Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Une adolescence au temps du Maréchal de François Augiéras | Page d'accueil | Les Impardonnables de Cristina Campo »

12/04/2019

La mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai : le centre inquiétant d’une œuvre prophétique, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Bernadett Szabo (Reuters).

2341119061.jpgLászló Krasznahorkai dans la Zone.







1661331287.jpgNote sur La Mélancolie de la résistance.









À mon père – stabat Pater.

IMG_3835.JPGDans les brumes d’une Europe contemporaine étranglée par le «Moloch Technique» (1) et les dégradations consécutives que cela entraîne sur le langage et la liberté, comme si le monstre nazi avait refusé de mourir, nous laissant sur les bras le poids imputrescible de ses rejetons conceptuels, László Krasznahorkai, depuis une trentaine d’années, s’applique à raconter de livre en livre (sauf exceptions) le cataclysme d’un Mal qui ne passe pas et dont la magnitude semble grossir à vue d’œil. Ce Mal, nous le verrons, se révèle d’autant plus préoccupant que sa tendance à l’extension irait de pair avec une tendance à la dissimulation. Ce qui était visible hier ne le serait plus aujourd’hui, comme si le monde avait fini par digérer un festin calamiteux et par tirer un profit ambigu de cette énergie péniblement obtenue.
À n’en pas douter, devant ce Mal insidieusement régénéré, Krasznahorkai se situe au plus proche de la ligne de front, dans le cœur des luttes cruciales où nous ne voyons combattre quasiment aucun de nos romanciers français. Krasznahorkai se bat dans les tranchées problématiques où le moindre mot choisi devient une décision vitale. Il est là où n’importe quel écrivain sérieux entreprend de se saisir d’un crayon à papier pour édifier une œuvre dont le devoir est de «justifier son existence à chaque ligne» (2). Digne des attributs que Joseph Conrad prête aux artistes qui ne vivent pas en dilettante et qui s’évertuent à tenir une plume comme on tiendrait un fusil en temps de guerre, Krasznahorkai, héritier de tous ses prédécesseurs en combativité, a pris le chemin des cryptes pour descendre en lui-même, «dans cette région solitaire d’effort et de lutte» (3), afin d’y remuer la tripe d’un évangile qu’il faut ensuite adresser aux lecteurs les plus perspicaces de la planète, les seuls, avec le prophète qui leur parle, à pouvoir se rendre compte de la catastrophe en vigueur, les seuls, assurément, à être en mesure de sauver la réalité des «bêtes enragées [qui] se disputent comme des chiennes les dépouilles du monde» (4). Qu’on ne s’y trompe donc pas : László Krasznahorkai, à tous les détours scabreux de son œuvre, à la moindre virgule qui gît parmi le fleuve d’une phrase déchaînée, nous avertit de la perpétuation fondamentalement aggravée d’un préjudice universel, d’une pandémie peut-être incurable, d’une peste mentale, en l’occurrence, qui plonge l’humanité dans un état sans précédent de dénaturation, à tel point d’ailleurs que la mort, par exemple, paraît elle-même avoir été corrompue, réduite à une forme franchement indigente, mineure et contre-intuitive de la destruction biologique du vivant, comme si les étapes de la décomposition étaient superflues et en retard par rapport à une envahissante destruction qui les aurait devancées. Autrement dit la mort naturelle n’intervient que marginalement pour dissoudre la présence physique d’une foule déjà trépassée, atomisée, neutralisée dans le piège d’un totalitarisme international new age, et ce point culminant d’une mort cérébrale de masse revêt une dimension considérable dans La mélancolie de la résistance.
