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« Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio : entretien sur la littérature, la critique littéraire, le langage, etc., annonce | Page d'accueil | Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 2 »

21/05/2011

Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 1

Crédits photographiques : Edgard Garrido (Reuters).

Bonnargent
Lors de l’entretien que nous avons réalisé avec Marc Villemain [le site est apparemment indisponible, ndJA], nous avons tenté de distinguer livres et livres, c’est-à-dire littérature grand public et littérature exigeante. Entre deux extrêmes, Gavalda et Bolaño par exemple, la différence nous semblait évidente et indiscutable même si, malgré tout, la question des critères était bien plus difficile à établir. Nous en reparlerons.
Or, lors d’un débat qu’a suscité cet entretien, il nous a été reproché cette distinction; un livre est un livre et seul un jugement subjectif et donc illégitime permettrait d’opérer une hiérarchie. Dans tous les domaines artistiques, il est permis d’établir des différences, mais, étrangement, pas en littérature. Pire encore, dire qu’il y a de bons livres et de mauvais livres ferait de nous des fascistes, l’argument consistant grosso modo à dire que si nous nous permettons d’émettre un tel jugement de valeur en ce qui concerne les livres, cela conduisait nécessairement à faire la même chose avec les hommes. «Tout se vaut» semble être devenu le credo bien-pensant.

Asensio
J’aurais quelque mal à vous répondre d’une autre façon que toute simple, donc involontairement provocatrice : il y a des livres qui ne valent rien et il y a de grands livres. Allons plus loin : il y a des auteurs qui ne valent rien et il y a, bien évidemment, de grands auteurs puisque, après tout, si on ne peut affirmer qu’un grand auteur est toujours à l’abri d’écrire un mauvais livre, vous admettrez avec moi qu’un écrivain qui, depuis qu’il a publié son premier ouvrage, n’écrit que des âneries, doit tout de même être quelque chose comme un âne.
Le fait de donner pareille réponse n’est pas seulement une commode échappatoire : à quoi bon perdre son temps pour tenter de trouver des critères objectifs, universels, du goût, singulièrement, du bon goût ? Cette querelle est vieille de plusieurs siècles, nous n’allons pas la rejouer à trois et il y a toujours eu, il y a et il y aura toujours des imbéciles pour affirmer qu’Amélie Nothomb et Cristina Campo ont chacune leurs mérites, qu’il ne faut absolument pas affirmer que l’une, la seconde bien sûr, est infiniment supérieure à l’autre, la première, que tout est affaire d’intime conviction, de goût justement (et les goûts et les couleurs, n’est-ce pas…), de sensibilité, d’humeur passagère ou profonde, de digestion facile ou difficile, que sais-je encore ? Laissons le temps, comme toujours, faire son admirable travail de décantation et de façonnage de ce que les anciens nommaient un canon et qui n’a, quels que soient les coups de boutoir que lui administre notre époque, pas franchement varié (permanence qui est un bon signe, tout de même, dès qu’on évoque le terme ô combien classique et mal vu de canon !). Dans quelques années, une Gavalda, une Nothomb, un de ces noms exposés partout, écrits partout, affichés partout, répétés par toutes les bouches, ayant reçu Prix littéraires, subventions de l’État même (comme Marie Ndiaye ayant récemment reçu la bourse Jean Gattégno d’une valeur de 50 000€ qui lui a été remise par le Centre National du Livre), que seront-ils, ces noms minuscules, sinon une curiosité de chercheur essayant de comprendre les raisons pour lesquelles ces auteurs, dont plus personne ne saura rien, auront vendu des dizaines de milliers d’exemplaires de leurs livres ?
Pour répondre à la suite de votre intervention, Éric : considérant que le fait d’écrire (ou de composer, ou de peindre) livre sans aucun doute une vérité très profonde sur celui qui écrit, compose ou peint, je ne distingue pas l’homme de l’œuvre et, comme Joseph de Maistre, je pense qu’une critique qui se contente de viser la nullité d’un texte loupe lamentablement sa cible, qui est bel et bien de chair et de sang. Bien évidemment, la critique est l’art du jugement : il y a donc non seulement volonté évidente d’établir une hiérarchisation (Houellebecq est plus grand que Dantec pour telle et telle raison, ou l’inverse pour telle ou telle autre) qu’il s’agira, tout de même, de tenter de sustenter par quelques arguments mais il peut y avoir volonté, concomitante, d’exacerber l’Individu, au sens que Kierkegaard donnait à ce terme, correspondant peu ou prou à l’unique, la singularité, bref : la personne. Autant dire que le genre de critique que j’évoque, obéissant à l’impératif catégorique de Baudelaire, à la fois éminemment personnelle, subjective donc, passionnée et politique, sera tenu en sainte horreur non seulement par les foules, mais par une certaine critique littéraire journalistique qui, sous le masque d’un faux élitisme trompant mal son désir éperdu de faire cause commune avec le peuple (ou plutôt : le peuple tel qu’il est fantasmé par nos échotiers), n’aura qu’une seule affaire urgente à réaliser : flatter le goût de la foule, faire vendre, oublier la personne pour flatter l’individu.
Du coup, je songe que l’une des façons d’établir une claire distinction entre bon et mauvais livre pourrait être la suivante : le bon livre s'adresse à la personne qui ne sera jamais assimilable à une foule, le mauvais vise l’individu, la personne réduite à quelques caractéristiques dont il s’agira de tirer le plus grand profit. Nous sommes, effectivement, dans le règne de la quantité, dans le mauvais rêve où le moindre cacographe dénué du plus petit talent littéraire ou critique, telle Lise-Marie Jaillant, donne des recettes confondantes de bêtise pour que le plus grand nombre d’imbéciles envoient leurs torchons à ces salopards véreux que sont, à ses yeux de taupe, l'immense majorité des éditeurs français.

