Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Théologie politique de Carl Schmitt | Page d'accueil | Les Hésitations de Husserl, par Francis Moury »

15/05/2018

La Chute d'Albert Camus

Photographie (détail) de Juan Asensio.

«On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur.»
Que penses-tu de cela, pauvre Judas banni à jamais de tout pardon, menteur et tricheur, toi qui te tiens sous la lumière du Jugement duquel nul regard, même le plus pur, jamais ne pourra t'arracher ?
Que les bons lecteurs comprennent, et que les autres jugent !



DdEXSrGWsAIBXoc.jpgAcheter La Chute sur Amazon.

C'est au centre d'un labyrinthe de «canaux concentriques» (p. 18) que se tient Jean-Baptiste Clamence et qu'il nous attend patiemment, comme une sorte de Minotaure bavard emmuré vivant au centre de sa mémoire (cf. p. 74), duquel va naître la bouleversante confidence qui fera basculer sa vie. Cet homme, comme on dit revenu de tout, qui d'emblée affirme qu'il ne juge pas et ne condamne pas davantage (cf. pp. 9 et 10) et pourtant rêve de mettre à nu tous ses semblables hypocrites drapant leurs bubons purulents sous de belles étoffes, demeure au centre de tout, monde, mémoire et littérature, au «centre des choses» (p. 19) qu'est, ironiquement, le bar appelé Mexico-City, au centre du «dernier cercle» (p. 18), spectral «paysage négatif» (p. 77) et «enfer mou» composé uniquement d'«horizontales», décor où il joue son rôle tant de fois répété, non-lieu plus que lieu sans profondeur et sans «aucun éclat» puisque «l'espace [y] est incolore» (p. 78), au centre de nulle part donc, comme le démon trônant au plus profond de l'Enfer glacé (qui, lui, était si précisément situé) de Dante, et l'on dirait que La Chute, le roman le plus dense sinon le plus énigmatique d'Albert Camus, comme remonté d'une ancienne couche profonde à laquelle, par chance, une poignée seulement d'écrivains peuvent espérer accéder au cours de leur vie, se tient lui-même au centre d'une toile composée de plusieurs filins, réels ou imaginaires, que pourraient être les Notes d'un souterrain de Dostoïevski, Lord Jim de Joseph Conrad, Le Sabbat de Maurice Sachs et même Le Feu follet de Pierre Drieu la Rochelle. Comme c'est celui des textes d'Albert Camus que j'ai le plus relu depuis sa découverte, assez lointaine, il est évident que le narrateur de mon ouvrage sur Judas, dernier écrivain, apôtre félon ou fou radotant dans son trou, doit beaucoup à Jean-Baptiste Clamence, lui qui a appliqué son premier, à vrai dire unique commandement : il faut se juger, mais, bien sûr, se condamner, avant de prétendre juger autrui.
Du grand roman de Conrad, on retiendra l'aveu que nous fait le prodigieux conteur et témoin subtil qu'est Marlow, déclarant assez vite qu'il ne peut rien faire d'autre, chance ou malchance, qu'être le récipiendaire, comme Clamence, de ce «genre d’histoires qui, par des biais inattendus, vraiment diaboliques, me jettent dans les jambes des hommes qui ont un point faible, ou un point fort, ou d’affreux secrets, grands dieux, et qui ouvrent pour moi les vannes de leurs infernales confidences, comme si je n’avais pas assez des confidences que je me fais à moi-même, comme si, hélas !, je n’avais pas de ma propre personne une connaissance suffisante pour torturer mon âme jusqu’à la fin des temps qui me sont dévolus !» (1). Jim prend à témoin Marlow, qui ne cesse de nous répéter que celui dont il a tenté de démêler le destin remarquable est l'un des nôtres et, Clamence, comme Marlow, ne s'entretient finalement qu'avec lui-même. Le juge-pénitent du Mexico-City lui aussi nous prend à témoin, et nous pourrions être, si nous le croisions sur un des ponts qui enjambent la Seine, celui auquel cet importun proposerait ses services en faisant mine de ne point remarquer notre soudain empressement à nous dégager de son étreinte si faussement amicale : tout ce que vous lui direz, il le retiendra contre vous et vous laissera le loisir de vous juger vous-même et, pourquoi pas, d'appliquer la sentence convenable sanctionnant vos déboires, un petit plongeon dans l'eau noire et glacée si vous y tenez.