En outre, dans la perspective d’un avertissement répétitif mais différemment exprimé à travers son exceptionnelle inventivité littéraire, Krasznahorkai avait déjà sonné le tocsin avec Tango de Satan, à mi-chemin entre la théodicée et la satanodicée, à la fois porteur d’espérance et subsidiairement messager d’une législation dévastatrice voulue par les puissances du Mal. La substance de cette mise en garde s’est ensuite précisée avec des allures de harangue désespérée, tantôt condensée dans les mots de l’archiviste György Korim, transmis sous forme de lettre au lecteur dans La venue d’Isaïe et soulignant la victoire de l’infamie généralisée au détriment de toute noblesse, tantôt amplifiée dans Guerre & Guerre, où l’on retrouve Korim en souffre-douleur d’une figure du Mal immortelle et passe-muraille de toutes les époques. Mais quel que soit le degré de férocité du Malin qui se tapit dans tous les angles de ces textes, on ne peut s’empêcher malgré tout d’y repérer les semences d’une possible délivrance, car la vérité universelle du Mal est contrainte d’affronter son adversaire tout aussi nécessaire à la mélodie de l’existence, le summum bonum ayant également voix au chapitre, et le fait que Korim apparaisse comme un médecin entêté du monde, au milieu d’un épouvantable et protéiforme désastre, rappelle que le mot de la fin, lorsque le rideau tombera sur l’Histoire, n’a point encore tout à fait penché pour l’un ou l’autre camp. Quelque chose de la civilisation est susceptible de vaincre les principes de sa propre déchéance, et si les cultures doivent toujours fatalement se fracasser sur le rocher des nouveaux élans techniques, si la lenteur d’un siècle doit céder sa place à la prétendue rapidité du suivant, il restera tout de même, à l’heure d’effectuer l’inventaire de nos ouvrages, des œuvres indestructibles capables de prendre de haut, à juste titre, les nouvelles petites prétentions qui confondent le vacarme qu’elles font avec le silence mystique des volontés légitimes en créativité. C’est là une impression qui s’affirme assez nettement dans Seiobo est descendue sur terre – l’empreinte du sacré survivra aux ridicules profanations des impostures artistiques, politiques et sociales, l’envergure des aigles supplantera in fine la courte vue des «imbéciles» traditionnellement vilipendés par Bernanos.
Néanmoins la grimace de la médiocrité moderne est presque insoutenable et exige de notre part la constante vigilance des soldats attentifs aux symptômes de la démence occidentale. Notre devoir est de suivre la voie ouverte par Korim sur la vertigineuse paroi de l’obstination, ceci à dessein de grimper, de nous élever, de prendre de l’altitude quand tout le reste du monde s’écroule et creuse le tombeau de l’univers. Il n’a bien sûr jamais été facile de nager à contre-courant, puis d’être criminalisé par les pouvoirs de la dépravation, de la propagande et de l’hygiénisme des esprits, surtout quand ce potentat détient une relative capacité de se rendre invisible et impersonnel, délayé entre tous et personne. C’est ce qui arrive à János Valuska, une sorte d’ange malmené dans La mélancolie de la résistance, un petit Christ hongrois souillé par le torrent de la violence, de surcroît honni de sa mère, laquelle est insensible au messianisme de cet enfant qui porte en lui la force de soumettre le vice au diapason de sa simplicité. Ainsi rejeté par Mme. Pflaum, marâtre qui se serait bien nettoyé le ventre si elle avait eu l’occasion d’anticiper la disgrâce d’accoucher d’un crucifié, Valuska, misérablement, incarne l’anti-prodige, le réprouvé originel, l’impossible récipiendaire d’une «promesse de l’aube». Et pourtant, comme jadis Romain Gary aux premiers temps de l’incrédulité qui pesait sur sa personne, János Valuska, lui aussi, aura eu la chance de rencontrer son Monsieur Piekielny (5). Il n’y a donc guère que M. Eszter, un érudit solitaire, qui lui accorde une oreille affable, probablement parce qu’il se reconnaît dans ce personnage littéralement idiot, Valuska séjournant à la périphérie des raisons purifiées par le conformisme ambiant, ermite retiré dans la citadelle de ses obsessions cosmologiques, peu enclin à lambiner au cœur d’une ville de Hongrie en voie de stérilisation psychique.
