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« Suffirait-il d'aller gifler Romaric Sangars pour arranger un peu la gueule du journalisme français ? | Page d'accueil | W. G. Sebald's The Emigrants »

22/05/2015

Au-delà de l'effondrement, 47 : Guerre et Guerre de László Krasznahorkai

Photographie de Juan Asensio.

2341119061.jpgLászló Krasznahorkai dans la Zone.





1690036603.jpgBéla Tarr dans la Zone.





313774931.2.jpgL'effondrement de la Zone.





1463144_619321008109105_1831359406_n.jpgÀ propos de László Krasznahorkai, Guerre et Guerre (Éditions Cambourakis, 2013).

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LRSP (livre reçu en service de presse). Les pages indiquées ci-dessous renvoient aux épreuves non corrigées, et non au livre finalement mis en vente.


À mesure que nous découvrons en France les textes de László Krasznahorkai, nous prenons conscience de leur grandeur et de leur beauté inquiétantes. Félicitons et remercions pour commencer Joëlle Dufeuilly, dont le travail exceptionnel de traduction mis au service d'une petite poignée d'éditeurs courageux, Cambourakis et Vagabonde après Gallimard que l'on devine désormais pressé de vendre ses courges et ses navets sollersiens, est sans doute le plus magnifique témoignage qu'une personne puisse adresser à un écrivain, qu'un écrivain puisse adresser à un autre écrivain, car nul ne me fera croire que cette traductrice n'est pas elle-même, quelque peu, un écrivain.
Pour la réception des textes de László Krasznahorkai dont il est grand temps d'accélérer le mouvement (rappelons ainsi que ce roman a paru en 1999 en Hongrie et qu'il a été traduit en anglais en... 2006), un tel travail est tout simplement vital, et d'autres auteurs, par exemple anglo-saxons comme Vollmann ou Pynchon, traduits par le très piètre cacographe Christophe Claro, n'ont pas eu la chance du Hongrois mais, à vrai dire, peut-être ne l'ont-ils pas méritée aussi, tant leurs gros livres, réunis en une seule pile post-moderniste branlante, sont inférieurs aux quelques pages simples et belles de La venue d'Isaïe par exemple.
Car enfin, les romans de Krasznahorkai sont tout de même autre chose que des pavés indigestes, sans plus de consistance qu'une bulle de savon et à peu près aussi équilibrés qu'une toupie devenue folle ou une baudruche perdant son hélium, et qui excitent les papilles peu sensibles de mauvais lecteurs confondant œuvres brouillonnes et romans monstrueux.
Les romans de László Krasznahorkai sont, en premier lieu, la forme complexe, immensément longue et subtilement trouble, par laquelle une vision apocalyptique, donc métaphysique du monde s'exprime qui, bien qu'elle concerne l'avenir, ne peut que s'enter dans un présent contraint d'accomplir des sortes de gyres, ces figures chères à William Butler Yeats, et donc intimement lié à plusieurs époques d'un passé dont il faut parvenir à déchiffrer l'histoire symbolique, à la manière de Léon Bloy.
Cette histoire ne peut qu'être le théâtre d'un combat invisible qui, nous dépassant, n'en réclame pas moins le concours des hommes, ce qui rapproche l'écrivain hongrois d'auteurs tels qu'Ernst Jünger (1), dont les plus grands romans évoquent d'invisibles forces qui s'opposent, même si, à la différence de l'auteur d'Héliopolis ou des Falaises de marbre, Krasznahorkai, tout comme Kafka, n'hésite pas à ancrer ses textes dans la réalité la plus commune, celle des simples d'esprit et des déclassés sociaux, jusqu'au plus humble d'entre eux, le benêt Korim, archiviste de son état par exemple, que nous montrent avec tant d'humanité les films de Béla Tarr.
Guerre et Guerre, s'il reprend et bien sûr développe les principales thématiques de La venue d'Isaïe que je n'exposerai donc pas de nouveau (2), creuse la réflexion sur le langage propre au témoignage inouï : comment un élu ou, bien sûr, un homme qui s'estime avoir été, bien malgré lui, choisi, mais par quelles puissances mystérieuses ?, pour révéler au monde entier la vérité, peut-il sans passer pour un fou témoigner de sa mission et, ainsi, communiquer à d'autres hommes ce qu'il a reçu et qui l'a changé à tout jamais, l'a bouleversé en lui commandant de partir au centre du monde, New York bien sûr, bien qu'il ne parle pas un traître mot d'anglais ?
