07/02/2010

L'unique pensée de Jules Lequier, par Francis Moury

Crédits photographiques : Rafiq Maqbool (Associated Press).

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05/12/2007

Lord Jim

Crédits photographiques : Pornchai Kittiwongsakul (AFP/Getty Images).

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30/07/2007

Saraband d'Ingmar Bergman

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07/02/2005

Diapsalmata ou interlude entre diverses lectures

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«O solitude, my sweetest choice !
Places devoted to the night,
Remote from tumult and noise,
How ye my restless thoughts delight !».
Traduction libre d'un poème de Saint-Amant par Katherine Philips, mis en musique par Henry Purcell


«J’essaye d’être honnête et de regarder la vérité en face même si mes nuits sont difficiles... penser droit est une forme d’ascèse comme une autre.»
Propos rapporté de... Spinoza, Hegel, Husserl ? Non, Pierre Driout, stylite de la pensée.

Quelques modifications (et non point rétrogradations, chers Joseph et Thibault...), pour commencer, dans mes listes de liens. Quelques nouveaux liens aussi, il faut contribuer n'est-ce pas à l'extension du domaine de la Toile, qui finira bien par enserrer complètement un monde devenu transparent, desséché, comme cette araignée évidée qu'évoque quelque part Gadenne, reprenant d'ailleurs une image de saint Jérôme. Une araignée desséchée, suspendue à un coin de poutre, ou bien cette coquille de noix abandonnée sous un meuble dont parle Jean Blanzat dans un étrange roman, oublié de tous, Le Faussaire, voilà ce que je suis, certainement pas le loup solitaire qui de loin contemple les hommes et s'en retourne, trottinant de travers, au plus profond des bois silencieux.
En attendant, peut-être, la traduction française d'une monumentale biographie sous la plume de Joakim Garff dont le numéro du 28 janvier de TLS se fait l'écho, lecture, dans l'excellente collection de poche publiée par les éditions Allia (que je mentionne assez souvent dans la Zone), des Diapsalmata (en fait, il s'agit du deuxième texte de la première partie de L'Alternative) de Kierkegaard et immédiate, douce évidence que, comme pour Bernanos, Bloy, Gadenne, je devrai TOUT lire de ce génial imprécateur, de ce médecin légiste d'un christianisme mort plutôt que moribond, qui sur lui exerce son art avec une ironie tranchante.
Haine et dégoût, par la même occasion et puisque je reçois nombre d'invectives depuis que j'ai écrit ce papier, de ces lecteurs du dimanche qui sans pudeur aucune estiment que j'exagère, que je file trop loin certaines métaphores de mauvais goût, qui en fait tripotent Bernanos comme Matzneff les petits enfants, un sourire aux lèvres et le vit mollement gonflé, qui remplissent leur dé à coudre d'émotions dans l'immense et inquiétante marmite bloyenne alors qu'il faudrait s'y plonger comme dans une bassine de plomb fondu : vous verriez alors comment l'âme, tordue de mille façons exotiques, pousserait d'étranges cantiques, les mêmes peut-être que ceux de ces malheureux condamnés à bouillir dans le taureau de Phalaris et dont les hurlements étaient transformés en mélopées au moyen de flûtes dissimulées dans les naseaux de l'animal... Que ne suis-je allé plus loin dans l'effronterie, dans l'impolitesse suprême qui eût consisté, après les avoir indisposés, à définitivement dissoudre ces mouches de pissotière sulpicienne et heureusement tout de même que je n'ai pas affirmé que j'éprouvai, à l'égard de certains de ces idiots qui se plaignent des brutalités de reître que je fais subir à leur petite cervelle formolisée, heureusement que je n'ai pas écrit cette jouissive banalité : j'éprouve un plaisir sans borne à rudoyer, lorsqu'il me lit avec ses lunettes sales de petit gommeux de gauche, mon adversaire, à le provoquer, non pas à le tuer (Dieu, quel aveu terrible qui eût affûté, au-dessus de mon cou gracile, la lame de la bien-pensance !) mais à le blesser, pourquoi pas, puisqu'il est bien vrai que la parole est une arme, ce que semblent avoir oublié la cohorte interminable de ces puceaux stakhanovistes du bavardage qui se vident de leurs insignifiantes jérémiades dans le bidet virtuel de Pierre Assou(p)line ou bien, sur tel ou tel forum, nous convient sur leur esquif mité à faire le tour de la seule île dont ils connaissent les amers ô combien dangereux : leur propre nombril.
J'ai noté cette réflexion de Kierkegaard, l'une des dernières des Diapsalmata, qui me plonge dans un abîme d'étrangeté et me fait immédiatement songer à quelque digression borgésienne : «Tout ce qui est d'ordre fini et accidentel tombe dans l'oubli et s'efface. Alors, je reste comme un vieillard aux cheveux gris, livré à mes pensées ; j'explique les images à voix basse, presque, en murmurant ; à mes côtés est assis un enfant qui écoute, bien qu'il se rappelle tout dès avant mon récit.»
J'ai aussi pensé, poursuivant ma lecture du terrible Automne allemand de Dagerman qui stigmatise l'attitude de certains journalistes occidentaux contemplant l'Allemagne en ruines, qu'il n'était pas inutile de préciser la parfaite conception que Kierkegaard se faisait des journalistes lorsqu'il écrivait, cette fois en ouverture de son texte : «Bien entendu, le critique ressemble au poète comme un frère, moins les tourments au cœur et les accents mélodieux sur les lèvres. Et c'est pourquoi j'aimerais mieux, poursuit le Danois, garder les porcs à Amagerbro et être compris d'eux, que d'être un poète que les hommes comprennent tout de travers.»