Monti
La réponse de Juan ne manquera pas de renforcer l’image qui ressort du débat que vous évoquez, Bartleby. La critique que vous appelez de vos vœux serait élitiste et s’oppose donc à la masse, donc à la démocratie. Fascisme que tout cela ! C’est en gros ce que l’on vous a dit. Il convient ici de refuser pareil raccourci. Je ne vais pas perdre mon temps à rappeler que fascisme est un mot qui à force d’être utilisé à toutes les sauces a perdu tout sens et je me contenterai d’accepter les termes du débat, d’une pauvreté affligeante, tels que posés par vos contradicteurs. Et donc, le fascisme ne réside pas dans l’établissement de différences entre des livres, il réside au contraire dans son refus. Une démocratie fonctionnelle ne peut se baser que sur un débat d’idée ayant au moins pour ambition de dégager quelle est la meilleure voie à suivre. Dire que toutes les voies sont bonnes et qu’il s’agit, finalement, de préférences personnelles revient à ne pas décider, à laisser la décision à d’autres. Et s’il n’y a pas d’opinions plus justes ni de voies meilleures, la seule légitimité est celle du chef. Le fascisme (dans une acceptation molle, bien sûr) se cache donc bien derrière cette négation de la légitimité à établir des différences de niveau. La critique véritable est toujours celle qui tranche, sans se cacher. Celle qui n’hésite pas à dire «ceci est important» ou «ceci n’est qu’une crotte de plus». Quitte à se tromper, évidemment. L’erreur est un risque dont il ne faut pas avoir peur.
En ce qui concerne la définition de ce qui différencie un bon livre d’un mauvais, c’est évidemment un débat vieux comme la littérature que personne ne résoudra ici. La suggestion de Juan a le mérite d’être ouverte. Bartleby, je crois que vous aussi avez quelques pistes à ce sujet – si je me souviens bien du débat qui tourna à la chasse au fasciste. Pour ma part, j’aurais envie de répondre par une pirouette : ça se sent. Voilà qui n’avance personne, bien entendu.

Bonnargent
Évidemment, nous ne pouvons avoir la prétention de dévoiler le critère objectif qui permettrait de distinguer un bon d’un mauvais livre. Néanmoins, je crois que la question mérite qu’on s’y arrête car ne rien dire ferait la part belle à ceux qui prétendent qu’une telle distinction n’existe pas. Peut-être pouvons-nous donner quelques pistes. Je crois, mais vous me direz sans doute ce que vous en pensez, qu’il y a d’abord une intention différente. Un Guillaume Musso n’a pas les mêmes objectifs qu’un McCarthy, ne se fait pas la même idée de la littérature. Le premier cherche le succès (et tous les mauvais écrivains n’y parviennent heureusement pas), le second écrit un livre sans se soucier de cela. Écrire relèverait alors d’une nécessité, de la volonté de dire quelque chose. Le livre est bon quand ce dire parvient à être exprimé. Musso et ses doubles n’ont rien à dire et ils écrivent un français correct, un français de maître d’école. McCarthy, puisque c’est celui que j’ai nommé, se débat dans la langue pour dire quelque chose sur l’homme, sur le monde, sur le mal, etc. Cette intention a une conséquence : un bon livre ne se lit pas facilement et cela pour deux raisons : il suscite la réflexion, il agresse son lecteur qui, par conséquent, avance peu à peu, revient en arrière, est obligé de faire des pauses, etc. Un bon livre est agressif. Un mauvais livre se consomme et ne nécessite aucun effort, pire !, il doit ne susciter aucun effort : il peut être lu entre deux baignades, entre deux programmes télévisés aussi indigents que lui; son seul objectif est de nous faire passer le temps. Le livre, le vrai, lui, est chronophage. Il nous impose de prendre notre temps. Cela me rappelle d’ailleurs ce que disait William Gass dans un entretien accordé à la revue Inculte. Il comparait la littérature à la cuisine et concluait ainsi : «Même la nourriture française est structurée, tout comme la bonne nourriture chinoise ou japonaise. Un gâteau est stratifié, et quand on le mange, on en découvre la structure interne, parfois seulement avec de petits indices. La surface seule n’est pas intéressante. Je n’aime pas ce qui est immédiat, tout ce qui livre ses secrets en un clin d’œil.»