Il y a plus peut-être que cette seule parenté, fût-elle le fruit de notre cerveau n'aimant rien tant que d'indiquer de discrètes ressemblances, entre Marlow et Clamence, car nous ne pouvons prétendre avoir rêvé tels curieux indices évoquant, dans le texte de Camus, des îles (en l'occurrence Java) «où les hommes meurent fous et heureux» (p. 18), des peuplades d'hommes simples, voire, carrément, des primates pour lesquels Jean-Baptiste Clamence avoue avoir de la sympathie lorsqu'il les compare avec ses semblables, mais aussi des tentations plus troubles, ô combien conradiennes, comme celles que nourrit l'aventurier Kurtz dans son repaire où il est adoré comme un demi-dieu (2). Puis Jean-Baptiste Clamence, comme Kurtz, n'affirme-t-il pas qu'il aime toutes les îles, car il est «plus facile d'y régner», nous rappelant ainsi les proscrits de Conrad, qui eux-mêmes ne sont pas sans parenté avec ceux que Stevenson a laissés à la merci d'un creux de vague fatidique ? La vague s'est retirée, s'il nous est possible d'imaginer une vague gigantesque ravageant les canaux qui n'ont même pas besoin de discipliner le Zuyderzee, le bateau s'est échoué, les épaves de la vie grattent leurs croûtes qui sèchent au soleil implacable et, arpentant sans relâche les quais comme une ombre tourmentée, Jean-Baptiste Clamence, ce comédien-né (qui n'a même pas donné son vrai nom à son confident, cf. p. 21), peut endosser la défroque du Vieux Marin de Coleridge, et chercher fébrilement une proie dans l'oreille de laquelle déverser son poison puisque, dès qu'il ouvre la bouche, «les phrases coulent» (p. 16).
Des personnages des autres romans que nous avons mentionnés, Jean-Baptiste Clamence tient la volonté incomparable de ne rien se cacher, puis de ne rien cacher aux autres, la circulation des aveux, d'une bouche toute pressée de dire à des oreilles et des yeux tout pressés de recevoir, pouvant bien évidemment intervertir ces pôles, brouillant alors les repères, rendant malaisée l'identification de la source polluée, volonté de témoigner de la plus extrême lucidité ou bien exhibition moins désintéressée qu'il n'y paraît sous les yeux de ses semblables, eux aussi rongés par le même prurit (ou eczéma, cf. p. 10) de l'innocence reconquise, du salut, pour tout dire (cf. p. 36). En somme, la confession du personnage de Camus pourrait aussi bien s'intituler Récit secret comme le texte de Drieu la Rochelle, et il aurait même pu être publié après la mort de son auteur, ainsi qu'une confession paradoxale et altière, à moins que le titre plus haut mentionné de Dostoïevski ne convienne encore mieux à ce long et monotone épanchement d'une parole trouble, ténébreuse même, imparable et incomparable.
Incomparable parce que le monologue est l'essence même de la littérature et que, retrouvant celui-ci, Albert Camus nous livre son texte le plus puissant, du moins le plus implacable, comme s'il était allé le chercher dans cette veine cachée des yeux profanes de laquelle un Ernesto Sábato a extrait ses monstrueuses anomalies géologiques. Imparable parce qu'il est évident que Jean-Baptiste Clamence, comme les autres personnages si avides de révéler à la terre entière leurs atroces découvertes sur eux-mêmes, n'a absolument aucun besoin d'un témoin, le personnage dont nous savons si peu de choses auquel il s'adresse pouvant à l'évidence n'être que son double (3), moins que cela encore, un reflet dans le miroir, ou même un confident imaginaire, autant dire nous-même à savoir : lui, rien de plus que lui, lui et toujours lui, moi-moi-moi comme il dit (cf. p. 55).
