Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Révolution 2 : Révolution et contre-révolution romaines, par Francis Moury | Page d'accueil | La fausse parole d'Armand Robin »

19/12/2019

Ken Loach : l’infatigable contempteur des politiques de mort, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Alaa al Marjani (Reuters).

Note préliminaire : le 10 novembre 2019, au cinéma Le Vox de Fréjus, une fois le film de Ken Loach terminé vers 17h30, une voix du public s’élève de plus en plus et attire l’attention. On apprend qu’elle est la voix d’un homme centenaire qui fut militant toute sa vie. Cet homme ne peut pas retenir sa révolte après ce qu’il a vu. Je crois qu’il aurait voulu qu’on fasse écho à sa colère. Cet article lui est chaleureusement dédié parce qu’il ne fallait pas que son indignation naisse et meure dans une salle de cinéma.

Trois ans après le simple et prodigieux Moi, Daniel Blake, le cinéaste militant Ken Loach renoue avec une critique intransigeante de la société du travail au XXIe siècle. Son nouveau film Sorry we missed you établit un inquiétant diagnostic de la classe laborieuse qui semble condamnée à perdre sa vie en la gagnant. Le titre de ce film, en outre, compte double : il renvoie d’une part au déférent billet qu’un chauffeur-livreur colle sur les portes des clients absents au moment de la livraison de leur colis, s’excusant formellement d’être passé à une heure où personne n’était à la maison, puis, d’autre part, il renvoie aux absences répétées de ce même chauffeur-livreur au sein de sa famille, comme si sa femme et ses deux enfants l’imploraient de redevenir un mari et un père plutôt que de continuer à s’épuiser dans un travail de plus en plus inhumain (car l’homme rationnel s’y évanouit progressivement pour laisser apparaître un fantoche dominé par l’engrenage d’un ultralibéralisme destructeur). Ce chauffeur-livreur s’appelle Ricky Turner et en choisissant de s’engager dans une société de livraison privée après avoir professionnellement bourlingué, titubant de Charybde en Scylla dans l’univers du petit patronat, il commet une erreur d’appréciation : il croit enfin travailler pour son propre compte, mais, de fil en aiguille, il s’apercevra qu’il travaille pour une matrice totalement spectrale, nourrie de statistiques, de spoliations et de personnalités venimeuses. En sortira-t-il indemne ? Sera-t-il en mesure de quitter ce travail ingrat pour retrouver la vie et son lot d’incertitudes beaucoup plus tolérables que la certitude d’une activité qui détruit sournoisement toute espèce de vitalité ? Car c’est le grand dilemme de Ricky Turner, honnête blue-collar worker de Newcastle, Angleterre : ou il meurt d’angoisse de ne pas travailler à cause de son sens indéfectible du devoir, ou il meurt concrètement de travailler à cause de la nature des emplois qu’on peut lui proposer, incapable de comprendre qu’il existe peut-être une solution médiane. Toutefois est-il juste de sous-entendre que Ricky Turner ne serait qu’un homme mal éclairé sur les possibilités alternatives d’une existence provisoirement délestée du travail ? Ce que Ken Loach paraît nous indiquer tout au long de son film, c’est que Ricky Turner, loin d’ignorer l’hypothèse d’une vie momentanément chômée, a rejoint cet état particulier de l’existence où la privation de travail, fût-elle de courte durée, serait probablement synonyme de la mort réelle et symbolique de sa famille. Pour ces hommes d’honneur, la mort au travail vaut mieux que le risque plus ou moins fantasmé de sacrifier les siens à la rue et au cercueil. Bien sûr, toute la question est désormais de savoir s’il y a encore de l’honneur à supporter l’insupportable, à se déshonorer dans l’abjection des nouvelles formes du travail, sachant qu’il est aussi du devoir de l’homme de ne pas s’abandonner corps et âme aux récentes métamorphoses de l’esclavage.
