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15/09/2019

Le dernier loup de László Krasznahorkai, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Lisi Niesner (Reuters).

2341119061.jpgLászló Krasznahorkai dans la Zone.







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«Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !»
Paul Valéry, Le cimetière marin.


À la fois confession extatique et voyage abyssal dans une Espagne brûlée par le soleil, Le dernier loup (1) de László Krasznahorkai est un petit roman composé d’un seul tenant, traversé du début jusqu’à la fin par une phrase unique où l’auteur épouse les chemins emmêlés d’un ancien professeur de philosophie, peut-être une vieille gloire du concept, peut-être aussi un imposteur. Quoi qu’il fût dans ce passé philosophique, cet homme, désormais, a pris des habitudes oisives et désabusées sur la Hauptstrasse de Berlin, sorte d’artère où «[tout commence et tout finit]» (p. 9), aux façades encrassées de «graffitis kurdes» et aux seuils éclaboussés de «vomis gelés» (p. 9), signes incontestables d’un brassage de vies à la marge des rigueurs bourgeoises. C’est dans un bar de ce côté-là de Berlin que le professeur déclassé raconte à un bistrotier son improbable errance espagnole, au cœur des paysages désertiques de l’Estrémadure où les chênes disséminés dans cette aride pampa, visibles à perte de vue, ont pu rimer avec la mélancolie de son âme (cf. pp. 34-5 et 51-2). La situation de ce grand déballage inattendu, de surcroît émis par un personnage dont la parole semble moins clarifier son identité que la dissimuler à nouveaux frais, évoque l’un de ces innombrables récits composant Les détectives sauvages de Roberto Bolaño. On y retrouve la nécessité du nomadisme, la sensation d’une élongation du monde, comme si ce dernier était la proie d’une force diabolique, puis les plaisirs et les mystères d’une enquête de terrain. Toutefois Le dernier loup ne poursuit pas la trace d’une poète mexicaine dont la légende a connu des amplifications romanesques. Il est question, avec Krasznahorkai et sa créature professorale, d’une invitation inopinée pour l’Estrémadure, suggérant au prétendu savant de découvrir cette région afin qu’il écrive quelque chose à son propos (cf. p. 10), ou, plus exactement, afin qu’il «consigne les pensées que l’Estrémadure a fait naître en lui» (pp. 19-20). Il s’agirait presque d’une incitation à rédiger l’un de ces banals manuels de tourisme qui se contentent de broder sur les lieux remarquables et qui se gardent d’effectuer toute espèce de sortie de route. Il n’en sera rien heureusement.
Cette proposition est néanmoins étrange parce que le professeur, dorénavant ostracisé de ses anciennes fonctions, n’est plus qu’un apparent traîne-misère qui supporte le poids d’une réputation peu enviable, auteur de «livres illisibles gorgés de phrases lourdement déficientes mues par une logique déprimante et une terminologie suffocante» (p. 11). On ne sait s’il s’agit là d’un jugement proféré sous les auspices d’une taquine focalisation omnisciente, pas davantage que l’on ne sait s’il s’agit d’une réalité objective ou d’une montée de bile noire de la part du principal intéressé. Cette hésitation sur les qualités potentielles de cet homme, associée aux sollicitations en provenance de l’Espagne, laisse augurer que tout est possible et que l’essence du professeur pourrait être celle d’un esprit de génie comme celle d’un fallacieux raisonneur. Encore une fois, l’impression d’une clarification redoublée d’un obscurcissement se vérifie, empêchant la moindre certitude de se faufiler, rappelant ainsi les moments les plus virtuoses des Détectives sauvages et jouant le jeu, si l’on ose dire, d’un secret qui semble même dépasser Krasznahorkai, comme si le romancier hongrois était engagé dans l’une de ces spirales créatrices qui a tant dévoré Bolaño. C’est en outre là, précisément là, c’est-à-dire dans cette incapacité de cerner un personnage voire un livre tout entier, que se détermine la constitution d’un chef-d’œuvre de la littérature : contrairement aux mauvais textes qui avancent avec de gros sabots, produits avec des recettes d’écriture et des éphémérides commerciaux, les textes d’exception, eux, assument une bizarrerie déroutante qui résiste aux petites cases du commentaire journalistique. Par conséquent Le dernier loup nous confond par sa duplicité monumentale, par son genre de sourire de chat du Cheshire, par sa faculté de nous rejeter au large toutes les fois que nous avons cru atteindre le port, immunisé contre les dictatures de la signification qui débordent des colonnes analphabètes de la presse littéraire (ou soi-disant littéraire), laquelle, admettons-le une fois pour toutes, n’a plus pour mission que de répéter deux ou trois éléments de langage à destination d’un lectorat qui veut tout comprendre du premier coup et qui, de toute façon, ne pourrait aucunement lire Krasznahorkai. Cela est une bonne chose, en fin de compte, car nous pouvons par exemple éviter l’incompétence d’une Raphaëlle Leyris, inculte et illettrée baragouinant au Monde des livres, vivant paradoxe de la nullité linguistique du fait même de son emploi dans un journal dont le titre a l’air de sous-entendre une vague compétence rédactionnelle. Que n’écrirait-elle pas comme fadaises si elle était commissionnée pour étudier l’œuvre de László Krasznahorkai ! (2)