Car, et ne nous y trompons pas, sous le masque assez vite identifiable de ce doux mal pornographique, au sens où il veut tout nous montrer, qui ronge les moitrinaires comme les appelait Léon Daudet, c'est une véritable volonté de puissance qui s'épanche du récit de Jean-Baptiste Clamence, identique à celle qui exsudait de la confession douloureuse de l'homme malade et méchant, malade parce que méchant ou bien l'inverse, de Dostoïevski. C'est ainsi qu'à toute heure du jour comme il le déclare, en lui-même et parmi les autres nous assure-t-il, il grimpait «sur la hauteur», pour y allumer «des feux apparents», afin qu'une «joyeuse salutation» (p. 29) s'élève vers lui. Il nous certifie aussi ou plutôt nous avoue vivre «impunément» (p. 30) puisque, «libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction», il a régné, «librement, dans une lumière édénique» (p. 31). Il se sent même «fils de roi, ou buisson ardent», désigné c'est dire !, «désigné personnellement, entre tous, pour cette longue et constante réussite» (p. 33). Il règne (p. 41) donc bien évidemment, ayant triomphé des apparences, sentant monter en lui «un vaste sentiment de puissance» et même «d'achèvement» (p. 42) qui dilate son cœur. La puissance tranche tout (cf. p. 50) comme il nous l'assure, et Clamence veut dominer «en toutes choses» (p. 59), lui qui découvre en lui-même «de doux rêves d'oppression» (p. 61), les êtres qu'il élit ne devant pas vivre puisqu'ils ne doivent «recevoir leur vie, de loin en loin, que de [s]on bon plaisir» (p. 73), sa volonté de puissance atteignant même une espèce de paroxysme grotesque dans le contentement avec lequel il refuse d'honorer sa prise, telle belle conquise sans y penser, aussitôt délaissée, à moins qu'il ne pousse le vice (ou, en l'occurrence, son absence) jusqu'à triompher de ne pas la conquérir : «Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas prendre ce qu'on ne désire pas est la chose la plus difficile du monde» (p. 68).
Survient l'événement qui déclenche la rupture, le rire mystérieux, «venu de nulle part, sinon des eaux» (p. 43), éclatant alors qu'il se trouve sur le pont des Arts, rire qui lui-même rappelle l'événement dramatique survenu deux ou trois ans plus tôt, une femme se jetant au fleuve depuis le pont Royal sans que Jean-Baptiste Clamence ne puisse ou ne veuille la sauver c'est tout un dans son esprit, tandis que le cercle dont il est le centre se brise subitement (cf. p. 83), l'horrible rupture provoquant, c'est classique, un épanchement de pus, de honte qui brûle tout de même un peu (cf. p. 73). C'est alors qu'éclate le mauvais rêve dans lequel vit l'homme creux, comblé par les femmes qu'il ne prend même pas la peine de conquérir, car il sait que toujours elles se presseront à ses pieds, car il sait encore que toujours il les entendra lui dire oui alors même qu'il ne leur aura posé aucune question (cf. p. 62) et que, toujours encore, les impuissants qui n'en auront obtenu que quelques miettes sèches, mastiquées passionnément comme s'il s'agissait de manne céleste, ne lui pardonneront pas le moins notable de ses succès. Écoutons Jean-Baptiste Clamence, dans ce passage comme dans d'autres, nous révéler son risible secret : «Je vivais donc sans autre continuité que celle, au jour le jour, du moi-moi-moi. Au jour le jour les femmes, au jour le jour la vertu ou le vice, au jour le jour, comme les chiens, mais tous les jours, moi-même, solide au poste. J'avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient s'accrocher, mais il n'y avait rien, et c'était le malheur. Pour eux. Car, pour moi, j'oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même» (p. 55). Extraordinaire et pourtant si banale confession, qui est celle de tout homme creux je le disais, celui sur lequel tout glisse (cf. p. 54), les actes, les mots, les êtres, et qu'importe qu'il soit comédien (cf. p. 52), menteur, séducteur, finissant seul si on y tient, consumé à feux doux de rage et de haine, puisque les petits juges sont toujours pressés de vous réserver un avenir hideux qu'ils modèlent sur le patron de leur propre ratage, et des tourments qu'ils savent bien, au fond de leurs pensées les plus secrètes, ne point pouvoir éviter.