L’entente qui unit M. Eszter et Valuska repose en réalité sur une passion commune pour l’ordre et la mesure naturels, par opposition aux rythmes artificiels et néo-fascisants qui déréalisent leur ville, leur pays et certainement le monde entier. En rejouant la trajectoire des corps célestes avec des piliers de comptoir auxquels il attribue le rôle de telle ou telle matière astrale, Valuska, à sa façon pudique, insinue un champ de désobéissance parmi la folie grégaire d’un peuple qui court à sa perte à force d’oublier, d’une part, le sentiment de l’infini libérateur que procure le ciel étoilé, puis, d’autre part, la modestie que nous devrions observer à l’égard de l’immensité qui nous enveloppe. Ce que le domaine terrestre a perverti dans une partition dangereusement restreinte et dégénérative, mensongère aussi étant donné que le peuple se croit dorénavant plus parfait qu’il ne l’était jusqu’ici, Valuska le sauve en cultivant un jardin archangélique et régénérateur. C’est une réplique à la fois cinglante et pleine de délicatesse face à l’impérialisme grandissant du terre-à-terre. Tout en discrétion et en noblesse qui ne fanfaronne pas, Valuska, ce chien galeux sublime, indique aux âmes qui ont encore une profondeur que la vérité, stricto sensu, ne saurait nulle part être la propriété des mégalomanes ou des chefs autoproclamés, pas davantage qu’elle n’appartient aux foules irrationnelles, mais qu’elle se trouve par-delà toutes les conquêtes arbitraires et tous les temples, en définitive au-dessus de tous les hommes et de toutes les autres créatures vivantes, uniquement cadencée par la danse prodigieuse des éléments zénithaux. Ni partisan d’un pays réel ou d’un pays légal, pour reprendre la célèbre distinction de Maurras, on pourrait supposer que Valuska milite instinctivement pour un pays de type cosmique, à cheval entre la Théogonie d’Hésiode et le Timée de Platon. Cette préférence pour la géométrie des cieux, autonome et inviolable, doit inspirer la disqualification d’une géométrie hétéronome caractéristique d’une réorganisation fasciste de la cité. Il va de soi que l’autorité naturelle du ciel devrait en théorie suffire pour mettre hors d’état de nuire les autorités usurpées, mais l’expérience d’une médiocrité durable, fondée sur une constellation de déplorables complicités, a prouvé que le mensonge était désormais dans le ciel et que la vérité était soi-disant possédée par quelques terriens opportunistes, immondes trafiquants de mots et de doctrines. Contre la disharmonie et les fausses notes qui troublent au quotidien la sérénité des olympes, contre les langages sommaires effroyablement ajustés aux directives d’un parti, outre donc les persévérances de Valuska, l’on recense la monomanie savante de M. Eszter pour la musique, et principalement son intérêt pour les idées d’Andreas Werckmeister concernant l’acoustique et le paramétrage des instruments à clavier, à savoir les pistes confidentielles d’apprivoisement des accords. Ce souci de la rythmique opère ainsi un complément non négligeable des actions de Valuska, et, à eux deux, le musicologue reclus et l’astrophysicien damné constituent un désir d’eurythmie qui sous-tend la guérison potentielle des nombreuses arythmies qui brouillent les pulsations éternelles de la vie.
Par ailleurs la réclusion maladive de M. Eszter corrobore sa propre idiotie, par manière de couronnement des marges dans lesquelles Valuska est obligé de vivre. Liés dans l’esprit amoureux des accords majeurs, M. Eszter et Valuska le sont également dans le district plus prosaïque des conduites humaines. L’un et l’autre sont incapables de participer aux étranges remous qui sont en train de préparer l’ébullition d’une dictature d’un nouveau style. Ce sont peut-être les deux derniers individus de la Hongrie déclinante qui ne souffrent pas de ce Mal que Ionesco avait cyniquement appelé la «rhinocérite» (6), c’est-à-dire, en termes plus explicites, la teigne de l’animalisation qui transforme les hommes en un troupeau maniable et les assujettit à une dramatique somnolence intellectuelle.
