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27/07/2005

De la pâte des rêves et du cinéma de la cruauté, par Thorsten Botz-Bornstein

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25/07/2005

Stalker de Tarkovski, par Francis Moury

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20/07/2005

La Nouvelle Guerre de Troie a déjà eu lieu, par Cyril Pahlavi

Peinture du 16e siècle

«Or, chaque fois que les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une espèce moins simple se tourneront sans doute vers – comment appelez-vous cela ? – l’érotisme.»
H. G. Wells, La guerre des mondes, discours de l'homme de Putney Hill.


L’argument, assez convainquant et quasi juste, défendu par plusieurs intellectuels amblyopes quant à la marche de l'histoire consiste à affirmer hâtivement qu’il n’y aura pas de Guerre des Mondes (ou de Choc des Civilisations) tout simplement parce qu'il n’y aura pas (ou ne peut y avoir) de résistance réelle de la part de l’Occident, un Occident déjà conquis par un ennemi endogène agissant comme une cinquième colonne – un peu comme le fameux «Trojan Horse» a permis à la mythique Guerre de Troie de n’avoir pas eu lieu, ou du moins de n’avoir pas été combattue sur un champ de bataille selon les prétendues règles de l'art (voir notamment l'excellent article de Juan Asensio, La guerre des mondes n'aura pas lieu).
L’analyse est très pertinente (et je la partage largement) mais elle repose néanmoins sur une conception restrictive et obsolète de la Guerre. Il convient en effet de s’entendre sur la signification que l’on donne à l’idée de Guerre avant d’affirmer qu’elle n’aura pas lieu. La guerre présuppose au minimum un conflit. Mais qu’est-ce qu’un conflit ? Implique-t-il nécessairement la brutalité d’une confrontation physique, des «casualties» et du sang ? A l’âge de l’inforoute globale et des mass medias, ne peut-il pas aussi prendre la forme plus subtile d’une lutte des idées, des valeurs, des esprits et des cœurs ?
C’est en tout cas ce que de plus en plus de géopoliticiens actuels, comme Joseph Nye, K.J. Holsti ou Barry Buzan, s’accordent à penser en redéfinissant (au moins partiellement) la guerre moderne, celle du vingt-et-unième siècle, comme une sorte de «soft war» ou de jeu d’échecs psychologique mené par satellites et opinions publiques interposés. Cette hypothèse reste à valider mais il faut d'ores et déjà reconnaître que ce nous vivons depuis quatre ans la vérifie singulièrement : à l’action psychologique des uns (dont le terrorisme primitif est l'une des expressions) répond celle des autres (via des stratégies sophistiquées comme la mass diplomacy, le PR warfare ou le libre-échange culturel), les uns et les autres cherchant à convaincre autant qu’à vaincre à l’aide des Armes de Persuasion Massive bien plus souvent qu’à l’aide des fameuses ADM (qui, soit dit en passant, ont servi davantage comme arguments que comme outils stratégiques).
Si on limite son analyse à la définition classique – comprendre commune – de la guerre (encore que celle-ci ait depuis longtemps été étendue à la dimension psychologique par des penseurs comme Sun Tzu, Machiavel ou Clausewitz), il est compréhensible qu’on ait encore du mal à interpréter les événements actuels comme des signes probants d’une Guerre des Mondes. Mais il suffit, pour se convaincre de la désuétude de cette conception, de l'actualiser pour voir, au-delà du cliché d’un affrontement armé entre l’Orient et l’Occident, la possibilité d’une nouvelle forme de lutte, une lutte quadridimensionnelle (air, mer, terre et ondes), une guerre d'usure psychologique, une guerre sans front véritable, une guerre située sur le plan des idées, dont le champ de bataille est celui des écrans et dont l'enjeu n’est plus seulement le gain de territoires physiques mais aussi la conquête du sixième continent, celui formé par les quelques centimètres cubes de notre cerveau souvent docile et toujours versatile.
