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02/08/2014

In memoriam : Anna Karénine, sublime au-dessus des hommes, par Grégory Mion

Crédits photographiques : Ilya Naymushin (Reuters).

«Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j’ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. […] Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c’est par méchanceté. J’ai mal au foie. Tant mieux, qu’il me fasse encore plus mal !»
Fédor Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol.

«La terre s’entrouvre et se tait : elle se tait en se refermant, et sa surface redevenant uniforme, laisse nos questions sans réponse et nos regrets sans consolation. Et nous marchons pourtant légèrement sur les tombes, et le jour qui luit encore nous captive; obscurci déjà par la nuit qui s’approche, il nous semble ne devoir jamais faire place à cette nuit épaisse à laquelle nous touchons.»
Benjamin Constant, De la religion.

Une écriture de l’indécision (Tolstoï/Levine)


De 1873 à 1877, Léon Tolstoï travaille d’arrache-pied à la composition d’Anna Karénine (1). L’écrivain alterne les phases d’intensité et les moments de lassitude, tantôt satisfait de son objet, tantôt persuadé d’aller nulle part. Outre la densité de son roman, outre les exigences qu’une telle entreprise suppose, Tolstoï est tourmenté par un violent conflit intérieur, ne sachant guère s’il faut pencher du côté d’une parole créatrice ou du côté d’une expression injonctive. Faut-il que le romancier se borne à la littérature ou faut-il qu’il utilise son art pour instruire la morale ? Ce tiraillement ne se résout pas d’un coup d’un seul. À vrai dire, Tolstoï ne clarifiera sa position d’artiste qu’après avoir terminé Anna Karénine. Ce n’est qu’au début des années 1880 que le romancier se prononcera sur la mission tutélaire de l’art : toute velléité artiste se doit de servir les intérêts du peuple en s’investissant d’un sentiment de civilisation, le reste n’étant qu’une méditation superflue et croupissante, ancrée sur des rapports d’agrément qui engourdissent les énergies de la société.
Ceci explique le constant souci pédagogique de Tolstoï envers le peuple. L’auteur n’avait pas trente-cinq ans qu’il était déjà le fondateur de la revue Iasnaïa Poliana (du nom du village où il était installé), dans laquelle il publia nombre de ses idées. Il était aussi le professeur des enfants des paysans qui œuvraient dans son domaine agricole. Bien que les théories pédagogiques de Tolstoï soient flexibles et qu’elles fassent preuve d’une incomparable humanité, il s’attire néanmoins l’hostilité des autorités. Mais Tolstoï ne cède pas aux pressions diverses. Il se consacre aussi bien à l’enseignement qu’à la tenue de ses affaires de campagne. Ainsi aperçoit-on en creux, dans le jeune Tolstoï, l’homme qui finira par renoncer aux suffisances sociales et à toute forme d’empâtement bourgeois. Alors même que l’activité enseignante et l’industrie de la terre peuvent paraître paradoxales quand on les considère d’un seul bloc, Tolstoï embrasse cette apparente dissonance professionnelle, acceptant de vivre sous l’égide d’une franche opposition. Quels que soient les signes extérieurs d’incohérence suscités par ces engagements, rien ne peut ébranler leur cohérence interne.
Ce sont finalement deux consciences en permanence actives qui existent dans le cœur de Tolstoï : d’une part le souci de la collectivité entière, d’autre part l’inquiétude de l’immensité spatiale où se repose la Russie. Quoi de plus admirable, en définitive, que cette appréhension totale du monde ? Alors qu’il aurait pu se contenter d’une vie oisive, Tolstoï, au contraire, repousse les formes molles de compromission. En choisissant de soutenir les «petits», en les rattachant aux palpitations essentielles de la nation, Tolstoï postule que la Russie ne saurait être grande si elle ne faisait que traduire sa grandeur en termes d’hommes illustres et de gros territoire. Dans les marges des villes, aux abords des champs, il se trouve des forces que l’homme de conscience a le devoir d’incorporer à son schéma de civilisation. Un impératif de cette envergure est évidemment difficile à tenir sur la longueur, c’est pourquoi Tolstoï est contraint d’osciller entre une production littéraire pure et la tentation de lui adjoindre un puissant ferment de moralité. Ainsi, dans les œuvres qui précèdent les années 1880, on ne sait pas toujours discerner entre une parole tellurique et une parole métaphysique.