La contamination généralisée a encouragé M. Eszter à se barricader, non sans subir le lest d’un socle maniaco-dépressif qui l’astreint à se demander longuement comment réussir à planter un clou, de la même façon qu’il a pu passer des années enfiévrées à étudier les méthodes préconisées par Werckmeister. Cette focalisation sur l’art de planter un clou pourrait être ridicule, voire grotesque, mais elle tient lieu d’une conscience rivée à l’ultime portion de monde sur laquelle il est envisageable d’avoir une influence, elle traduit l’éclatante santé d’une intentionnalité qui fait d’une planche et d’un clou les motifs d’un «retour aux choses mêmes» (7), se posant ainsi à distance d’un monde où les choses sont falsifiées par des transactions totalitaires rénovées. Du reste, la méticuleuse mise en quarantaine de M. Eszter, aussi folle que lucide, renvoie au refuge élaboré par Curtis LaForche dans le troublant film de Jeff Nichols, Take Shelter, où LaForche, redoutant une tornade apocalyptique, s’engage dans la construction d’un bunker souterrain afin de protéger sa famille d’une menace qui ne laisse de s’intensifier pendant ses nuits cauchemardesques. Et comment ne pas songer aussi, toujours dans le registre cinématographique, au pressant colmatage de la maison dans La nuit des morts-vivants ? Tous les accès de la maison font l’objet d’une oblitération de fortune avec des planches improvisées pour empêcher les zombies d’assiéger ce sanctuaire de la résistance aux monstres. À l’identique, M. Eszter se protège de la scélératesse qui a pris le contrôle sinon de l’univers, du moins de la ville où de bizarres phénomènes se manifestent, et son insistante claustration s’interprète éventuellement comme une tentative de se préserver de la zombification en cours. Plus pragmatiquement, le repli organisé de M. Eszter, s’il paraît dérisoire au vu des multitudes enragées qui s’apprêtent à seconder par la violence réelle les archétypes d’une érosion des consciences, semble au moins efficace pour se défendre de Mme. Eszter, l’énorme matrone qui a pu lui servir de femme, l’arnaque au visage humain boursouflé, ambitieuse gourgandine tout empressée de répandre son succubat maintenant que les triomphes de la médiocrité lui auront fait monter à la tête les permissions de gouverner.
On se fera une fidèle idée du réservoir de médiocre banalité de Mme. Eszter en sachant que son cri de ralliement, son message fédérateur, se cramponne à un projet sanitaire synthétisé en quatre mots d’une impayable bêtise : «COUR BALAYÉE, MAISON RANGÉE». Ce faisceau de grand nettoyage de printemps, hormis ses accents domestiques ne pouvant séduire que des ménagères amorphes et des vaincus du complexe d’Œdipe, résonne à l’instar d’une pernicieuse volonté d’épuration. L’éviction de toute saleté apparente suggère qu’une saleté inapparente a pris les commandes du vaisseau. Même si la violence comporte un aspect radical dans ce roman, dotée d’un profil tangible et spectaculaire par endroits, la violence la plus active n’en est pas moins diluée dans un sournois processus d’avilissement. Derrière les signes patents d’un malaise, il y a un malaise plus diffus et presque insaisissable, une pourriture dominatrice et corruptrice qui passe volontiers pour un moyen d’élévation des intelligences. Cela rejoint les remarques établies par Tocqueville lorsqu’il aborde le passage d’une violence matérialisée par les princes à une violence dématérialisée par les démocraties qui abusent de leurs atouts (8). Naguère la violence pouvait durement contraindre les corps, mais elle épargnait les âmes qui gardaient fièrement leur indépendance, tandis qu’à l’heure démocratique, en cas de dérive tyrannique ou d’attirance encore plus regrettable, la violence s’exerce immédiatement sur les âmes et propage une normalisation des mentalités qui suscite la crainte chez quiconque à l’impudence de se détourner du modèle préférentiel. Il s’agit d’un lent et puissant procédé de fabrication du conformisme, également d’un vaste chantier de l’usage des peurs, et l’alliance de ces laborieux mouvements de castration maintient la paix au prix d’une vie qui devient «pire que la mort» (9), la liberté de penser, mais aussi la liberté d’aller et venir, n’étant que des hallucinations doctement entretenues. Le résultat est qu’un «pouvoir immense et tutélaire» (10) s’abat sur le peuple et l’infantilise à outrance, limitant les citoyens à une pastorale fantasmagorique dont les décrets proviennent d’un berger faussement bienveillant, un berger total, disons-le, dont les parties habitent en chacun d’entre nous. C’est au fond la passion d’être dompté qui oppresse le peuple dans une servitude pratique, la liberté quelquefois étant un fardeau qu’il est tentant de déléguer à autrui, fût-ce pour la mettre dans les mains d’un maître malveillant ou dans celles d’un despote aux mille visages (le peuple majoritaire), ou pour l’abandonner par exemple au bon vouloir d’une Mme. Eszter, «un démon de petite envergure» aurait ajouté Fiodor Sologoub.
