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19/01/2015

Paroles du Christ de Michel Henry

Photographie (détail) de Juan Asensio.

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21/06/2006

Impasse phénoménologique ? Sur L’Histoire d’une vie et sa région sauvage de L. Tengelyi, par F. Moury

Alberto Carlisky, sculpture en bronze intitulée Son crime c'est de penser, si vous l'oubliez il mourra, 1980 (partie de la série L'homme martyr de l'homme, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. Hommage à Amnesty International)

J'adresse mes remerciements à Claudia Carlisky qui m'a autorisé à reproduire cette photographie d'une des sculptures de son père, Alberto Carlisky (cf. fin de l'article pour quelques indications biographiques). D'autres clichés de cette série sont disponibles sur le site de l'ADAGP (onglet Banque d'images puis Consulter la BI et enfin entrer le nom de l'artiste).

Laszlo Tengelyi, L’Histoire d’une vie et sa région sauvage aux éditions Jérôme Millon«L’auteur décrit l’impression de libération qu’éprouvaient les étudiants en prenant contact avec la phénoménologie [...].»
Gaston Berger, Le Cogito dans la philosophie de Husserl (édition Aubier-Montaigne, coll. Philosophie de l’esprit dirigée par L. Lavelle et R. Le Senne, 1941, p. 149 – recension bibliographique d’un article de Jean Hering paru en 1939).

«L’idée n’est pas le fondement du réel, c’est le contraire qui est vrai et ne pouvait cependant être affirmé que par une philosophie ayanr les moyens de nous faire concevoir un réel capable d’être effectivement l’origine de nos idées, parce qu’il est le lieu où se réalise originairement la vérité [...].»
Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps – Essai sur l’ontologie biranienne, cf. chapitre II, Le corps subjectif (éditions P.U.F., coll. Épiméthée, 1965), p. 102.

«L’idée d’intentionnalité apparut comme une libération [...].»
Emmanuel Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, cf. chapitre intitulé Intentionalité et sensation (1965, édition Vrin, coll. Bibliothèque d’histoire de la philosophie, 1941, réimpression conforme à la première édition suivie d’essais nouveaux, 1982), p. 145.