Les dirigeants occidentaux eux-mêmes commencent à s’ouvrir à cette nouvelle réalité et à tenir compte de la nouvelle nature de la Guerre Mondiale. Les démocrates de toutes opinions et croyances, soulignait récemment le Premier ministre britannique, doivent mener «la bataille des idées, des coeurs et des esprits» contre les islamistes, «pas seulement contre ce qu'ils font, mais aussi contre ce qu'ils pensent». Meilleurs communicateurs que stratèges militaires, les Djihadistes, eux, ont compris depuis longtemps la dimension psychologique de la lutte contre l’Occident en mettant en œuvre une propagande extrémiste terriblement habile exploitant «la tendance au sentiment de culpabilité du monde développé» (Tony Blair). Ce qui ne fait plus de doute, c’est qu’une Guerre des Mondes fait rage qui, pour n'être pas un choc de civilisations tel que l’avait défini Samuel Huntington, n'en est pas moins une Guerre, une Guerre des Idéologies qui ne risque pas d’être gagnée si elle continue d’être élégamment snobée par les intellectuels parisiens. C’est une Guerre des Mondes, «une lutte mondiale» contre «l'idéologie du mal» d'Al-Qaida. Attention ! Il ne s’agit pas de prétendre que la puissance de feu classique dont disposent les belligérants est aujourd’hui caduque (la force reste et restera un paramètre incontournable dans l'arène internationale) ; mais «au bout du compte, ce sera aussi par la puissance des arguments, du débat, de la véritable foi religieuse et de la politique véritablement légitime que sera défait» (Tony Blair dénonce l'idéologie du mal d'Al-Qaida, Le Monde, 18 Juillet 2005) l'islamisme radical.
La Troisième Guerre Mondiale prend donc le visage d'une Seconde Guerre Froide, une Guerre Froide qui a commencé à la fin de la précédente avec la Révolution islamique de 1979. Cet épisode historique dont j'ai été le témoin direct a marqué le début d'une ère nouvelle dans laquelle la culture, la religion et l'information sont désormais instrumentalisées pour galvaniser les foules et générer de considérables changements géopolitiques. Comme la Première Guerre Froide opposant l'Est socialiste à l'Ouest capitaliste (1947-1991), le clash doctrinal auquel nous assistons aujourd'hui entre l'Occident et l'Orient se traduit essentiellement par une lutte idéologique entrecoupée de manière ponctuelle par des confrontations directes en divers points du globe (Corée et Vietnam pour la première contre Afghanistan ou Irak pour la seconde). Contrairement à l'idée huntingtonienne de «Clash des Civilisations», cette nouvelle guerre des idées (entre le camp de «la Nouvelle Croisade» et les forces de «la Guerre Sainte») ne semble pas devoir s'acheminer vers une «Guerre Chaude planétaire» – faute de moyens logistiques pour les uns et faute de volonté de sacrifice (willingness to suffer) pour les autres.
Mais que l'on ne s'y trompe pas, cela ne signifie en rien qu'elle n'aura pas lieu, d'autres possibilités s'offrent désormais pour mener la lutte et l'emporter. On s'aperçoit de part et d'autre que l'usage de la force brute devient de plus en plus aléatoire (coûteux, risqué et contreproductif) et que l'enjeu est avant tout d'isoler l'ennemi, de le discréditer en gagnant les masses, en agissant sur leur perception et leurs préférences. Ce qui se profile à l'horizon, et dont nous avons juste un avant-goût, est donc une guerre profondément différente de celles du passé, «une guerre du troisième type», sans front et sans conquêtes dont le théâtre des opérations (débordant sans cesse davantage sur la vie quotidienne) devient la société globale de l'information, une guerre dont les combattants enrôlés malgré eux sont chacun de ses habitants lobotomisés. L'issue dépendra de la conviction des masses et de la foi qu'elles épouseront ou n'épouseront pas.
Citoyens de l'âge industriel, de nombreux penseurs omettent de considérer l'hypothèse, impensable il y a encore peu et encore sous-estimée aujourd'hui, que l'information et l'art de la guerre pouvaient se pervertir l'un l'autre pour donner lieu à une nouvelle forme, bien plus subtile et bien plus dévastatrice, de conquête et d'anéantissement, non plus seulement du corps (comme périphérie matérielle de l'être) mais aussi de l'esprit humain (comme l'essence immanente de l'être).