Cette indécision dans l’écriture est précisément ce qui fait la richesse d’Anna Karénine. Les commentaires académiques ont souligné à juste titre que les sentiments de ce roman étaient pour la plupart absolus, portés par de hautes résolutions charnelles, aussi n’est-il pas évident d’établir une lecture d’emblée spirituelle des événements. Pourtant la clarté du propos n’empêche pas l’intrusion d’une matrice ambiguë où le mystère se questionne. À côté d’une «vue claire et nette [du] devoir» (p. 833) se tient la «terreur de l’ignorance» (p. 828). L’insoutenable cohabitation de la certitude et du doute s’incarne d’un bout à l’autre du livre à travers le personnage de Constantin Levine, double romanesque de Tolstoï à beaucoup d’égards.
Homme de la ruralité et être naturellement soucieux du peuple, Levine participe malgré lui aux intrigues de la ville, chamboulant sans arrêt ses convictions comme Tolstoï ne cesse de raturer son manuscrit afin d’en resserrer l’intention. Comme Tolstoï, Levine sera hanté par le suicide et par le malaise de la finitude, faute de savoir résoudre son état de perpétuelle incrédulité. Comme Tolstoï encore, Levine ne se résignera pas; il repèrera dans le suicide des autres l’empreinte philosophique d’une défaite morale. En effet, si l’on regarde d’un œil kantien la tentative de suicide de Vronski, l’amant d’Anna (cf. pp. 459-460), et le suicide de sa maîtresse (cf. p. 810), on en conclut que ces deux individus ont quoi qu’il en soit commis un meurtre, qu’ils ont entretenu avec leurs corps un préjudiciable rapport de propriété, et enfin, le plus grave, qu’ils ont abandonné par ce geste radical leurs obligations morales. Dans cette perspective, toute mort volontaire plonge celui qui la commet dans un état d’indignité multiple – c’est un avilissement juridique, matériel et intellectuel. C’est sans doute ce qui fait dire à la mère de Vronski, en évoquant le suicide d’Anna, que c’est «la fin d’une créature sans religion» (p. 820).
Conformément à sa nature irrésolue, le personnage de Levine constitue un matériau pratique pour interroger les résolutions des autres protagonistes. Cela dit, les flottements de Levine ne sont pas moins fonction d’une âme sincère et d’un caractère dépourvu de la moindre duplicité (cf. p. 300). Les enfants de Darie Alexandrovna (surnommée Dolly), en tant que symboles patents de l’innocence, ne se trompent pas lorsqu’ils se sentent en sécurité auprès d’un homme qui n’est pourtant pas leur père (cf. pp. 299-301). Par ailleurs, dès que Levine sera marié avec Catherine Alexandrovna (surnommé Kitty, sœur de la précédente), lui et sa femme feront office de critère évaluatif; ils seront mesure de tous les amours et de toutes les passions, qu’elles soient passagères ou qu’elles aient la vocation de durer. Même si Levine n’est pas épargné par les difficultés qui sont inhérentes au mariage (les petites jalousies, le ralentissement de la dynamique individuelle, la découverte de la paternité, etc.), son assiduité morale, en un mot sa vertu, le rend digne d’être heureux. Parce qu’il ne considère pas le devoir d’être un homme en le soumettant aux récompenses ou aux blâmes, Levine se donne la chance de cultiver le Bien pour ce qu’il est : un summum bonum qui soulage l’âme de ses troubles et le corps de ses douleurs. Ainsi l’accord de la vertu et du bonheur se concrétise dans le personnage de Levine. Ce dernier comprend à point nommé que Dieu est une «révélation au monde de la loi du Bien» (p. 856) et qu’il importe d’élaborer la réalisation de ce Bien partout dans le monde, indépendamment des formalités officielles de l’Église. Ce sont plus ou moins les conclusions auxquelles parvient Tolstoï à la suite de sa détresse morale et religieuse (1880-1882), fixant dans son esprit les actes qu’il n’a eu de cesse d’accomplir et quelques-unes de ses intuitions sur la transcendance.
