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« L’Amérique en guerre (16) : Ces morts heureux et héroïques de Luke Mogelson, par Gregory Mion | Page d'accueil

26/06/2020

Alexis Zorba de Nikos Kazantzakis, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Neil Hall (EPA).

Kazantzakis.JPG«En attendant, il se laissait aller, se reposait, se reconstituait après sa longue traversée de l’océan du savoir.»
Jack London, Martin Eden.


«Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres.»
Mikhaïl Bakounine, Dieu et l’État.


Avec l’inoubliable Alexis Zorba (1), écrit au début des années 1940 alors que la Grèce endure une famine dévastatrice et un fascisme multiforme, Nikos Kazantzakis médite sur une époque de sa vie passée tout en effectuant une apologie de la vie à contre-emploi d’un présent accablant. Il raconte la manière dont un écrivain de trente-cinq ans se libère des livres et fait l’expérience d’une révolte fondatrice de la chair. Dans une perspective nietzschéenne qui traverse le roman de la première à la dernière page, on peut apercevoir, au gré de cette révolte organique, les éléments d’une conversion qui s’amorce dans l’apollinien et se termine dans le dionysiaque, c’est-à-dire le cas d’une existence dont la perfection formelle (Apollon) se trouve subitement confondue et encouragée à nier sa forme individuelle pour fusionner avec le délire océanique de la totalité mouvante du monde (Dionysos). D’abord prisonnier d’une conception limitée et muséale de la beauté, l’écrivain, peu à peu, s’affranchit des dogmes constitués de la création en découvrant le mobilisme universel qui anime le vivant. À la faveur de son amitié avec un dénommé Stavridakis (2), il va rejeter sa condition de «rat de bibliothèque», otage de «l’encre» et du «papier» (p. 24), afin de commencer à revêtir son âme avec le muscle et le nerf des choses mêmes (cf. p. 25). Cet élan initiatique, toutefois, se complètera d’une façon inattendue dans la mesure où Stavridakis est appelé sous d’autres latitudes par le devoir patriotique. L’écrivain, bien décidé à ne pas laisser le flambeau de la vie retomber dans les gouffres glacés de la réclusion savante, prend la décision de partir en Crète pour exploiter une mine de lignite. La mine, symboliquement, oblige le jeune homme à se lancer dans une bouleversante catabase, dans une descente vers le noyau du monde, à l’opposé des anabases de l’esprit qui se satisfait uniquement de son agilité, en rupture absolue avec les vérités du corps. Et c’est en attendant son bateau salvateur au Pirée que l’écrivain fait la rencontre d’Alexis Zorba, soixante-cinq ans distribués par le truchement d’une «haute stature d’escogriffe» (p. 85), doté «[d’un] cœur vivant, [d’une] voix chaleureuse, [d’une] grande âme brute [qui n’a] pas coupé le cordon ombilical avec sa mère, la Terre» (p. 32).
