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23/08/2018

Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren : l’épreuve de la politique et la tragédie de l’homme blanc, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Carlos Barria (Reuters).

2827293822.2.jpgRobert Penn Warren dans la Zone.





3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.






2187295030.jpgMa lecture de Tous les hommes du roi.






IMG_2130.JPG«La parure d’une cité, c’est le courage de ses héros; celle d’un corps, c’est sa beauté; celle d’une âme, sa sagesse; celle d’une action, c’est son excellence; celle d’un discours, c’est sa vérité. Tout ce qui s’y oppose dépare. Aussi faut-il que l’homme comme la femme, le discours comme l’action, la cité comme les particuliers, soient, lorsqu’ils sont dignes de louanges, honorés de louanges, et lorsqu’ils n’en sont pas dignes, frappés de blâme. Car égales sont l’erreur et l’ignorance à blâmer ce qui est louable ou à louer ce qui est blâmable.»
Gorgias, Éloge d’Hélène.



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Le Sud de Robert Penn Warren : une vaste maison hantée

Le génie de Robert Penn Warren avec Tous les hommes du roi (1) pourrait se justifier par l’alliance de la perfection narrative d’un Maupassant et l’exubérance du drame humain tel qu’il se réalise dans les plus beaux romans russes. Ce travail d’orfèvre dans la narration n’est sans doute pas étranger à la solide formation universitaire de Penn Warren, dispensée en partie à Yale et à Berkeley. Elle fera de lui un professeur à l’Université de Vanderbilt à Nashville, mais aussi à Louisiana State dans la ville de Baton Rouge. Quant à ses indéniables qualités de reconstitution du tourbillon de la vie, dont la profondeur de vue le soulève aux enviables rangs d’historien des caractères et de voyant des âmes, elles lui viennent probablement de cette région mystérieuse qui n’est connue que des romanciers d’exception, cette terre unique où semble germer le secret des hommes et du monde et qu’il suffirait de cueillir comme on récolte un fruit mûr sur un arbre, ce paradis des visions prophétiques où l’on a presque le sentiment d’être un dieu qui peut lire dans le cœur de toute sa création. L’accès privilégié à cette fascinante zone d’extra-lucidité ne s’apprend certainement pas sur les bancs de l’école – il provient peut-être de ce «feu sacré» dont parle Jack London pour étreindre la force individuelle de Martin Eden, peut-être provient-il également d’un imperceptible accident des organes, d’une sorte de miracle physiologique soudain où l’étirement d’un muscle, par exemple, serait la cause d’une bacchanale d’intelligence, peut-être encore d’une volonté à nulle autre pareille, fondant la différence entre les géants marmoréens de la littérature et ses passagers clandestins qui tôt ou tard, heureusement, seront débarqués du vaisseau des explorateurs véridiques de l’écriture de fiction. Écrivain à la fois de son temps et du Temps qui les contient tous en raison de son optique romanesque illimitée, donc écrivain, aussi, de tous les espaces foulés du pied de l’homme et de tous ceux qui le seront un jour, Robert Penn Warren doit être apprécié comme bien davantage que l’ombre de William Faulkner, ne serait-ce déjà que pour l’impressionnante lumière qu’il braque sur le mythique Sud des États-Unis, pas moins vive que celle qui éclaire le ventre méridional du pays dans Sanctuaire ou Le bruit et la fureur, et positivement hantée par les vieux relents de la guerre civile, discernant dans cette brise méphitique, dont l’haleine incommode tout le XXe siècle américain, le problème lancinant d’une identité spécifique du midi et la tendance à promouvoir une suprématie blanche pour assujettir le nègre à un statut de sous-produit de l’humanité.