En plongeant dans le langage, en éprouvant, devant les gratte-ciels de la ville tentaculaire où il s'est réfugié, un vertige énigmatique et comme un sentiment de déjà-vu (cf. p. 105), vertige ensuite parfaitement clair, semblable à celui qu'il a éprouvé devant certaines représentations picturales de la tour de Babel réalisées par Brueghel et Koldewey (cf. p. 253), en mettant en scène un personnage ô combien attachant et horripilant, l'ex-archiviste Korim, dont la principale caractéristique est de ne savoir faire rien d'autre que parler, parler encore, et parler à n'importe quelle personne qu'il croise, y compris même ses gamins agresseurs (cf. p. 21), comme s'il représentait la version absolument contemporaine donc médiocre du Vieux Marin de Coleridge dont la seule fonction est de se décharger de ce qu'il sait pour espérer pouvoir trouver la paix.
Parler et parler encore, «aller jusqu'au bout de ce qu'il avait à dire» (p. 69), s'adresser à celles et ceux qui ne comprennent rien à votre langue natale, le hongrois, et qu'il vous faut donc délaisser au profit de quelques mots anglais qui, soulignés à dessein par l'auteur, semblent acquérir une véritable aura, point dénuée d'ironie, comme si les mots les plus simples de l'anglais devenaient des mots-oboles que Korim est bien obligé de verser au nautonier qui lui permettra de se faire comprendre, et ainsi de réparer l'erreur des langues éparpillées depuis Babel. Si la catastrophe est d'ampleur planétaire, comment parvenir à se faire comprendre de tous ceux, des milliards d'êtres humains, qui ne parlent pas un traître mot de la langue qui est la vôtre ?
Parler et parler encore, «parler dans le vide» (p. 90) même, la très fine technique de l'auteur assurant cette impression d'un langage s'étendant non seulement à tous les coins et recoins de notre planète mais à toutes ses époques, puisque l'on ne compte pas les innombrables expressions où l'écrivain propulse Korim dans un temps de l'énonciation qui n'est pas le présent de l'action décrite : «comme il le relata plus tard» (p. 75) ou encore «expliqua-t-il ensuite» (p. 77) et tant d'autres expressions semblables ou ce sont d'autres personnages qui racontent ce qu'ils ont vécu ou ce que Korim leur a lui-même raconté.
Cet enchâssement est directement indiqué par les faits que rapporte le mystérieux manuscrit que Korim a découvert, qu'il a intégralement lu, «phrase après phrase», après quoi il a compris qu'il «devait faire quelque chose, et il s'était mis à formuler de grandes idées, impliquant de grandes décisions, à propos de la vie et de la mort, et de ce manuscrit, qui ne devait pas retourner aux archives mais être porté en avant» (p. 98, l'auteur souligne), manuscrit racontant les aventures, dans différentes époques, de quatre personnages (Kasser, Falke, Bengazza et Toot) confrontés à la présence maligne et obsédante de celui qui est peut-être le Diable ou le «Seigneur de la Mort» (p. 219), Mastemann (3), Herr von Mastemann ou encore Pietro Alvise Mastemann, «un étranger originaire de Gurnia» (p. 114) qui incarne «l'esprit de Gênes» (p. 214), c'est-à-dire le triomphe de ce que d'autres ont nommé l'arraisonnement du monde par l'Argent et la technique (4).
Parler et parler encore, faire circuler le contenu du manuscrit «bouleversant» dont la révélation au monde entier est devenue l'unique souci de Korim, manuscrit «dont la seule chose qu'il était en mesure de révéler [...] était, pour dire les choses un peu crûment, qu'il parlait d'une terre que les anges avaient désertée» (p. 109) : «il se dit qu'il ne pouvait pas le garder pour lui, comme l'aurait fait un vulgaire voleur, mais devait faire part de son existence au monde entier, tel un voleur d'un autre genre, non pas au monde d'aujourd'hui, qui était en train de perdre sa dignité, indispensable pour ce genre de chose, ni au monde de demain qui assurément la perdrait également, ni à celui d'hier qui l'avait perdue depuis longtemps, mais à l'éternité : l'éternité devait connaître l'existence de cette œuvre mystérieuse, et il se souvenait avoir alors réfléchi sur la forme à adopter, et puis, un jour, après avoir surpris une conversation dans un restaurant, l'idée lui était soudain venue de retranscrire le manuscrit dans la mémoire créée par des milliards d'ordinateurs, laquelle, face à l'amnésie généralisée de l'humanité, était devenue une île provisoire d'éternité» (p. 108).