Que s’est-il passé de 1938 (année de la mort de Husserl) à 2005 (année de la parution de cette traduction française du livre de Tengelyi) ? S’est-il vraiment passé quelque chose ? Pas sûr.
Le titre est trompeur pour le néophyte : ce n’est pas une biographie (histoire d’une vie), ni une étude géographique (une région sauvage) ni une fiction romanesque mais une sorte de thèse universitaire se présentant, pour l’essentiel, comme une suite de commentaires d’histoire de la philosophie, eux-mêmes soutenus par une thèse enfin développée dans la quatrième partie. Un regard sur les textes publiés dans cette riche collection – un regard cultivé sur son simple titre, emprunté à un ouvrage célèbre de Husserl, comme le savent nos lecteurs – ne laisse plus place au doute : la collection Krisis (chez Jérôme Millon) est majoritairement dédiée à la phénoménologie même si on y trouve aussi des textes de Schelling ou de Condillac. Certains des commentaires de Tengelyi sont riches et clairs mais d’autres sont assez désinvoltes voire parfois franchement navrants ou involontairement drôles. Le projet de Tengelyi est posé dès le commencement de l’ouvrage : poursuivre la phénoménologie morale du dernier Lévinas. Mais peut-on la poursuivre ? Et surtout la poursuivre de cette manière ?
Matériellement le livre est beau et bien imprimé sur un beau papier : quelques remarques négatives cependant, avant d’en venir au fond. Il faut arriver à la note 2 de la p. 217 pour savoir enfin qui est – ou, du moins, d’où vient – l’auteur : il est hongrois ! Nous avions un préjugé favorable envers les penseurs hongrois à cause du Dr. Sandor Ferenczi. La mention «ouvrage traduit de l’allemand et de l’anglais» correspond peut-être à deux livres distincts parus en 1998 (édition allemande) et en 2004 (édition anglaise) puis rassemblés ou bien à deux éditions respectives d’un même livre : ce n’est pas évident. Le titre courant en haut des 360 pages ne varie pas alors que le texte compte plusieurs parties divisées en très nombreuses sections elles-mêmes titrées : paresse navrante. Qu’on compare à cette paresse le beau travail des anciennes P.U.F. sur les titres courants d’un livre tel que, par exemple, Raymond Ruyer, Néo-finalisme (collection B.P.C., section Logique et philosophie des sciences dirigée par Gaston Bachelard, 1952).
Il n’y a pas d’Index nomini : dommage pour les étudiants pressés devant rapidement chercher une référence sur tel ou tel auteur cité ou analysé. Ils pourront cependant se reporter à la table des matières. Il n’y a pas non plus de bibliographie récapitulative des ouvrages cités en note ou dans le corps du texte. Nombre de coquilles sont probables aux pp. 270, 277 et d’autres certaines comme dans les notes des pp. 47 et 278. Une citation de Martin Heidegger est «légèrement modifiée par le traducteur» p. 276 : pourquoi ? On ne sait pas.
Les citations de certaines éditions laissent de côté l’édition originale ou croisent peut-être l’édition originale avec une réédition postérieure : voir pp. 296 et 323 à propos de Essai sur le mal de Jean Nabert et aussi dès le début du livre les citations de L’Être et le temps de Martin Heigegger. C’est la pagination d’une édition récente de ce dernier livre qui est citée tandis que les divisions originales sont passées sous silence : comment s’y reconnaître si on possède l’ancienne traduction donnée par Gallimard N.R.F. ? Lorsque L’Éthique de Spinoza est citée, la citation est lacunaire : «proposition 36 et corollaire» – oui très bien mais dans quel livre ? On vous le dit nous-même : c’est dans le livre V. Idem à la p. 6 note 4 : on ne cite pas Kant de cette manière ! Nous économisons volontairement du temps lorsque nous prenons la liberté de ne pas citer les propres divisions de Tengelyi mais notre temps est celui du critique : il nous est compté alors qu’un auteur a par définition le devoir de donner du temps au temps. Et de respecter strictement les usages de l’Université. À la page 315 de son ouvrage, Tengelyi parle de «l’experimentum crucis» à propos d’Adorno mais ne dit rien de l’emploi de ce terme chez Pierre Duhem et chez les philosophes médiévaux. Certains néologisme barbares sont employés : des expressions «langagières» (p. 35) par exemple. Qu’est-ce que c’est que ce terme-là ? À quoi sert-il ? On se le demande encore.