Dans Tous les hommes du roi, la construction de l’identité sudiste est patente et elle se calibre judicieusement avec la discrétion, voire l’occultation, de la question noire. Mais à l’instar de n’importe quel virtuose du roman, Robert Penn Warren ouvre suffisamment le noyau dur de son histoire pour y laisser passer un faisceau lumineux alternatif comme le rayon d’un phare, et de temps à autre, au gré de cette flambante rotation, nous pouvons jeter un œil à l’intérieur de quelque échancrure de l’intrigue, dans les sous-sols où sont entreposées les réalités essentielles et souvent peu ragoûtantes. En outre, toute perquisition de la question noire en Amérique, assurément aussi crispante et nébuleuse que la question juive en Europe, renvoie aux prétentions de l’homme blanc héritier des États confédérés de naguère, de même qu’à une forme d’irrédentisme planétaire où le nègre, après avoir été le servant et le larbin d’une engeance, devra être définitivement congédié de ce monde qui n’est pas le sien. Tout au plus aperçus ou devinés dans le roman de Penn Warren, les nègres sont tristement à leur place, majordomes, boniches, employés de plantation ou fantômes antédiluviens, mais deux épisodes éminents s’entre-répondent et remettent à l’endroit, sans faux-semblant, les destinées divergentes de l’homme blanc et de l’homme noir au sein d’une Amérique assidûment ségrégationniste, c’est-à-dire continuant par d’autres moyens la validation des concepts racistes après que ceux-ci ont connu l’apogée de l’abjection : on y voit d’abord Cass Mastern (cf. pp. 228-270), ancêtre du narrateur Jack Burden, progressant subtilement vers les idées abolitionnistes en plein XIXe siècle après un examen de conscience et le concours de la vie, puis le juge Montague Irwin (cf. pp. 271-327), apparemment au-dessus de tout soupçon et cependant compromis dans un réseau de basses manœuvres.
Les parcours de Mastern et Irwin, respectivement, décrivent d’une part l’homme blanc pris dans le typhon de l’Histoire, le premier se découvrant une pensée de réfractaire au plus fort du mouvement esclavagiste, et d’autre part l’homme blanc qui n’en a jamais fini avec le spectre illusoire de la supériorité, le second agissant selon la logique des puissants, colportant sur lui-même et en lui-même les braises éternelles d’une Histoire des vainqueurs, toujours prêts à tisonner leur foyer de certitudes pour réveiller le volcan de la conquête, à moins qu’il ne faille ouvertement parler d’Occupation. On imagine ainsi ô combien il est difficile, pour un Noir américain, de s’intégrer ne fût-ce qu’au prélude de la Constitution des États-Unis («We, the People of the United States […]»), qui appelle pourtant de tous ses vœux à la complicité, à l’équité, à la communauté des valeurs ! C’est en cela précisément que nous évoquions une remise à niveau des destins, au-delà de tout esprit naïf ou crédule, platement socialiste si l’on veut, parce que la fin de la guerre de Sécession n’a pas guéri les penchants dominateurs du mâle à la peau blanche, et parce que ces penchants obstinés, probablement, sont aussi irrépressibles que les dispositions naturelles du personnage d’Alexis figuré par Marguerite Yourcenar, n’ayant d’autre choix que d’écrire une longue lettre à sa femme pour lui avouer qu’il n’a jamais aimé que les hommes (2). Est-ce à dire que les Blancs n’ont jamais considéré que leurs semblables et que tous les événements de l’Histoire ne sont qu’une redondante confession qui parodie chaque fois la rédemption ? Nous n’irons pas jusqu’à cette extrémité polémique, mais la lecture de Tous les hommes du roi, que cela nous plaise ou non, nous expose les tenants et les aboutissants du pouvoir de l’homme blanc durant la première moitié du XXe siècle, aux quatre coins de la Louisiane irriguée de vieilles rengaines, la manière dont celui-ci se bâtit un empire au détriment de l’homme noir condamné à n’être qu’un objet de décoration, la manière encore dont la haine et le ressentiment, parmi les Blancs, s’accentue au fur et à mesure que l’on se rapproche des bureaux les plus intimes de l’omnipotence étatique.
Le titre du roman constitue évidemment un indice majeur eu égard aux données précédentes : par l’intermédiaire du récit de Jack Burden, ex-journaliste désormais embrigadé dans les passions de la politique, nous suivons le triomphe et la chute de la cour du roi Willie Stark, petit cul-terreux devenu gouverneur d’État, modèle d’ascension fulgurante, parfait représentant du sudiste déclassé qui a prématurément senti qu’il était habité d’une mission divine, double littéraire, dit-on opportunément, de l’ancien gouverneur Huey Long, et, plus mystiquement, anticipation de Donald Trump soixante-dix ans avant que l’homme d’affaires à la mèche fluorescente n’accède aux plus hautes fonctions de l’État. Certes Willie Stark n’a pas eu le temps de briguer un mandat présidentiel, mais il en avait l’ambition et il y serait peut-être arrivé si les poids et les mesures des astres s’étaient mieux équilibrés. Du reste, Willie Stark est mort comme Abraham Lincoln ou John Fitzgerald Kennedy, en forme pervertie du premier et en conjecture dépravée du second, et si l’on souscrit au degré de prémonition des écrivains de génie, il n’est pas tout à fait exclu que Donald Trump soit confronté à une mort violente. Quoi qu’il en soit, notre étude essaiera de montrer les conditions matérielles et métaphysiques des succès et des échecs de Willie Stark, la façon, également, dont l’épreuve de la politique inscrit les hommes dans une existence tragique, comme si la toile d’araignée du réel, pour ceux qui entretiennent des appétits de pouvoir, ne comportait pas une mais deux tarentules assoiffées de chair humaine, ne laissant que peu de chance d’en réchapper à ceux qui se sont durement enlisés (cf. p. 268). Au fond, le Réel n’est pas une matrice favorable aux hommes, et si les Noirs de cette partie des États-Unis ont une araignée venimeuse qui les menace incessamment, les Blancs avec lesquels ils essaient de cohabiter sont traqués par plusieurs de ces prédateurs invertébrés, à commencer parfois par des araignées qui sortent de leur propre bouche et qui se retournent immédiatement contre eux.