Parler et parler encore avant que ne se produise «une grande obscurité, une grande coupure de courant» qui, comme dans Le cheval de Turin de Béla Tarr, sera elle-même non pas définitive mais abolie, puisque «même cette grande obscurité s'éteindra» (p. 127, l'auteur souligne), parler et parler encore, pour raconter sans fin l'histoire des quatre personnages qui cherchent, au travers des époques et des lieux, les symboles du génie humain dont le seul but est «la préservation de la paix» (p. 177) comme Venise à «l'incomparable beauté [reposant] sur une pure rationalité, limpide, transparente» (p. 177), rationalité qui n'est pourtant que le tuf primordial où l'horreur, l'absurdité vont se développer, et une technique devenue folle, qui aura perdu de vue le sens de son action, ériger de la beauté, protéger les hommes de l'horreur et de la bestialité, parler et parler encore et encore, même si les mots de Korim sont incapables de «transmettre les émotions», son vocabulaire étant «trop pauvre et sa syntaxe trop chaotique» (p. 178).
Parler et parler encore, en évoquant un manuscrit qui, comme les premières pages de Crainte et Tremblement de Kierkegaard intitulées Atmosphère, évoque parfois plusieurs fois les mêmes épisodes, «quatre fois la même chose, avec, comme seule différence, ici et là, l'ajout d'une proposition relative, ou, le plus souvent, d'un adjectif ou d'un adverbe pour apporter une précision» (p. 194), la pauvre langue de l'ex-archiviste Korim étant bien incapable de dire de quoi il en retourne dans ce manuscrit fascinant, qui lui aussi est confronté aux affres de la description du monde, car «c'était comme si l'auteur, expliqua Korim, et ce n'était pas une image, s'était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l'imaginaire du lecteur, car si l'accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau» (p. 201), car la pauvre langue de Korim est chargée de dire ce qui ne peut s'exprimer, la limité du monde «et par conséquent, des certitudes, des thèses démontrables, de l'ordre et de la clarté, autrement dit : les limites de la réalité, la frontière entre d'un côté la réalité et de l'autre côté l'incertitude, l'irrésistible pouvoir de séduction des thèses non démontrables, l'insatiable soif d'obscurité, d'opacité, la quête d'impossible, d'irrationnel, bref, c'était ici que le monde des humains avait tracé sa ligne de démarcation avec tout ce qui s'étendait derrière le monde existant» (p. 199), comme si la langue, qu'il s'agisse de celle, pauvre et humble, maladroite, de Korim ou bien de celle, supérieure mais également labile, du manuscrit, était confrontée, par la thématique du pouvoir des mots, à ce qui échappe à toute prise, l'horreur, ce qui n'a justement pas de nom, Guerre et Guerre pouvant dès lors à bon droit être considéré comme la tentative chimérique et pas moins éblouissante, de par sa grandeur, d'ériger une borne, une digue, une muraille, une sorte de limes face au «morcellement», «la sécurité face à la vulnérabilité, la protection face à l'agression, le raffinement face à la brutalité, la liberté sans entraves face à l'asservissement» (p. 202), murs, murailles, édifices, fortifications, villes, grands ouvrages de l'esprit avant que des mains des hommes chargés d'offrir «la sécurité, la sérénité, et la paix, tout ce qui représentait la victoire véritable, une victoire sur tout ce qui existait au-delà du Vallum, une victoire sur les forces obscures de la barbarie, sur la jouissance brutale, sur la passion assassine, sur la cupidité, une victoire, triumph, sur tout ce que Kaser et ses compagnons avaient pu lire, un jour, dans le regard sauvage d'un rebelle picte caché dans un fourré derrière les bastions du fort de Vercovicium, une victoire sur l'état de danger permanent, une victoire sur l'éternelle bestialité» (pp. 206-7).