C'est peut-être pour se prémunir d'un enfer qui ne lui fût point parfaitement ajusté car imposé par de plus sordides encore que lui que Jean-Baptiste Clamence a décidé de devancer l'immanquable jugement, non pas tant le dernier que celui que tous ses semblables n'hésitent point à prononcer les uns sur les autres, depuis que le Christ est remonté au Ciel et que ses serviteurs, ses croyants mais aussi ses adversaires, autrement dit : tous, nous-nous-nous, sommes devenus de petits christs grimaçants, et Pierre, ce «froussard» (p. 122), le premier, qui se détourna de Lui et Le renia : «Sur l'innocence morte, les juges pullulent, les juges de toutes les races, ceux du Christ et ceux de l'Antéchrist» (p. 122). C'est, nous dit-il, pour éviter que, «tous christs à notre vilaine manière, un à un crucifiés, et toujours sans savoir», nous ne nous jugions les uns les autres avec une extrême sévérité et même, disons-le, une très franche haine dépourvue de la magnifique ironie dont fit tant de fois preuve le Christ, que Jean-Baptiste Clamence s'est fait juge-pénitent (la première mention de ce terme figure à la page 12, avant que l'intéressé ne nous explique en détail quel est son rôle). Plus d'une fois nous l'avons dit, Clamence, ce «prophète vide pour temps médiocres», cet «Élie sans messie, bourré de fièvre et d'alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d'imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement» (p. 123), nous assure qu'il ne juge pas (cf. p. 9), et comment pourrait-il le faire, juger autrui, puisqu'il a découvert que sa fonction n'était qu'une imposture, et que, n'étant absolument pas transparent pour autrui mais gorgé comme un fruit mûr du jus infect du lamentable petit tas de secrets communs à tous les hommes («Creusez votre mémoire, peut-être y trouverez-vous quelque histoire semblable que vous me conterez plus tard», p. 70), hommes qui, tous, jusqu'au dernier comme celui, réel ou imaginaire, auquel il se confesse, sont ses «complices» (p. 79), il ne pourrait, sauf à se mentir et à gonfler en somme l'universelle baudruche des faux-semblants, juger les autres ?
Dans un monde sans Dieu, et dont une fois de plus la description frappe qui nous plonge dans un univers résolument plat, vide, parfaitement horizontal, dans «une sorte de vestibule» de l'Enfer de Dante que Clamence déclare être «les Limbes» (p. 89), le Zuyderzee étant «une mer morte, ou presque», avec «ses bords plats, perdus dans la brume» (p. 103), dans pareil morne décor il faut parvenir à s'accuser «d'une certaine manière», qu'il a d'ailleurs fallu beaucoup de temps à Clamence «pour mettre au point», manière qu'il n'a pas découverte «avant de [s']être trouvé dans l'abandon le plus complet» (p. 101), car il importe plus que tout, aux yeux de notre étrange prophète sans Dieu, de ne point «couper au jugement» (p. 96), seule façon encore de ne plus vivre sa vie durant «sous un double signe» (p. 94), de ne point parvenir à se délivrer de cette «duplicité profonde de la créature» (p. 90), seule façon encore, non seulement de parvenir à «éviter le jugement» (p. 82), mais à ne surtout plus être jugé par «ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses» (p. 88), et, ainsi, et cette assertion est surprenante mais finalement assez logique sous la plume de Camus, de tenter de calmer notre phénoménale impatience du «Jugement dernier» (p. 89). Dans un monde sans Dieu, où chaque homme criant sa loyauté et sa bonté est forcé de constater assez lamentablement qu'il n'a pas manqué de trahir chacun «des êtres [qu'il a] aimés» (p. 91), nous sommes, tous, pressés d'en découdre avec l'ennemi qui ne peut plus être précisément identifié puisque tout le monde, le monde entier fera l'affaire, nourrira notre haine de nous-mêmes reflétée dans les millions de miroirs déformants mais néanmoins fidèles que nous tendent les autres.
Il y a quelque chose de plus trouble encore, qui peut être rattaché à la volonté de puissance que manifeste Jean-Baptiste Clamence et qui n'est, à ce stade, qu'un rapprochement intuitif de ma part. Il y a la tentation, parallèle à cette soif de pouvoir et de domination et comme son fruit le plus secret, le désir de punir les autres, de basculer dans une espèce de décisionnisme schmittien (4) devenu fou, tournant à vide, et ainsi d'exterminer, comme l'autre, celui qui est tapi au plus profond de la jungle, toutes ces brutes, en mettant en accord ses gestes et ses pensées ou même ses écrits : Kurtz a écrit un manifeste délirant se concluant par les mots que j'ai cités, et Jean-Baptiste Clamence a projeté un temps d'écrire une Ode à la police et une Apothéose du couperet, en souvenir peut-être de l'apologie du bourreau écrite par Joseph de Maistre, sans compter qu'il se déclare «partisan éclairé de la servitude» (p. 138), puisque, en philosophie comme en politique, il est «pour toute théorie qui refuse l'innocence à l'homme et pour toute pratique qui le traite en coupable» (pp. 137-8).