Ceci étant posé, l’impression générale que nous donne Ricky Turner, ce n’est pas d’être un esclave gravement consentant, mais d’être un habitant du «monde enfant» dont parle Montaigne dans les Essais lorsqu’il compare les Indiens de ce monde et les conquistadors venus les malmener (1). Les premiers n’ont visiblement rien à envier aux seconds. C’est même plutôt l’inverse qui devrait se produire tant les villes de Mexico et de Cuzco respirent une justesse sociale qui a l’air de manquer aux valeurs européennes, celles-ci étant trop sûres d’incarner un summum de civilisation pendant que le reste de la planète serait sujet aux ténèbres de la barbarie. Or c’est précisément le caractère enfantin des Indiens qui leur a permis d’ériger un monde à la fois beau et dépourvu de vice, par contraste avec les conquistadors qui ne connaissent que l’esprit du commerce et le sentiment acquis de supériorité. Là où l’enfant prend la vie comme un jeu, exerçant une royauté inoffensive (2), l’adulte y ajoute la prétention de son savoir, et lorsque l’enfant se laisse aller aux intuitions de la nature pour bâtir sa société, l’adulte réprime le feu sacré de la lumière naturelle et s’encombre d’un encyclopédisme arbitraire. Ainsi nous assistons à la collision de l’innocence et de l’ethnocentrisme. Les Indiens sont même dévoués aux plus hautes pratiques de la religion, ce qui, suggère Montaigne, a engendré leur perte puisque un dieu innocemment vénéré ne saurait leur apporter de quoi résister à la fourberie des Européens. Il y a trop d’écart entre la loyauté des uns et la déloyauté des autres, tant et si bien que les Indiens, par excès de vertu, finissent par incuber une cécité pour tout ce qui concerne la manifestation excessive du vice. Par analogie, Ricky Turner, sa femme Abby, son fils Sebastian et sa fille Liza sont le reflet d’une cellule de l’innocence, semblable à une cellule saine qui se déplace vaille que vaille dans un corps devenu malsain. Par conséquent Ricky Turner n’est pas un esclave qui s’est platement résigné à sa condition – il n’est qu’un esclave qui s’ignore parce que sa vertu lui défend d’imaginer que son travail de chauffeur-livreur est absolument contaminé par des principes fourbes, cyniques et horriblement légalisés. À l’instar des Indiens décrits par Montaigne, le dévoué Ricky Turner ne peut pas discerner que le monde se comporte quelquefois différemment par rapport à sa manière de penser et d’agir. Par ailleurs c’est là que le bât blesse : ni les Indiens ni les conquistadors ne paraissent enclins à se forger une représentation du monde différente de la leur, à ceci près que les uns vivent selon des représentations pacifiques et les autres selon des représentations crapuleuses. Il va de soi que la véritable civilisation devrait se définir à partir des Indiens et de Ricky Turner, en fonction du critère du bien commun et d’une spiritualité ascendante, quoique cette spiritualité soit impossible pour Ricky en raison de son obédience permanente au rythme de la Machine. Et puis nous le savons comme s’il s’agissait d’un truisme anthropologique : la puissance matérielle l’emporte très souvent sur la puissance spirituelle, l’argent brillant davantage que le Livre, et ce sont les capitalistes, in fine, qui fixent impitoyablement les normes pour les hommes de foi. Il arrive même à présent que les capitalistes, par surcroît d’orgueil, estiment posséder une foi qui doit se substituer à la foi des mendiants sublimes. On attendrait en vain un nouveau Christ pour chasser les marchands du Temple.
