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21/02/2007

Héritiers de Boutang, réveillez-vous !, par Gabriel Matzneff

Crédits photographiques : Andrew Burton (Associated Press).

Voici quelques jours, alors même que je m'occupai de mettre en ligne le savoureux article de Francis Moury, j'échangeai par courriels, avec Gabriel Matzneff, des propos concernant Pierre Boutang, le fait que, malgré leur évident intérêt, politique aussi bien que poétique, romanesque ou encore philosophique, ses ouvrages étaient bien peu présents (pour ne pas écrire, ce qui serait beaucoup plus proche de la vérité : absolument pas présents) sur les rayons des librairies. Partageant l'impatience, la déception et, sans doute, quelque colère bien légitime quant à cette scandaleuse absence (la rareté, voire la disparition pure et simple des livres remarquables semblant ainsi redoubler la mort de celui qui les a écrits) de l'un de nos plus grands écrivains, je demandai alors à l'auteur du Carnet arabe de m'écrire un texte.
Ce qu'il a fait, choisissant la forme épistolaire qui avait après tout été celle de notre tout premier échange.
medium_Boutang.5.jpgJe rappelle que le dernier ouvrage de Pierre Boutang a été publié par les éditions du Rocher en 2003 : il s'agit de La Source sacrée, somptueux recueil de textes faisant suite aux Abeilles de Delphes (parues en 1999, à l'époque où Pierre-Guillaume de Roux les dirigeait, aux éditions des Syrtes). Nous sommes, si je calcule bien, en 2007 et je constate qu'aucune nouveauté (hormis, mais il ne s'agit pas véritablement d'une nouveauté, la réédition des Dialogues avec George Steiner, par Jean-Claude Lattès), sauf erreur de ma part que je serai ravi de corriger, n'est prévue aux catalogues de nos pourtant forts nombreux éditeurs, alors même que la plupart des ouvrages de Boutang publiés par La Différence (ses quatre romans, dont La Maison un dimanche ainsi que divers essais littéraires consacrés à William Blake ou Karin Pozzi) sont presque tous épuisés.
S'ils souhaitent s'expliquer sur ce triste et lamentable état de fait, je serais fort curieux de pouvoir connaître les subtiles raisons expliquant (mais n'excusant point) la procrastination accablant les livres de Boutang de la bouche de messieurs Jean-François Colosimo, Stéphane Giocanti et Olivier Véron, sainte trinité boutangienne de laquelle nous avons peut-être tort finalement d'attendre, modestes mais fidèles et passionnés lecteurs de ce grand auteur, notre salut.