La Nouvelle Guerre de Troie, la Troisième Guerre Mondiale, celle du Troisième Millénaire a déjà lieu – elle est douce, furtive, presque pacifique et portant, il n'y a aucune raison de s'en réjouir.

Cyril Pahlavi.
L'auteur, petit-fils adoptif d'Ali Reza Pahlavi – frère du dernier Shah d'Iran, membre oublié de la famille impériale, est issu d'une longue lignée de diplomates et de voyageurs. Ses origines iraniennes, tchèques, allemandes et françaises, ont fait de lui un catholique d'Orient, un immigré d'Europe, un francophone d'Amérique, un citoyen du monde et un sismographe du choc des cultures. Frappé par la révolution islamique alors qu'il n'avait que 7 ans, exilé d'Iran, il a fui vers la France puis a refait sa vie au Canada où il vit depuis une quinzaine d'années. Poursuivant une carrière académique (chercheur et auteur d'ouvrages traitant des relations internationales et de géopolitique), il est également proche des milieux littéraires français de Montréal et notamment l'un des intervenants du futur site officiel de Maurice G. Dantec.

19/07/2005

Le Miroir de Tarkovski, par Francis Moury

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18/07/2005

Primo Levi et Imre Kertész ou le drame de la formulation

Crédits photographiques : NASA/GSFC/Arizona State University.

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15/07/2005

La guerre des mondes n'aura pas lieu

Illustration de Tom Kidd pour La guerre des mondes

«Pourquoi attaqueraient-ils un tigre quand il y a autant de moutons partout autour d'eux ?»
Un expert britannique du terrorisme, cité par Valeurs actuelles, n° du 15 au 21 juillet 2005.


La guerre des mondes, comme celle de Troie, n'aura pas lieu parce que notre ennemi ne trouvera aucun résistant dressé sur sa route, parce que, comme l'explique l'un des personnages du roman de H. G. Wells (sa toute récente adaptation cinématographique réalisée par Spielberg, truffée d'incohérences, ne vaut que par certaines de ses scènes de destruction les plus spectaculaires) au narrateur, les Martiens, pour les moutons que nous sommes devenus par évolution génétique de notre espèce, seront (ou sont) une bénédiction : «de jolies cages spacieuses, de la nourriture à discrétion ; un élevage soigné et pas de soucis» (Gallimard, coll. Folio, 2005, p. 270). Nous retrouvons ainsi la prédiction du Grand Inquisiteur de Dostoïevski parlant au Christ : l'homme vit heureux à condition que sa destinée soit prise en charge par plus puissant que lui, plus clairvoyant, en bref par un maître qui, nous dit le romancier russe, est dans une certaine mesure capable de se sacrifier pour garantir le bonheur de ses ouailles. Ce même personnage imaginé par Wells, qui prudemment, pour atténuer son discours radical, le fait déclarer quelque peu fou par le narrateur, va jusqu'à penser qu'une partie de ces hommes capturés par les Martiens deviendront, pour leurs semblables réduits à se cacher dans les souterrains, de redoutables chasseurs chargés d'étancher la soif de sang humain de leurs maîtres. On connaît la fin du roman d'anticipation, élément d'ailleurs fidèlement retranscrit par Spielberg : les Martiens invulnérables sont anéantis par les microbes terriens, contre lesquels ils ne peuvent rien, comme si la puissance la plus formidable était strictement démunie face aux décrets de l'Invisible.
Eh bien, la puissance occidentale, elle aussi, semble ne rien pouvoir faire contre l'ennemi invisible (n'en déplaise au Transhumain qui a défendu ses vues somme toute humanistes dans un très bel article), contre l'ennemi plus invisible qu'une cinquième colonne, qui est déterminé, c'est le moins que l'on puisse dire, à la faire trembler et vaciller sur ses pieds d'argile, à sectionner, qu'importe le nombre de prétendus martyrs qu'il devra employer pour parvenir à ses fins apocalyptiques, ses trois longues pattes que sont l'Argent, l'Orgueil et le Plaisir. On connaît le mot du général Franco, rapporté par Alexandre Koyré (La cinquième colonne [1945], Allia, 1997), p. 8) : «Les quatre colonnes qui s’approchent de Madrid seront aidées par une cinquième qui s’y trouve déjà». J'invite aussi les sceptiques et les prudents élémentistes qui tentent de promouvoir une sotériologique et brumeuse voie de conciliation que l'on nous promet triomphante dès que le nouvel homme naîtra, à bien méditer la phrase qui suit, signée de Koyré : «L’existence de «l’ennemi intérieur» implique et indique la présence au sein de la Cité de groupes non-intégrés, non embrassés par le lien social ; de groupes qui se refusent à s’identifier avec le Tout de la Cité, ainsi que de se solidariser – dans ce Tout – avec les autres groupes qui le composent et le constituent ; de groupes qui s’isolent – ou qui se trouvent isolés – dans ce Tout ; qui s’opposent à ce Tout ; qui, l’opposition s’intensifiant et s’exaspérant, passent de l’opposition à l’hostilité, de l’hostilité à la haine ; le cas échéant la lutte sourde se transformera en lutte ouverte : la sédition fera son entrée dans l’État».