Cette parenthèse ouverte avec Tocqueville admet l’hypothèse que la Hongrie décrite par Krasznahorkai relève d’un mal politique certes abreuvé de totalitarisme, écho convaincant des classiques fascismes italien et allemand, criant descriptif, aussi, de la République Populaire de Hongrie dans laquelle l’auteur écrit son livre (11), mais, dans les faits, d’un point de vue plus élargi, ce mal semble concrètement installé sur le terrain de la démocratie moderne vantée à satiété, ambassadrice du capitalisme fin de siècle où le divertissement de masse est roi, entre autres pathologies, sans parler des relents de nostalgie pour certains pouvoirs incontestés – le monarque ou le chef suprême étant devenus à présent un Picrochole ou un petit chef. In a nutshell, le communisme maladif qui éreinte l’atmosphère du roman a déjà quelque chose de vicieusement démocratisant dans les convulsions qu’il traverse.
Or, pour revenir au divertissement de masse, l’un des critères obligatoires de ce genre de divertissement repose sur la nécessité d’une libre circulation et d’une abondance des marchandises récréatives. Une dictature à l’ancienne serait bien entendu fermée de toutes parts et perturberait l’importation des produis divertissants, limitant du même coup la stratégie latente d’une contribution affûtée au grégarisme. Il est donc impératif que l’industrie du divertissement conspire à l’échelle planétaire afin de tenir le troupeau dans un état permanent de tension, de sorte à toujours dramatiser la scène publique et privée, comme si une main invisible agençait le mobilier externe et le mobilier interne, la rue et le logis, pour garantir l’efficacité d’une intrigue inhérente au divertissement, de sorte encore à s’arranger pour que tout et n’importe quoi puisse obtenir le grade d’un objet distrayant dès lors que l’objet en question fait irruption ici ou là. En résumé, la Hongrie telle qu’elle apparaît dans La mélancolie de la résistance propose un régime dictatorial quasiment invincible, puisque ce régime s’appuie sur les masques trompeurs d’un totalitarisme déguisé en démocratie, autorisant des servitudes qui se revendiquent de la liberté, des joies qui sont orientées vers de lugubres idoles, des rabaissements qui se proclament dans la tonalité des soulèvements. Au cœur de ce marasme, la possibilité même que Mme. Eszter soit une meneuse d’hommes engendre simultanément l’impossibilité d’une grandeur nationale, voire d’une grandeur ontologique. Avec Mme. Eszter et ses manigances tolérées, c’est toute la surface du globe qui se déshonore et qui achève sa période d’incubation d’un suicide collectif des esprits. On ne peut pas être grand lorsque les dirigeants sont médiocres jusqu’à l’os, et, cependant, l’on distingue une signature d’invincibilité quand la médiocrité s’érige dans la vacuité, parce que l’on ne peut résolument pas se battre contre le vide qui fait sa loi. De là probablement la mélancolie qui assiège le combattant qui décide envers et contre tout de résister à l’onde ignoble du vide orgueilleux. De là les sombres tempéraments de M. Eszter et de Valuska.
Par conséquent Mme. Eszter n’est qu’un objet vite périssable dans le bruit de fond du divertissement, un spectre superlativement précaire parmi les fantômes inconsistants du capital, rassemblés en effarantes processions. Les modalités de sa notoriété soudaine sont aussi les modalités de sa relégation dans l’anonymat. Les icônes d’une telle société ont une espérance de vie qui se conçoit en fonction de leur capacité à perdurer dans le flot incessant des produits attractifs. Autant dire que rien ou presque ne peut faire longtemps contrepoids à la vague des nouveaux fétiches qui ne cessent d’inonder le quotidien de la modernité. La vulgarité de Mme. Eszter a tôt fait d’être bravée par une vulgarité plus ostentatoire, et ainsi de suite dans l’accumulation des obscénités, jusqu’au point de saturation où le défilé des vulgarités concèdera un cessez-le-feu avant de reprendre sous d’autres latitudes en adoptant d’autres configurations (la destruction créatrice n’est pas loin).
Dans ce contexte de compétition pour la popularité la plus abjecte, la violence en tant que telle incarne un pôle d’attraction, en ce sens que la violence s’institue comme une espèce de spectacle malsain auquel on assiste pour se délasser de la répétition des jours et des concurrences. Dans la trame somme toute assez calme du roman, la violence, quand elle émerge vraiment et subitement, joue un rôle délassant qui lorgne déjà du côté des prochaines tranquillités accablantes. À la suite de chaque orage, il faut en effet que se renforce le soleil d’un ordre établi où les citoyens concourent à leur propre prison. Autrement dit l’hédonisme croissant qui occupe un troupeau homogène a tout de même besoin d’entractes terrifiants pour relancer de plus belle la machine à surveiller et à punir. L’enjeu consiste à briser ponctuellement la chronologie des plaisirs en vue de recommencer très rapidement l’apologie des mêmes plaisirs.