De là se postule un double entêtement qui est susceptible de conduire à une impasse déconcertante : que ce soit Ricky Turner ou le monde du travail qui l’exploite impudemment, les deux peuvent revendiquer une bonne manière de vivre et affirmer «que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage» (3). Dans ce combat indirect, malheureusement, Ricky Turner a peu de chances de sortir vainqueur parce qu’il est la personnification du dépossédé qui tente ne serait-ce que de survivre face au possédant. Il y a d’un côté la voix du pauvre qui se hasarde quelquefois à désigner la barbarie abstraite de l’économie mondialisée, puis, d’un autre côté, il y a l’omnipotence désincarnée du marché qui tend à faire de l’indigent l’archétype d’un renoncement attardé à entrer pleinement dans la danse. On dirait l’allégorie de l’échec qui affronte l’allégorie du triomphe, et, à regret, il nous faut bien admettre que Ricky Turner ne pourrait pas prouver que sa situation de pauvreté est imputable au destin du capitalisme 2.0 ou à l’ubérisation du travail, d’autant que ce bon père de famille a voulu cet emploi de chauffeur-livreur dans l’espoir d’atteindre un statut de propriétaire. C’est le serpent qui se mord la queue et si Ricky Turner a besoin de l’architectonique capitaliste pour s’épanouir, il ne s’ensuit pas que le capitalisme, en retour, ait besoin de Ricky Turner pour se maintenir à flot. Reste que le film de Ken Loach ne veut rien prouver à la place de ses personnages : il montre objectivement la destruction de la vie par le travail et la façon dont ce dernier inflige à toute une frange de la population une condamnation à mort outrageusement affublée des attributs de la vie. À un certain niveau, il y a donc un mensonge d’État qui vend à son peuple une destinée de mort tout en la faisant passer pour un avenir fortifiant. Nous sommes ici au cœur de l’État qui «mord avec de fausses dents» et dont les «entrailles même sont fausses» (4). Peu importe en définitive que le capitalisme soit actuellement une valeur visible et respectée car, dans l’invisible, il menace la valeur suprême de la vie et il pervertit la sphère du travail. Il n’empêche que cette vérité criante, volontiers trouble-fête et sans doute trop teintée de dissidence, a de la peine à renverser le mensonge plastronneur de l’État tout-puissant.
Le bénéfice de ce mensonge officiel, quand il s’exprime à travers les politiques du travail, consiste à proclamer et à démontrer qu’une «société où l’on travaille sans cesse durement jouira d’une plus grande sécurité» (5). En épuisant le travailleur tout en le gratifiant de s’anéantir de la sorte, non seulement on paralyse l’énergie d’une révolution potentielle, mais on empêche également l’homme de s’individualiser, de débusquer en lui-même «la loi fondamentale de son vrai moi» (6). L’enjeu de cette politique de la sécurité par la glorification du travail, comme Nietzsche l’a compris, repose sur l’érosion volontaire et organisée des capacités intellectuelles, sur la fin de toute émulation digne de ce nom, puisque les pauvres doivent perdre l’espoir de mieux vivre et même la conscience de vivre, ainsi que sur l’altération exponentielle «des envies d’indépendance» (7). Dès lors, par le biais d’un fatal infléchissement de ses calamités, Ricky Turner, assez rapidement, se voit contraint de réévaluer ses rêves d’indépendance car bientôt il ne lui reste plus que la force de piloter son fourgon (jusqu’à frôler l’accident mortel à cause d’un assoupissement). En effet, pour concevoir un projet d’indépendance, encore faut-il parvenir à se silhouetter dans le temps long, or tout le problème de Ricky est que son horizon de vie se rétrécit au fur et à mesure qu’il fait don de la totalité de sa substance vitale à l’intérieur du temps court de ses journées de besogne. Autrement dit, une seule journée de travail équivaut à un genre d’hypothèque de la vie, et, ce faisant, le temps court se confond insidieusement avec le temps long et remplace peu à peu le projet d’être indépendant par la programmation quotidienne de la survie. Les circonstances sont d’autant plus dures pour Ricky que sa femme Abby subit un sort similaire avec son emploi d’aide à domicile. À l’image de son mari, Abby Turner est assujettie à des journées de Sisyphe, courant d’un coin à l’autre de la ville pour venir en aide aux invisibles de la société (vieillards et handicapés), s’affaiblissant à vue d’œil dans ce travail où le don de soi devient le défaut de soi, l’éclipse de toute subjectivité, faute d’un traitement salarial convenable, faute aussi d’une prise en compte des inconvénients liés au métier lorsqu’il s’agit de réfléchir en haut lieu à l’emploi du temps de ces travailleurs. De surcroît, et, reconnaissons-le, quasiment à dessein d’exagérer la réalité de ces prolétaires soumis à la moindre contingence, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty justifient la descente aux enfers d’Abby par sa subordination aux transports en commun qui rallonge encore ses interminables journées (sachant que le couple a dû vendre son véhicule afin que Ricky puisse acheter son fourgon de livraison).
