Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Michel Crépu lecteur de George Steiner : tout va bien ! | Page d'accueil | La sociologie n’a pas de chance, par Jean-Gérard Lapacherie »

25/03/2006

Tsunami au royaume de Lilliput



«La presse, ce goitre du monde, s'enfle de sa soif de conquêtes, éclate sous la pression des victoires qu'apporte chaque jour.»
Karl Kraus, La Découverte du pôle Nord, in Cette grande époque.


Vous ne le savez pas, personne ne le sait d'ailleurs, hormis quelques manchots de la terre Adélie qui les premiers ont assisté au terrible raz-de-marée et, nous disent les dépêches de l'AFP, depuis sont morts par dizaines de milliers, leurs petits cadavres affreusement démembrés flottant au milieu d'un chaos indescriptible de blocs de glace arrachés de l'Antarctique. Vous me direz encore que tout le monde s'en contrefiche à l'exception sans doute, ici, de quelques amoureux de cette vaillante race de pingouins qui s'affligent d'une extermination à grande échelle de ces animaux et, là, quelques heureux passionnés des tracés des sismographes qui, grâce à l'ampleur du séisme, ont pu de fait affiner leurs modèles mathématiques. En effet, ce que la blogosphère, ébranlée, vient de subir en quelques secondes intenses comme une explosion de novæ, n'est rien de moins que l'une de ses crises de croissance les plus fortes, le passage, sur un territoire immatériel grand comme plusieurs Europe géantes, d'un dévastateur ouragan Katrina pourtant invisible. Je n'irai pas par quatre chemins en vous disant que la Toile vient ni plus ni moins que d'enregistrer les secousses d'un tsunami dont l'épicentre est le nano-blog (je n'invente rien...) de... Cyril Fiévet.
Pardon ? Comment ? Vous me dites que vous ne comprenez pas de quoi je parle et me demandez, en plus, qui est ce Cyril Fiévet ? Comment cher monsieur, vous ne le connaissez pas, sans rire ? Oui, bon, certes, notre amitié est certes fort récente puisqu'elle est née au cours d'un de mes séjours en cette lointaine terre australe où ce savant émérite et reconnu de ses pairs étudiait le rare phénomène de la migration des pingouins adolescents mais... Effectivement, je vous le concède, c'est un peu loin tout de même, le pôle... Et les pingouins sont le cadet de vos soucis à l'heure où les rats anarchistes, sortis de leur cave d'ignorance puante, envahissent par dizaines de milliers les rues de Paris ? Bien... Je vois que vous n'êtes pas prêt de me faciliter la tâche... C'est vrai, c'est vrai, je ne savais rien, moi aussi, de cet illustre explorateur du pôle Sud virtuel jusqu'à ce que je lise ce nadir de la culture journalistique qu'est Netizen... Mais quoi encore, une nouvelle fois, vous me soupçonnez ? Je vous assure, puisque je ne puis décidément rien vous cacher : oui, j'ignorais jusqu'à l'existence de ce Cyril Fiévet il y a encore quelques jours à peine puisque cet homme est tout de même le rédacteur en chef d'une revue qui n'est, vous avez raison de le souligner, pas grand chose, un assemblage commercial d'articles publicitaires mal écrits dont le contenu est aussi pauvre qu'une terre congelée sous un kilomètre de permafrost.
Est-ce tout me demandez-vous ? Euh, oui, je le crains mais il y a tout de même de quoi réfléch... Non ? Quoi d'autre encore ? Que je me dépêche de poursuivre mon histoire qui s'enlise sur la banquise alors même qu'elle ne parvient pas à se mettre en marche, comme l'une de ces longues files de manchots empereurs à tout jamais balayées par la catastrophe polaire ? Vous êtes bien dur l'ami mais ces rudes manières me vont assez et puis, voyez-vous, à peine revenu du pôle, mon cerveau a bien dû mal à se dégourdir, en somme, à se décongeler, comme la pensée de tel intellectuel anglais, forcément et férocement communiste... Bien, je vous livre donc toute l'affaire, oui, les faits, rien que les faits c'est juré, en vous apprenant que Cyril Fiévet a annoncé hier, roulant ses tambours insonores, qu'il quittait avec pertes consubstantielles et fracas dirimants l'aventure (dans des cas aussi insignes, il s'agit toujours, n'est-ce pas, d'aventures ou de petits pas pour l'homme qui n'en sont pas moins de fantastiques bonds pour... oui, je me doute bien que vous connaissez la suite, cher monsieur. Reste que... poussez-les un peu et ces nains lâcheraient sans rire le mot odyssée pour décrire leur téméraire saut de puce...), l'aventure donc Pointblog, une grosse cylindrée bien huilée qui, en cette noble et difficile carrière qu'est le blog, s'était frayée un passage à même le granit le plus dur, faisait apparemment la pluie et le beau temps sur le potager des blogueurs par la qualité de ses analyses, la fraîcheur de ses informations, la douce tempérance de son écriture invertébrée, aussi inventive qu'une culasse de moteur de tondeuse à gazon. Est-ce tout ? Mais oui, voyons... Quoi ? Vous me dites que vous ne savez rien de cette catastrophe, qu'aucun de vos proches n'a même été emporté par l'une des immenses vagues de ce tsunami qui, dit-on mais l'information reste à vérifier, a été ressenti jusqu'au pôle Nord, à plusieurs milliers de kilomètres de l'épicentre ravageur ? C'est tout de même bien étrange parce que, selon mes informations dûment recoupées, plusieurs blogs, sentinelles du vide, éclaireurs du désert des Tartares placés aux avant-postes de la Toile en deuil, ont sonné l'hallali comme les fières balises virtuelles qu'ils ont prêté serment d'être, annonçant d'un beau clairon moutonnier l'immense tragédie qui eût fait écrire à Voltaire, s'il était encore des nôtres, des poèmes dignes de ceux peignant le dramatique tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755. Pourquoi Voltaire me demandez-vous ? Ah, mais c'est que vous remarquez absolument tout... Pardi, Voltaire parce que Cyril, justement, est l'un de ses admirateurs transis, quelque chose comme son plénipotentiaire surgeon bloguscule.
Je suis tout de même en mesure d'établir une chronologie, certes grossière, de la catastrophe médiatique qui a frappé nos esprits, comme suit : le jour de disgrâce vendredi 23 mars, à 15 heures 31 minutes et 28 secondes, Cyril Fiévet annonce, en des termes d'une magnifique sobriété taisant une douleur que l'on devine shakespearienne, qu'il ne participera plus à l'odysséenne aventure de Pointblog. Quelques secondes plus tard, à 15 heures 31 minutes et 32 secondes, le premier scrutateur des ténèbres de l'Extérieur répercute la nouvelle, lançant une question devenue fameuse (Pointblog avec un point d'interrogation) mais restée toutefois sans réponse, en lui donnant la somptueuse et tragique beauté de l'horrible qui, désormais, auréolera le déroulement implacable de toute l'affaire. C'est ensuite un unique tumulte mêlant des voix tremblantes de douleur qui, dans des termes dont je me dois de saluer l'absolue originalité linguistique, crient, toutes s'interrogent, bouleversées et inquiètes, traversent, comme le Satan de Milton, des distances effroyables de vide pour parvenir au Centre de Commandement des Opérations Stratégiques, puis de là s'enfoncent dans les couloirs de l'immense Palais de la Veille Médiatique (communément appelé le Paradis) jamais désert, centre névralgique de la Toile sonnant comme un seul tam-tam infini, toujours frémissant d'une bourdonnante activité, tandis que, dès 15 heures 31 minutes et 36 secondes à peine après que la première onde de choc ait décimé une paisible colonie de manchots arnaqueurs, les images du tsunami sont alors disponibles, filmées au péril de la vie de plusieurs membres d'équipage et alors même que les milliers de cadavres de pingouins, soulevés par des vagues de 200 mètres de hauteur comme l'annonçait l'Apocalypse de Jean, pleuvent sur le ponton du navire Le Débordant.