Willie Stark, alias le Boss : un homme ni meilleur ni pire que les autres, avec une nuance de grandeur

Il ne fait pas tout à fait six pieds de haut, il est extrait d’un sol ingrat, ses cheveux sont en désordre et ses discours d’apprenti ont l’air de rédactions studieuses qui endorment le public (cf. p. 104), mais Willie Stark a fait du chemin depuis les débuts de sa carrière politique au seuil des années 1920. Celui qui deviendra «le Boss» était déjà lesté du «Destin» (cf. pp. 25-6). Dès qu’il s’avançait dans une pièce, il dégageait une présence messianique, comme grandi par une autre présence, accru par un dieu qui veillait sur la tête de son favori, passant de la sorte de six à sept pieds de haut grâce aux échasses de la déité. Ce jeune Stark était surnaturellement dimensionné pour se rendre au-delà des colonnes d’Hercule, vers le territoire des élus supérieurs, à savoir ceux qui remportent des scrutins compliqués et ceux qui sont choisis en amont par les décrets d’une Olympe nouvelle. Un tel homme n’est que le militant de lui-même, le marteau et le burin dans les mains, cognant jour et nuit sur son marbre individuel, à l’affût d’une tournure qui pourrait embellir la statue de ses consécrations. Pour ces entrepreneurs de l’ego qui voudraient bien que l’on dise d’eux qu’ils ont été des leviers d’Archimède capables de renverser l’Histoire (et pourquoi pas le monde), la famille, les amis, les alliés ne sont que des satellites utiles, et Willie Stark ne déroge pas à la tradition de ces fanatiques de la gouvernance. Moyeu d’une roue dont tous les rayons mènent invariablement à Stark, le mégalomane Willie ne voit que Willie à l’horizon. Cette hypertrophie de l’ego lui fera manquer de lucidité à propos de l’arrogance de Tom, son fils, qui lui mettra de sérieux bâtons dans les roues et présagera son foudroyant crépuscule, tout comme elle impliquera la capitulation feutrée de sa femme Lucy, blasée des coups de sang de son mari, lassée de ses veuves et de ses orphelins hypocritement défendus (cf. p. 221).
Lorsque Willie Stark sera six pieds sous terre, on se demandera forcément s’il a été un «grand homme» et on voudra s’arranger pour le croire (cf. pp. 613-4). Sur bien des aspects, Willie Stark correspond à la définition du «grand homme» telle que la développe Hegel dans La raison dans l’Histoire. Pour Hegel, l’homme se fait historiquement significatif par sa faculté à verbaliser en premier le vouloir des masses humaines. Par ses discours croissants de virilité et dans lesquels se trouve sournoisement distillée sa réputation d’aimer les nègres, Stark établit un récapitulatif de toutes les volontés sudistes – les Blancs nostalgiques veulent entendre le vent qui fait gronder le drapeau des États Confédérés, et les Noirs, malgré l’odeur pestilentielle de ces allocutions, désirent se convaincre des intentions syncrétiques de l’orateur, rassurés par la simplicité des formules débitées en crachats populistes et par les apparences de cet homme libérateur qui n’a rien des technocrates habituels. En outre, si l’homme captateur des volontés a toutes les chances de marquer son époque au fer rouge de ses directives, il n’en est pas moins, souligne Hegel, l’acteur de sa propre satisfaction avant d’être le mécène des satisfactions d’autrui. En quoi nous identifions la course profondément individuelle de Willie Stark, du berceau jusqu’au cercueil, son existence conquérante lui étant tombée dessus plus qu’elle ne lui a été offerte avec délicatesse. Ne pouvant résister à l’appel de l’Esprit qui donne au monde sa configuration prospère, Willie Stark, aussi bien que les César, Alexandre et Napoléon que cite Hegel à point nommé, Stark, donc, par son élan incoercible, permet au tout-venant des électeurs de la Louisiane de distinguer en conscience ce qui était demeuré jusqu’ici à l’état de dormance dans leur âme. Révélateur de «l’intériorité inconsciente» (3) du peuple contrarié de la Louisiane, ce peuple tiraillé entre la nostalgie de l’esclavagisme et l’assimilation poussive des nègres, Willie Stark appartient résolument à ces capitaines nationaux que Hegel appelle joliment des «conducteurs d’âmes», emportant dans son giron la majorité électorale, séduisant la multitude qui a pu enfin serrer la main de ses profondeurs créatrices.