L’amitié qui ne cessera de croître avec Zorba est une parfaite continuité de l’amitié vécue avec Stavridakis. Au sens le plus grec et le plus aristotélicien du terme, ces deux amitiés sont ancrées dans la tradition de la philia. Cela signifie que l’amitié se définit comme une vertu assidûment travaillée, comme une relation bienveillante pleinement réciproque et comme un lien totalement désintéressé puisque l’ami est aimé pour lui-même et non pour ce qu’il est susceptible de nous rapporter. Cette amitié subtile, voire cette affinité élective, n’apparaît que deux ou trois fois au cours d’une vie, d’où, évidemment, le soin particulier qu’elle implique. Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote ajoute d’ailleurs qu’il est nécessaire de partager beaucoup de temps et beaucoup d’habitudes avec l’ami de sorte à se rendre digne de l’amitié et digne de confiance. En outre, ce qui a probablement convaincu l’écrivain de partir en Crète en compagnie de Zorba, c’est la simplicité avec laquelle celui-ci a fait irruption. À rebours de cette «heure du soir qu’aima P.-J. Toulet» (3), présage de ténèbres et d’inquiétude, c’est au seuil de l’aube que Zorba s’est invité à la table de l’homme de lettres (qui est aussi le narrateur), presque plus naturel et plus vivifiant que le soleil en approche. La dimension aurorale du personnage de Zorba est indéniable et elle inscrit un héliotropisme fondamental dans l’intériorité de l’écrivain. Aussitôt silhouetté parmi la nuit finissante et le jour encore timide, Zorba congédie toutes les tentations crépusculaires, et s’il a spontanément accosté cet écrivain sur le point d’entamer un changement d’existence, c’est en quelque sorte parce qu’il a deviné sa volonté de métamorphose, parce qu’il a entendu le coup d’État qui se préparait au sein de cette conscience jusqu’alors trop dépendante des livres de fiction, des encyclopédies et des doctrines idéalistes. C’est parce que Zorba «connaît si bien l’âme humaine» (p. 88) qu’il a ressenti une attirance extraordinaire pour ce solitaire en route vers la Crète et vers son humanité réconciliée avec elle-même.
D’autre part, ce télescopage en apparence inattendu entre une âme de feu et une âme en voie d’adoucissement démontre la particularité de Zorba dès qu’il se singularise à l’aune d’un érudit qui n’a pas encore tout à fait entonné le chant de la vitalité. Il y a en Zorba une dimension radicalement ignorante, ou, plutôt, un savoir exclusivement acquis par l’expérience, tandis que l’écrivain semble incarner une espèce de savoir cumulatif acquis par la seule rationalité. En cela précisément, Zorba comparaît sur le terrain de l’histoire littéraire sous les traits d’un Martin Eden délibérément inachevé dans la sophistication. Cet homme aux mille expériences n’a nullement l’intention d’abandonner l’horizon de l’infini vivant pour se réaliser dans les livres ou pour indiquer à une jeune femme bien née qu’il peut rivaliser avec elle en quantité de connaissances raffinées. Certes la force de travail théorique de Martin Eden est impressionnante, et, à ce titre, elle est un écho de la force de travail purement pratique d’Alexis Zorba, mais le héros de Jack London se dénature dès lors que la célébrité le consacre, prouvant que ses livres sont devenus solubles à la fois dans l’univers bourgeois et dans la multitude, tant et si bien que son individualité nietzschéenne s’effondre et le pousse au suicide rédempteur lorsqu’il se jette à la mer, retrouvant par là même les conditions originelles de son tempérament dionysiaque qu’il n’aurait jamais dû trahir. Ainsi la trajectoire de Martin Eden ressemble à une courbe descendante qui se redresse à la fin, comme s’il s’agissait d’un baroud d’honneur, d’une exhortation à ne pas se méprendre sur son compte, par contraste avec la trajectoire d’Alexis Zorba qui persévère en direction des cimes individuelles tout en vivifiant les existences qui le côtoient. C’est là toute la différence avec Martin Eden : le personnage emblématique de Jack London était un amoureux de la vie qui s’est fourvoyé dans un accomplissement négatif de lui-même, péchant par ambition suspecte ou par aveuglement sentimental, alors que le personnage de Nikos Kazantzakis, s’il transgresse parfois le principe de la vie en évoquant les avantages de l’argent, ne cherche jamais réellement à indexer son mode de vie sur les méthodes qui lui permettraient de devenir un homme riche et respecté pour des raisons superficielles. Cela signifie peut-être que l’objet de tous les malheurs de Martin Eden n’est autre que le livre, cet amas de pages où chacun essaie d’imposer sa Weltanschauung, ce parallélépipède qui a le pouvoir aberrant d’émanciper ou d’emprisonner, et que, dans le doute, Alexis Zorba préfère rejeter au profit d’un accord plus direct avec la réalité. C’est pourquoi Martin Eden est un nietzschéen à moitié accompli là où Alexis Zorba atteint quasiment l’ultime étape de l’enseignement de Zarathoustra, en l’occurrence la vie de l’enfant, le «commencement nouveau» perpétuel, l’intensité d’une «affirmation sainte» qui est «innocence et oubli» (4). Au fond Martin Eden est un enfant olympien qui a voulu grandir, un saint qui s’est damné avant de se ressaisir in extremis, un individu qui a momentanément et fatalement perdu le nord d’une authentique philosophie à travers le dividuum des normes bourgeoises.