On se rend vite compte à quel point le travail dans l’existence éprouvée des Turner vampirise à peu près tout ce qui relève de la vie. Pour eux le travail est la cause première, la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale de la vie, dépravant la théorie des quatre causes d’Aristote et vérifiant l’idée nietzschéenne d’un travail qui «use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires», abolissant la «réflexion», la «méditation», les «rêves» et les émotions qui constituent normalement une vie humaine dignement vécue (8). Cette domestication négative de la société par le travail induit premièrement un phénomène de grégarisation des opinions, chacun estimant que le travail permet de s’accomplir et de participer à l’effort collectif de la nation, opinions largement répandues parmi les discours solennels d’un l’État affairé. Elle induit deuxièmement un argument doloriste insoutenable, souvent convoqué par les prêtres du capital-roi : la souffrance au travail légitime la grandeur morale de celui qui souffre parce qu’il continue malgré tout d’être constant et appliqué, tel un Christ portant sa croix, prêt à mourir en exemple de générosité et d’amour inconditionnel pour son prochain (y compris pour son chef qui l’exploite). Troisièmement, enfin, cette domestication induit une perpétuelle division de l’homme entre sa vie réduite à une peau de chagrin et son travail qui le ronge immensément, celui-ci devenant plus énorme tandis que celle-là devient toujours plus minuscule – d’où la lente et certaine disparation de l’individuum créateur au profit d’un dividuum obéissant, corvéable à merci et facilement interchangeable, devenu aussi fragmenté que plusieurs figures emblématiques de Fernand Léger.
De nos jours, pour couronner le tout, les hommes d’État ont moins de mal à défendre le travail car celui-ci, grâce à l’évolution de la médecine et aux avancées technologiques, ne tue pas tant physiquement que plus discrètement. À vrai dire, pour l’essentiel du monde occidental, le travail, dorénavant, tue psychiquement et donc sa valeur de self-fulfillment est moins sujette à caution puisque ses nuisances sont d’abord indiscernables ou prétendues telles. Et qui pourrait mesurer d’une manière exacte le degré de souffrance de Ricky et d’Abby Turner ? Ils n’ont l’air que d’adulte fatigués physiquement, astreints à des métiers difficiles qu’ils ne sont du reste pas les seuls à pratiquer, mais en rien ils ne sont psychiquement suspects du moment qu’ils recommencent chaque matin ce qui les a dégradés la veille. D’ailleurs, même s’ils se plaignaient de souffrir, la société en général leur répondrait qu’il y a pire que de souffrir de son travail : il y a le fait de ne pas travailler. Cette vaste souffrance qui serait inhérente à l’absence de travail contribue à enjoliver les mythologies laborieuses. Elle contribue également à criminaliser ou à culpabiliser tous ceux qui ne prêtent pas main forte à la dynamique de la fourmilière sociale. Maintenant que le jour et la nuit sont entièrement cadencés par le travail, il est nettement déconseillé de se marginaliser de cette frénésie ou de vouloir définir par des critères moins populaires la recherche de son bonheur. On dirait en outre que tout est mis en place pour transformer le travail en une espèce de loisir et l’oisiveté en un genre de servitude, par l’entremise d’une inversion des valeurs résolument sinistre. En d’autres termes, le travail offrirait un divertissement rémunérateur, promettant de nouveaux divertissements une fois le travail terminé, alors que l’oisiveté incarnerait la défaite de l’homme qui n’a pas réussi à surmonter sa paresse, victime de ses instincts nonchalants, inapte à s’affranchir d’une animalité régressive pendant que la majorité des hommes se préoccupe de galvaniser une humanité passionnée par le progrès.