Tout est dit.

18/08/2004

La Peau de l'ombre de Joël Gayraud

G. Helnwein, Le baiser de Judas, 1985

 

Lundi 16 août

J’ai terminé la lecture de La Peau de l’ombre de Joël Gayraud, paru chez José Corti. J’ai dit que l’on m’avait conseillé la lecture de ce livre, qu’il est vrai j’avais déjà repéré : une cible potentielle de lecture, rien de plus, je suis coutumier de ces espèces de repérage qui n’ont qu’un seul but, me jeter ensuite sur tel ou tel livre, dépecé alors comme si j’étais un tueur en série. Gayraud, nous apprend le site du célèbre éditeur, est traducteur du latin et de l’italien, d’auteurs tels qu’Ovide, Leopardi ou encore Agamben. Ancien khâgneux, l’homme est donc, à l’évidence, un fin lettré et son écriture s’en ressent, voici au moins un point que nous ne lui contesterons pas. C’est la peau de son écriture mais aussi son ombre, son aspect le plus volatil, inessentiel. Ainsi de son goût pour les méditations moins phonétiques que poétiques (l’exemple du « o dans le e ») ou pour ses réflexions sur le langage, souvent admirables même si, c’est là que le bât blesse, je ne comprends guère pourquoi un tempérament évidemment littéraire va s’égarer dans un domaine qui lui convient moins, celui de la philosophie. Pourtant, l’intention du livre est intéressante, qui annonce une attention phénoménologique à la réalité, moins à sa peau d’ailleurs qu’au velouté le plus fin de la pêche, qu’on appelle pruine. La matérialité fascinante et poétique du monde est donc privilégiée, louée même par rapport aux fantômes hideux de l’arrière-monde.

Fort bien. Mais alors, pourquoi donc, l’auteur ne se privant jamais de critiquer violemment l’emprise que le christianisme a exercé sur l’Europe, courir se réfugier, assez pitoyablement à mon sens, dans les jupes sales de la psychanalyse, cet idéalisme de la latrine ou de l’égout, ce faux dieu de nos déchets les plus rebutants, sous prétexte de tenter de saisir l’essence (le mot fera grimacer Gayraud) évanescente de nos rêves ? Quitte à choquer, je préfère me perdre dans les limbes fécondes de l’eschatologie, qui jamais ne peut se contenter bien longtemps d’approximatives visions (Maître Eckhart est ainsi l’un des auteurs dont je conseillerai vivement la lecture à Gayraud qui goûte davantage les surréalistes…), plutôt que glisser malencontreusement sur les étrons de notre inconscient, que je ne réduis cependant pas à la fosse septique humée par les sbires bavards de Freud. Reste que l’un des courts textes (p. 138) que l’auteur consacre à l’un de ces rêves qui nous semblent plus réels que notre quotidien est superbe, de la même façon que le goût proclamé d’une philosophie non systématique, c’est-à-dire hégélienne, fera privilégier à Gayraud des auteurs tels que Kierkegaard ou son tragique descendant breton, Jules Lequier. Une nouvelle fois, je ne puis qu’abonder dans le sens de l’auteur et goûter ces autres exemples de philosophes tragiques par excellence, Nietzsche, Michelstaedter ou Benjamin. En revanche, me troublent plusieurs points. D’abord le fait que Gayraud, qui vient de nous marteler son goût pour l’œuvre de penseurs qui n’ont jamais séparé le dire du faire, nous offre un bel exemple de dédite lorsqu’il affirme que, aujourd’hui, le seul héroïsme qui vaille étant celui de l’effacement et de l’oubli (p. 177), lui bien sûr peut continuer d’écrire ! Pourquoi donc ce privilège ? Nous ne le savons pas, si ce n’est que Gayraud, ce qui lui donne bien des droits sans doute, est un révolté, un conspirateur de l’ombre… C’est ainsi que Gayraud, qui sans cesse clame qu’il est un anarchiste au sens propre du terme, un homme qui veut, en détruisant le présent, faire advenir un nouveau commencement (archè), peut tranquillement devenir, à son tour, marchandise contemplée dans un lupanar par des milliers d’yeux virtuels, puis achetée, cela va de soi, par autant de mains avides.