Aspects intellectuels et historiques négatifs
Le terme de «région sauvage» se trouve dans Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger (au paragraphe intitulé La Trace de l’autre (1949) à la p. 187 de la réédition de 1982). Tengelyi n’en dit mot mais analyse l’idée de «pensée sauvage» chez Merleau-Ponty à la page 213 de son ouvrage. De nombreuses formules ou thèses énoncées sont tout bonnement des redites, des paraphrases voire des flatus vocis ou des erreurs. Husserl n’est pas «le premier» à s’être intéressé à une expérience anté-prédicative (p. 38). Hegel n’est pas non plus «le premier» à avoir pensé que l’expérience était «un événement apportant quelque chose de neuf» (p. 39). En outre, on ne dit pas, comme on peut le lire à la page 40 , Introduction à la Phénoménologie de l’esprit mais Préface à la Phénoménologie de l’esprit. Une phrase (p. 43) commence par «Ce qui semblait échapper à Hegel, c’est que…» : il faut oser même si c’est involontairement amusant ! Un peu plus loin (p. 43), nous trouvons un vulgaire «… pour parler comme Hegel…».
La différence théorique entre Michel Henry et Lévinas est évoquée page 94 : elle ne fait que redire ce qu’avait déjà écrit Lévinas en substance dans Énigme et phénomène (1965, repris in op. cit., supra, p. 205 de l’édition de 1982) à propos de l’édition originale du livre de Michel Henry, L’Essence de la manifestation (tomes I & II, éditions P.U.F. coll. Épiméthée, Paris, 1963). Idem pour la remarque sur Brentano, empruntée à Lévinas, L’Œuvre d’Edmund Husserl, op. cit., supra, pp. 30-31 et 40-41 à propos de la conscience interne du moi dans le temps et l’influence de Brentano sur Husserl. Je signale à ce sujet que pas une seule fois ne sont cités les livres remarquables de Lucie Gilson, La Psychologie descriptive selon Franz Brentano (édition Vrin, coll. B.H.P., 1955) et Méthode et métaphysique selon Franz Brentano, même éditeur, même année. En 1891, Husserl avait pourtant dédié à son maître Brentano sa Philosophie de l’arithmétique et il redira sa dette à son égard en 1911 dans La Philosophie comme science rigoureuse puis en 1919 dans un article sur Brentano inclus dans un livre en hommage collectif à ce dernier. Tengelyi parle à la page 194 de son ouvrage d’une «tradition française de longue date, qui remonte à Maine de Biran et reste encore détectable dans ses effets chez Michel Henry». Très bien mais Tengelyi sait-il que Henry est l’auteur d’une Philosophie et phénoménologie du corps – Essai sur l’ontologie biranienne (éditions P.U.F., coll. Épiméthée, 1965) ? Tengelyi traduit en français, cela peut aussi donner ceci (p. 248) : «[...] en lien avec une référence de Lévinas à Alphonse de Waehlens [...]». N’était-il pas plus simple d’écrire ou de traduire cela par un banal mais simple et clair : «[...] concernant la référence de Lévinas à Alphonse de Waehlens… [...]» ?

Aspects positifs ou négatifs mais révélateurs de tendances réelles et actuelles même si lesdites tendances sont médiocres.
Les pages 154-155 de notre ouvrage constituent un apport utile à l’histoire de la philosophie. Il faut immédiatement ajouter que c’est souvent le cas lorsque Tengelyi utilise des textes longtemps inédits et que nous ne connaissions pas nous-même. On apprend des choses de première main en lisant ses considérations sur le Cours de 1928 professé par Martin Heidegger sur Leibniz, par exemple. Et aussi, pourquoi ne pas le dire, on peut appprécier une rafraîchissante et juvénile audace : critiquer son propre maître Husserl (pp. 216-217) d’une manière si prétentieuse qu’elle laisse rêveuse.
La thèse commence à se dessiner plus précisément à la page 223 : Tengelyi prône le dialogue interculturel avec l’étranger, le renoncement au concept du «propre» et considère Totalité et infini comme «la première grande œuvre de Lévinas» parce qu’elle aborde la question éthique. Totalité et infini est une thèse de doctorat tardive qui marque certes une date et donne une impulsion fondamentale à l’infléchissement de l’évolution philosophique de Lévinas, mais qui est précédée de très nombreux articles métaphysiquement importants dans la bio-bibliographie lévinassienne. La présenter ainsi est objectivement trompeur.
On lit une phrase succulente à la page 230 : «[...] Derrida souligne à bon droit que Husserl «se montre soucieux de respecter dans sa signification l’altérité d’autrui». Lévinas insiste lui aussi à bon droit sur le fait que, etc. [...]». Le premier a toujours eu le chic pour enfoncer des portes ouvertes. Tengelyi prend la suite courageusement. Une comparaison scolaire et fragmentaire des morales d’Aristote et de Kant à la page 250 donne aussi le ton récurrent de cet ouvrage : une certaine niaiserie appliquée.
La quatrième partie est une laborieuse position d’éléments «pour une éthique de l’altérité». On nous y parle à la page320 de la «question d’une possibilisation de la moralité conforme à la conduite de la vie». Il suffisait d’écrire : «la question de savoir comment la moralité peut nous guider» ! Page 340, l’auteur nous avoue, après quelques commentaires des inévitables Lacan et Ricoeur – et cet aveu nous soulage un peu – que «Nous laisserons ces questions ouvertes». La page suivante commente la morale de Kant puis la thèse de Nabert sur celle-ci. La conclusion est particulièrement nulle en dépit de sa modestie remarquable… Qu’on en juge : «Pourtant, le mal ne porte pas toujours l’empreinte du bien. Le bien reste plutôt différent du mal. Différent, toutefois d’une différence qui, comme le dit Lévinas, est plus différente que l’opposition». Flatus vocis…, dissolution totale de la pensée, en somme. Il fallait oser écrire ça pour achever la dernière page 358 !
Bref, un livre à l’occasion utile au philosophe cultivé en raison de certaines discussions techniques précises et occasionnelles mais inutile pour les novices, qu’il ne pourra qu’égarer sur de mauvais chemins.