Ce sont ces idées latentes qui tracassent les Turner en plus de leurs nombreux désagréments pratiques : la classe laborieuse a intériorisé toutes les représentations de la honte et de la responsabilité lorsque surgit un contexte où le travail disparaît de l’existence (ou lorsqu’il est susceptible de disparaître si l’on ne s’acharne pas à le conserver). Pour ces gens-là, l’ascenseur social et la méritocratie ne sont pas que des mots jetés en l’air – ce sont des réalités indubitables auxquelles il est nécessaire d’adhérer si l’on souhaite faire quelque chose de sa vie. Ricky et Abby, quoique leurs consciences respectives aient du plomb dans l’aile, ne doutent pas dans leur inconscient qu’ils pourront devenir propriétaires et qu’ils apporteront à leurs enfants de quoi s’émanciper de la working class. Là où tous les signes du réel conspirent à leur montrer que leurs moindres efforts sont vains, contre l’évidence d’un déterminisme au sein duquel il est impensable d’injecter une goutte de contingence, Ricky et Abby persévèrent dans l’illusion et dans les récits mythiques, idolâtres d’un travail qui a pris pour eux la consistance d’un dieu, rappelant à certains égards le sermon du père de Robinson Crusoé lorsqu’il recommande à son fils de viser la médiocrité qui rassure. De façon émouvante, l’aveuglement des parents Turner, exténués par des professions immondes, est compensé par la lucidité des enfants, lesquels, tour à tour, essaient de ramener leur père et leur mère à une vie davantage vécue. En cela, par exemple, la succession des blâmes scolaires prononcés à l’encontre de Sebastian témoigne moins d’un état intrinsèque de délinquance que d’une tentative renouvelée d’alerter ses parents, comme si sa créativité dans l’anticonformisme devait finir par ouvrir les yeux de Ricky et d’Abby, si conformes et pourtant si difformes dans le vivant. C’est là un point très positif du film même s’il n’est qu’une hypothèse feutrée : les enfants ne semblent pas dupes de l’avenir qu’on leur propose, n’y voyant que du néant et de la mort, des dispositifs et des processus, des hommes qui ne sont plus tout à fait des hommes parce qu’ils ont cru à une humanité qui les a travestis en rouages d’un appareil à fabriquer de l’inhumanité. Ce monde-là, cet univers de catacombes, les enfants n’en veulent pas et Sebastian, plus ostensiblement que sa sœur Liza, le manifeste autant dans son rejet du système scolaire que dans ses graffitis qui augurent les principes d’une désobéissance civile (évoquant l’action finale de Daniel Blake, admirable et presque désespérée, dans le précédent film de Ken Loach, sorte de passage de témoin d’un vieux qui va mourir de n’avoir pas vécu à un jeune qui pourrait ordonner le droit de vivre à sa génération).