Monti
Je dis «ça se sent», vous me répondez «ça se voit» ou, mieux !, «ça se goûte». Nous sommes bien partis. C’est plus qu’une boutade car la comparaison que Gass effectue avec la cuisine me semble effectivement pertinente. Certains plats sont plus raffinés que d’autres; certaines recettes identiques, suivies par des chefs différents, donnent des résultats diamétralement opposés. Il y a là quelque chose de difficile à définir. Bien entendu, on peut expliquer plus ou moins clairement pourquoi un grand cru de Bourgogne est meilleur qu’un vin de table. Bien entendu, la notion de qualité est plus généralement admise dans le domaine de l’alimentation que dans celui de la littérature. Après tout, manger peut rendre malade. Est-ce que lire un mauvais livre rend malade ? Non, ou en tout cas, s’il rend malade, ce n’est que spirituellement. Voilà bien un domaine où le constat de maladie est rendu plus tardivement… Bref : vous aurez tout de même, dans le domaine gastronomique, beaucoup de gens qui vous diront qu’ils aiment manger en buvant du coca et qu’y préférer, en accompagnement, un vin de Loire n’est finalement qu’une histoire de préférence personnelle, une histoire qui n’engage que vous. Je crois que ces gens sont irrémédiablement perdus, non pas parce qu’ils aiment boire du coca mais bien parce qu’ils pensent que tout est histoire de préférence, exclusivement. C’est pourquoi je crois qu’il est inutile de mener cette discussion en gardant ce type de profil en tête.
De même, il me semble vain de parler de bonne et de mauvaise littérature en opposant Gass et Musso. Vous expliquez fort bien en quoi ce dernier appartient, définitivement, à la catégorie bien réelle des mauvais écrivains. Mais tous trois, dans notre pratique de la critique, nous en sommes tellement conscients que nous n’en parlons jamais. Il me semble donc bien plus intéressant de tenter de voir pourquoi Colum McCann, à qui on vient de remettre une des plus prestigieuses distinctions littéraires des États-Unis, n’est pas bon et pourquoi Brian Evenson l’est. Je prends volontairement des auteurs qui ne sont ni les plus médiocres ni (pas encore, du moins !) les premiers de la classe. Pour ce faire, j’ajouterais aux critères mentionnés par Bartleby celui-ci : la fuite du lieu commun. Un bon écrivain et donc un bon livre ne peut qu’être en rébellion ouverte contre le lieu commun. Ou plutôt, pour paraphraser ce que disait Juan Francisco Ferré dans un article que j’ai traduit il y a quelques temps, il s’agit pour l’écrivain de rendre (et non pas de soustraire) de la complexité au monde. De respecter le monde comme une chose complexe. Consciemment ou pas, tous les bons écrivains opèrent selon ces paramètres.
Mais on en revient presque à la case départ : un lieu commun pour moi ne le sera peut-être pas pour vous (et inversement), votre complexité sera ma simplicité, votre langue, votre voix sera ma syntaxe de maître d’école. Quoi qu’on fasse, on se heurtera toujours au reproche de l’impossibilité de la discrimination objective entre bonne et mauvaise littérature. Nous savons que ce reproche est faux. Non, faux est le mauvais mot : il est simpliste, il est paresseux, il est facile. Le monde est complexe, la bonne littérature l’est tout autant. Le bon lecteur, le bon critique ne se contentera donc pas d’évidences. Il y a une bonne et une mauvaise littérature parce que si ce n’était pas le cas, lire ne serait qu’une façon de passer le temps.