12/07/2005

Un brelan d'antimodernes : sur le dernier essai d'Antoine Compagnon

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Photographie (détail) de Juan Asensio.

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09/07/2005

Mon refus jamais tempéré de jouir : Sarah, Pierre et Pol

Pierre Soulages, Outrenoir
Les imbéciles jaseront mais c'est bien là ce que nous attendons des imbéciles, non ? Peu m'importe du reste, je commence même à trouver agréable la petite musique que font ces moucherons de pissotière qui, sans la tentation irrésistible que constituent pour eux les étranges effluves que la Zone laisse s'évaporer, auraient bien du mal à ne pas immédiatement satisfaire leur irrépressible mission : se dissiper, au moindre rayon de lumière, nuage purulent et minuscule qui aura tôt fait de se dissoudre.
Et puis... Ainsi, quel étrange constat, moins étonnant qu'il n'y paraît finalement puisque, sans que la période estivale je crois y soit pour quoi que ce soit, il me semble assister à une forme de lassitude, peut-être même de... démission quant à l'exercice quasi monacal (une discipline plus rigoureuse que la haire d'un trappiste pour une illumination de fête foraine) qu'est l'alimentation presque quotidienne de ces TAZ (ou Zones Autonomes Temporaires) que sont les blogs, qui à vrai dire deviennent, justement, de plus en plus temporaires. Bah, je me dis que toutes ces plumes aussi rapidement écloses que des vers sur une carne exposée au soleil n'avaient aucune raison d'exister, une fois accomplie leur maladroite sarabande autour du bout maigre de rognon en décomposition, qu'elles avaient le tort de confondre avec une tranche filandreuse de charogne de pachyderme... Pfffft ! Aussitôt évaporées que nées, les zézayantes nuées de mouches, allez, nul ne s'en souviendra qui n'ait tenté, des jours durant, de fixer douloureusement son regard sur le vide. Regardez-les donc ces apprentis silenciaires, rats huilés d'eau bénite qui n'en finissent plus d'humidifier leur nanométrique organe une fois franchis les murs épais d'une retraite pour rire et pas besoin, vraiment, de tenter une ultime concentration de l'essaim afin de conjurer le sentiment d'immense solitude, plus comique encore de n'être qu'une espèce nouvelle de cri inaudible, inaudible parce que virtuel. Non, rien à faire. Sur la Toile, c'est une affaire entendue, il n'y aura bientôt que des rinçures écrites par des nains désireux de tromper leur solitude nanicole.
Au passage, puisque j'évoque la grande peur des nains, certes, dans ce cas, de quelque poids et volume, je ne puis résister au plaisir d'indiquer la dernière truanderie cormarienne : non pas le fait qu'il épingle mon portrait sur sa critique de mon dernier livre, déjà connue et railliée par mes soins, mais celui qu'il prétende que je me serais rendu coupable non pas d'une mais de plusieurs abjections à son égard, rendez-vous compte. Ah bon ? Quelles abjections mon petit Teilhard d'opérette ? Celle d'avoir traité l'inepte Kalamazoo (sic), amoureuse nous commençons à le savoir, de dinde (ou de bécasse ?) décérébrée, puant la bêtise la plus crasse et la prétention du petit gauchiste content de soi ? Oui, ce doit être cela, une perfidie, à moins que l'intéressé m'en veuille d'avoir révélé sa grotesque cécité quant à son don de critique, qu'il s'agisse de livres ou, et alors nous atteignons la catégorie enviée du comique absolu, de films ? Ou encore, est-ce parce que j'ai éventé si je puis dire la puanteur de pieds en voie de liquéfaction qu'exhale chacune de ses lignes suintantes de mépris ?