Sans aller jusqu’à dire que ce sont là des résolutions tardives de la part du romancier et de son personnage, nous préférons plutôt argumenter en faveur d’un équilibre venu à-propos, un genre de stabilité dont les fondations menacent quand même de s’écrouler. À la fin du livre, Levine sait que la vie est une épreuve plus astreignante que la mort. À chaque journée le devoir de la vertu recommence, et c’est ce qui le rend si écrasant. La volonté que nous avons eue hier de dédaigner les inclinations néfastes ne nous garantit pas qu’elles ne reviendront pas demain. On peut manquer à toute heure le métier de la vertu, c’est-à-dire que l’on peut oublier quelle est pour nous la position la plus excellente et la plus serviable dans la société. L’homme juste ne revendique en cela aucun pouvoir sinon celui d’avoir atteint le maximum de son efficacité, quelle que soit sa fonction dans le monde.
En recherchant ces valeurs qui remontent à l’Antiquité grecque et plus exactement à la morale platonicienne, Levine suggère une opinion qui se détache des influences européennes de son temps. Comme il ne peut pas faire autrement que de poursuivre une recherche assidue de lui-même et dans la mesure où cette enquête concerne aussi le statut de la Russie, il est logique qu’il apparaisse incertain aux yeux de ses interlocuteurs, voire tout à fait confus, pour ne pas dire inadapté à la détermination occidentaliste des villes (2). Par contraste, il est clair que son frère Serge Koznychev, intellectuel de renom, a su s’adapter aux opportunités urbaines. Mais Koznychev est une marque d’excès. Ce trop-plein d’esprit ne cadre pas avec la pondération de Levine, tout comme son autre frère, Nicolas, exprime le défaut inverse – un trop-plein de frénésie corporelle qui s’achève dans une agonie intolérablement longue (cf. pp. 542-8). Reste à voir comment le perfectionnisme moral de Constantin Levine nous incite à évaluer les êtres qui gravitent autour de lui.

L’adultère tel qu’il se conçoit dans les villes et tel qu’il suffoque en dehors

Le roman débute dans l’adultère. Cette thématique de la relation illicite ne quittera quasiment pas les quelques mille pages d’Anna Karénine. Ici, Stépane Arcadiévitch Oblonski a trompé sa femme Darie Alexandrovna avec l’institutrice des enfants. Âgé de trente-quatre ans et nanti d’une « complexion amoureuse », Oblonski est le père de sept enfants, dont deux sont morts (3). Le personnage d’Oblonski est un mélange de bon vivant et de respectabilité urbaine. On le dit «né parmi les puissants» (p. 18), une chance dont il a su exploiter tous les avantages, notamment auprès de son beau-frère Alexis Karénine qui lui a permis d’être « président de section dans une administration publique » de Moscou. Dans une veine pascalienne, il ne fait aucun doute que Stépane Oblonski est le genre d’homme que l’on aime typiquement pour ses qualités empruntées. Le décorum moscovite nous encourage à lui serrer la main, alors qu’en d’autres circonstances Oblonski serait l’équivalent d’un pas grand-chose ou d’un individu moyen, ne serait-ce déjà que par sa consommation injustifiée de l’adultère. Or les structures sociales relèvent Oblonski de ses défauts, preuves flagrantes d’un vice de forme qui s’aggrave dans un défaut de moralité. D’ailleurs l’épisode de cette tromperie liminaire ne s’étend pas beaucoup, sauf quand il revient incidemment dans l’histoire – et encore, c’est davantage le lecteur qui procède à cette réminiscence que le texte lui-même. Ainsi, dès qu’il se retrouve face à Oblonski, Levine s’estime accablé par la laideur et par son impuissance de bien vivre (cf. pp 28-9). Lors même qu’il devrait se rassurer en étudiant les extravagances d’Oblonski, Levine subit l’effet contraire, éprouvant une sorte de fatigue d’exister.
Les thèses d’Oblonski ne sont en outre pas pour être contestées. Ce sont des théories vigoureuses et phallocrates. Il soutient par exemple que le but de la civilisation est de convertir tout ce qui est possible en jouissance (cf. p. 43). En d’autres termes, Oblonski postule une définition de la civilisation comme moyen d’augmenter la variété des sensations, expliquant de façon sous-jacente sa faiblesse envers l’institutrice. Il est en ce sens le parfait contradicteur de Levine. Citadin émérite malgré sa petite trentaine d’années, Oblonski énonce une vérité de la ville contre une vérité de la nature (cf. p. 52).