On se doute néanmoins que les forces d’envoûtement qui saisissent ces hommes aux aurores de la vie ne sont pas des atouts pour mourir paisiblement dans un lit. Ils ont accompli un dessein électif, ils ont en quelque sorte été choisis plus qu’ils n’ont choisi, et en s’acquittant de ce «but universel» à réaliser, ils n’ont pu connaître la tranquillité du bonheur et ils ont enduré des morts désagréables. Par conséquent, Hegel a raison d’insister sur la quantité de «labeur» qui s’est douloureusement appesantie sur les épaules de ces travailleurs acharnés de l’Histoire. Ils n’ont pas eu le moindre répit, ils sont allés au bout de la «peine» et du «combat», et quand ils ont touché au but, «ils sont tombés comme des douilles vides» (4), déposant les armes en sachant qu’elles seraient vraisemblablement récupérées par de nouveaux guerriers de l’Esprit, par d’autres secrétaires énergiques de ce dynamisme qui fonde rationnellement l’Histoire et suscite le progrès des cultures. Il est vrai parfois que l’Esprit tâtonne, que sa rationalité paraît sujette à caution, il est vrai aussi que les grands hommes qui en découvrent la direction ne paraissent pas non plus exemplaires, mais la théorie hégélienne nous incite à souscrire à la fiabilité de ce mouvement universel dans la mesure où ses paradoxes, même les plus désastreux, concourent à l’avènement d’une humanité toujours plus achevée. C’est là une façon habile de répondre au sang versé durant les guerres et aux personnalités souvent carnassières des hommes qui s’érigent au milieu des massacres réels ou symboliques : la phénoménalité du mal n’empêche pas la maturation transparente du bien, elle en est même éventuellement la condition. C’est pourquoi les récriminations accumulées contre Willie Stark se justifient dans le présent de ses mandats et s’évanouissent dans le temps plus élargi d’une dynamique universelle. D’un point de vue hégélien, Stark est admissible dans le panthéon des grands hommes exténués par leurs ambitions et par leur participation active au processus historique, et ses réussites objectives, jonchées de ses erreurs extravagantes, composent un tempérament original duquel nous pouvons tirer plusieurs leçons.
Ainsi Willie Stark est à la fois le dépositaire d’une invisible perfection à l’œuvre et le receleur d’une imperfection flagrante qui vérifie les tourments d’une vie consacrée à l’exercice du pouvoir. Mais avant d’avoir la charge d’un quelconque pouvoir, il faut l’obtenir, et Willie Stark, métaphoriquement, cumulait dans sa jeunesse les qualités mémorielles de l’éléphant et les talents de fausse placidité du serpent (cf. pp. 25-36). En somme, il faisait figure d’hyper-mnésique, peut-être davantage peuplé de souvenirs que le poète sur-millénaire (5), et il passait pour un animal politique à sang froid, prêt à bondir à n’importe quel moment pour surprendre un concurrent. C’est d’ailleurs cette constellation de qualités que Willie Stark utilisera pour dérouter le juge Irwin en pleine nuit (cf. pp. 66-72). Mécontent d’avoir appris que le juge allait soutenir un candidat de l’opposition pour le poste de sénateur, Stark menace Irwin de salir le candidat Callahan, voire de le salir lui, directement, ce qui discréditerait le sénateur en puissance eu égard au peu d’intégrité de ses soutiens. Lors de cette scène tendue qui amorce tout le drame du roman, le lecteur intériorise une fois pour toutes les raisons pour lesquelles Stark incarne le Boss. Cet homme est un serpent à sonnette qui est venu faire tinter le glas de ses ultimatums dans la maison du juge Irwin à une heure indue, de même qu’il est un forcené des annales, convaincu de pouvoir exhumer du passé les nécessaires compromissions qui jalonnent l’existence de tous les hommes (cf. p. 74). La philosophie