance de l’artiste glisse dans le malaise et exhibe le visage démentiel de ces nantis. Mais qu’il soit plutôt l’un ou plutôt l’autre de ces personnages, Martin Eden est métamorphosé par rapport à sa première visite chez les Morse : ce n’est plus le jeune homme impressionnable qui se trouvait inadéquat parmi les concordants, c’est, au contraire, l’artiste en devenir qui a gagné en clairvoyance, le magistrat des génies qui a acquis la conviction que les hautes situations sociales ne sont le plus souvent qu’usurpations, hérédités molles et servitudes déguisées en postes de commandement. En toute rigueur, un mot de Berdiaev, dans Le destin de l’homme dans le monde actuel, conviendrait aux remontrances de Martin Eden vis-à-vis des parvenus : «L’anéantissement dans l’âme de toute angoisse transcendante favorise l’avènement de la platitude bourgeoise.» Autrement dit, on ne peut guère créer quelque chose de puissant si l’on n’est pas tourmenté par un infini à tête de monstre, fût-ce un dieu ou un spleen de notre fonds. Les bourgeois que sont les Morse et ceux qui fréquentent ces derniers ne connaissent aucune vertu de l’infini – ce sont des partisans du monde fini où tout est soumis aux limites qui réfrènent les surgissements dérangeants. Plus aucun génie ne peut s’attarder dans un monde pareil, un monde de la foule, de la masse, du torrent vernaculaire où l’on voit d’un œil épouvanté «la vivisection de la Beauté».
Cette défiance envers les foules, du reste, grime sur le visage de Martin Eden des airs du Virgile magnifique d’Hermann Broch (10), lorsque le poète revenu de Grèce, malade et mourant de la fièvre, tremble devant la vulgarité de tout le grouillement humain qui s’affaire tandis qu’on le transporte en litière vers ses quartiers d’expiration. Le poète s’accorde une bonne fois pour toutes à penser que le langage de la littérature, quand il va au bout de lui-même et qu’il désire inquiéter ne serait-ce qu’une mince partie du réel, ne peut s’adresser au commun des mortels car ces gens-là salissent et la langue et la réalité. Il y a chez Martin Eden cette haine croissante du tout-venant, que ce soit pour les langages de la populace, maudites déficiences qui ont failli le perdre pour toujours, ou que ce soit pour les langages de l’élite, mensongers dans leur façon de tout recouvrir d’un sirop de morale judéo-chrétienne. Populace et élite, en définitive, ne font qu’une seule chose, à savoir le troupeau, le bétail, la canaille indigne et révoltante qui ignore l’amour du verbe vérace. Au-dessus de cette lie rédhibitoire, Martin Eden, absolument parlant, est un Virgile qui ne peut aimer que les mots et les livres, un Virgile dont la main n’a jamais caressé que le support de l’écriture car toute caresse collatérale, sur le corps d’une femme par exemple, serait perte de temps pour l’étude, ralentissement du sacerdoce créatif, piège des plaisirs éphémères par substitution capitularde du bonheur durable de l’écriture et de l’acte de penser. La cime de la création, ici même, est touchée du doigt par Martin. C’est un parachèvement de solitude et la respiration d’un souffle purifiant de tous les miasmes. De son nid d’aigle, nul ne peut apercevoir Martin Eden, sinon le soleil, la lumière des lumières, et peut-être, pourquoi pas, d’autres oiseaux chevronnés pour la noblesse des sommets.