Remarquons que le programme que s'applique Jean-Baptiste Clamence est éminemment rimbaldien, puisqu'il s'agit de cultiver sur son propre corps horribles verrues et monstrueux furoncles, la débauche devant être méthodiquement consommée pour que, le petit jour venant «doucement éclairer» le désastre des sens dans lequel notre juge-pénitent a volontairement plongé, il puisse s'élever, «immobile, dans un matin de gloire» (p. 109) qui, comme le reste de son aventure, par exemple sa folle volonté d'«être immortel» (p. 108), se dissipera dans un rire. Ainsi Jean-Baptiste Clamence s'est-il condamné deux fois : en vivant dans un lieu qui n'en est pas un puisqu'il n'a aucun contour, mais aussi en ayant auparavant pratiqué la débauche, qui est «une jungle, sans avenir ni passé, sans promesse surtout, ni sanction immédiate» (p. 110), puisque le divertissement dans les plaisirs est une «sclérose», «une sorte de brouillard» (p. 112) où le fameux rire, s'il ne s'éteint pas complètement, semble tout de même quelque peu s'assoupir.
La débauche n'est jamais loin lorsque l'on évoque Rimbaud, de même que le baptême, et ce n'est probablement pas un hasard si le personnage d'Albert Camus, se souvenant sans doute de l'exemple du génial horrible travailleur, finit par comprendre que le rire qui le poursuit tout le temps depuis qu'il l'a une première fois entendu est absolument indissociable de «l'eau amère de [s]on baptême» (p. 115). C'est, justement, le baptême qui nous fait prendre conscience de nos fautes, que nous jouissions de celles-ci ou tentions de les corriger voire, pour les plus vaillants, de les porter humblement, après avoir reconnu sa culpabilité et, ainsi, admettre de «vivre dans le malconfort», cette «cellule de basse-fosse» (p. 115) qu'inventa le Moyen Âge pour y jeter les coupables, réels ou imaginaires. C'est encore le baptême qui est signe impossible à effacer, la seule «utilité de Dieu» pouvant être dès lors, aux yeux de notre étrange prophète, «de garantir l'innocence», la religion pouvant même être considérée «comme une grande entreprise de blanchissage», ce qu'elle aura été du moins pendant les trois courtes années de la prédication du Christ, alors que, depuis cette époque, «le savon nous manque», car «nous avons le nez sale et nous nous mouchons mutuellement» (p. 117), Jean-Baptiste étant, comme le maire de Fenouille selon Bernanos, un obsédé de pureté.
Cette pureté, du moins cette volonté de pureté, étendue aux autres, s'il est vrai que «chaque homme témoigne du crime de tous les autres» (p. 116), peut conduire au délire de massacres étendus au globe, puisqu'il faut, comme au temps du Moyen Âge, «se soumettre et reconnaître sa culpabilité» (p. 115), le «Jugement dernier [ayant lieu] tous les jours» (p. 118) qui est le fait de nos semblables, surtout depuis que le Christ nous a quittés, «le malheur [étant] qu'il nous a laissés seuls, pour continuer, quoi qu'il arrive, même lorsque nous nichons dans le malconfort» (p. 120), et que les fidèles du Christ cognent, mais aussi jugent, «jugent surtout, ils jugent en son nom» (p. 121). Il est frappant de constater comme le Christ que se figure Jean-Baptiste Clamence est terriblement humain, si humain qu'il en a probablement perdu toute dimension divine, lui, pourtant innocent, l'Innocence faite homme, qui semble ainsi hanté par «certain massacre des innocents», comme s'il n'était rien de plus qu'un homme dont la conscience refuse de le laisser en paix : «Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l'emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ?» (pp. 118-9). C'est dans une scène assez étonnante que Jean-Baptiste Clamence révèlera à son interlocuteur, réel ou imaginaire, que le tableau qui se trouve chez lui n'est autre que l'un des panneaux «du fameux retable de Van Eyick, L'Agneau mystique», qui s'appelle Les Juges intègres (p. 134) lequel, avant d'être mis à l'abri chez lui et de laisser une marque visible sur un mur de bar, a le plus tranquillement trôné au-dessus du comptoir du Mexico-City, à la vue de tous comme la lettre volée de Poe. Jean-Baptiste Clamence nous avoue alors que, s'il n'a pas rendu ce tableau volé, c'est, entre autres raisons, «parce que ces juges vont au rendez-vous de l'Agneau, qu'il n'y a plus d'agneau, ni d'innocence, et qu'en conséquence, l'habile forban qui a volé le panneau était un instrument de la justice inconnue qu'il convient de ne pas contrarier» (p. 136). Or, et c'est le point qui nous intéresse, depuis la mort du Christ, la justice est définitivement séparée de l'innocence, l'une restant clouée sur la croix, l'autre ayant été remisée au placard, affirme Jean-Baptiste Clamence, qui tirera de la sorte une conséquence éminemment pratique, en appliquant à autrui la sentence de celui, à l'évidence coupable de tout ce que l'on voudra, qui s'est déjà condamné.