À vrai dire, cette seule «immense tête chauve» (p. 12) du professeur élimine de son champ magnétique toutes les sortes de têtes creuses, sous réserve évidemment que l’on accorde aux apparences un statut de vérité. Cette macrocéphalie dégarnie, par ailleurs, réveille une représentation du terrible Kurtz de Joseph Conrad, perdu dans sa jungle comme le professeur paraît perdu dans sa «vanité» et son «mépris» (p. 7). Mais tandis qu’il fallait remonter un fleuve d’Afrique pour déboucher dans l’horreur psychologique de Kurtz, Le dernier loup, à l’inverse, met d’emblée cartes sur table en nous offrant les inquiétantes attitudes berlinoises de l’insondable philosophe, et peu à peu redescend vers l’aval d’un symbolique fleuve européen – fleuve qui pourrait être la phrase unique du livre –, au point d’équilibre qui succède à la crise intellectuelle et soulage la chronique fébrile de l’Estrémadure. Du reste, le vaniteux mépris de ce désespéré rencontre une justification qui peut aussi bien passer pour de la sincérité ou de l’esbroufe : selon lui la pensée relève de l’histoire ancienne, elle est morte et enterrée, corrompue dans le conformisme et victime d’une langue assimilable à un «paquet de linge sale» (p. 21), une langue réduite à une fonction instrumentale où les mots conduisent aux actions les moins pertinentes. Toujours selon lui, la philosophie est devenue «un mensonge répugnant» (p. 22), une entreprise aberrante au sein de laquelle il ne pouvait manifestement plus se tenir débout. Il en a déduit que le mépris commence d’abord dans le monde avant de s’incruster dans les êtres, parce que le monde, «dans la substance intrinsèque des choses» mues par «une intention obscure et démoniaque», accomplit infatigablement sa «malédiction» (p. 27). Il serait donc le jouet de cette volonté mauvaise et immanente, mais un jouet lucide, ayant pris note de cette triste condition et s’étant promis de ne plus jamais penser, certain que l’exercice d’un quelconque cogito ne peut amener qu’à d’épouvantables mélancolies à cause de la prise de conscience d’un invincible malheur métaphysique. Concrètement parlant, ce renoncement philosophique l’a replacé dans le cours naturel des choses, à savoir qu’en abandonnant la philosophie académique il a éventuellement touché du doigt une philosophique beaucoup plus vraie (cf. p. 28). Il n’y a plus qu’un pas d’interprétation à faire pour supposer que l’invitation espagnole n’a pu se matérialiser qu’à la faveur de sa providentielle Renuncia, synonyme de Reconquista tant son séjour en Estrémadure assouplira sa déchéance professionnelle.
De plus, l’Estrémadure, qui «se dit en espagnol Extramadura» (p. 36), est un appel du pied de «l’extérieur» et du «dehors» (p. 36), une discrète exhortation à prendre congé du monde pour ressusciter dans un ailleurs édifiant. Autrement dit l’Estrémadure, par le concours de l’onomastique et de ses paysages sublimement désolés, entraîne chez l’ex-professeur de philosophie une déportation cruciale : le voici hors du monde, en tout cas hors du monde maudit, à l’abri du tonitruant mépris des Modernes et peut-être revenu dans le sillage des Anciens qui connaissaient la pudeur du silence. Cette évasion d’un monde indignement humain et faux se confirme par son adhésion accidentelle au monde animal. C’est au hasard d’un article et surtout au hasard d’une phrase chargée de mystère qu’il va résolument orienter son expédition en Estrémadure. La voici : «c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983 a péri le dernier loup» (p. 23). Le caractère énigmatique de cette phrase et son aspect modérément eschatologique suffisent à fonder dans cette tête tracassée l’impulsion qui jusqu’ici lui manquait. Comment peut-on être aussi catégorique sur la destinée des loups d’Espagne ? Que signifie l’usage si particulier du verbe périr, qui, dans l’énoncé nécrologisant, insinue des circonstances de décès probablement extraordinaires ? Et puis le laconisme de la formule, s’achevant avec ce «dernier loup» putatif et cinglant, projette une épaisse mythologie dans l’animal disparu. On s’imagine volontiers quelques histoires locales transmises d’une génération à une autre, teintées de lycanthropie et de férocité, métissées de liens fondamentaux avec le vivant, structurant toute une population sédentaire ancrée dans un territoire à la puissance sacrale. On imagine encore la subsistance des loups qui n’auraient pas été recensés par l’homme, si sauvages qu’ils ont pu devenir imperceptibles à l’œil humanoïde, fugitifs éternels des civilisations, tels ces chiens que Jack London décrit dans L’appel de la forêt, ces chiens qui entonnent «chaque nuit […] une étrange mélopée qui [donne] le frisson», émouvante «supplique de la vie», «lamento» (3) qui convoque le souvenir des ancêtres animaux et la nécessité de conjurer la présence des hommes. C’est assurément la destination convoitée par le professeur, en l’occurrence le lieu purifié, nettoyé de toute occupation superflue, le lieu qui ne sera jamais «remarquable» pour n’importe quel guide touristique, le lieu du silence où se pressent l’impressionnante partition de l’Incarnation et le rapatriement tant espéré du Verbe comme parole suprême (4).