salissante de Stark se résume dans cette assertion emblématique : «L’homme est conçu dans le péché et élevé dans la corruption, il ne fait que passer de la puanteur des couches à la pestilence du linceul.» (p. 74), d’où, cela va de soi, l’assurance de trouver des squelettes dans les placards les mieux dissimulés du juge. Cette clairvoyance désabusée concernant la bâtardise de chaque membre de l’humanité, composé pour moitié de bonne volonté et pour l’autre moitié de scélératesse, non seulement s’affirmera dans l’apparent monolithe de vertus du juge Irwin, qui sera décisivement fragilisé par les découvertes préjudiciables de Jack Burden, mais aussi dans le pseudo-mastodonte du Bien, le docteur Adam Stanton, qui ne supportera pas de voir la mémoire de son père, ex-gouverneur, compromise par le faisceau des fautes avérées de Montague Irwin, et qui sombrera dans un acte homicide enrobé de jalousie et de rancune (cf. pp. 570-1). En effet, Stanton, après avoir eu vent que sa sœur Anne était la maîtresse de Stark, braque son pistolet sur le Boss et lui troue la peau, puis il se fait descendre à son tour, ces deux événements balistiques succédant au suicide par balle du juge Irwin, intronisant pour ainsi dire une trilogie de dalles mortuaires qui condensent dans le marbre glacé les turbulences brûlantes de la politique (cf. p. 582).
En un sens, il est difficile de disqualifier le réalisme de Willie Stark à propos de la tourbe que chaque homme transporte en lui et qui, un jour ou l’autre, se manifestera hideusement. Tout le récit de Jack Burden en constitue la lente et passionnante confirmation, notamment lorsque le narrateur revient sur l’amour qu’il a toujours éprouvé pour Anne et qu’il sent monter en lui la marée d’une irrépressible bile noire (cf. pp. 392-447), frappant de plein fouet le mur de la vérité : Anne couche avec le Boss et c’est inadmissible, du moins suffisamment inadmissible pour lui accorder le droit de se vautrer dans l’ébullition des jaloux, le droit de déposer devant la porte des lecteurs le gros tas de son fumier. Pour Jack, ses aventures inachevées avec Anne entretiennent une blessure sous-jacente (6), une vieille douleur qui lance et qui peut se réveiller terriblement, et cette balafre intime, qu’elle soit enracinée dans l’amour déçu, dans une faiblesse abusivement travestie en force ou dans un pacte avec le Diable, gît dans quelque recoin mal éclairé de tous les individus (cf. p. 327). Cette douleur ancienne qui tracasse chacun d’entre nous fait l’objet de stratégies de contournement ou d’ensevelissement, mais dès lors qu’elle est identifiée, soit par nous-mêmes ou par un tiers, elle devient une vérité «libératrice» (cf. p. 376).
Il y a par conséquent une dimension cathartique dans ces pages écrites par Jack Burden et qui nous embarquent sur le train fantôme de nos propres démons : Jack, devenu la taupe de Stark, s’avance aussi bien dans le dédale puant de son passé que dans le passé de «tous les hommes du roi», de tous ces êtres qui ont côtoyé le Boss de près ou de loin, et il joue à déterrer les blâmes respectifs de cette meute aux abois, fascinée par le pouvoir, en artisan d’une psychanalyse très concrète où les inconscients ne s’expriment pas en mots mais en actes. Accoucheur des histoires malodorantes et chroniqueur de l’Histoire qui n’est pas moins fétide que nos secrets, Jack Burden est un maïeuticien contemporain, un Socrate du monde sensible qui a compris que les raisonnements ne sont rien en face du «Grand Spasme» de la vie (cf. p. 626), puisque «toute vie se réduit à la pulsation sombre du sang et au spasme du nerf» (p. 446) (7). En outre, ce que Jack Burden a compris également, c’est que le passé ne passe jamais, comme dans l’univers excessivement déterministe de Faulkner.