Mais peut-on s’extraire des engrenages qui artificialisent la vie et qui ont acquis tant d’autorité parmi les hommes ? (9) Peut-on espérer vaincre un système de mort qui réussit à se signaler en tant que système fondamental de la vie ? Que Ricky et Abby soient en train de mourir au travail, cela est incontestable, mais il est tout aussi incontestable que leur foi dans le travail les contraint à se figurer que la société, par-delà ses dysfonctionnements considérables, est une société juste (parce qu’un dieu quel qu’il soit ne peut pas être injuste). Ils ont un travail quand d’autres n’en ont pas, donc ils vivent même en survivant et ils ont appris à s’en satisfaire. Outre cela, ils ne sont pas pauvres dirait Charles Péguy, mais ils sont misérables parce qu’une société où l’argent coule dans les veines de toutes les activités produit de la misère et ne laisse plus d’intervalle pour choisir tranquillement une vie de pauvreté (10). Or l’argent coule dans les veines du XXIe siècle bien plus vite et avec un débit bien plus impressionnant qu’il ne coulait jadis dans le corps du monde, il y a une centaine d’années environ, du temps de Péguy, lorsque le progrès, certes, occasionnait déjà des flux économiques croissants, mais lorsqu’il n’était point encore le père vaniteux des technologies conçues pour être au service maximum de l’argent. À l’heure de l’informatique, des transactions instantanées et des réticulations gargantuesques, l’économie et ses machines pétrissent le monde à vue d’œil, niant la vieille métaphore de la main invisible inventée par Adam Smith, modifiant tout à leur guise, décidant de qui doit vivre et de qui doit mourir, pas uniquement du reste dans le domaine du travail, mais aussi, plus perfidement, dans le domaine des valeurs culturelles, façonnant par exemple des succès littéraires sur la seule base d’une attraction favorable pour le marché. C’est ainsi que les justes périssent sous l’empire des opérateurs de marché et c’est ainsi que les génies artistiques véridiques périssent sous l’empire des médiocres algorithmiques. Plus s’étend l’influence d’une technologie financière, plus s’affirme une redoutable discontinuité entre l’homme et la nature, comme si le règne du calcul se détachait brutalement du règne d’une improvisation nécessaire, l’homme s’octroyant la capacité d’agir selon ses propres fins sans se demander s’il ne serait pas plutôt tributaire d’un ordre primordial qui le tient tout entier dans ses décrets. D’où ce préjugé en vogue qui incline à faire de l’homme au milieu des choses vivantes «un empire dans un empire», un commandant de lui-même et de tout ce qui existe, faisant de «l’impuissance et de l’inconstance humaines» non pas l’objet «de la puissance ordinaire de la Nature» mais la particularité d’un «vice de la nature humaine» que l’on suppose éliminable et convertible en pouvoir extraordinaire (11). Alors qu’il serait peut-être plus sage de postuler une continuité entre nos actions et les mouvements de la nature, d’envisager avec humilité notre appartenance à un absolu fondateur, nous préférons détrôner cet absolu pour y introduire le nouvel absolu des machines et une survalorisation de nos compétences cognitives. Assurément, ici, nous ne parlons plus de l’homme naturel, mais nous parlons d’une créature orgueilleuse, d’un Prométhée ultramoderne qui se rebelle égoïstement et qui prétend recréer la nature à dessein d’imposer une forme de vie exclusive, une configuration de l’existence où l’économie de marché serait l’alpha et l’oméga de tous les instants.