Il y a plus grave cependant, je l’ai dit. La détestation évidente que manifeste l’auteur à l’endroit du fait religieux, plus encore, si cela est possible, à celui des religions révélées, systématiquement confondues avec des régimes d’oppression éhontée, voilà ce qui a fini par m’indisposer, m’agacer puis en fin de compte me faire partir d’un grand rire, l’humour étant finalement la plus belle claque que l’on puisse distribuer à un gamin sûr de ses dons qui, devenu adulte, ne s’en réfugie pas moins sous ses douillettes couvertures. En un mot, Gayraud a la trouille de ce qu’il connaît bien mal… En somme, et pour me laisser aller à un mauvais jeu de mot, il ne faut pas trop vite vendre la peau avant d’être bien certain d’avoir tué sa divine ombre… Car enfin, passe encore que l’auteur admire en Benjamin un penseur qui renonce consciemment à nous assener une vérité brutale, préférant tenter de nous convaincre par un chemin oblique (notons au passage qu’une telle approche est parfaitement applicable à Kierkegaard, espion de Dieu selon ses propres termes. Notons aussi que Gayraud, contre Scholem qui pouvait au moins se targuer de connaître infiniment mieux que l’auteur son grand ami, ne voit pas en Benjamin un penseur religieux…), passe encore qu’il nous fasse rayonner les splendeurs perdues d’une époque où le sacré n’avait pas encore été balayé par la violence des fous de Dieu. Comment expliquer en revanche la cécité de l’auteur quant à ces innombrables auteurs qui, en des termes d’une violence qui le feraient sans doute lui-même rougir, lui qui pourtant se présente en mercenaire de la révolte (le comble du ridicule est atteint lorsque Gayraud compare son courage à celui d’Ulysse, pp. 204-5), ont bien avant lui décrié la déshumanisation progressive du monde contemporain, sans connaître un seul traître mot du catéchisme marxiste ? Que vaut ainsi un Gayraud face à un Bloy, un Bernanos, qu’il ne cite jamais et qu’il ferait sans doute bien de lire quelque peu avant de jouer les prophètes de l’âge des blooms ? Que vaut-il même face à un Anders, communiste comme lui mais à l’évidence bien plus ouvert à des auteurs qui ne l’étaient guère, voire pas du tout, et dont les analyses remarquables concernant la technique, le triomphe de la machine, notre monde devenu fantomatique, etc., paraissent réduites, sous la plume de Gayraud qui semble ne pas connaître cet auteur phare, à quelques piques ridicules (et déjà maintes fois lues dans les livres de Finkielkraut par exemple) contre les portables, les marques de survêtement ou la marchandisation croissante de nos villes ? Quoi de neuf dans ces textes, pourtant nombreux, dénonçant la réification du monde et des êtres ? Y a-t-il une seule idée, non pas certes parfaitement originale mais, à tout le moins, nous dévoilant quelque horizon inconnu ? Non, il est vrai que la pureté de l’engagement communiste de Gayraud à de quoi nous faire hurler de rire, lui qui explique sa fascination pour les prestiges et les vertiges – à l’évidence : quelques dizaines de millions de morts tout de même – de l’utopie la plus meurtrière que l’humanité ait connue, par sa lecture des albums de Babar ! Je parlai de rire… En fin de compte, nous rassure le fait que l’imbécile est toujours terrassé par sa propre bêtise, qui suinte de chacun de ses pores sans même qu’il paraisse s’en rendre compte, prenant même celle-ci pour une irrépressible modestie qui lui fait confondre Netchaïev et… Casimir ?

08/08/2004

Sur une île, stalker, quels livres emporteriez-vous ?, 2

Photographie de l'auteur.


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