On pourrait même supposer que le récit de l’écrivain (faux jumeau de Kazantzakis), du moins dans ses parties bibliomanes, reflète l’histoire ancienne d’un Martin Eden qui aurait renié son extrême vitalité pour s’enfermer dans la vitalité factice de la production intellectuelle. Par conséquent le roman de Nikos Kazantzakis concrétise la rencontre de deux Martin Eden hypothétiques : l’un qui a besoin de se retrouver après s’être égaré, lucide quant aux limites à ne pas franchir grâce aux échanges préparatoires avec Stavridakis, puis l’autre qui en aucun cas, même à la suite d’un jour difficile, n’a voulu empêcher la vie de s’affirmer en lui. À partir de cette dissimilitude, on repère la présence d’une sorte de barrage à l’intérieur de l’écrivain, une retenue d’eau qui entrave l’écoulement vital, un obstacle qui refuse d’accueillir entièrement le «fleuve du devenir» (5), à savoir la puissance d’une temporalité sensible qui disculpe et qui guérit l’homme de ses idéaux ascétiques où la vie disparaît sous les assauts de l’intelligible (le Dieu réfléchi des textes ou des théologiens, la morale castratrice, les idées, etc.). Pour l’exprimer autrement, en amont de sa coexistence avec Zorba, l’écrivain manque d’épaisseur tellurique, il n’a pas les pieds sur terre et il est l’esclave d’un arrière-monde qui le conforte dans une perception diminuée du réel. D’une certaine façon, cet homme excessivement cultivé a renoncé à la meilleure part des hommes, au bien le plus précieux dont on puisse disposer : la liberté. Par chance, Alexis Zorba va progressivement rééduquer son ami, l’amenant à reconquérir sa liberté naturelle et sa sensibilité archaïque, à se débarrasser des catastrophes de la désincarnation pour vivre le bonheur de l’incarnation. Il veut pour ainsi dire le libérer d’un état de corruption livresque en vue de le rapatrier dans un état d’innocence qui serait comme le matin éternel du monde. Et l’écrivain ne tarde pas à comprendre que Zorba est la figure adéquate du grand libérateur dont il avait urgemment besoin : «Jamais je n’avais vu aussi amicale correspondance entre un homme et l’univers» (p. 204), le spectacle d’un genre de présocratique lumineux qui «vivait la terre, l’eau, les animaux, Dieu sans l’intermédiaire et la déformation de la raison» (p. 210).