Asensio
Il y a une bonne et une mauvaise littérature parce qu’il y a une littérature qui s’efforce de percer les secrets du monde et une autre qui le reçoit comme un donné parfaitement commun, qu’il ne faut en aucun cas interroger. Qu’est-ce qu’interroge le bègue Musso dans ses livres ? Qu’est-ce qu’interroge Nothomb dans les siens, si ce n’est la capacité, absolument géniale, de ses lecteurs dont le seul talent de critique consiste à s’extasier sur la régularité de métronome avec laquelle publie leur idole ? Deux noms, dont un déjà cité. Il y en a tant d’autres, hélas…
Un donné ? Pas même donné, non, ce mot renvoyant peu ou prou à l’éthique du don mais un droit. Les mauvais écrivains s’arrogent le droit de discourir sur le monde sans écouter son chant, sans le recevoir comme un don. Je songe à Walter Benjamin qui, dans un article aussi remarquable à mes yeux qu’étrange, affirmait que le monde était devenu muet et triste depuis le péché d’Adam qui, selon ce génial auteur, consistait à avoir «surdénommé» (1), c’est-à-dire avoir utilisé le langage comme un simple instrument d’arraisonnement des choses et des êtres, pour capturer dans ses filets la réalité. Adam échoua mais la création, blessée, s’enferma dans le mutisme et non le silence.
Finalement, ce péché est celui de tous ceux que Nietzsche appelait les «nommeurs», les grands écrivains : leur ambition de saisir, dans leurs rets, le monde tout entier, est souvent à la mesure de leur extraordinaire simplicité, de leur véritable humilité même. Entendons-nous bien sur ce dernier terme : vous me direz que les grands créateurs d’univers romanesques sont des monstres de prétention. En apparence, oui, du moins aux yeux des nains qui se contentent toujours de leur petite taille et vont finir par réclamer le fait qu’une grande taille, du moins une taille normale, devra être à tout prix déclarée «discriminante», selon le terme idiot convenu, et qu’une grande taille ou tout simplement une taille moyenne n’est absolument pas une norme à laquelle ils devraient tenter de se hisser (si je puis dire), mais une réalité parmi tant d’autres. Les nains ont le droit d’être des nains, surtout depuis qu’ils se battent pour conquérir ce droit qui leur est ! Ce phénomène, duquel je m’amuse, est transposable bien sûr à d’autres pans de notre société : je songe ainsi aux sempiternels débats (du moins depuis une bonne cinquantaine d’années, ce qui est finalement peu) sur la place à accorder à l’homosexualité dans nos sociétés, non plus considérée comme une sexualité déviante par rapport à une norme hétérosexuelle qui plonge son origine dans les millénaires de bien des civilisations (je vous vois venir ! Donc, pas seulement européenne et occidentale…) mais comme une sexualité à part entière, ayant droit de cité comme d’autres formes (lesquelles, on se le demande) de sexualité(s).
Je ne m’éloigne qu’en apparence de notre sujet : les mauvais écrivains veulent nous faire croire que leurs rinçures sont une facette, parmi une multitude d’autres, de cette chose invisible que les pédants nomment, en la majusculant, Littérature. Les mauvais écrivains veulent nous faire croire qu’ils ont le droit, parfois même le devoir, d’écrire des cochonneries qui se vendront comme des petits pains, pour la simple et bonne raison que l’homme est ainsi fait qu’il préfère le pain et les jeux du cirque à la lecture de Dante, Pétrarque ou Lagerkvist.
Les grands écrivains, eux, à la fois prométhéens (puisque, selon Harold Bloom, il faut, pour tout artiste désireux d’égaler ceux qu’il admire, «ruiner les vérités sacrées») et humbles, humbles parce qu’ils sont à l’écoute du chant du monde, savent qu’une seule littérature existe, celle à laquelle ils se consacrent nuit et jour : celle qui est faite avec leur propre sang, pour citer de nouveau Nietzsche. Les grands écrivains n’ont qu’un seul droit et même un devoir : écrire, au prix même de leur santé nerveuse et physique.
Les mauvais littérateurs écrivent pour produire plutôt qu’écrire, sans jamais se soucier de savoir si ce qu’ils disent du monde, comme l’affirme François fort justement, l’aplatit ou lui rend son mystère. Les grands, j’en nommerai deux qui me viennent immédiatement à l’esprit, Faulkner et Broch, n’ont de cesse de traquer la réalité pour la forcer à livrer son secret. Peine perdue ? Bien évidemment si, comme l’écrit Hugo von Hofmannsthal, les «mots ne sont pas de ce monde», puisqu’ils constituent une réalité qui n’a en somme pas grand-chose à voir avec ce qu’ils désignent. Vous connaissez le propos bien connu de Mallarmé sur la fleur qu’il nomme, en fait «l’absente de tout bouquet» bien réel que vous offrirez à une femme, espérons-le tout aussi réelle. Reste que le thème si galvaudé de la coupure entre les mots et les choses ne saurait faire renoncer les grands écrivains à tenter de creuser le monde, comme Sábato ou Gass font creuser à leurs personnages un tunnel, le premier de façon métaphorique (il s’agit du tunnel dans lequel sombre le jaloux (2)), le second bien réellement, sous sa maison, afin d’accéder à une pureté du langage qui le laverait de toutes ses fautes. Il échoue, comme Adam qui, lui, au moins, avait un verbe pur à sa disposition, un langage faisant corps avec le monde entier des choses, des paroles incarnant le monde, lui conférant sa réelle présence si chère à tous les mystiques.
Cependant, comme Julien Benda (3) a raison de l’écrire, la marque du grand écrivain est justement cette folle capacité de ne point désespérer et de tenter de dire le monde coûte que coûte. Je terminerai (pardonnez-moi, peut-être, de citer mais il me semble ainsi donner quelques jalons à notre dialogue) par une remarque de Maurice Blanchot lecteur du chef d’œuvre d’Hermann Broch, La Mort de Virgile : «Non pas que cette œuvre nous dise où est l’unité, mais c’est qu’elle la figure elle-même : poème, elle est cette sphère où les forces de l’émotion et les certitudes raisonnables, la forme et le contenu, le sens et l’expression passent l’un dans l’autre. On peut donc dire que ce qui est en jeu pour Broch dans son œuvre, c’est bien plus que son œuvre : s’il peut l’écrire, c’est que l’unité est possible ; le symbole deviendra réalité, et le poème sera vérité et connaissance.» (4) Broch a donc réussi, qu’importe son propre avis sur son roman démesuré, comme Faulkner a réussi dans le génial et baroque Absalon, Absalon !, qu’importe là encore que sa correspondance nous révèle qu’il ne tenait pas en grande estime la réussite extraordinaire que ce roman constitue.
Un tout dernier mot : Brian Evenson… Ce que j’ai lu, sous sa plume (Inversion et Contagion), relève davantage du tour de force que du grand roman, mais c’est là un autre débat sans doute, mes amis.