Ce premier aperçu théorique rencontrera ses surenchères. Oblonski n’hésite pas à affirmer qu’il est juste de profiter de certaines injustices : «Il faut en prendre son parti et reconnaître, soit que la société actuelle repose sur des fondements légitimes, et alors défendre ses droits, soit qu’on profite de privilèges injustes, et dans ce dernier cas, faire comme moi : en profiter avec plaisir» (p. 636). Cette philosophie du calcul des intérêts est radicalement étrangère aux valeurs partagées par Levine. S’agit-il en fin de compte d’un acte de lucidité dont l’évidence s’imposerait devant les chimères d’une vie de sagesse ? Peut-être si l’on en croit les réalités qui entourent la ville de Moscou, comparée à un odieux marécage dans lequel un tempérament trop tendre se noierait (cf. p. 769). Il y aurait donc une cruauté ontologiquement établie dans l’identité moscovite, une sévérité qui obligerait à l’intrigue, à la menace et à la dépravation. Par opposition, la ville de Saint-Pétersbourg serait moins cruelle, plutôt versée dans une communauté d’insouciance et de festivités (cf. p. 132).
L’alibi ontologique des spécificités municipales n’affranchit pas pour autant Oblonski de ses dérèglements. C’est encore chez lui, à l’occasion d’une discussion virile, que les convives délibèrent sur les causes qui sont censées montrer que les femmes ont moins de droits que les hommes. Selon eux, c’est parce que les femmes seraient plus infidèles que les hommes qu’on ne pourrait pas leur octroyer les mêmes bénéfices (cf. p. 432). D’ailleurs, lorsque l’argument parvient à cette singulière conclusion, Alexis Karénine ne le réfute pas. Dans le repaire d’Oblonski, en plein centre de la vie moscovite, Karénine le pétersbourgeois se soulage des infidélités de sa femme Anna. Moscou lui transmet une image négative de la femme en même temps qu’elle lui fournit une rallonge de phallocratie. Cette justification des pensées vicieuses ouvre la porte à toutes les outrecuidances, ainsi ne sera-t-on pas surpris de suivre Oblonski dans ses entreprises de réconciliation. Celui sur lequel s’érige l’adultère dès la première page du roman joue les négociateurs amoureux auprès d’Anna et de son mari, attentif aux intérêts des uns et des autres, mais également scrupuleux envers son propre commerce (cf. pp. 470-4). Du reste, Anna est venue plaider la cause de son frère auprès de Dolly lorsque celle-ci tenait son mari pour un monstre. À l’image de son frère Oblonski, Anna Karénine a la réputation d’être une personnalité prophylactique, c’est pourquoi on la consulte volontiers. Elle avoue à Dolly que si elle était à sa place, elle pardonnerait Stépane Arcadiévitch en dépit de sa faute horrible (cf. p 82). Plus tard, en partant de Moscou, Anna ajoutera en guise d’aphorisme que «chacun a dans son âme des skeletons» (p. 113).
Au milieu des villes et des passions détraquées, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, on a le domaine agricole de Levine. Ce domaine est un entre-deux-villes; il confirme la perplexité de Levine à l’égard de l’urbanité autant qu’il se présente comme un sas de sécurité quand les aventures civiles deviennent insoutenables. D’une manière générale, la campagne tient lieu de tranquillisant dans Anna Karénine. Un long segment de la sixième partie du livre se déroule dans le sillage du couple Levine (cf. pp. 596-652). On y voit des familles apaisées, mais on y voit aussi des éléments perturbateurs, des gens qui transportent en eux tant de lubricité urbaine qu’ils ne peuvent exactement convenir à une certaine forme de dépouillement. C’est le cas du jeune Veslosvski dont les manières gâchent la partie de chasse de Levine. Cela va si loin que Levine le bannira de son domaine (cf. p. 650). Il reproche à Veslovski une attitude pernicieusement séductrice vis-à-vis de Kitty. Dans le contexte de ce domaine agricole, il est inconcevable qu’un adultère ou l’hypothèse de celui-ci puisse exister. S’il est un point sur lequel Levine est résolu, c’est son amour pour Catherine (cf. p. 312), aussi ne laisse-t-il aucune chance à ce sentiment de s’estomper ou d’être compromis en périphérie (4). Il en va de cette résolution comme de ses irrésolutions : ce sont des courants énergiques, des preuves de vie, et c’est en partie parce que Levine balance entre l’ombre (la mécréance) et la lumière (son cœur pur) qu’il est le plus authentique des protagonistes, et donc le plus à même d’approfondir un amour véridique (5).