Cette éducation à la liberté ne pouvait pas bénéficier d’un espace plus éblouissant que la Crète, d’un paysage si laconique et si profond, capable de transmettre immédiatement sa «virile austérité» (p. 59) aux esprits engourdis. La Crète est également l’occasion d’un jugement sur l’autonomie des citoyens. En se référant à l’histoire convulsive de l’île, Zorba manifeste son incroyance à l’égard des chimères de la liberté politique, ou du moins vis-à-vis de cette étrange liberté acquise par les armes et par le meurtre (cf. pp. 44-5). Il ne croit nullement aux gouvernements fondés sur la pulsion de mort et sur le règne d’une volonté qui cherche à dominer son prochain. Ce que défend Zorba en filigrane, c’est la force d’un homme qui aura surmonté sa condition bassement instinctive afin de faire apparaître en lui les aptitudes les plus subtilement vivantes, les plus adroitement vouées à cohabiter avec n’importe quel surgissement de la vie (cf. p. 48). Il rejette donc tous les patriotismes qui engendrent la guerre et l’horreur, la désunion et l’abomination des politiques de conquête (cf. pp. 330-8). À «l’école de Zorba» (p. 122), on enseigne l’alphabet de la nature qui dégrossit les prétentions de la culture, on apprend, comme chez Nietzsche, à accoucher d’une étoile dansante et à filer dans les firmaments qui nettoient la vie de sa crasse spéculative (cf. p. 442). C’est la raison pour laquelle Zorba se situe en dehors des problématiques adultes ordinaires, en marge des capitales des empires blasés, à contresens des lassitudes et des mélancolies pédantes qui fabriquent des monstres cérébraux comme Jean des Esseintes, car tout, absolument tout respire l’enfance dans le sillage de ce Christ hellénique, irrécusable saint qui méritait sa légende dorée (cf. p. 454). Au quotidien, sans aucune exception à la règle de l’ingénuité, Alexis Zorba s’étonne en permanence. Ce professeur d’étonnement «voit tout, tous les jours, pour la première fois» (p. 89). Il est représentatif de cette faculté d’émerveillement qui vérifie l’âme philosophique par excellence et que les Grecs appellent thaumazein (cf. pp. 232 et 338).
Ce sempiternel enchantement de Zorba s’accompagne par la capacité d’animer son environnement, par le génie d’insuffler aux choses un surcroît de pétulance, à tel point que «le monde [prend] vie entre ses mains» (p. 273). Ni captif de son passé, ni angoissé par son avenir, cet homme est un modèle de présence à soi et c’est par ce biais qu’il édifie son ami (cf. p. 65), encore influencé par les derniers vestiges de l’érudition. Sobrement lesté d’une «âme [qui avance] bien plus vite que le monde» (p. 37), Zorba s’inscrit avant et après la civilisation, car ici le monde n’est pas un synonyme de la nature ou du réel (comme la plupart du temps dans le roman), mais il renvoie implicitement à la région des hommes, à ces lieux surpeuplés qui sont tributaires d’une rythmique artificielle et qui ne peuvent concurrencer avec la vitesse mirobolante du rythme vivant. Il est néanmoins paradoxal de se dire que la précipitation caractéristique d’une vie urbaine demeure moins rapide qu’une vie dépouillée. En effet, Zorba n’a pas la frénésie ingrate ou la nervosité d’un citadin, il est absent de l’agora où se discutent les avancements de carrière, mais en épousant la structure anamorphosée du vivant il se réalise en tant qu’homme plus vite que tous les autres hommes. Du reste, en ce qui concerne le rythme vivant à proprement parler, il est sui generis et ne tolère aucune intervention qui souhaiterait le falsifier – il est d’une lenteur déconcertante et il clarifie la fable du lièvre et de la tortue. Aussi peut-on associer Alexis Zorba à cette tortue qui sait partir à point, à un homme qui sait transcender le poids commun à tous les hommes (l’orgueil), et, ce faisant, il devient l’étalon de mesure optimal pour l’écrivain surchargé de «soucis métaphysiques» (p. 95). Non seulement Zorba est inspirant pour s’alléger des cargaisons abstraites, mais il est également seyant pour quiconque a le désir de vivre au diapason patient de la nature. Au cours d’une réminiscence émouvante, l’écrivain, justement, relate un épisode qui trahit tout le mensonge de son existence prétendument supérieure eu égard à ses lettres de noblesse (cf. pp. 188-9). Un jour, après avoir déniché «un cocon dans un pin» et voyant que le papillon ne devait pas tarder à se dégager de sa gangue, il a voulu stimuler cette enveloppe naturelle avec son haleine afin d’accélérer le processus de la nativité. Mais le papillon, «sorti avant terme», a eu à peine le temps de s’ébrouer avant de mourir. La leçon rétrospective qu’il en retire est due à l’intercession tutélaire de Zorba : «Je crois que le cadavre duveteux de ce papillon est le poids le plus lourd que j’ai sur le conscience. J’ai profondément compris cela aujourd’hui : c’est un péché mortel de forcer les lois éternelles; on a le devoir de suivre avec confiance le rythme pérenne de la nature» (p. 189). Sa résolution n’en est alors que plus évidente et consiste à se départir de toutes ses «impatiences hystériques» (p. 189). Il est vital pour lui de se désaccoutumer d’un certain somnambulisme de savant, de se réveiller d’un sommeil dogmatique persistant à dessein d’embrasser la création nue, la terre ancestrale, l’indicible syntaxe de la nature débarrassée de la culture. Il s’agit en somme de condamner les dogmes d’une logique de la netteté rationnelle pour s’aventurer dans les tâtonnements d’une logique floue (6).