Notes
(1) «En Dieu seul les choses ont un nom propre. Car, assurément, dans le verbe créateur Dieu les a appelées par leur nom propre. En revanche, dans la langue des hommes elles sont surdénommées. Le rapport des langues humaines à celle des choses contient ce qu’on peut approximativement définir comme une «surdénommination», fondement linguistique le plus profond de toute tristesse et (du point de vue des choses) de tout mutisme», in Walter Benjamin, Sur le langage en général et sur le langage humain, Œuvres I (Gallimard, coll. Folio Essais, 2002), pp. 162-3.
(2) Notons toutefois que le grand romancier argentin, dans Héros et Tombes, fait explorer à l’un de ses plus inquiétants personnages, Fernando Vidal Olmos, les tunnels du monde souterrain creusé par la très mystérieuse secte des Aveugles.
(3) Julien Benda part du constat, fort connu, de Victor Hugo qui écrit dans Les Travailleurs de la mer (troisième partie, livre 1er, chapitre II) : «Ce qu’il éprouvait (Gilliatt) échappe aux paroles; l’émotion est toujours neuve et le mot a toujours servi ; de là l’impossibilité d’exprimer l’émotion.» Benda commente cette pseudo-vérité par ces mots, à mon sens parfaitement justes : «Cette phrase, écrite en 1866, frappe par sa modernité. Elle pourrait être de Bergson, de Proust, de Gide, de Jouve, d’Eluard, de Fargue, de tel surréaliste. Elle est d’ailleurs fausse; le mot a le pouvoir de redevenir neuf par l’accent dont il est prononcé, le mouvement où il est inséré, l’acuité de sens qui lui est donnée; cette faculté de renouveler le mot est justement ce qui fait le grand écrivain», in La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure [1945] (Gallimard, 1981), note Z’, p. 292.
(4) Le Livre à venir [1959] (Gallimard, coll. Folio essais, 1986), pp. 165-6.