Si le Christ de Jean-Baptiste Clamence (celui, aussi, de Camus ?) est si humain qu'il semble avoir été dépouillé de toute prérogative miraculeuse, notre héros, lui, se veut au-dessus de sa condition je l'ai dit, et même nouveau dieu, alpha et oméga, fin et commencement annonçant la loi bref, juge-pénitent (cf. p. 124), seul maître de son théâtre intérieur qu'il prend toujours soin de bien verrouiller et dans lequel il officie comme roi, juge et même pape (cf. p. 134) ! Peu importe que sa confession ou plutôt son prêche ait été inventé de toutes pièces, lui qui ne sait même plus s'il a «vécu ou rêvé» (p. 133) tout ce qu'il raconte, et vu qu'il «est bien difficile de démêler le vrai du faux» (p. 125) dans ses propos : La Chute comme Les Reconnaissances de William Gaddis, s'amuse à entretenir le flou entre la vérité et sa copie, et ce n'est évidemment pas un hasard si Clamence est le propriétaire d'un tableau original, ce dernier ayant été remplacé «par une excellente copie» (p. 135).
L'importance de ce petit roman d'Albert Camus n'a peut-être pas été suffisamment soulignée, qui consacre ce court texte fulgurant comme une réponse pratique, une morale provisoire en somme, à un monde sans Dieu, dans lequel il faut à tout prix se chercher puis se trouver un maître (cf. p. 139), puisque, de toute façon, même ceux qui font profession d'athéisme radical prient en cachette, et ne supportent plus leur liberté tournant à vide, alors qu'ils restent hantés, comme le poète aux semelles de vent, comme Jean-Baptiste Clamence et, à l'évidence, comme celui qui l'a inventé, par leur baptême : «Qu'ils soient athées ou dévots, moscovites ou bostoniens, tous chrétiens, de père en fils. Mais justement, il n'y a plus de père, plus de règle ! On est libre, alors il faut se débrouiller et comme ils ne veulent surtout pas de liberté, ni de ses sentences, ils prient qu'on leur donne sur les doigts, ils inventent de terribles règles, ils courent construire des bûchers pour remplacer les églises» (pp. 140-1). N'ayant, comme Jean-Baptiste dans son ancienne vie, que le mot de liberté à la bouche, l'homme sans Dieu la redoute, car il n'est rien d'autre qu'une «créature solitaire, errant dans les grandes villes» (p. 124) qu'il faut plaindre et parce que «pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible» (p. 139), tout comme il l'est pour Jean-Baptiste Clamence, qui a appris sur les ponts de Paris qu'il avait, comme ses frères coupables, «peur de la liberté» (p. 141). Mais, puisqu'il faut bien admettre que, s'il ne veut pas de la liberté, l'homme sans Dieu doit se trouver un maître pour tenter de dissiper le vertige qui le saisit, autant se fondre dans la masse des prisonniers, pour être, perdu parmi eux, «tous réunis, enfin, mais à genoux, et la tête courbée» (p. 142).