Fidèle à ce dérèglement de la raison qui prête la main à un soulèvement de tous les sens, Zorba est comparable au serpent adoré par les «sauvages d’Afrique» (p. 105). Il est semblable à ce reptile «parce qu’il touche la terre de tout son corps et en connaît ainsi tous les secrets». Il palpe le sol «avec son ventre, avec sa queue, avec son sexe, avec sa tête». Et c’est de cette manière qu’il se distingue des «gens instruits [qui ne sont] que des cervelles d’oiseau perdues dans les nuées» (p. 105). Un tel spécimen humain «à l’instinct infaillible» (p. 429) peut s’autoriser des largesses dans le partage de la vérité et de l’affabulation (cf. p. 316) parce qu’il n’est pas redevable de nos catégories morales, et, en sus, parce qu’il s’est divinement désisté de tous les commandements (cf. p. 348). Il est le point d’apparition de l’homme libre, le vandale des préjugés démocratiques tant attaqués par Nietzsche (7), l’individu grâce auquel une âme se réchauffe et dont l’absence, instantanément, se traduit par une sensation de froid (cf. p. 235). Sous le patronage décontracté de Zorba, il est donc possible de rediscuter la poésie de Mallarmé, d’y percevoir une composition équivalente à ces «religions anémiées dans lesquelles les dieux ont fini par ne plus être que des motifs poétiques, des ornements destinés à enjoliver la solitude humaine, à décorer les murs» (p. 206). La complexité mallarméenne, si loin des remous sanguins ou des crispations viscérales, n’est plus guère que de «l’eau distillée, indéniablement pure, sans microbes, mais aussi sans substances nutritives», une mise en bière de la preuve organique, un flagrant déni du corps qui s’abîme dans «un jeu intellectuel stérile, […] une architecture éthérée» (p. 206), tout cela flottant au fond d’un cerveau lui-même flottant dans la cuve de ses mirages. Dès lors ce n’est plus la parole qui prévaut, fût-elle extraite de l’entendement surdoué d’un prodigieux poète, mais c’est le silence qui prend le relais et qui laisse à la nature sa pleine expression. Le mausolée du poète classique s’effondre, il n’habite plus le monde comme jadis Hölderlin l’a préconisé (et la formule a médiocrement vieilli), mais, tout à l’inverse, c’est le monde qui l’envahit sublimement et le déborde aussitôt intensément, lui rabat le caquet et le fait entrer dans une extase où ne subsiste plus que la danse, c’est-à-dire la saltation du réel au sein du corps, seule et unique poésie admissible lorsqu’on a compris l’inanité du langage (cf. p. 151). Quand la réalité devient inexprimable ou qu’elle bascule dans le régime chaotique des formes imprécises, quand l’émotion bachique succède aux volontés d’articulation grammaticale, Zorba se met à danser en «vieil archange révolté», tout «en provocation, en obstination, en insoumission» (p. 427), disciple naturel de Dionysos et apôtre de la «délivrance» (p. 428).
