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13/09/2010

Monsieur du Paur contaminé par Arthur Machen

Crédits photographiques : Montgomery Advertiser, David Bundy (AP Photo).

«Mais ce n’est pas à des racontars plus ou moins véridiques qu’était dû le discrédit de madame de Violetten. Il y avait autre chose, quelque chose d’insaisissable, qu’on devinait à travers le sourire peureux des gens, surtout des gens du peuple, qui consentaient à parler d’elle : ils secouaient la tête et haussaient les sourcils, jugeant la comtesse bizarre […].»
Paul-Jean Toulet, Monsieur du Paur, homme public.


Les indices sont nombreux et surtout irrécusables qui nous laissent penser que les textes d’Arthur Machen, singulièrement Le grand Dieu Pan que Paul-Jean Toulet traduisit dès 1898, l'ont influencé lorsqu’il écrivit Monsieur du Paur, homme public qui parut la même année.
Les thèmes du vice bourgeois si typiquement décadent qu'il constitue une marque de fabrique de la littérature fin de siècle, vice d’autant plus insoupçonnable que la vie du personnage principal paraît finalement très banale, les thèmes de la folie, de la belle dame sans merci, du sadisme (1), surtout s’il est d’origine anglaise (2) et même de la curieuse manie de M. du Paur consistant à déchiffrer les signes (3), sont déjà des poncifs à cette époque et ne peuvent guère intéresser que les spécialistes de la question.
Plus troublante me semble être la thématique de l’horreur suggérée, à vrai dire dès le titre du roman qu'il faut écouter plutôt que lire, servie par une narration mise en abyme, que Toulet a apprise dans les textes de Machen comme Les Trois Imposteurs, procédé que Machen lui-même a peut-être appris dans les histoires inquiètes et bizarres de Stevenson, Les Nouvelles Mille et une Nuits (1882), ou même dans le génial et baroque Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki (qui lui-même s'inspira, pour les surpasser, des célèbres Mille et une Nuits), livre tortu et sombre où il trouva d'infinis jeux de miroir ainsi que l'histoire d'une secte secrète de franc-maçonnerie arabe aux buts peu clairs.
Point besoin d'ailleurs de chercher des exemples littéraires ailleurs que dans les lettres anglaises. Que l'on songe ainsi à l'art consommé de Dickens déployé dans Martin Chuzzlewit ou dans La Maison d'Âpre-Vent pour nous dérober la scène du crime, art dont Dostoïevski et Conrad se souviendront. La liste de ce que nous pourrions appeler les différents vecteurs d'une véritable contamination ne se contente point de chercher en amont quelque mystérieux foyer d'infection puisqu'il est évident que Georges Bernanos, dans son premier roman, Sous le soleil de Satan paru en 1926 et qui évoque dès ses toutes premières lignes Paul-Jean Toulet, a dû être influencé, directement ou non je n'ai pu vérifier ce point, par l'ambiance des textes de Machen. Remarquons ainsi la place que tient, dans le roman, une nature inquiétante qui paraît être le royaume de quelque divinité païenne et pas seulement infernale ou alors, d'un caractère démoniaque que le christianisme a tout juste eu le temps de recouvrir d'un vernis de théologie. Remarquons aussi que le personnage de Mouchette, comme certaines des héroïnes de Machen, semble connaître bien des secrets de la nuit et qu'elle aussi va être engrossée par son diabolique amant, non point Cadignan ou quelque autre homme de passage mais, comme je l'avais évoqué dans un de mes articles, par le démon en personne.
Quoi qu'il en soit, c’est par les yeux de son très fade ami et biographe Douville et au moyen d’une simple note en bas de page que Toulet nous indique de quelle curieuse façon Pierre-Bénigne du Paur est mort : «Nous étions sortis depuis deux ou trois minutes à peine, un cri éclate dans la chambre. Nous y courons, et pour trouver sans connaissance l’abbé N… foudroyé au pied du lit; cependant qu’abîmé dans la mort, Pierre-Bénigne semblait retenir sur sa face l’énigme d’un dernier sourire» (p. 235), Toulet précisant donc, ou plutôt, ne précisant justement rien mais suggérant, comme il suggère que Monsieur du Paur paiera de très jeunes filles pour des services peu domestiques et que son âme, sans doute, est aussi fétide que son nom le suggère : «L’abbé N… fut plusieurs jours à se remettre de cet incident sur lequel il garda toujours un mutisme absolu. Il ne put même assister aux obsèques de son illustre pénitent». Silence absolu, le seul pourtant de ce roman qui bruit de mille petites voix désagréables et grinçantes, chuchotant des actes qui paraissent ainsi survivre dans l'entre-deux torve d'une parole et d'une écriture perverses.
L’enquête, fort heureusement et pour d’évidentes raisons esthétiques, incomplète, sur le passé londonien de l’épouse de M. du Paur, nous avertit que cette garce splendide a commis des actes innommables. Non point le silence absolu sur eux, mais la suggestion de leur caractère diabolique : «Mais les premiers qui pénétrèrent dans la maison reculèrent suffoqués par une intolérable odeur de corruption. Les plus courageux poursuivirent leurs recherches; et, dans une chambre d’en haut, une grande pitié les attendait avec des nausées nouvelles» (p. 174).
Cette esthétique de l’indicible, dont l’intensité semble-t-il a varié suivant les différentes éditions que connut Monsieur du Paur (4), a été maintes fois illustrée par Arthur Machen, qui écrit dans Le Grand Dieu Pan, selon le canevas convenu consistant à attiser et à décevoir dans le même mouvement la curiosité du lecteur, dialectique satanique qu'étudiera Enrico Castelli dans son ouvrage classique, Le démoniaque dans l'art : «Ce que je sais est assez étrange et assez horrible; mais par-delà ma connaissance, il y a des profondeurs et des horreurs plus horribles encore, plus incroyables que tous les contes d’hiver dits au coin du feu. J’ai résolu, et rien n’ébranlera cette résolution, de ne pas chercher à en savoir un iota de plus; et si vous tenez à votre bonheur, vous ferez de même» (5).
Je ne sais en revanche si Paul-Jean Toulet, qui rencontra Arthur Machen lors d'un séjour à Londres, aurait pu faire sienne cette phrase qui, outre le mal indéfinissable qui rôde cherchant qui dévorer dont elle expose les pompes, se propose de nous embarquer pour un voyage sur l'océan du temps, à la recherche du mystérieux Petit Peuple (ou Peuple blanc) que l'auteur semblait voir à l'œuvre (6) dans nombre de crimes sordides qu'il inventa : «Ah ! Melle Lally, nous nous trouvons au sein de sacrements et de mystères redoutables et ce que nous deviendrons ne nous apparaît pas encore. La vie n’est pas une chose simple, elle ne se résume pas à un amas de veines et de muscles que le scalpel du chirurgien met à nu; l’homme est le secret que je me propose de scruter, et avant d’être en mesure de le découvrir, je dois franchir des mers bouillonnantes, des océans et des brumes accumulées au cours de milliers d’années» (7).