En voici une autre de perfidie, je ne puis m'arrêter sur une si belle lancée pas vrai, qui probablement fera de la Zone le saint des saints où se conserve quelque pieuse icône dont on jugera que la vulgarité s'accorde à merveille avec l'extraordinaire laideur de cette intelligence qui brille de quelques gras lampions de foire.
Portrait de Pierre Cormary (dit Montalte) à la fleur, photographie de Kouka


Quoi qu'il en soit des flottements de nos virtuels rédacteurs (alors même que me semble assuré notre pouvoir de nuisance, à condition de frapper vite et fort...), Sarah Vajda m'a fait l'honneur d'écrire ces quelques lignes après la lecture de mon dernier ouvrage, La littérature à contre-nuit, lignes étranges qui m'ont toutefois paru suffisamment intéressantes pour que je les reproduise ici. Vous trouverez ensuite quelques lignes sur ce même ouvrage signées de Pol Vandromme pour le n°3580, paru le 8 juillet, de Valeurs Actuelles.

Cher Juan,
à vos yeux, la littérature est katekon, et La littérature à contre-nuit offre au lecteur stupéfait le spectacle d’une âme, la vôtre, contemplant à tombeau ouvert notre vieux monde rouler vers l’Apocalypse et la littérature, dévoilement de l’être, guider son entendement vers ces ténèbres annoncées.
Si j’ai procrastiné à vous lire – ce dont je vous fait mille pardons – ce n’est pas seulement parce que le Stalker, le Journal de la Culture et la Sœur de l’Ange, me donnaient régulièrement de vos pensées, mais parce que je savais, vous lisant, devoir entrer en terre inconnue, en terre étrangère et que je pressentais, en dépit de ma vive admiration et de mon amitié, ne pouvoir vous y suivre tout à fait.
Ce qui nous sépare – notre vision du mal – ne saurait nous désunir, puisqu’en commun nous possédons, bien inaliénable, un mode de vie commun et séparé : nos jours, à la même occupation dédiés se ressemblent, souvent même nous lisons les mêmes livres, mais de ce temps et de ce savoir, ne faisons vous et moi le même usage.
Plus futile, je me livre entière au plaisir du texte où, inlassables, mon esprit et mon cœur quêtent des indices pour saisir le réel et non, pardonnez mon prosaïsme, l’origine ou l’imaginaire. Plus je vous lis, plus je crains de manquer d’âme. Plus entier, Juan, vous vous tenez face aux ténèbres de l’être, dans le refus de la métaphysique, cheveux au vent du Néant pour trouver un sens à l’énigme du mal que mes yeux aveugles ne distinguent pas. Le mal n’a aucun autre sens que d’assouvir en l’homme la part de la souveraineté, le bien celui de marquer une autre sorte de grandeur et l’indifférence de maintenir les tièdes au cocon de la médiocrité. Le bonheur, d’aventure, transcende ça et là ces différents états de la conscience, par la pratique de la joie et du plaisir devant la mort. Convenez avec moi que tout meurt avec nous, hors nos fils et nos livres. Des premiers, nous devons attendre trahison et des seconds, oubli. Convenez que tout cela est bien assez triste pour ne pas tenter nos âmes d’un désespoir ontologique au sein duquel nous devenons de purs pions dans «l’avare silence et la massive nuit». (Mallarmé, Toast funèbre).
Nul dieu ne s’est absenté, l’absence est la vie même que contrefactuels, l’art, l’exercice de l’écriture, la tension vers le sublime, la chose littéraire métamorphosent ou transverbèrent (selon le mot de Montherlant emprunté à Thérèse d’Avila) en esthétique, donc en sens provisoire où les sens, l’esprit et l’âme trouvent très ironiquement consolation. Contrairement à vous, le nihilisme m’effraie – le mystère du «Mouvement» (le nazisme dans la beauté brute de son apparition avant que les brutes s’en emparent) que suivit votre maître Heidegger s’y cache – et contre lui, je m’insurge.
Il existe cher Juan, des livres capables d’empêcher un enfant de mourir : Franny et Zoé de Salinger découvrant le Christ en des lieux extrêmement improbables, Le Grand Meaulnes aussi indique que l’enfant en l’homme jamais tout à fait ne meurt, comme le très décrié Petit Prince et je ne parle pas du fonds gréco-romain, occupé éternellement à ne pas résoudre la tension Apollon/Dionysos, nous enseignant, inlassable, que si le kleos seul demeure, le tumulte de nos vies éteint, le meilleur a eu lieu sous les remparts de Troie quand Achille étreignait Briséis et qu’Hector à Andromaque confessait un amour véritable. Un enfant peut encore se résoudre à vivre, captant la beauté des mots, le bruissement de la langue et la métamorphose du monde sous son regard par l’efficace de l’art poétique.