Les grands auteurs n’ont pas manqué pour nous avertir de ces dérives et parmi eux se trouve Oswald Spengler, lanceur d’alertes philosophiques, référence incontournable pour saisir la différence entre Ricky Turner et le monde contemporain du travail systématisé par les machines. Dans L’homme et la technique (12), Spengler n’y va pas par quatre chemins : il entend la technique à l’instar d’une «tactique pour la vie», en l’occurrence un potentiel d’action consubstantiel au vivant et dont l’actualisation aboutit à une hiérarchie objective, permettant de savoir «si [mon] destin est de subir l’histoire des autres ou de faire subir la [mienne] aux autres». De toute évidence, Ricky Turner subit l’intrigue des techniciens, sa tournée de livraison étant aliénée au paramétrage drastique d’un boîtier électronique où tout est consigné (son trajet, ses colis à livrer en urgence, ses temps de pause et ses retards éventuels). Derrière cette inflexible planification de la journée, derrière l’inquiétante vassalité d’un homme dont l’action a été dégradée en réaction pure, il y a des hommes de l’ombre qui nourrissent la Machine et entretiennent le paradigme du rendement, et, plus concrètement, il y a des petits chefs délibérément serviles qui préfèrent la psychologie des machines plutôt que l’attention portée aux réalités humaines. Par conséquent, si Ricky Turner accuse les coups d’un ultralibéralisme logé dans les tours d’argent des quartiers d’affaires, il accuse d’abord les coups de Maloney, un petit chef diabolique, aussi musclé qu’insensible, lui-même bâillonné dans l’estomac vorace de l’économie, persuadé que son entrepôt de livraison peut concurrencer des géants de l’envergure d’Amazon ou de FedEx. Conformément au vocabulaire de Spengler, Maloney serait un «carnassier» et Turner un «herbivore», le premier doté d’une technique personnelle et modulable, prédatrice et perfectible, le second contraint d’être une proie étant donné sa technique insuffisante pour s’adapter aux désirs des dominants. Mais au-delà de ce qui sépare Maloney de Turner, d’une façon plus préoccupante, Spengler fait de l’homme un «carnassier inventif», un être ayant la faculté de fabriquer des armes et de les choisir en vue d’optimiser sa domination sur l’ensemble du monde vivant.
Il résulte de cette entreprise de domination un drame colossal parce que l’homme, égaré dans les limbes d’une «culture faustienne» (13) où il a vendu son âme au diable de la technique, ne s’aperçoit plus du tout que la nature continue d’être le sommet de la vie. C’est la raison pour laquelle Spengler insiste sur le fait que l’homme est moins le maître que l’esclave de ses pensées. Parmi celles-ci, on recense la pensée qui repose sur la tyrannie du calcul du «plus grand effet», c’est-à-dire sur l’impératif que tout acte techniquement élaboré doit engendrer une incidence notable sur le vivant. Cette prescription extravagante de la technique insinue de nouvelles manières de travailler, ne serait-ce déjà que parce que le progrès technique, lorsqu’il est si prépondérant, occulte le travail en tant que médiation originaire unissant l’homme et la nature. Désormais la technique s’immisce entre l’homme et la nature, elle les dissocie plus qu’elle ne les relie, tant et si bien que Spengler souligne le passage d’un monde organique à un monde de l’organisation, typique d’une culture «contre-nature» qui brûle toute son énergie pour emprisonner la vie dans ses filets artificiels. C’est de cela précisément que souffre Ricky Turner : sa vérité organique se heurte de plein fouet au mensonge de l’organisation, le corps épris de liberté s’affronte aux directives du management actuel. Relativement à l’horizon technocratique anticipé par Spengler, deux catégories de l’homme s’opposent et nous les identifions parfaitement dans le film de Ken Loach, avec d’une part les «donneurs d’ordre», assortis aux modalités d’une technique abondante, puis d’autre part les exécutants qui ne sont que les «objets des processus politiques et économiques». En résumé, toujours selon le lexique spenglérien, il y a d’un côté les «meneurs» et de l’autres les «menés de la vie» – il y a Maloney qui fouette inlassablement le bétail et il y a Turner qui tire incessamment la charrue du Capital. Et Turner est si accaparé par sa tâche qu’il n’a même pas le temps de s’arrêter pour soulager sa vessie, obligé d’uriner dans une bouteille en plastique bringuebalant à l’arrière de son fourgon. Qu’est-ce là sinon le déni de l’organique au profit de l’organisation ? Qu’est-ce là sinon un monde dénaturé par «le philistin du progrès des temps modernes» ? (14)