Or dans la mesure où l’histoire des hommes dépend d’un amalgame de fasciculations bien plus que d’un entrelacs de théories, Willie Stark, au milieu de ces trémulations historiques indifféremment bonnes ou mauvaises (cf. p. 358), n’est qu’un homme à peine plus visible que les autres sur le tronc innervé de l’arbre destinal. Sans doute moins duplice que ses acolytes, le Boss n’ignore pas que les principaux catalyseurs de l’humanité sont l’orgueil, l’arrogance et le sexe, les trois failles qui érodent tout autant qu’elles renouvellent le rocher de la politique, les trois défauts, du reste, qui finiront par neutraliser Tom Stark, le condamnant à un état végétatif chronique à la suite d’un accident sportif qui ressemble à la vengeance d’un ennemi (cf. pp. 540-550) (8). S’il n’existe pas vraiment de différences entre le père et le fils Stark, il n’en existe pas vraiment non plus entre eux et Jack Burden, lequel estime appartenir à la même espèce infatuée de la masculinité blanche (cf. p. 601). Quelques femmes évidemment se greffent à l’organisme de cette virilité suprématiste : Anne Stanton d’une part, rattrapée malgré elle par le Réel et ses tentations, puis Sadie Burke d’autre part, sorte de chevalier d’Éon qui prétend avoir mis Stark en pole position depuis qu’il a commencé à s’intéresser au pouvoir (cf. p. 204). Quant aux autres femmes, celles qui ne sont pas dupes, on les distingue dans le silence contraint des négresses méprisées, ces déesses des ténèbres qui auraient pu s’approprier une parole féminine glanée dans Monsieur Ouine : «Toute petite, j’avais une peur affreuse des hommes [«blancs» eussent ajouté les Noires de Tous les hommes du roi], et puis j’ai connu un jour que cela qui gesticule n’est pas dangereux.» (9) Ce sont par ailleurs ces mêmes femmes taillées dans l’ébène qui pourraient faire retentir le pas tant attendu des mendiants (10).

Willie Stark, le démagogue qui hurlait à l’oreille des masses (mais pas uniquement)

Avant d’être un orateur émérite aux formules fracassantes, nous l’avons déjà un peu esquissé, Willie Stark a connu l’hésitation des débutants et les illusions du pédagogue soucieux de transmettre un savoir au cœur même du discours politique. Sa parole initiale ne coulait pas, tributaire d’une dialectique universitaire inaudible pour l’auditoire moyen. Les gens ne veulent pas entendre un avocat qui procède à un cours magistral, ils veulent être remués, commotionnés, emportés par un déchaînement de phrases aux accents millénaristes. C’est Jack Burden qui montre l’évidence à l’apprenti politicien : le discours ne doit pas rechercher l’éveil intellectuel de la foule, il doit plutôt ranimer les instincts, émouvoir les ventres, électrifier un essaim de zombies (cf. p. 104). Sadie Burke surenchérit en accusant Stark de ne pas savoir lire dans le livre à demi ouvert de la politique. Elle ne le ménage pas en lui révélant que sa candidature de novice n’a servi qu’à diviser les voix des bouseux au profit d’un vétéran des scrutins (cf. pp. 115-6). Secoué de toutes parts, abreuvé de conseils en rafales, Willie Stark fait le dos rond et se décide à gagner le suffrage du peuple en exhibant une spontanéité incomparable. Sa ligne de conduite repose sur le populisme le plus rustique, tant et si bien que lorsque le succès arrive, Jack Burden en conclut que Stark n’a pu être élu qu’à la faveur d’un regrettable mépris des élites envers le peuple (cf. p. 175). Il a suffi qu’un tribun se mette à monologuer derrière un micro pour renverser plusieurs décennies de déficit démocratique. Il a suffi qu’un Petit se mette à médiatiser sa relative petitesse et celle du peuple pour destituer les Grands de leurs autorités. Peu importe que cela se fasse sous l’égide d’un lyrisme de quincaillerie, peu importe les harangues postillonnées, on ne voit que l’homme providentiel qui se défend contre une hiérarchie séculaire (cf. p. 206). Comme Chateaubriand l’a dit de Rancé prêchant dans les églises, la parole de Stark, à présent, a «du torrent» (11).
D’une certaine manière, avec le temps, Willie Stark a appris à exploiter le hasard d’une circonstance favorable : l’effondrement tragique d’un escalier de secours, dans une école, lui donne prématurément l’envergure d’un redresseur de torts qui se bat contre l’incompétence des responsables confortablement installés (cf. p. 94). On le perçoit «ensorcelé par la grandeur» (p. 100), justifié dans son rôle de «porte-parole symbolique de la foule des honnêtes gens» (p. 92), toutefois Willie Stark va poursuivre son droit, compulser des bouquins et affronter de nombreuses insomnies d’étude afin de réussir son examen du barreau. Cette probité formelle affectera son exploitation liminaire de l’accident qui a fauché la vie de trois enfants, mais, de loin en loin, le Boss lancera des vociférations caricaturalement justicières et tout en se transfigurant en bête de scène, il transformera les étapes de sa vie en usant d’un storytelling éhonté. Dans le fond, la politique n’est qu’une affaire de récupération à outrance, une reconversion intéressée des sursauts du réel qui doit feindre le souci de l’intérêt général. Revenu de ses embarras de néophyte et de ses discours soporifiques, Willie Stark n’est plus qu’un comédien bruyant qui subjugue les paysans et qui prend sa revanche sur les premiers de la classe. Personne ne se demande d’ailleurs s’il serait apte à manier les rênes du pouvoir tant il excelle dans l’obtention d’icelui.