Aucun chef de gouvernement pseudo-démocratique n’aura l’outrecuidance d’affirmer qu’il a su maîtriser la fureur des tragédies structurantes, certificats de souffrances et de douleurs ascétiques, aucun d’entre eux, non plus, ne mettra l’accent sur les bienfaits d’un écosystème politique où la sévérité du Mal s’invite périodiquement à la table de l’administration des masses, mais tous, absolument tous, auront l’audace de postuler au rang de sauveur nécessaire des multitudes égarées. Et la médiocrité qu’ils représentent, de surcroît, laisse augurer que les postes vacants sont accessibles au premier venu, tant et si bien que les prérogatives de Mme. Eszter ne sont pas dues à un délire. Elle a de réelles chances de parvenir à diriger un peu les affaires de ce monde si elle réussit à s’imposer dans les chahuts populistes et le dérèglement indirect des valeurs. Mais les succès sont de courte durée dans les époques excessivement bruyantes et mystificatrices, en plus d’être de peu d’estime. Les dirigeants du fascisme ressuscité dans le corps du capitalisme mondialisé ne sont que de piètres accidents – ce sont les esclaves passagers d’une essence qui les domine et les contient, les bagagistes du «pouvoir immense et tutélaire» de Tocqueville, les acteurs d’un scénario qui ne perdrait pas de son intelligibilité si ces acteurs devaient être remplacés au débotté par d’autres comédiens. Partant de là, partant de ce vide menaçant de la pensée, Mme. Eszter a autant de légitimité à commander qu’une chèvre des campagnes, et pour peu que cette chèvre ait récemment caracolé dans les actualités, elle aurait de sérieuses chances d’être respectée par une majorité atomisée. La fragilité des mérites, on l’aura compris, entretient l’existence d’une tyrannie de la majorité qui se divertit beaucoup en modifiant fréquemment ses ministres.
Au reste, notre insistance sur la capitalisation de la médiocrité et les divertissements qu’elle se prescrit n’est pas une vaine digression. Le point de bascule de La mélancolie de la résistance intervient prématurément dans la narration : «l’état d’urgence» se justifie dès l’instant où un groupe de forains pénètre dans la ville et apporte à la foule une «FANTASTIC ATRACTION», en l’occurrence «LA PLUS GRANDE BALLAINE JEANTE DU MONDE», le tout s’annonçant sous les auspices d’un anglais mutilé et d’une orthographe hongroise approximative, signes évidents d’une déperdition du langage qui ne remplit désormais qu’un office de slogan rugissant. Mais l’exactitude grammaticale et le souci sémantique n’ont plus d’importance dans une société où la fascination s’est déplacée dans les artéfacts du show-business. Montrer les muscles et rouler des mécaniques suffit à captiver l’attention d’un public pitoyablement mûr pour des niaiseries encombrantes. De sorte que tout autre animal qu’une baleine aurait sûrement échoué à susciter autant d’intérêt au milieu de ces hommes toujours à la recherche d’une idole innovante. Il fallait donc que l’attraction fût gigantesque pour canaliser ce bétail de philistins, ou à tout le moins pour les occuper à autre chose qu’eux-mêmes, comme une lamentable création anticipée de Jeff Koons, comme aussi l’un de ces canards géants gonflables que l’on fait flotter dans les eaux d’une Sodome ou d’une Gomorrhe pour charmer les faibles d’esprit. Ce faisant, aussitôt arrivée sur ces lieux politiquement infectés, charogne mastodonte tractée par des bateleurs qui ont le sens des affaires, la baleine se revêt du pouvoir que toutes les Mmes. Eszter rêvent de posséder un jour. La baleine est alors foncièrement comparable au Léviathan de Hobbes : elle devient un corps artificiel immense où toutes les forces sociales se concentrent et s’équilibrent, un monument conciliateur qui anesthésie les impulsions belliqueuses, et c’est la raison pour laquelle sa surprenante venue, ne serait-ce que pour un temps, atténue les velléités de certains va-t-en-guerre. Considérée dans le feu ralenti de son remorquage, la baleine symbolise l’obésité morbide d’un despotisme accommodant qui accomplit une béate transhumance de par le monde, choisissant ses haltes selon le degré de frivolité et d’asservissement des foules.