Il me semble que Monsieur Ouine, cet ouvrage cher également à votre cœur et au mien, se distingue des romans de son siècle par la prophétie française, ce que vous notez, mais que l’œuvre qui l’entoure en amont et en aval exige que nous ne cédions pas à l’attente de la Fin, mais organisions un mémorial. Si les pères disparus en 1914 ont laissé le champ libre à la folie des fils et à une réécriture de l’histoire via les mensonges des mères, notre devoir de petits-fils et d’arrière-petits-fils tient à la reconstitution patiente du puzzle, je n’y vois pas, Tudieu, l’invitation de se laisser happer par ses trous ! Car derrière ce livre, les ombres conjointes de Drumont et de Balzac insufflent de la vie à «la paroisse morte», qu’est pour un temps devenu le «cher vieux pays». Comme les demi-soldes du Médecin de campagne ressuscitent l’Empereur disparu, leurs voix étouffées par le nihilisme contemporain se tiennent dans l’ombre, exigeant de nous que nous les réveillions. L’Histoire n’est sans doute qu’une belle endormie qu’à travers un chemin de ronces nous redécouvrons siècle après siècle et éveillons de notre admiration. Car après tout le silence de votre Dieu n’est peut-être qu’un des visages de l’oubli de l’Histoire…
Votre méditation, pour splendide qu’elle est, ouvre sur «la Montagne morte de la vie», contrée où le réel existant voudrait tant me conduire que je demande humblement à la chose littéraire de m’en détourner. Aussi, à la suite de Roland Barthes que vous n’aimez guère je crois – l’avez-vous lu ? – je sais d’expérience que la littérature «peut être définie par une schizophrénie naissante, formée prudemment en quantité homéopathique : n’est-elle pas un certain détachement appliqué par l’excès de mots à la manie poisseuse de souffrir ?» (Préface à la Vie de Rancé). Ce détachement, cette ironie marquent la différence.
Heidegger revenu en terre de France via Normale Supérieure – les khâgneux toujours aiment à se distraire du poids de la soumission aux concours brillamment réussis par une transgression, aussi firent-ils la fortune littéraire d’un Bataille et adulèrent-ils le marcheur de la Forêt noire – qui, aux lendemains de ce que nous savons s’était réjoui de la pauvreté, de la détresse, de l’esseulement, du délaissement (notwandigkeit) tombés sur l’Allemagne et y voyait l’outil de la reconquête de l’Occident. Une fois encore, l’Allemagne était élue qui, sur cette terre froide, cette Zone où vous allez sans fin, apporterait une lumière du passé. Retournement du péril affirme-t-il à la suite d’Hölderlin : l’être pour la mort triomphe ! La Littérature cher Juan n’existe pas que nous inventons, elle seule échappe à la corruption qui nous menace ! La psychanalyse lacanienne que vous ne goûtez guère, à l’instar d’Heidegger – maître Beauffret veillait – propose à ses patients de parvenir au non-être pour revivre. Hors le dévoilement de l’être, hors le surgissement du non-être, il existe des champs infinis à parcourir dont votre quête vous sépare, barrant l’accès à des joies encloses dans la finitude même.
Je voudrais vous offrir des brassées de bonheur sans Rédemption, sans Parousie et sans Apocalypse pour vivre dans la joie les jours de notre mort.
Alentour, le stalker, la matrice, l’invasion des droïdes, la fin de la séparation des sexes – procréation médicalement assistée et bientôt extogénèse – , de grâce laissez à la Littérature cette place unique entre les places de dire le féminin intact et le principe mâle différent absolument, d’écrire «le jour se lève» afin que le scripteur et son lecteur le voient une dernière fois, et d’offrir, encore un tour de valse, je vous le demande avec grâce Juan, à cette peuplade misérable qu’est l’humanité l’illusion de la vie ! Laissez l’écrivain être «ce mage qui, d’un mot fait naître la nature», libre de faire vivre et mourir à sa guise des humains libérés du froid et de la misère. Au dehors la guerre, la peur, la solitude, la Littérature saura au condamné offrir la paix, le principe espérance et la communauté !
Laissez-moi pour finir vous serrer la main et vous offrir l’expression de ma vive admiration. J’ai aussi lu votre contribution à Vivre et penser comme des chrétiens. Puérile j’en conviens, je vous ai du fond du cœur souhaité la grâce qui vous revient de droit par votre refus jamais tempéré de jouir, quêteur d’absolu, des simples fruits de la terre.
Bien à vous.
Sarah.