L’amour sans égal d’Anna

L’amour véridique, toutefois, c’est celui qu’Anna Karénine sollicite et qui malheureusement ne s’ouvre jamais à elle. C’est une femme qui n’est pas en mesure de réaliser entièrement le chiffre de sa beauté. Les événements semblent conspirer contre ses projets, d’où la sensation oppressante d’un terrible destin. Lors de sa première apparition (cf. pp. 71-7), Anna débarque en gare de Moscou, et si le texte insiste sur sa prestance et son charisme, indiquant par là un caractère d’ensorcellement qui finira par être verbalisé (cf. p. 746), il rompt subitement avec cette description pour nous rapporter un accident affreux. Un ouvrier ferroviaire vient d’être écrasé par la manœuvre du train. Il s’agit selon Anna d’un « funeste présage », or chacun sait ce qui attend cette «femme perdue» au tournant de la gare de Nijni, aux dernières pages de la septième partie (6).
Autant l’affirmer immédiatement : Anna est une femme que les bourgeois affairistes ne méritent pas. Tout ce que ces hommes ont de faiblesses et de mauvais penchants, Anna s’en désintéresse et s’en dégoûte. C’est pourquoi elle juge que les oreilles de son mari son trop apparentes. Ce détail disgracieux exacerbe en réalité d’autres imperfections beaucoup plus significatives. Alexis Karénine est l’homme d’une double folie : celle de la bureaucratie et celle de la religion (cf. pp. 773-9). Toujours il se refusera à accorder le divorce parce qu’il ne veut pas être quitte avec Anna. Lorsqu’il déclare d’ailleurs que le mariage d’Église ne peut que se rompre dans la mort, il envoie pour ainsi dire sa femme à l’échafaud (cf. p. 474). Puisque la bureaucratie est inflexible, puisque la religion assiste le dessein d’un individu féroce et comploteur, Anna saisira clairement sa position, à savoir qu’une adversité indestructible présuppose que l’on se détruise soi-même. Parmi cette galerie de faiseurs et d’inconséquents, il n’y a que Levine et les paysans qui se détachent. Anna ne peut cependant pas aimer Levine puisqu’il est engagé avec Kitty. Et comme elle s’est éprise de Vronski, lequel devait initialement revenir à Kitty, il est aisé de reconnaître le cercle vicieux au milieu duquel Anna se débat. Elle aurait pu en dernière instance se réfugier au domaine de Levine, et sans doute qu’elle y aurait été accueillie sincèrement, mais une certaine idée de la dignité et du respect l’en empêche.
En outre, si Anna fuit son mariage avec Karénine, c’est que son mari l’enferme dans un quotidien littéralement mortifère. Non seulement Karénine est un homme qui indexe les sentiments sur les apparences, ce qui en soi est déjà suffisamment insupportable (cf. pp. 317-321 et 357), mais il est aussi capable, par son opiniâtreté imbécile, de mimer la «rigidité cadavérique» (7). L’équation est donc simple : il est nécessaire de s’éloigner d’Alexis Karénine pour espérer revivre. Pourtant lorsqu’elle s’est rapprochée d’un nouvel Alexis, en l’occurrence Vronski, Anna aurait dû s’alarmer de ses pressentiments. En effet, dans les bras de Vronski, elle se sent comme un cadavre parce qu’elle ne peut ignorer que son amant lui propose un amour assassin, une relation non conventionnelle, voire une rencontre de compensation (cf. pp. 168-170). Par conséquent la mort n’a pas quitté Anna; elle n’a fait que se déplacer, d’autant que Vronski est issu d’une société à tous égards comparable à celle de Karénine. En définitive et malgré son agitation amoureuse, Vronski a l’air d’une sombre copie de Karénine. Il est incapable de se situer à la hauteur de sentiment qui caractérise Anna (cf. pp. 397-8), si bien qu’Anna, de façon prématurée, est obligée d’envisager une délivrance par l’intermédiaire de la mort (cf. p. 400). Ce n’est pas tant qu’elle estime être de trop parmi les hommes, c’est plutôt que les hommes en question sont méprisables et spirituellement souillés, dans l’incapacité d’aimer autre chose que la bureaucratie, les jeux de pouvoir et les ficelles du népotisme (cf. pp. 691-708). Ces activités bureaucrates impliquent de la «logique» et de «l’esprit de suite» (p. 697), en somme tout l’inverse d’une activité amoureuse.