Ayant donc modestement rappelé le déroulement des événements, alors même qu'au moment où j'écris ces lignes, d'autres foyers de résistance rougeoient d'une belle ardeur jacassière, je profite de cette éphémère accalmie pour entonner avec vous mes frères, hommes de paille en l'an de paille, les Très Pieuses Antiennes du Réseau qui nous donneront assurément la force de bâtir, sur cet Armaguédon annonçant les temps sombres de l'abomination de la désolation, une arche nouvelle où préserver toutes les races de pingouins s'élançant sur toutes faces glacées de ce monde :
Sur la Toile, rien de ridiculement petit ne peut se produire, absolument rien de nanoscopique qui ne soit immédiatement répercuté, transmis, amplifié, grondé, grossi, tonné, glosé, stratifié, ramassis, conspué, épinglé, interprété, insignifié, amoindri, digéré, évacué, oublié.
Sur la Toile, ce Flatland absolu qui s'auto-engendre en permanence, la vitesse de propagation du virus est inversement proportionnelle à la gravité de l'infection : quelques secondes seulement ont suffi pour que la nouvelle du tsunami exterminateur, comme une vague médiatique d'une puissance inédite, ait été relayée jusqu'aux plus lointaines vigies virtuelles, par exemple cette désertique Zone qui tout juste vient de s'équiper d'un poêle à charbon.
Sur la Toile, la durée de l'érection n'excède jamais plus de quelques millisecondes, l'éjaculation pouvant souvent être déclenchée sans que le moindre frôlement ni contact, voire la plus légère trace d'activité mentale suspecte ou phantasmatique, n'aient été détectés par les instruments les plus sensibles.
Sur la Toile, la stérilité étant l'un des piliers marmoréens de la charia rhizomique et le plaisir un commandement divin, toute éjaculation est à la fois immédiatement transmise, augmentant la taille de la goutte insignifiante de l'éjaculat et pourtant parfaitement inefficace, ne provoquant jamais un grossissement qui serait, par exemple une réelle grossesse.
Sur la Toile, les plus terribles événements, les vaguelettes déformant la surface du ruisselet dans lequel nul ne peut prétendre s'être baigné deux fois, sont toujours suivis d'un brouhaha qui est silence de l'esprit, dans lequel la Termitière recueille ses forces, mobilise ses ouvrières chargées d'ériger non seulement de nouvelles digues mais de percer une multitude de tunnels informatifs ou plutôt : dubitativo-informatifs.
Sur la Toile, tous les fiévreux Fiévet, tous les Cyril labiles, aussitôt nés, sont radicalement avalés par la Matrice et transformés en liquide amniotique nourricier à destination de la Machine, la multitude des minuscules co-machines prélevant au passage leur part microscopique du cadavre ainsi impeccablement recyclé.
Sur la Toile, tous, les quelques exceptions étant traquées sans aucune pitié, nous nous passons de l'invention inutile de Gutenberg.
Sur la Toile, nul ne peut espérer, pour s'échapper du royaume de Lilliput, devenir Gulliver.
Sur la Toile enfin, les singes se réchauffent même en hiver et se demandent si, par malchance destinale, ils ne seraient décidément rien d'autre que de bavardes putes.

Prions mes frères ou... rions.