En conformité avec ce profil ondoyant, le break-dancer Alexis Zorba exerce un pôle d’attractivité pour les femmes, un centre névralgique d’érotisme et de séduction imminente. Derrière chaque femme, «belle ou laide» (p. 75), préalablement à tout féminisme qui n’aura contribué qu’à tuer la femme, Zorba discerne «le visage sévère, sacré, mystérieux d’Aphrodite» (p. 75), la source de jouvence où l’homme doit s’abreuver en mimant tout à la fois Don Quichotte et Don Juan (cf. p. 135). Quelles qu’aient pu être ses amantes ou ses admirations, ses dulcinées ou ses soupirantes, la femme a été sa «sempiternelle affaire» (p. 447), son épine dorsale, sa complice en vitalité. Et voudrait-on par hasard se libérer d’une passion – féminine ou autre – qu’il nous conseillerait l’excès plutôt que la privation, l’abondance plutôt que la frugalité, quitte à muter en un diable plus compétent que le diable en personne, jusqu’à ce que l’on se dégoûte de notre obsession (cf. p. 293). Mais ne nous y trompons pas : la fanfaronnerie de Zorba n’est qu’une épiphanie de sa modestie, un phénomène de sa candeur musclée, une indiscutable affirmation de l’homme simple qui «ne gâche pas son bonheur en le passant au crible de la métaphysique» (p. 369). Ce diable de Zorba est aussi tout sauf un égoïste, et, sans conteste, il a autant aimé les femmes qu’il s’est investi dans les galeries de la mine. Sa tristesse n’est d’ailleurs pas feinte lorsqu’il pressent la mort de sa vieille adoratrice du moment (cf. pp. 396-9), et une fois n’est pas coutume, ce sera l’écrivain qui le réconfortera en lui débitant un adage stoïcien sur la nécessité de se soumettre à la nécessité. Le tremblement provisoire de Zorba devant la mort est en outre moins un refus de la finitude qu’une démonstration de la sincérité de son cœur. Ses amours, en dépit de leur quantité présumée, ne sont pas des passades et c’est finalement son chagrin avéré qui nous incite à révoquer en doute l’accumulation de ses conquêtes. Comment un homme qui méprise autant l’avidité en politique pourrait-il être le parangon de la mauvaise avidité amoureuse ? Cette probable circonstance atténuante confirme la légitimité de Zorba à jouer le rôle d’un «père spirituel» (p. 454). Il a toujours été au-delà des «rentes» et des «intérêts» (p. 426), c’est pourquoi son extravagance amoureuse intermittente n’est possiblement que l’écho de son extravagance financière tout aussi erratique, comme si ces lignes de crête fantasques et a priori narcissiques n’étaient que les prémisses d’un continuum d’une incommensurable générosité à l’adresse des hommes de valeur. Auprès de Zorba, l’écrivain a gagné en valeur autant qu’il a prouvé sa valeur intrinsèque, prêt désormais à lâcher le «cerf-volant» de sa raison comme on lâche une grappe de ballons (cf. p. 442), paré à vivre frontalement après avoir vécu obliquement dans une espèce de prudence mandarinale.

Notes
(1) Dans une traduction de René Bouchet initialement publiée aux Éditions Cambourakis (2015), reprise dans notre édition chez Actes Sud (coll. Babel, 2017).
(2) Qui était le véritable nom d’un ami de l’auteur avec lequel il s’est engagé dans le Caucase en 1919 (cf. la préface de René Bouchet, pp. 7-15).
(3) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan.
(4) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses).
(5) Nietzsche, ibid. (De la victoire sur soi et Des tables anciennes et nouvelles).
(6) Cf. les travaux du mathématicien Lotfi Zadeh à propos de la logique floue.
(7) Cf. Nietzsche, La généalogie de la morale.