L’excès de technique semble donc s’acheminer vers un monde paradoxalement invivable. Les machines ou les innovations réputées nous aider ont tendance à jeter l’humanité dans les fers d’une existence artificielle, voire d’une existence menacée à tout moment d’anéantissement. Avec la bombe atomique, par exemple, la décimation totale de la Terre n’est plus un discours insensé rappelle Hannah Arendt (15). La possibilité d’une guerre atomique anéantit l’idée même de guerre ou de politique continuée par d’autres moyens : la technique poussée à son paroxysme à travers le spiritus destructionis présage la fin du monde commun et la neutralisation du lien politique (16). En ce qui concerne les technologies complices de la finance internationale, celles qui régulent abominablement la vie de Ricky Turner, elles ne sont pas moins néfastes que la bombe atomique. Elles participent également de la désintégration de la communauté humaine et de la ruine du champ politique. Elles destituent la primauté de l’humain pour la remplacer par la suprématie du système, en quoi elles réalisent l’ancien rêve de Frederick Taylor – définir l’homme à partir d’un dispositif managérial et non plus à partir de lui-même (17). Dès lors l’usine et l’entreprise peuvent changer la donne de la pénibilité en l’absorbant facticement dans les techniques managériales. On croit que l’ouvrier se renforce en économisant ses gestes, mais il s’affaiblit car la méthode managériale lui fait oublier ce que la nature voulait qu’il fasse initialement, tout comme elle l’incite à se désinvestir mentalement de son action en l’insérant dans un protocole encore plus serré qu’autrefois. Très tôt Rousseau avait eu l’intuition d’un progrès technique effrontément assigné à poser des «guirlandes de fleurs» sur ses propres inventions, cela dans le but d’atténuer l’impression d’asservissement des hommes vis-à-vis de ces mêmes inventions (18). La vocation du progrès, dans l’argumentation rousseauiste, n’a d’autre objectif que d’exhorter les hommes à «aimer leur esclavage» et à consolider «des peuples policés» (19). C’est en quelque sorte une version prématurée de la thèse nietzschéenne : le travail et la technique, en bout de ligne, doivent protéger la paix sociale quoi qu’il en coûte en termes de mépris des qualités humaines. On serait presque tenté d’évoquer un pieux mensonge entretenu par la politique : tant que les hommes croient aux apologies du travail, l’ordre social est préservé, et mieux vaut des Ricky Turner prêts à mourir au travail plutôt que des Sebastian Turner qui refusent d’avaler des couleuvres. La terrible dernière scène du film, en outre, ne nous rassure pas vraiment quant à la faculté du troupeau occidental à se libérer du mensonge et à mettre hors d’état de nuire les puissances de falsification de la vie. Des grèves, des syndicats et des Gilets Jaunes n’y changeront pas grand-chose car à l’outrance caractérisée, chronique et arrogante, il faut maintenant répondre par une violence purificatrice sans précédent. Il est en effet impossible de sortir d’une projection de Sorry we missed you en ayant envie de trouver des alibis à Maloney et aux directeurs de conscience dont il est le fidèle serviteur.

Notes

(1) Montaigne, Essais, III (Des Coches).
(2) Héraclite : «Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions : royauté d’un enfant» (traduction de Marcel Conche).
(3) Montaigne, Essais, I (Des Cannibales).
(4) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (De la nouvelle idole).
(5) Nietzsche, Aurore (§ 173, Les apologistes du travail).
(6) Nietzsche, Schopenhauer éducateur.
(7) Nietzsche, Aurore, op. cit.
(8) Nietzsche, ibid.
(9) Cf. Ernesto Sabato, Hommes et engrenages (R&N Éditions, 2019).
(10) Charles Péguy, L’argent.
(11) Spinoza, Éthique, III (De l’origine et de la nature des sentiments).
(12) Oswald Spengler, L’homme et la technique (R&N Éditions, 2016).
(13) Spengler, ibid.
(14) Spengler, ibid.
(15) Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?
(16) Arendt, ibid.
(17) Frederick W. Taylor, Principes d’organisation scientifique des usines.
(18) Rousseau, Discours sur les sciences et les arts.
(19) Rousseau, ibid.

Lien permanent | Tags : cinéma, ken loach, gregory mion, sorry we missed you | | |  Imprimer |