P.S. : nous nous excusons du délai très long écoulé entre notre réception du livre et l’envoi de notre recension critique auprès de son éditeur comme auprès du nôtre, notre cher varan Juan Asensio. Mais peut-être le premier regrettera-t-il, après lecture de celle-ci, qu’il n’ait pas été beaucoup plus long encore ?

Note additionnelle sur l’édition Vrin, coll. B.H.P., de 1982 de Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger.
Nous signalons à l’éditeur Vrin qu’à l’occasion de notre lecture, nous avons rajouté une liste d’à peu près 35 coquilles et fautes de syntaxe ou de grammaire – sans parler de très nombreuses fautes de ponctuations – à la liste déjà considérable d’errata établie à l’avant-dernière page. Nous en tenons la liste exhaustive (page et ligne de la page) à sa disposition.
Quant au fond, il est évident que Lévinas se sépare toujours davantage d’Husserl à mesure qu’il vieillit. Il devient poète et moraliste d’abord, métaphysicien ensuite ou simultanément, peut-être. C’était son ambition : ce fut en effet son originalité. Mais les premiers écrits historiques de Lévinas sur Husserl – et Heidegger – sont utiles à comparer, pour saisir la réception et le retentissement de la phénoménologie husserlienne, avec ceux par exemple d’un Gaston Berger (années 40-60) ou d’un René Schérer (années 60-75). Il reste que de cette comparaison il nous semble évident qu’émerge un problème : Husserl à hésité toute sa vie entre réalisme et idéalisme. C’était un oscillateur incarné. Et ses commentateurs (notamment Merleau-Ponty, en France) sont incapables de trancher dans un sens ou dans l’autre très longtemps : ils oscillent aussi toujours eux-mêmes. C’est l’aporie phénoménologique dans toute sa saveur et sa richesse : saveur réservée aux techniciens raffinés mais qui peut lasser ou dégoûter les novices très rapidement de l’idée de philosophie elle-même qui est bien sûr tout, sauf une «science rigoureuse» au sens où Edmund Husserl l’entendait parfois. C’est ici que la critique d’Husserl par Léon Chestov peut être mentionnée ainsi que le dialogue manqué de Chestov avec Jean Hering : elle ouvre bien des perspectives jamais véritablement dépassées depuis.

Sur Alberto Carlisky : sculpteur, né en Argentine en 1914. Antifasciste. Carlisky débute dans le journalisme, milite pour les républicains espagnols et gagne sa vie dans la publicté. Il travaille en sculpteur autodidacte, à l'âge de 38 ans, avec Zadkine. Une année plus tard, il expose pour la première fois de sa vie à Paris. Ensuite viennent les biennales de Buenos Aires, Venise, Sao Paolo. Première exposition d'art contemporain au musée Rodin. Plusieurs expositions individuelles et collectives en France et à l'étranger. Il s'installera définitivement en France à partir de 1959 où il mourra en 1999. Signalons une exposition à l'Espace Cardin de la série L'homme martyr de l'homme, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest ainsi qu'une rétrospective de son œuvre en 1982.