Notes
(1) Le passage évoquant le chirurgien anglais Welkinson, frère de la directrice d’un collège où ont été perpétrés, sur de jeunes filles, des actes de torture, nous rappelle l’école dirigée par le chirurgien Rodin et sa sœur Célestine que nous décrit Sade dans justine.
(2) Voir par exemple les scandales révélés par la Pall Mall Gazette durant le mois de juillet de l’année 1885, dans un article intitulé The Maiden Tribute of Modern Babylon où étaient exposés les résultats d’une enquête sur la prostitution juvénile. Cet article rencontra en France un large écho et fut même imprimé sous forme de livre par Dentu, sous le titre Les scandales de Londres dévoilés par la Pall Mall Gazette.
(3) «Quoi qu’il en soit, la mort de mon père, dont j’éprouvai, du reste, un réel chagrin, interrompit ces essais et me laissa pour toujours en proie à la sorcellerie des signes graphiques», Paul-Jean Toulet, Monsieur du Paur, homme public (Émile-Paul Frères, éditeurs, 1927), p. 39. La citation mise en exergue est extraite de la page 162.
(4) Puisque Paul-Jean Toulet n’a pas hésité à supprimer certains passages de son texte, rendant l’énigme moins facile à élucider. Ainsi, le passage (page 179 de notre édition) commençant par «Que voyez-vous d’écrit sur ces trousses ?» comporte une ligne remplacée par des pointillés, le prénom du docteur Welkinson ayant été biffé par Toulet. Ce prénom est en fait un nom, Meibomius, que les frères Goncourt évoquèrent dans leur Journal (à la date du 7 avril 1862), en faisant de celui-ci l’auteur d’un ouvrage intitulé Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l’amour et du mariage, «avec des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des instruments de torture», comme le précisèrent les Goncourt.
(5) Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan [The Great God Pan, 1894] (traduction de Paul-Jean Toulet, Éditions Ombres, Toulouse, 1993), p. 69.
(6) Sur le Petit Peuple ou Peuple blanc, les meilleurs études sont celles de Michel Meurger, par exemple Le thème du Petit Peuple chez Arthur Machen et John Buchan, in Lovecraft et la SF, volume 1, Cahier d'études lovecraftiennes, 3 (Éditions Encrage, 1991, pp. 111-150).
(7) Arthur Machen, Les Trois imposteurs ou les Transmutations [1895] (préface de Roger Dobson, traductions de Anne-Sylvie Homassel, Jacques Parsons, Nikki Halpern et Elisabeth Willenz, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, 2002), p. 84.