Ainsi porté par ses louvoiements psychiques et plusieurs hasards favorables, celui qui fut hypothétiquement philosophe d’État se métamorphose en philosophe authentique, obstiné par ce «dernier loup» qui en cache finalement d’autres (cf. pp. 57-8). Il se dégage alors de ce périple, dès le départ, un mélange d’inexactitudes plus ou moins corrigées et une omniprésence du folklore lupin (cf. pp. 29-32). La piste du loup se brouille et s’éclaircit autant que l’identité du philosophe procède d’une valse-hésitation qui enrichit l’écriture de Krasznahorkai, comme si ces deux pôles ici évanescents, l’animal et l’humain ramenés dans une condition originaire, s’entendaient à défier les ressources du langage. Jadis prisonnier d’une existence discontinue, enivrée de désillusions et d’alcools, le philosophe, désormais de retour en Espagne à l’occasion de son fantastique récit, se raccroche au train d’une vie continue, éminemment naturelle et purgée des mauvais sangs, une vie à laquelle il était sans doute impossible d’octroyer un autre langage que celui d’une phrase exclusive ininterrompue, faisant de son mieux pour capter les coordonnées secrètes du devenir, pour mieux sentir le souffle divin à travers lequel la vérité du monde se redessine pour ceux qui ont cessé d’endormir leurs perceptions sinon dans le mensonge du progrès, du moins dans «les broussailles du bruit d’aujourd’hui» (5).
Accompagné du garde-chasse José Miguel, spécialiste du loup, le pèlerin de l’Estrémadure découvre la vie passionnante de la ruse animale (cf. pp. 57-64). Il s’emporte d’ailleurs dans une déclaration lyrique aux accents positivement régressifs : «l’amour des animaux est le seul qui ne déçoive jamais l’homme» (p. 60). Serait-il donc prêt, comme Louis-Ferdinand Céline, à dédier l’une de ses œuvres aux animaux afin de se venger des hommes ? (6) Son détachement du monde est tel qu’il semble au-dessus de cela. Il faut plutôt retenir de ce discours le basculement dans une mystique sauvage qui n’est pas sans lien émotionnel avec les enseignements du garde-chasse. Converti à la vie des loups, revigoré par les rustiques scansions de la nature, le philosophe nouveau-né partage l’affliction de José lorsque celui-ci lui apprend que le véritable dernier loup, selon toute vraisemblance, est mort en 1993 et non en 1983 (cf. p. 70). Ces dix ans de flottement entre la rumeur journalistique et la réalité constituent la preuve d’une temporalité autonome : le loup que l’on croyait mort dans le temps humain vivait encore dans le temps animal. La cavale de ce loup a été une sorte d’impertinence et de ricanement à l’encontre des hommes, un itinéraire d’intensité qui a été une manière de discréditer la morbidité des sociétés humaines. Cet inspirant jaillissement de la vie ne pouvait que relancer l’existence paralysée du philosophe, tout comme la preuve de son extinction définitive en 1993 ne pouvait que susciter le plus compatissant des sanglots. À bien des égards, l’Estrémadure aura eu la vertu de régénérer ses émotions, le mettant à distance du mépris et de la vanité, lui révélant un Monde dans le monde, une Pureté plus forte que toutes les forces de l’impureté. Aussi l’Estrémadure demeurera-t-elle «recluse au fond de son cœur» (p. 72), source de chaleur intarissable, soleil inextinguible et inlassablement auroral, séjour interminable car chaque fois recommencé pour aboutir à un dénouement différent (cf. p. 72), façon de ne pas dissiper l’expérience infiniment contemplative qu’il a eue là-bas, façon encore de se préserver de toute tentation crépusculaire.

Notes
(1) Éditions Cambourakis (2019), avec, comme toujours, une excellente traduction de Joëlle Dufeuilly.
(2) En effet Raphaëlle Leyris est davantage calibrée pour barboter dans le petit bain de Cécile Coulon et dans la flache d’autres couillonnades assignées à un public de dindes légères.
(3) Jack London, L’appel de la forêt (traduction Pierre Coustillas).
(4) Sur les thématiques du Silence, de l’Incarnation et du Verbe comme parole de Dieu, il faut lire de toute urgence la réédition de Max Picard aux éditions La Baconnière, assortie d’une préface de Gabriel Marcel, d’un avant-propos de Carlo Ossola et d’un apparat critique de Jean-Luc Egger (Max Picard, Le monde du silence, 2019).
(5) Max Picard, Le monde du silence.
(6) L.-F. Céline, Rigodon.