Dans la perspective d’une démagogie assumée, le Boss ne recule pas devant la nature sirupeuse de son slogan de campagne : «Ce qui m’intéresse, c’est le cœur des gens» (p. 16). C’est un fendeur de foules acquises ou hostiles, un Moïse de la modernité qui effectue des passages en force tolérés par le biais d’un verbe truculent. Il vit de véritables transes discursives pendant lesquelles il s’abstrait des choses et s’imprègne d’une dimension thaumaturgique auprès de la multitude transie. Tel un Ulysse aux mille ruses, Willie Stark cultive sa roublardise dans les mille voix, les mille intonations et les mille visages qui composent ses prédications. Du fermier qu’il était au politicien accompli qu’il est devenu, il n’y a qu’un pas, barely a thin line, pour ne pas dire un désespérant continuum : il s’agit de perpétuer l’art de nourrir des porcs pour contenter des estomacs vulgaires (cf. p. 49).
Au reste, pour éviter que tout cela ne sente trop mauvais et incommode les narines du peuple, les politiciens ont toujours des projets qui les nettoient du péché, d’où, chez Stark, sa lubie de bâtir un hôpital innovant dans lequel les péquenots pourront bénéficier de soins gratuits. La sincérité de Stark sur ce projet n’est pas à soupçonner, mais elle ne parvient pas à compenser les turpitudes collatérales qui grèvent son itinéraire d’homme. Cela fait entrer en résonance l’idée majeure de Willie Stark : c’est le plus souvent du Mal inhérent à tout homme que peut jaillir le Bien qu’il faut arracher à la fatalité de nos errements. Selon Willie Stark, il n’existe aucun être humain qui soit un monochrome de blancheur immaculée, et même si Adam Stanton a longtemps résisté aux bariolages de la vie, au mélange boiteux de la moralité et de l’immoralité, la réalité le rattrape et le fait descendre dans l’arène des hommes incarnés. Il ne peut pas y avoir seulement la loi morale au-dessus de nos têtes dans le ciel étoilé – il y a aussi des hommes qui vont plus vite que la Loi céleste, des hommes du gabarit de Stark qui esquivent les principes moraux et qui préfèrent encore commettre une injustice par défaut de moralité plutôt que par excès de moralité, parce qu’il vaut mieux endosser concrètement son injustice au lieu d’être un spectre qui se dédouane des conséquences de son action en se réfugiant dans les dogmes (cf. pp. 193-4). En paraphrasant un mot célèbre de Charles Péguy, on pourrait supposer que le docteur Stanton avait les mains pures comme la morale de Kant, attendu qu’il n’avait pas de mains qui s’engageaient dans le tourment du monde, et cette désincarnation particulière a brusquement cessé dès lors que Willie Stark lui a fait pousser des mains de malfaiteur, tels deux nez de Pinocchio digitalisés avouant un mensonge qui n’avait que trop duré.
Ce retournement de situation dans le cas d’Adam Stanton illustre la réversibilité toujours possible des convictions personnelles, par analogie avec la réversibilité des opinions qui se produit à travers le système démocratique et ses discours accessibles à tous, autant de paramètres que Willie Stark a su maîtriser pour se hisser au poste convoité de gouverneur. En sophiste détenteur d’un savoir authentique acquis dans les affaires sociales, le Boss est un écho de ces penseurs itinérants de l’Antiquité qui furent discrédités par Platon et Aristote, au prétexte qu’ils n’auraient fait que jeter de la poudre aux yeux et pervertir la connaissance. Or il est urgent de continuer à innocenter les sophistes de ces jugements péremptoires et de les extraire de ce purgatoire philosophique (12), comme il est fondamental de creuser la personnalité de Willie Stark si l’on désire rendre hommage à toute son épaisseur romanesque.
