Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« La Zone dans la Zone | Page d'accueil | Paul Gadenne l'oublié »

08/06/2009

Au-delà de l'effondrement, 6 : Les aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe

Crédits photographiques : Nati Harnik (AP Photo).

Aussi soudaine que féroce et destructrice dans son jaillissement inattendu, l’horreur n’est jamais précédée, du moins dans la vie réelle, d’aucun des signes subtils ou inventés que notre esprit, de toutes ses forces, s’empresse d'y déchiffrer.
Un accident tragique, un meurtre, l'alitement soudain consécutif à l'irruption d'une grave maladie, l'annonce brutale d'une vérité tue depuis des années, autant de masques de l'horreur qui ne cachent aucun visage que nous pourrions regarder, voire questionner. Si l'horreur n'a pas de langue, c'est qu'elle n'a probablement pas de visage.
Ce n'est que fallacieusement, a posteriori, que notre volonté tente d'établir des concaténations entre des événements prétendument annonciateurs que pourtant rien, probablement, ne relie entre eux. Et c'est heureux si je puis dire que l'esprit ne s'avoue point trop facilement vaincu parce que, sans ce travail qui est d'explicitation et de recherche d'un enchaînement causal, donc d'un sens, le surgissement de l’horreur, s’il n’était point précédé de ces signes avant-coureurs déchiffrables, plongerait l’esprit dans le mutisme, peut-être même la folie.
Si, selon Blumenberg qui en a répertorié savamment les métaphores, le monde jouit d'une lisibilité qu'il s'agira de questionner, l'horreur, dont la déhiscence toujours inattendue nous fait soupçonner qu'elle n'appartient pas à notre univers mais à un autre qui redouble le nôtre d'une ombre maléfique, paraît elle aussi ne point faire partie du livre de la nature.
Il faut pourtant, d'une façon ou d'une autre, en rendre compte : par le mythe, par la parole et, contigu à ces moyens immémoriaux, par l'écrit.
La littérature, elle, est supérieure à notre vie quotidienne en ceci qu’elle est le déchiffrement de signes qui toujours annoncent la catastrophe finale, précèdent le déchirement du «rideau blanc tendu» (que l'on retrouvera protégeant le repaire de Kurtz) devant Pym et son infortuné compagnon de voyage, un certain Peters qui ressemble à quelque créature à peine sortie de la sauvagerie.
De quelle sorte est la révélation que Poe cache, comme il le fait dans ses contes, derrière l’horizon des événements duquel nul ne peut revenir, si ce n’est, mystérieusement, son propre pouvoir de vision et de parole qui semble avoir obtenu, du gardien intraitable des Enfers, quelque permission temporaire ? Rien de plus qu’une «figure humaine voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre». La gageure était de belle taille, de tenter d’en savoir un peu plus sur la découverte sans nom faite par l’aventurier : Jules Verne avec Le Sphinx des glaces puis Lovecraft avec Les montagnes hallucinées la relevèrent… et échouèrent à nous en apprendre davantage.
Ou plutôt, ils nous en apprirent beaucoup trop...
Muets devant la révélation finale du conte de Poe, que l’on considérera comme l’absence même de toute révélation ou bien, après la traversée d'un pays totalement noir, la progressive consomption des choses et des êtres dans un univers de pure blancheur qui, significatif silence, a été le grand rêve de Mallarmé, nous devons pourtant ne pas craindre d’affirmer que l’horreur (et son corollaire, la terreur sacrée) sont annoncées dès les tout premiers épisodes du livre bizarre de Poe. Non seulement par le sang (1), à la fois lettre énigmatique et ruse qui permettra à Pym d’échapper à un sort funeste (puisque, à la fin du septième chapitre, Dirk Peters grimera le visage de son ami avec du sang), mais aussi par la vision de monceaux de cadavres entassés sur un brick mystérieux et voguant à la dérive (2) et enfin les actes de cannibalisme, auxquels notre héros se livre.