Puis la descente commence avec les vergetures de la célébrité – l’aigle forcit et se mue fatalement en oie grasse. C’est probablement un concours de circonstances qui a soustrait Martin de son prolifique anonymat (un article le mentionne comme «socialiste» après son passage remarqué dans une réunion syndicale, ce qui est un déshonneur pour un nietzschéen de sa trempe (11)). Il se peut donc que cette seule citation de son nom, quoique malheureuse, ait suffi à mobiliser l’attention des recruteurs en littérature. En parallèle de cette apparition inopinée dans le journal, ne sachant encore les effets positifs que ceci engendrera d’un point de vue financier, Ruth rompt par courrier avec Martin, anéantie par la tournure inacceptable de ce libertin des idées, éventuellement jalouse, aussi, de ce que le moins-que-rien soit en train de se changer en quelqu’un d’identifiable. Dans son camp de claustration, dépité par tant d’inconsistance, Martin suspend ses travaux d’écriture, prend du poids et rattrape ses nuits d’insomnie. De plus, la sélection de plusieurs de ses textes de fiction, lui rapportant des centaines de dollars, accroît son terrain de sybaritisme. Le voilà à son tour nonchalant et arrivé. En outre, la parution de son essai sur l’école de Maeterlinck, La honte du soleil, le hisse à un tel succès qu’il prend la décision de ne plus rien écrire du tout. Conjointement à cette victoire dans la théorie, il obtient aussi une victoire dans la fiction avec son roman Trop tard – c’en est alors terminé de ses velléités de création. La quantité de ses œuvres est telle qu’il a toute latitude pour capitaliser sur cette réserve inouïe de textes. Il est même devenu libre de fixer ses conditions.
Dès que cette tendance à la notoriété se vérifie, le dégoût de la renommée affaiblit Martin Eden parce qu’il a compris qu’il était désormais soluble dans le troupeau. La multiplication des invitations et la reconnaissance de ceux-là mêmes qui le rejetaient posent la dernière brique à l’édifice de ses exécrations. La tentative de retour de Ruth est un comble de vénalité parmi cette farandole des hypocrites. Il est déjà fatigué des conversations duplices et des manipulations qui se jouent dans les esprits de ces calculateurs. Son authenticité et son individualité ont pris du plomb dans l’aile, et l’aigle qu’il fut pendant un moment s’efforce tragiquement à reprendre son envol. Ce qui le submerge au plus haut point, c’est le risque d’être «cet estomac monstrueux que la foule [s’acharne] à rassasier». Il se peut également qu’il soit désarçonné par l’image qu’il renvoie auprès de ce peuple dont il était jadis un fidèle soutien. En effet, maintenant qu’il a débarqué avec retentissement sur les rives de la popularité, il est paradoxalement sorti du peuple (12). Celui qui décriait la bourgeoisie avec vigueur s’est dépouillé malgré lui de ses vêtements séditieux et de ses belles solidarités, rattrapé par un mécanisme pervers d’assimilation. Or existe-t-il pire sentiment que l’intériorisation d’une trahison de classe ? La vérité s’est dérobée au profit du mensonge dans le quotidien de Martin Eden, et cet homme sensible en paie le prix fort, mortifié par la déflation de son âme, une «âme sans force», une âme d’essoufflé qui n’a plus accès au grand air des cimes. Il en est réduit à une existence à basse fréquence, orphelin du Mouvement et de l’Action, privé aussi de ces «mers du Sud» qui savaient le rasséréner.
Dans une certaine mesure, la déchéance de Martin Eden atteste que cet homme ne pouvait survivre à la logique massive de la ville. La vocation d’écrire, en plus d’avoir été motivée par la déflagration amoureuse, lui venait aussi d’un merveilleux call of the wild, d’un registre profondément originel de la sauvagerie, là où la vie s’épanche à l’état brut et se différencie du call of the civilization homogénéisant. C’est pourquoi le suicide de Martin Eden est possiblement moins l’empreinte d’un schisme misanthrope qu’une manière d’épouser la totalité du réel en plongeant dans la plus ostentatoire manifestation de l’infini : la mer inapaisée qui crée incessamment du ressac et des formes. Le don de son être à la mer induit une plus vive participation à l’épanouissement de l’univers et nous montre aussi, peut-être, le visionnaire revenu de sa vanité, en l’occurrence la vanité de ceux qui croient changer le monde par les livres ou par n’importe quelle œuvre d’art. Il suffit un instant de comparer le coefficient créatif de l’homme avec celui de la nature pour immédiatement se rendre compte de l’aspect dérisoire de toute invention humaine. Une seule vague de la mer contient déjà plus de promesses en termes de créativité que l’ensemble des œuvres humaines en cours d’élaboration. Gageons alors que Martin Eden a rejoint les abysses pour en savoir davantage sur les liaisons secrètes qui font naître les chefs-d’œuvre de la nature. Et de cela, on ne peut rien en dire, aucun langage articulé ne peut le restituer – on ne peut qu’en avoir une fulgurance sensitive au moment où la vie nous quitte, comme Martin Eden s’engloutissant dans les flots princeps, comme encore le Virgile d’Hermann Broch qui meurt dans l’humilité des muets, saisi, transi, dépassé par la vision fugitive de la cohérence universelle où l’on croit voir la main de Dieu qui met la touche finale à sa Création.