Mais Jean-Baptiste Clamence, décidément, n'est pas un mouton si docile que cela : c'est un mouton intelligent (un gnou intelligent, quelle aberration, écrivais-je ailleurs !), donc dangereux pour ses congénères, et la parade copernicienne qu'il invente puis réalise sur lui-même n'a d'autre but qu'en se condamnant, condamner tous les autres. C'est là l'exacte volonté, plus ou moins affichée, de tout maître et, au-delà, de tout dictateur, qui n'est rien de plus qu'un maître politique : avoir le droit d'exiger de ses commensaux des sacrifices incommensurables, y compris même le dernier puisque, lui-même nous assure-t-il, a sacrifié sa vie et s'est volontairement placé sous un joug qui va lui permettre, encore et encore, de peser et juger les autres, et, évidemment, de les déclarer de fort peu de poids et tous coupables.
Ainsi, plus Jean-Baptiste Clamence s'accuse et plus il a le droit de juger les autres (cf. p. 146), mouvement habile, diabolique et non christique, qui lui permet d'assouvir de nouveau ses plaisirs, mais sans éprouver désormais le doute et le remords qui autrefois l'accablaient : «Je règne enfin, mais pour toujours. J'ai encore trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d'où je peux juger tout le monde» (p. 148). Un sommet ou plutôt une fosse, celle où croupit pour l'éternité Satan, dont Jean-Baptiste Clamence est une fois de plus rapproché dans ces lignes : «Quelle ivresse de se sentir Dieu le père et de distribuer des certificats définitifs de mauvaise vie et mœurs. Je trône parmi mes vilains anges, à la cime du ciel hollandais, je regarde monter vers moi, sortant des brumes et de l'eau, la multitude du Jugement dernier», notre Christ inversé concluant ce propos par un explicite et infernal : «Et moi, je plains sans absoudre, je comprends sans pardonner et surtout, ah, je sens enfin que l'on m'adore !» (p. 149).
L'exaltation cesse et alors, c'est la chute, même si Clamence nous somme de le supposer heureux, même si la neige tombe sur Amsterdam endormie et effacera, quelques heures durant au moins, la saleté, même si les colombes, comme autant d'anges tournoyant haut dans le ciel incolore, n'en finissent pas de nous annoncer une bonne nouvelle qui jamais ne vient, même si nous savons bien qu'il nous est désormais impossible de tenter de sauver la jeune femme qui s'est jetée dans la Seine, «une seconde fois, hein, quelle imprudence !» (p. 153). Nous n'avons en tout cas pas le droit de l'accabler car sa morale provisoire féroce, érigée dans l'attente des nouveaux maîtres et titans qui ne manifesteront sans doute aucun accommodement avec leur vérité de fer, n'est que le signe grotesque d'une nostalgie évidente, profonde, torturante, dont ce «faux prophète qui crie dans le désert et refuse d'en sortir» (p. 152) ruisselle : «Oui, nous avons perdu la lumière, les matins, la sainte innocence de celui qui se pardonne à lui-même» (pp. 150-1), mots superbes auxquels font écho ceux-ci : «Christ, tu sais, de l'homme, quelle est la fragilité», sortis de la bouche d’un autre juge-pénitent.

«Planyeu mi
doleu-vos de mi
de mi
mi»


27739892388_3ed6b69bac_o.jpg


Notes
(1) Joseph Conrad, Lord Jim (traduction d’Odette Lamolle, Le livre de poche, coll. Biblio, 2007), p. 51.
(2) Albert Camus, La Chute (Gallimard, coll. Folio, 1996), p. 8.
(3) Innombrables sont les mentions, dans le texte d'Albert Camus, qui évoquent plus ou moins directement la thématique du double et ses corollaires, les motifs du miroir ou bien du comédien, cf. pp. 14, 17, 38, 43, 52 avec l'évocation de Janus, etc.
(4) Le rapprochement avec Schmitt pourrait être prolongé si l'on se souvient de la place centrale que le juriste allemand a donnée à la notion de katechon, l'immolation de Jean-Baptiste Clamence, par le feu de sa propre souffrance de juge-pénitent, étant, en somme, ce qui retient l'heure du Jugement dernier. Nous pourrions même avancer l'hypothèse inverse : c'est par son propre exemple sacrificiel que Clamence se propose de hâter la seconde venue du Christ chantée par Yeats dans un grand poème. C'est ainsi que Jean-Baptiste Clamence peut déclarer qu'il attend «de pied ferme» (p. 116) le Jugement dernier, puisqu'il a connu «ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes» (pp. 116-7).