Il ne faudrait cependant pas marteler que Vronski et Anna n’ont connu que des moments douloureusement précurseurs. Les amants attendent un heureux événement (cf. p. 212) et l’admiration d’Anna pour Vronski a atteint son paroxysme (8). Nerveuse et excitée, elle assiste à une course hippique à laquelle prend part Vronski (cf. pp. 222-6). Tandis que Vronski fait une lourde chute, Anna, qui observe la course à la jumelle, se rend compte qu’elle s’effondre en même temps que son amant, ce qui vient corroborer une réelle marque de réciprocité. L’accident de Vronski demeure sans gravité, mais il encourage Anna à prendre les devants quant à sa situation maritale poussive. Les aveux qu’elle fait à son mari sont aussi soudains et violents que la chute de Vronski : «J’ai été je suis encore au désespoir. J’ai beau vous écouter, c’est à lui que je pense. Je l’aime, je suis sa maîtresse; je ne puis vous souffrir, je vous crains, je vous hais… Faites de moi ce que vous voudrez» (pp. 239-240).
Alors que Karénine pourrait se séparer d’Anna, il devine que cela arrangerait sa femme. Il privilégie les apparences au détriment des vérités souhaitées par Anna. Il veut que sa femme subisse les conséquences de sa faute, tout comme il veut garder pour lui seul le pouvoir des institutions. En lançant une procédure publique à l’encontre d’Anna, il risquerait une de s’humilier, aussi préfère-t-il que l’opinion se mette petit à petit au diapason et que les gens de son acabit saluent son inflexibilité. En face de ce monolithe, Anna est prise au piège. La stratégie implacable de Karénine pousse Anna dans la confusion mentale et la déréliction (cf. pp. 321-9). La solitude subie est une condition de laquelle Anna Karénine ne se défera plus. De surcroît, que ce soit par sadisme ou par bêtise, son mari lui défendra de rendre visite à leur fils Serge. Il ira même jusqu’à raconter à Serge que sa mère est morte (cf. p. 563), et lorsque l’enfant découvrira qu’il n’en était rien, son père lui expliquera qu’Anna est tombée au plus profond d’une méchanceté sans retour (cf. p. 568) (9).
Affaiblis par les stratagèmes et les combines de Karénine, les amants vivent comme un couple retranché des mondanités où se font et se défont les réputations. Sitôt qu’Alexis Karénine prétend pardonner Anna de son infidélité, Vronski est terrassé par le sentiment de la défaite. La roublardise de Karénine dénote une pratique experte de la politique et de la religion (cf. p. 554). Là où Karénine fait montre d’une habileté remarquable, Vronski apparaît sous les traits d’un demi-habile. Vronski paie d’une certaine manière ses dispersements (l’équitation, les femmes, les mondanités) tandis que Karénine n’a jamais été que l’homme des institutions. Dépourvu d’une compétence avérée, Vronski accuse le coup de la honte. Sa tentative de suicide nous certifie que les amants ne pourront plus vivre normalement. Du reste, tel que Tolstoï l’écrit dans une lettre à son ami Strakhov, cette tentative désespérée fonctionne comme un élément «organiquement indispensable» en vue de la suite du récit (10). C’est l’instant où la mort enveloppe définitivement les pages du roman, sujet de prédilection de Tolstoï.