Cher Juan Asensio,

au chapitre que je consacre à Pierre Boutang dans C’est la gloire, Pierre-François !, j’évoque les jeunes gens qui, captivés par son crépitant génie, l’auraient de son vivant suivi jusqu’en enfer. Aujourd’hui, l’enfer, les admirateurs de Boutang ne pensent pas qu’il y soit, ils veulent le croire au paradis, mais en attendant de le rencontrer dans l’autre monde, ils aimeraient déjà pouvoir sur cette terre le retrouver dans les librairies.
Lorsque Pierre Boutang est mort, il s’est fait une vaste et passionnée rumeur sur son journal intime inédit, sur ses carnets que tous ceux qui l’ont visité dans sa maison de Saint-Germain-en-Laye (jeune homme, j’y avais mon rond de serviette) se rappellent avoir vus sur sa table de travail; ces carnets que, levé à l’aube (un jour, Boutang qui me jugeait trop sybarite, me proposa de me téléphoner chaque matin à cinq heures, mais je déclinai prudemment son offre…), noircissait de sa minuscule, belle, régulière écriture.
Sur cette table de travail, il y avait des plumes (Boutang avait une théorie sur les plumes), de l’encre spéciale (tout était spécial chez Boutang, même l’encre, même l’huile d’olive, même le vin de Collobrières), des livres (il en ouvrait un, m’en lisait un passage, puis, avec ce sourire et cette générosité qui étaient sa marque, me le tendait en disant «C’est pour vous», j’ai ainsi toujours auprès de moi, tel un viatique, Les Confessions de saint Augustin dans la traduction d’Arnaud d’Andilly, un magnifique in-16 relié en cuir) – et ses cahiers.
Pour ma part, j’ai la conviction qu’un écrivain doit, dans la mesure du possible, publier son travail de son vivant. D’abord, parce qu’un livre publié, c’est un livre dont on est délivré, dont on n’a plus à se soucier, que l’on peut oublier, il appartient désormais aux autres, au public et son destin est à la grâce de Dieu. Ensuite, parce qu’il est imprudent de laisser à ses héritiers, exécuteurs testamentaires, légataires universels (appelez ça comme vous voulez) une trop grande masse de manuscrits inédits à publier : c’est une tâche très lourde et, même si l’auteur est célèbre et ses ayants droit actifs, les éditeurs qui sont pingres et n’aiment pas prendre de risques, lorsqu’on leur apporte une malle pleine de cahiers, de paperasses, froncent les sourcils. Rares sont ceux qui manifestent un vif enthousiasme, la plupart font la moue et au mieux lancent : «Certes, il faudrait voir, lire tout ça, faire un choix…»
Ce n’est peut-être pas vrai s’agissant de romans (encore que…). Cela l’est certainement s’agissant de carnets intimes. Rééditer à quelques milliers d’exemplaires un tome de journal intime publié du vivant de l’auteur et épuisé, c’est facile, ça ne mange pas de pain; en revanche, décider de déchiffrer, de dactylographier, de calibrer, d’imprimer des dizaines d’années de carnets intimes jusqu’alors entièrement inédits, c’est une autre paire de manches.
On m’objectera que trois des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française, les Pensées de Pascal, les Mémoires du duc de Saint-Simon et ceux de Casanova sont des œuvres posthumes. Je n’en disconviens pas, mais Pascal et Saint-Simon ont eu beaucoup de chance d’avoir les héritiers qu’ils ont eus, et que les Mémoires de ce dernier nous soient parvenus, quand on songe à tous ceux qui auraient eu intérêt à ce qu’ils fussent détruits, tient en vérité du miracle. Quant à Casanova, je vous rappelle que son ami le prince de Ligne insistait beaucoup pour qu’il les publiât de son vivant. Le vieux Vénitien, qui allait mourir en 1798, n’ayant pas suivi ce sage conseil, les lettrés devront attendre l’année 1960 – oui, vous avez bien lu : 1960 – pour disposer enfin du texte original, authentique de ses passionnants Mémoires.
Cent soixante-deux années, c’est long, trop long. Pierre Boutang est mort en 1998. Devrons-nous attendre l’année 2160 pour lire enfin ses Cahiers ? Nous sommes un certain nombre à espérer que non, car même en buvant chaque matin une cuiller d’huile d’olive vierge pressée à froid, qui est un souverain baume, je ne suis pas sûr que nous soyons alors assez fringants pour savourer dans leur plénitude les plaisirs de cette lecture.
Je souhaite que ceux qui ont la charge d’éditer les œuvres posthumes de Pierre Boutang (dont au moins deux, son fils Pierre-André et Jean-François Colosimo, comptent parmi mes plus chers amis) nous disent avec précision comment, neuf ans après la mort du maître, se présentent les choses. Je leur demande aussi, avec instance, de résister à la tentation du caviardage, de ne pas faire un choix, de nous donner un texte sans coupures, sans montage. Il est préférable de ne publier qu’une seule année, mais une année intégrale, non expurgée, non censurée, avec tout ce qu’un pareil texte peut avoir de choquant ou d’immoral, à publier des morceaux choisis où l’on ferait prendre à Boutang la pose du penseur, du grand philosophe, et où l’on aurait châtré, occulté l’homme d’aventures et de passions qu’il fut tout au long de sa vie impétueuse et non conforme.
De son vivant, publier son journal intime est, je suis payé pour le savoir, risqué. Si ce journal intime est un vrai journal de la vie intime, et non un journal d’homme de lettres qui s’autocensure et pose frileusement pour la postérité, l’auteur s’expose aux railleries, aux insultes et au mépris de ses contemporains; il risque de porter un coup fatal à sa respectabilité, à son statut social, à sa carrière. Publier ses errements amoureux, confesser publiquement les aspects les plus infâmes de sa vie, c’est se livrer à la flétrissure et à l’opprobre (qui dans les romans de Dostoïevski font la beauté de personnages tels que Svidrigaïlov et Stavroguine, mais les romans sont une chose et la vie réelle, sociale, en est une autre).
Les carnets de Boutang sont assurément ceux d’un philosophe, mais Boutang ne philosophait pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il dévorait la vie avec gourmandise, et je suis persuadé que cette voracité est, au même titre que de savantes considérations sur Platon et sur Heidegger, présente dans ces milliers de pages inédites. Je comprends donc que, étant marié, père de famille, enseignant, engagé dans le combat pour la monarchie, Pierre Boutang n’ait pas choisi, contrairement à tel de ses cadets, la voie de la confession publique, et donc du scandale; mais il est mort, il est en présence du Souverain Juge, il est face à face avec le Dieu de miséricorde, et le bien ou le mal que les hommes pensent de lui n’a désormais pas la moindre importance. Pierre Boutang est hors d’atteinte. Seule reste l’œuvre, et c’est cette œuvre que nous, ses amis, ses lecteurs, nous réclamons.
Les difficultés que présente la publication de carnets inédits étant celle que je viens de dire, je conçois qu’il faille nous armer de patience. Là où la patience n’est pas de mise, c’est en ce qui touche un recueil des articles de Pierre Boutang parus dans la presse, en particulier de ses éditoriaux d’Aspects de la France et de La Nation française. J’étais très jeune lorsque je lisais ceux-là et n’en ai qu’un souvenir imprécis, je me rappelle qu’il s’agissait de textes polémiques brillants et violents; en revanche, ayant moi-même écrit dans La Nation française, je me souviens parfaitement de ceux-ci qui sont d’une élévation et d’une intelligence admirables. Ces textes existent, il n’y a qu’à les rassembler, demander à quelqu’un d’écrire une brève préface pour expliquer aux lecteurs les conditions où ils furent écrits, et les éditer. Ce travail, qui n’est pas un gros travail, n’importe quel étudiant qui aurait accès aux collections déposées à la Bibliothèque Nationale le bouclerait en trois mois. Il n’y a aucune raison pour qu’un tel livre ne soit pas, neuf ans après la mort de Pierre, déjà disponible en librairie. Assurément, Pierre Boutang aurait été bien inspiré de publier de son vivant de tels recueils d’articles (dont certains, parus dans des brochures, de petites revues, ne sont sans doute pas faciles à dénicher). Il ne l’a pas fait, il a eu tort, mais, comme disent les Anglais, il ne convient pas de pleurer sur le lait renversé. Mesdames et messieurs les héritiers, au boulot !
Veuillez me croire, cher Juan Asensio, cordialement vôtre.

Gabriel Matzneff

Mercredi des Cendres 2007