Parler et encore parler, parler encore, malgré le fait que le manuscrit découvert par Korim et qui a peut-être été écrit par un fou (cf. p. 210) présente des bizarreries, ou plutôt des énigmes, «la fin du quatrième chapitre n'était lui aussi que mystère, secret et énigme» (p. 209), alors même que ce texte absolu, plus que les mots de Korim, parvient, lui, à décrire la réalité, ou alors à la remplacer, à en ériger une nouvelle : «le texte, en effet, était profondément imprégné de sensualité, un fait qu'il ne pouvait nier, compte tenu de la suite, puisque l'Albergueria, comme il l'avait déjà mentionné, grouillait de prostituées, et les phrases du texte, en déambulant d'un étage à un autre, ne manquaient jamais de croiser ces prostituées, ce qui donnait lieu, autant le dire franchement, à des descriptions incroyablement indécentes», le «cinquième chapitre [s'appliquant] à décrire méticuleusement tout ce qui se passait dans la pénombre de ces pièces, détaillant la gamme infinie des pratiques sexuelles, relatant les échanges vulgaires entre les prostituées et leurs clients, décrivant la nature complexe ou sèche des ébats, la montée, l'assouvissement du désir, précisant la tarification, scandaleusement flexible, de ce commerce de l'amour» (p. 211).
Parler encore et encore, parler encore, lisant «une phrase interminable [qui] se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et à ce qu'elle ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s'enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d'un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante» (pp. 225-6), lisant «une seule et même phrase, une phrase monstrueuse et infernale qui engloutissait tout, elle commençait avec quelque chose, puis arrivait une deuxième, une troisième chose, et puis la phrase revenait sur la première, et ainsi de suite» (p. 230), cette phrase immense et peut-être même infinie n'en finissant pas de dire le monde, les magnifiques constructions humaines (cf. p. 231), l'horreur et la ruine qui attendent pour bondir.
Parler et parler encore, encore parler, alors même que cette phrase interminable et peut-être bien infinie doit pourtant déboucher sur quelque chose, conduire nos quatre personnages, mais aussi celui qui relate leurs aventures, Korim, vers un «Chemin de Sortie», plutôt que d'aller de guerre en guerre, l'homme ayant écrit le manuscrit (un certain Wlassich, puisque c'est dans les archives classées à ce nom que Korim a fait son étrange découverte ?) ayant mis en scène «les quatre hommes dans le monde réel, dans l'Histoire, c'est-à-dire dans l'état de guerre permanent, et tenté de les installer dans divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue» (p. 233), puisque l'homme a construit, par son incroyable intelligence, bien des édifices pouvant, comme la tour de Babel, être considérés comme le «triomphe de la grandeur sans Dieu» (p. 252), «le chemin sans Dieu» conduisant «à un être merveilleux, brillant, éblouissant, capable de tout sauf d'une seule chose, de dominer sa propre création», puisque «ce qui est trop grand est trop grand pour nous» (p. 253, l'auteur souligne), chemin de sortie illusoire qu'il faudra chercher hors du livre, comme Korim l'a compris, peut-être en se tirant une balle dans la main, un fait relaté dans La venue d'Isaïe et discrètement rappelé (cf. p. 234) dans notre livre, ou bien par le biais d'un bateau dont les mouvements sur l'eau mimeraient une écriture géante et invisible (cf. p. 274), «le chemin de la sortie», «the way that goes out», «the way out», ou bien en disparaissant (sans doute a-t-il fini par réussir à se suicider) dans un musée suisse où il a découvert un igloo, œuvre d'un artiste du nom de Mario Merz dans lequel il a peut-être cru pouvoir mettre à l'abri des forces obscures qui les ont poursuivis de siècle en siècle, les quatre personnages du manuscrit auxquels il a fini par s'attacher comme s'il s'agissait de personnes réelles et vivantes, et peut-être le sont-elles en fin de compte, tout comme est réelle l'inscription qui figure sur une plaque du musée suisse de Schaffhausen, et qui reprend la dernière phrase du roman Háború és háború, Guerre et Guerre, un titre qui décrit, dans son extrême concision, ce qui a été notre passé, ce qui reste notre présent et, si nous ne faisons rien pour sauvegarder les dernières traces de beauté et de bonté dans le monde et, ainsi, écouter à notre tour la confession de Korim puis la transmettre à d'autres femmes et hommes de bonne volonté, ce qui sera sans aucun foute notre futur.