La solitude et la mort

Il y a en fait deux morts décisives dans Anna Karénine : celle de Nicolas, le frère de Levine, puis celle d’Anna (11). Aussi impressionnable qu’Anna, d’une nature foncièrement bonne et à plus forte raison très émotif, Constantin Levine souffre considérablement en constatant les signes avant-coureurs de la fin sur son frère moribond (cf. pp. 387-8). Avant cet épisode, il était allé jusqu’à oublier qu’il fallait mourir. Or ce n’est qu’en présence de Kitty qu’il dira intérieurement ne plus craindre la mort, lorsque l’amour qu’ils se portent l’un et l’autre sera positivement vérifié (cf. p. 441). Mais l’agonie du frère réactivera chez Levine la force de l’incertitude et le commandement du mystère. Auprès de celui qui agonise, Levine est frappé par l’aboulie. Il est incapable d’agir; il regarde faire sa femme, il admire la sûreté de ses gestes au contact de la mort imminente (cf. pp. 539-540). Levine comprend que Kitty entretient une meilleure proximité avec Dieu. De ce fait, elle est davantage préparée à l’expérience de la finitude. De son côté, Levine essaye de reformuler un langage mystique en fonction de ce qu’il regarde. En scrutant le front agité de son frère, ce front où «les muscles […] s’agitaient de temps à autre comme s’il eût réfléchi », ce « jeu des muscles au-dessus des sourcils», Levine en conclut que le mourant «[entrevoit] des mystères qui lui [demeurent] inaccessibles» (p. 544). Et comme la mort tarde à venir, comme elle retarde de plusieurs jours, les incompréhensions de Levine vont croissant.
Constantin Levine sera si remué par la disparition de Nicolas qu’il établira une équivalence entre l’énigme du mourir et l’énigme de la naissance au moment de l’accouchement de Kitty (cf. p. 755). Le don de la vie et la nécessité de la mort ouvrent des perspectives sur l’au-delà. Ceci contribue à nourrir les problématiques internes de Levine, le tout s’accordant à un amalgame de crédulité, d’inquiétude et de sidération. En sus, les parturitions de Kitty sont éreintantes. La douleur déforme son corps, tant et si bien que Levine apprécie par ce biais la contiguïté qui relie la vie et la mort (cf. pp. 757-8). Et lorsque son enfant se délivre du corps affligé de la mère, Levine distingue dans ce surgissement quelque chose d’à la fois grotesque et énigmatique. Ces jugements sont évidemment ceux d’un homme qui s’est retiré des conventions. Ce sont les opinions d’un solitaire spirituel, non celles d’un solitaire matériel puisqu’il vit avec sa femme.
De son côté, Anna Karénine étant celle à qui l’on a ôté la vocation d’être mère, il est assez facile de caractériser sa solitude. Considérée à l’aune de ses bannissements, l’impossibilité d’enfanter à nouveau fait d’elle une pulsation de la mort. Anna ne peut ignorer ni son isolement, si sa familiarité grandissante avec la mort. Elle sait pertinemment que la société s’est fermée à elle (cf. p. 572). Elle ne le saura que davantage lorsqu’elle se rendra au théâtre, à Saint-Pétersbourg, malgré les avertissements de Vronski. Son amant l’avertit qu’elle sera perdue, qu’elle sera à jamais proscrite de la société si elle décide de faire cette sortie publique parmi le tout-Pétersbourg. Vronski ne pourra finalement qu’être un témoin du désastre. «Une foule malpropre au paradis» juge et condamne Anna pour l’éternité (p. 590). C’est en quelque sorte le premier suicide d’Anna Karénine – un suicide social, voire un suicide constitutionnel.
Le sacrifice est néanmoins grandiose. Se comparant à Anna, Dolly en déduit qu’Anna est une femme romanesque, une femme qui a vraiment osé aimer et qui a eu la chance de vivre «la certitude d’une passion partagée» (p. 659). Quant à elle, en amnistiant Oblonski, a-t-elle vraiment vécu ? Sa ribambelle d’enfants constitue-t-elle la preuve suffisante d’un amour vivace ? La réponse serait cruelle et Dolly ne se fait probablement aucune illusion sur le degré d’entrain de son existence. À l’inverse d’Anna, elle ne se résout pas à sermonner Oblonksi lorsque ce dernier va participer aux plus hautes sphères de la mondanité politique, sachant bien d’ailleurs que ces soirées sont synonymes de rencontres légères.