Notes

(1) Elle devient Lou Andreas-Salomé en 1887 après son mariage blanc avec l’orientaliste Friedrich Carl Andreas. Cela mettra Paul Rée au désespoir et il s’évanouira du quotidien de Lou. Une décennie plus tard, Lou fera naître un volcan passionnel dans le cœur du jeune Rainer Maria Rilke, après quoi elle se retirera indûment de son orbite.
(2) Nietzsche, Aurore (§ 575, Nous autres aéronautes de l’esprit).
(3) Parmi les sujets de prédilection que Martin cite spontanément autour de la mer, il évoque la chasse au trésor et la traque de la baleine en Arctique, héritier naturel de Stevenson et de Melville.
(4) Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Dans l’absolu, il s’agit d’un ouvrage qui peut avoir son intérêt, toutefois les modes actuelles de la course à pied, entées sur la religion du corps sain et de l’esprit libéré, ont totalement dévoyé cette parole en une espèce de méthodologie impie pour l’esclave occidental souhaitant coucher sur le papier la nullité de ses affects.
(5) Il rencontrera Russ Brissenden, l’ami fortuné qui mourra de littérature en lui administrant l’impulsion créatrice décisive, le vrai compagnon des routes escarpées – c’est le «Russ» qu’il lui fallait après les désillusions vécues avec «Ruth», version tendre et trop féminisée de la démiurgie romanesque et poétique.
(6) La tonalité de cette époque bagarreuse et bourlingueuse fait quelquefois songer au récit de Jack Black dans Personne ne gagne (Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2017).
(7) Achille Mbembe, Critique de la raison nègre (Éditions La Découverte, 2013).
(8) C’est la raison pour laquelle, selon nous, un scandale éditorial à double entrée se perpétue en France (et l’exemple vaut parmi tant d’autres) : d’une part nous assistons à l’irrésistible montée en puissance de la nullité Cécile Coulon, qui fait l’unanimité parmi les meilleurs cancres des fonctions littéraires, et, d’autre part, nous assistons au crépuscule de Marien Defalvard, qui devrait être notre figure de proue des lettres si la France savait encore lire et si elle avait encore les moyens réels de ses ambitions. Nous partons ainsi du principe que l’aura d’une nation s’évalue à l’aune des écrivains qu’elle choisit d’honorer, or quand nous voyons un président de la République ridicule faisant l’éloge funèbre d’un Jean d’Ormesson et ignorant à peu près tout d’un Guy Dupré, quand nous voyons par ailleurs une Coulon qui se propulse lentement mais sûrement vers le Goncourt, ce prix des imbéciles heureux, et que pendant ce temps Defalvard est déjà remisé dans un angle mort des catacombes culturelles, non, définitivement, nous ne pouvons pas estimer que la France est un grand pays. La France n’est plus qu’un tout petit pays qui n’en finit pas de se dévaloriser parce qu’elle n’a plus aucune volonté de vaincre dans le temps long.
(9) Ruben Östlund, The Square (Palme d’Or 2017).
(10) Hermann Broch, La mort de Virgile.
(11) C’est son ami Brissenden qui l’a incité à venir à cette réunion.
(12) Pierre Zaoui interroge ce problème dans son excellent essai consacré à la discrétion (La discrétion, l’art de disparaître – Éditions Autrement, 2013).