En tant que tel, donc, Willie Stark s’est affirmé dans un contexte démocratique, agent du «discours fort» des sophistes, en l’occurrence un discours objectivement partagé, plus ou moins élaboré chez le Boss (alors qu’il l’est radicalement chez les sophistes), un discours, enfin, qui ne s’est pas tyranniquement imposé car il aurait sinon perdu de sa valeur transitive et populaire. Ceci dénote une certaine sensibilité de la part de Stark : il n’a pas déversé un flot d’improvisations sorties de nulle part, mais il a saisi les besoins et les désirs du moment, il a intercepté les nécessités du présent, ce qui est d’emblée le plus utile aux hommes. Il a su prendre ses distances avec la lourdeur du passé et avec les angoisses du futur, omniprésent dans le présent, tout en sachant que le passé ne meurt jamais et que le futur n’est que l’effet d’une cause antérieure. En s’appliquant à être un homme du présent, the right man for the job, Willie Stark a licencié les arrières-mondes de sa parole quasi performative. La plupart de ses discours désignent ainsi les apparences directes et ils en font des repères légitimes pour le peuple, ou, si l’on préfère, des vérités habitables. C’est là une attitude de pacificateur, voire de médecin du peuple qui soulage l’épilepsie généralisée : le Boss a compris que le monde est partout convulsif, que le réel est un tremblement éternel, mais il s’évertue à établir un récit politique de la stabilité, pilote d’un bateau qui ne perd pas son cap malgré la tempête. Il s’agit en fin de compte de susciter la tranquillité des esprits, de protéger les hommes de la nature inhospitalière, et Stark vient à bout de ce défi non pas grâce à un discours métaphysique qui surplomberait pompeusement la réalité, mais grâce à une volonté de faire l’Histoire hic et nunc au sein d’un pur devenir réputé inhabitable (c’est-à-dire au sein même du mouvement de la nature). En quoi finalement son discours est une espèce de parole infra-physique conjurant la moindre obsession métaphysique, ou plutôt une parole intra-physique, jetée dans les choses, sillonnée de tous les ventres humains et de toutes les tripes cosmiques, une parole qui s’ajuste à toutes les formes de la réalité, quitte, parfois, à badiner dangereusement avec l’Araignée du Réel que nous avons déjà évoquée (cf. p. 268). Réceptacle de tous les sophistes à la fois, par son langage impliqué dans le quotidien et par sa connaissance instinctive des hommes, Willie Stark a surtout fait sienne la formule ingénieuse de Protagoras : «L’homme est la mesure de toutes choses». Ce n’est pas là un aveu de relativisme idiot ou une prétention vaguement cachée, mais, comme le stipule Gilbert Romeyer-Dherbey avec sagacité, c’est un aveu de l’homme individuel qui par l’intelligence de son discours souhaite rejoindre l’homme universel, car le discours d’un seul se renforce inexorablement pendant qu’il se dilapide et se confond dans la mesure de tous les autres qui l’écoutent. C’est pourquoi il semble bien que Stark ait moins été le bouffon narcissique de la Louisiane que la grimace tout entière de cet État – car la majorité démocratique, jusqu’à preuve du contraire, choisit toujours une tête qui lui ressemble, fût-ce une tête de mort qui ne démériterait pas sur la bannière d’un bateau pirate.

Notes
(1) Ce sont les Éditions Monsieur Toussaint Louverture qui nous gratifient de cette nouvelle traduction française que l’on doit à Pierre Singer (collection Les Grands Animaux, 2017). Pour notre plus grand soulagement, elles mettent fin à plusieurs publications négligées de ce texte qui appartient incontestablement à la race du chef-d’œuvre.
(2) Marguerite Yourcenar, Alexis ou le traité du vain combat.
(3) Les mots sont de Hegel (cf. La raison dans l’Histoire).
(4) Hegel, ibid.
(5) Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (Spleen et idéal).
(6) Jack connaîtra cependant une fin d’odyssée plus heureuse avec Anne, lorsque le tumulte de l’Histoire se sera apaisé.
(7) En plus du sang et du nerf, Jack Burden transforme ce tandem en trident en y adjoignant la volonté (cf. p. 627).
(8) Tom Stark mourra d’une pneumonie en quatrième larron, après le juge Irwin, Adam Stanton et son père (cf. p. 610).
(9) Georges Bernanos, Monsieur Ouine.
(10) Bernanos, ibid.
(11) Chateaubriand, Vie de Rancé.
(12) Cf. les travaux de Gilbert Romeyer-Dherbey (parmi lesquels ce petit bijou qui nous inspire cette fin de réflexion : Les Sophistes, PUF, collection Que sais-je ?, 2009) qui amplifient les vues séminales de Mario Untersteiner sur la question sophistique, ainsi que les travaux de Barbara Cassin (notamment L’effet sophistique, Gallimard, collection NRF Essais, 1995).