Moins libérale et plus regardante sur la valeur de l’amour, Anna sent bien que Vronski se complaît dans ce système mondain. Elle a la certitude que Vronski a mal vécu l’isolement. Elle le voit désespérément aller vers le monde. Même quand elle lui dit qu’elle a peur et qu’elle est «au bord de l’abîme», Vronski ne réagit pas comme il le faudrait, c’est-à-dire comme un amant qui aimerait d’un amour vérace (p. 748). À mesure que la situation s’envenime, Anna se tourmente du caractère de Vronski qui rejaillit sur elle comme une bile atroce. Tandis qu’Anna s’est révélée dans une pratique spirituelle et intellectuelle, tandis qu’elle s’est peu à peu érigée au-dessus de la mêlée des hommes, elle reconnaît en Vronski un odieux fonds de matérialité (cf. pp. 780-1), et c’est cette reconnaissance ultime qui lui communique la nécessité du suicide. Certains commentaires diront qu’Anna était cyclothymique et misandre (12), disons plutôt qu’elle était porteuse d’une misologie salutaire, détentrice d’une haine justifiée envers un logos totalement épuisé et croulant, celui des hommes médiocres incapables de sentiment et de civilisation.

Notes
(1) Notre édition est la suivante : Anna Karénine (Gallimard, coll. Folio Classique, 2004), traduction d’Henri Mongault.
(2) Levine est celui qui s’inscrit en faux contre les idées socialistes européennes. Loin d’accorder une quelconque valeur aux doctrines qui circulent à Saint-Pétersbourg ou à Moscou, Levine est le partisan d’une Russie complète et indépendante, une Russie qui n’a pas besoin de regarder chez le voisin pour savoir ce qu’elle doit faire. Selon Levine, la singularité de la Russie dépend sa faculté de coloniser des territoires immenses en recourant à des procédés originaux (cf. p. 381). Ceci devrait permettre in fine d’œuvrer pour la «prospérité générale» (p. 383).
(3) Le couple Oblonski aura cependant un sixième enfant. Ce nouveau-né scellera les apparences d’une relation redevenue cordiale, Dolly n’étant pas suffisamment forte pour divorcer et gagner en amour ce qu’elle perdrait en avantages mondains avec un parti plus sincère. En faisant le choix de pardonner son mari et de vivre une relation conditionnée, elle agit évidemment à l’inverse d’Anna Karénine, qui tombera dans l’adultère pour se sauver d’un amour factice.
(4) Les deux se confesseront un amour mutuel un peu plus tard (cf. p. 441).
(5) Probablement que Levine peut s’adonner à cet amour en raison de ce qu’il est, bien entendu, mais aussi en raison de celle qui l’accompagne. Catherine Alexandrovna est une femme qui a su recevoir Dieu. Elle dit de Dieu qu’Il est «ce qui est important» (cf. p. 252).
(6) Le suicide d’Anna termine en quelque sorte la tentative de mort volontaire de son amant Vronski. Il prouve aussi que la faiblesse d’un homme devant l’inconnu n’a pu se parachever qu’à travers la force exemplaire d’une femme, remettant ainsi en question les prétendus mérites d’une société patriarcale à la dérive. Ce suicide romanesque s’appuie par ailleurs sur un fait divers que Tolstoï a réellement vécu : «En janvier 1872, une jeune femme, Anna Pirogova, abandonnée par son amant Bibikov, voisin et ami des Tolstoï, alla se jeter sous un train de marchandises à la gare de Iassenki, non loin de Iasnaïa Poliana» (cf. la notice de Sylvie Luneau, p. 868). Notons encore que la mort de Tolstoï coïncidera avec ce destin ferroviaire puisque le romancier mourra en 1910 en gare d’Astapovo.
(7) Alexis Karénine est encore décrit à l’instar d’une «machine» (p. 214), d’une «machine ministérielle», d’un «automate» (p. 399), d’un «homme pratique» (p. 414).
(8) Anna est mère d’un enfant avec Alexis Karénine (Serge, huit ans). Elle aura avec Vronski une fille prénommée Annie.
(9) Une seule fois Anna parviendra à revoir Serge. Son fils lui avouera que jamais il ne l’a crue morte (cf. p. 578).
(10) Lire l’extrait de la lettre dans les notes de notre édition (p. 902).
(11) Il est possible d’ajouter deux autres morts : celle de l’ouvrier qui meurt accidentellement à la gare (cf. p. 75), puis celle de la jument de Vronski (cf. p. 226), qu’on est obligé d’abattre après la chute de son maître.
(12) Les pensées qui précèdent l’instant du suicide offrent cette interprétation commode.