Un jeune auteur, Juan Asensio, a la coquetterie de s’adapter à la mode (il utilise les techniques les plus modernes) pour mieux narguer le conformisme. Son blog dérange au point d’inquiéter et d’éveiller de vilains soupçons : le prêt-à-penser et le prêt-à-écrire l’ont mis sous surveillance. Ce n’est pas encore un maudit ; c’est déjà un rebelle en voie de marginalisation. La littérature, la vraie, se reconnaît aux œuvres exemplaires qui réprouvent la règle commune et confusionniste selon laquelle «n’importe quelle bluette consensuelle et marchande a la profondeur de l’Enfer de Dante ou la dimension tragique de l’œuvre de Dostoïevski». Juan Asensio, indisposé par le bavardage frivole, la clarté factice, la prose sans dessous, se réclame d’un courage de hardiesse sur un ton tranchant et parfois oraculaire. Avec lui, en compagnie de Dominique de Roux, de Gadenne, de Péguy, de Boutang, de Bernanos (les pages qu’il lui consacre autour de Monsieur Ouine constituent le point culminant du livre), l’analyse inflexible de la grande critique et le style éclatant de la grande polémique sont de retour parmi nous.
P. V.

08/07/2005

London bombing

Crédits photographiques : Xinhua, Sun Can (AP Photo)

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07/07/2005

Andreï Roublev de Tarkovski, par Francis Moury

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