Maintenant, vous savez il vous faut aller. Voici plus court.

Notes
(1) Voici ce que j'écrivais dans ma note sur Héliopolis, qui est parfaitement valable pour les textes de l'écrivain hongrois : «À l'évidence, la structuration de l'univers peint par Jünger est d'essence ésotérique : «Le monde est bâti sur le modèle de la Chambre double. De même que tous les êtres vivants sont formés de deux feuilles, il est fait de deux couches, qui sont entre elles dans le rapport de l'intérieur à l'extérieur, et dont l'une possède une réalité plus haute, l'autre une réalité moindre. Mais la réalité moindre est déterminée jusque dans ses plus petits détails par la plus haute» (Héliopolis, traduction de Henri Plard, Le Livre de Poche, coll. Biblio, 1988, p. 144).
(2) Tout entières évoquées dans ce prodigieux passage, d'un seul souffle : «[...] et Kasser reprenait alors le fil de sa pensée initiale, the original thread, autrement dit poursuivait la conversation qui les animait depuis leur arrivée, affirmant que s'ils devaient indiscutablement se préparer à la faillite totale, puisque l'Histoire évoluait inexorablement vers une expansion du règne de la violence, the violence, ce constat d'échec ne devait pas pour autant occulter toutes les choses magnifiques qui avaient vu le jour ici, toutes ces sublimes réalisations humaines, parmi lesquelles en premier lieu la découverte du sacré, the holiness, celle d'un espace et d'un temps immatériels, celle de Dieu et du divin, car il n'existait rien de plus merveilleux, déclara Kasser, qu'un homme découvrant l'existence de Dieu, reconnaissant la réalité fascinante du sacré, et créant tout cela à partir de cette découverte et de cette reconnaissance, oui, il y a avait eu de grands moments et de grandes réalisations, et au cœur, au sommet de chacun de ces moments et de ces réalisations, resplendissait la lumière éclatante de Dieu, the God, oui, dit-il, et puis l'homme, qui le contemplait, et avait bâti tout un univers en lui-même, comme une cathédrale tournée vers le ciel, et, plus généralement, le besoin de sacré ressenti par les êtres mortels, voilà ce qui le stupéfiait, lui, Kasser, dans cette inévitable faillite générale, dans cette chute précipitée vers l'ultime défaite, oui, c'était stupéfiant, intervint Falke, et plus stupéfiant encore était la dimension personnelle de ce Dieu, car l'homme, en découvrant qu'il pouvait y avoir un Dieu dans le Ciel, et qu'il pouvait y avoir un Ciel au-dessus de la Terre, n'avait pas seulement trouvé un Seigneur, installé sur le trône du monde, mais une personne, un Dieu à qui l'on pouvait s'adresser personnellement, et que se passa-t-il, demanda Falke, what happenend ? demanda à son tour Korim, la propagation à travers le monde entier d'un sentiment de proximité fut la réponse, et c'était cela le plus stupéfiant, le plus extraordinaire, l'idée qu'une créature aussi faible et minuscule ait pu créer un univers qui le surpassait, car finalement c'était cela qui était grandiose et magique, qu'un