La lourdeur de la baleine se heurte par ailleurs à la lourdeur physique et morale de Mme. Eszter. Cette gigantomachie a minima traduit la défaillance d’un peuple à s’affranchir des poids les plus lourds, lui-même étant un poids de vulgarité qui mérite amplement la teneur grand-guignolesque de ses représentants. C’est aussi la réciprocité des charognes qui se dégage de cette féerie : charogne de cirque et charogne politique s’entre-répondent, formant un corps «enflé d’un souffle vague / [qui vit] en se multipliant», le «ventre plein d’exhalaisons» (12). La formidable carcasse de la baleine est aussi une commémoration des véritables paliers de la mort, à rebours des pourrissements précoces qui ont tué la pensée individuelle, exhibant une navrante multitude qui a rendu l’âme avant l’échéance naturelle.
Ainsi la baleine est censée nous rappeler que la seule mort qui vaille d’être reconnue, c’est celle qui nous envoie «moisir parmi les ossements» (13), lorsque les pétillements de l’intelligence n’ont plus de chair à vivifier. Tout ce qui précède la condition irréversible du cadavre organique doit alors se battre contre les agents d’une destruction calomnieuse. Il n’y a de destruction que celle qui nous recommande aux provinces de la charogne, et tout ce qui a lieu en amont, lorsque nos cellules sont encore en mesure de résister à l’autodestruction qui les caractérise, doit s’emparer d’une exigence d’édification pour justement détruire tout ce qui détruit calomnieusement. Le plus scandaleux, néanmoins, c’est lorsque la mort naturelle vient nous délivrer de la mort synthétique, lorsque la farce n’a que trop duré. Cette libération concerne tous ceux qui n’ont pas su tuer le serf qui gisait en eux depuis longtemps. Après que nous avons passé une vie de mort-vivant, enfin «les agents de la destruction» véridique se massent et déciment la masse qui nous serrait la gorge et les neurones. C’est ce qui arrive à Mme. Pflaum au crépuscule de cette ténébreuse histoire : sa mort biologique la soulage des ruses de la mort psychique, et, paradoxalement, la voilà prête à commencer à vivre dans l’humus primordial où frissonnent les meilleures énergies. Médiocre à l’instar de ses contemporains, médiocre comme la terre entière des humains qui croient vivre alors qu’ils ont succombé aux sirènes du capitalisme, il était temps que Mme. Pflaum disparaisse en vérité. Dans cette hypothétique Hongrie du communisme finissant qui aménage le territoire du capitalisme forcissant, la mort du corps est le dernier rempart d’une mort de l’esprit vouée à empoisonner les têtes de plus en plus tôt.
Pour autant la tâche d’une prise de conscience n’est pas donnée malgré l’évidence des malheurs qui nous frappent. Les sommeils dogmatiques ont la peau dure à l’intérieur d’une société de masse qui ne veut que des loisirs et qui consomme à peu près tout ce qui est consommable en le subjuguant dans la sphère du divertissement (14). Conformément à cette inquiétante voracité, la baleine représente un bien de consommation similaire à tous les autres biens consommables, d’où le fait qu’elle ne puisse être qu’une entité provisoirement lénifiante, une charogne amusante dont les propriétaires savent d’instinct qu’elle ne pourra pas s’attarder dans cette ville si elle veut remporter les succès escomptés – et si, par la même occasion, elle ne veut pas être dévorée par une foule insatiable. Au fond, c’est moins la charogne qui devrait nous tracasser que les charognards.