homme puisse s'élever au-dessus de lui-même jusqu'à une telle hauteur, puisse créer quelque chose de fondamentalement plus grand que sa petite personne, dit Falke, et sa façon de se raccrocher, de protéger et d'exprimer ce gigantesque qu'il avait créé était merveilleusement belle, saisissante, et également émouvante, poignant, car, bien entendu, il était incapable de dominer cette grandeur, de maîtriser ce gigantesque, qui finissait par s'écrouler, tout ce qu'il avait créé s'effondrait sur lui, pour qu'ensuite tout recommence depuis le début, et se poursuive indéfiniment, dit Falke, puisque la conscience progressive de la ruine ne changeait rien au désir de construire de plus en plus haut ce qui était voué à s'effondrer, et cela, invariablement, puisque l'énorme, l'insoutenable tension entre le monumental et son tout petit créateur était immuable» (pp. 155-6).
(3) Voici une description de Mastemann qui, comme le Prince de La mélancolie de la résistance, se caractérise par son don d'éloquence : «[...] et que faisait-il ? demanda Korim en écartant les bras, rien de particulier, il était assis à la table des quatre hommes, et parlait, il commanda du vin, trinqua, s'adossa à son siège, bref, ne fit rien qui puisse justifier cet effroi généralisé, the general rigor, ceci dit, il est vrai qu'il suffisait de le regarder pour aussitôt avoir peur, la vue de ses effrayants yeux bleus, clairs, et immobiles, de sa peau grêlée, de son énorme nez, de son menton pointu, de ses délicates mains aux longs doigts effilés, de son manteau noir ébène dont la doublure jetait parfois des éclairs d'un rouge incandescent, vous glaçait le sang [...]» (pp. 215-6).
(4) Tel que le présente Mastemann : «[...] le monde du simple commerce marchand, le génie de Gênes, dit Mastemann d'une voix tonitruante, consisterait à élaborer un ystème d'asiento et de juro de resguardo, d'emprunts et de crédits, de titre de valeur et d'intérêts, en un mot, un système de borsa générale, qui donnerait naissance à un monde totalement nouveau, où l'argent et toutes les activités y afférent ne reposeraient plus sur le réel, mais sur le conceptuel, où l'activité liée à la réalité incomberait aux pauvres et aux va-nu-pieds, tandis que le negozatione dei cambi revendrait aux maîtres de Gênes, autrement dit, et pour résumer, fit Mastemann d'une voix sonnante : un ordre nouveau allait diriger le monde, un ordre dans lequele le pouvoir serait dématérialisé, et dans lequel les banchieri di conto, les cambiatori et les heroldi, soit environ deux cents personnes, se réduiraient, de temps à autre, à Lyon, à Besançon ou à Piacenza, à seule fin de montrer que le monde leur appartenait, que l'argent leur appartenait, lira, oncio, maravédis, ducat, real, livre tournois, et, à travers eux, le pouvoir sans limites, deux cents hommes en tout et pour tout, fit Mastemann en baissant la voix, après quoi il remua son vin dans le verre, le leva en direction des quatre hommes, et le vida jusqu'à la dernière goutte» (p. 220).