Il se peut qu’il n’existe pas pire situation qu’une multitude assoiffée de loisirs et dont les appétits, de loin en loin mais sûrement, se déplacent aussi vers les objets culturels et finissent par engloutir indifféremment un tour de manège et une pièce de Shakespeare. On ne peut donner tort à Hannah Arendt lorsqu’elle se demande fébrilement si l’interprétation divertissante des grandes œuvres d’art ne réduira pas ces dernières à de simples outils éducatifs, délestés de toutes leurs subtilités infinies, calibrés pour perpétuer la paralysie mentale universelle (15). L’avènement des masses éternelles implique donc le règne d’une périlleuse fringale où tout est susceptible d’être soumis à une dilapidation vulgaire. Dans cette optique d’expérience méta-omnivore de la réalité, c’est le sujet lui-même qui risque de se dévorer, après avoir annihilé le langage, la liberté, la charité, etc., coupant l’herbe sous le pied des «agents de la destruction». Cela signifie qu’au-delà du cannibalisme allégorique des sociétés capitalistes, où les hommes s’entre-dévorent du matin au soir, il y a une auto-dévoration bien plus perverse qui consiste à mourir sous les coups répétés de sa propre mâchoire. C’est pourquoi il faut être soulagé de constater la persistance de la mort biologique, parce que, naturellement, «si elle est le grand poison du bonheur», elle «préserve et protège la société» en établissant une justice qui vient rompre les égarements de l’humanité (16). Ainsi la destruction qui clôture La mélancolie de la résistance, sise dans le champ lexical de la décomposition d’un corps, fonctionne-t-elle comme une sorte de police ontique et ontologique – une sorte de législation immanente qui remet de l’ordre dans les choses et dans les êtres. Qu’on le veuille ou non, la mort sauve davantage qu’elle ne condamne, elle guérit plus qu’elle ne détraque, elle appelle un langage du silence qui remédie au langage de l’agitation grossière, gravant le mot de la fin sur la sépulture des hommes, le «sermo super sepulchrum» qui termine le roman, courte et inaudible péroraison qui vaut tous les barouds d’honneur qu’on essaie parfois d’accomplir.
Dans l’idéal, évidemment, la baleine aurait dû être l’emblème d’une illumination collective, l’opportunité d’un recueillement transmis de bouche à oreille, le viatique d’une méditation commune qui transcende la simple curiosité, plutôt que les circonstances d’un énième divertissement qui vient distraire la population de son immonde banalité. Le cas échéant, cette baleine aurait eu un statut analogue au cétacé que décrit Paul Gadenne dans Baleine. Mais là où Paul Gadenne se fait le pourvoyeur d’une mystique d’après-guerre, László Krasznahorkai, lui, se fait le chantre d’une société blasphématoire qui n’a pas tiré les leçons de l’Histoire et qui ne voit pas l’imminence d’une nouvelle catastrophe. Faiblement doté en lucidité, l’homme que dépeint Krasznahorkai mange à tous les râteliers puisque nous avons vu qu’il se mangeait lui-même, tant et si bien qu’une fois la surprise de la baleine passée, une fois ce jouet diligemment testé, il se range du côté d’un autre monstre, à savoir le Prince, un empereur des ténèbres, un sultan des catacombes, comme une ombre sortie de la barbaque cétologique, comme une suite maléfique offerte aux increvables festivités d’un monde qui ne comprend plus les bénédictions de la sobriété – qui refuse d’apprendre à mourir (et à vivre) et qui mourra dans l’ignorance de toute magnanimité. Le ratage de la vie et de la mort sera heureusement corrigé par l’empire des chenilles et par d’autres assemblées de vers anthropophages. Même Lénine, dans son mausolée de la Place Rouge, ne remportera pas cette bataille.

Notes
(1) L’expression est de Georges Bernanos (cf. La France contre les robots).
(2) Cf. la préface de Joseph Conrad au Nègre du Narcisse dans laquelle il présente la mission de toute œuvre d’art qui aspire à la qualité.
(3) Conrad, ibid.
(4) Bernanos, op. cit.
(5) Cf. Romain Gary, La promesse de l’aube.
(6) Eugène Ionesco, Rhinocéros.
(7) Pour le dire comme Husserl (cf. Méditations cartésiennes).
(8) Tocqueville, De la démocratie en Amérique (livre I, chapitre 7, De l’omnipotence de la majorité aux États-Unis et de ses effets).
(9) Tocqueville, ibid.
(10) Ibid. (livre II, quatrième partie, chapitre 6, Quelle espèce de despotisme les démocraties ont à craindre).
(11) Rappelons que Krasznahorkai publie La mélancolie de la résistance en 1989, date à laquelle le bloc soviétique vole en éclats. Le livre n’est disponible en français qu’à partir de 2006, traduit magnifiquement par Joëlle Dufeuilly pour les Éditions Gallimard.
(12) Baudelaire, Une charogne (Les Fleurs du Mal).
(13) Baudelaire, ibid.
(14) Cf. Hannah Arendt, La crise de la culture.
(15) Arendt, ibid. Pour illustrer son propos, elle met outrageusement en parallèle Hamlet et My Fair Lady.
(16) Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (De la sympathie).