Pym, pour survivre, a dû dévorer le corps d’un de ses compagnons (celui-là même qui, face à la certitude d'une mort prochaine, a dû se résoudre à proposer à ses compagnons l'intolérable : tirer à la courte paille celui d'entre eux qui serait dévoré par ses camarades), et c'est bien cette horreur vécue qui, après tout, est bien supérieure aux actions somme toute défensives des sauvages entièrement noirs (dents comprises !) qui se dérouleront aux derniers chapitres de ces Aventures. La sauvagerie dans laquelle le civilisé retourne au contact des éléments et des forces primitifs deviendra d'ailleurs bien vite un topos du roman d'aventure, même si les vieilles relations de voyage, aux Indes, en Chine, dans les colonies espagnoles ou portugaises fourmillaient déjà des épisodes les plus pathétiques et sombres qu'esprit romanesque puisse rêver de mettre en scène.
Ainsi, l'une des leçons de ce livre pour le moins déroutant (on y sent l'auteur moins à son aise que dans ses contes machiavéliques) que sont Les Aventures d'Arthur Gordon Pym pourrait résider dans le fait que la littérature, à la différence de la vie quotidienne, est contrainte, pour se dire et donc exister, de s'approcher, le plus prudemment possible, de l'entonnoir immense animé d'un mouvement de giration folle, approche du maelström et vertige de le contempler et, peut-être, perversement, de vouloir y sombrer à tout prix, comme poussé par quelque démon de la perversité, figures du gouffre et du vacillement de l'être sur ses assises qui sont des thématiques assez évidentes des textes les plus aboutis de Poe.
Ainsi encore, nous retrouverions, avec ce livre, mon hypothèse : une convergence existe, qui n'est sans doute point seulement métaphorique, entre la théorie du trou noir et le fonctionnement de certains grands romans.
Quoi qu'il en soit, cette dernière hypothèse est invérifiable, puisque le fait d'approcher de la vérité signifie, pour le héros de Poe, une mort immédiate, comme en témoignent les dernières lignes du livre : «Il ne serait pas impossible que Tsalal, le nom de l’île aux abîmes, soumis à une minutieuse analyse philologique, ne trahît quelque parenté avec les gouffres alphabétiques ou quelque rapport avec les caractères éthiopiens si mystérieusement façonnés par leurs sinuosités» (p. 334).
Si l'effondrement et son inévitable corollaire, la certitude qu'il nous guette et que nous allons, nous, lecteurs, personnages et même auteur, en être les victimes, sont les sujets de prédilection des contes de Poe, l'évidence que la littérature ne se laisse point aisément engloutir est peut-être le sujet réel de l'auteur des Aventures d'Arthur Gordon Pym.
Étrange leçon en fin de compte que celle d'un auteur qu'une image toute baudelairienne nous présente comme un homme rongé par le désespoir : l'écriture est ce qui nous sauve et ce qui nous damne ou, mieux, la damnation qu'entraîne l'écriture n'est jamais aussi parfaite que lorsqu'elle laisse échapper une ultime parole du fond du gouffre sans voix.

Notes
(1) «Et ce mot, – sang, – ce mot suprême, ce roi des mots, – toujours si riche de mystère, de souffrance et de terreur, – comme il m’apparut alors trois fois plus gros de signifiance ! – Comme cette syllabe vague, – détachée de la série des mots précédents qui la qualifiaient et la rendaient distincte, – tombait, pesante et glacée, parmi les profondes ténèbres de ma prison, dans les régions les plus intimes de mon âme !», Edgar Allan Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym [1838] (traduction de Charles Baudelaire, édition de Jean-Pierre Naugrette, Le Livre de poche, coll. Classiques de poche, 2007), p. 89.
(2) «D’après la couleur safranée de quelques-uns des cadavres qui n’étaient pas tout à fait décomposés, nous dûmes conclure que tout le monde à bord était mort de la fièvre jaune ou de quelque autre violent fléau d’espèce analogue. Si tel était le cas (et, en dehors de cela, je ne sais vraiment qu’imaginer), la mort, à en juger par la position des corps, avait dû les surprendre d’une façon tout à fait soudaine et accablante, d’une manière absolument distincte de celle qui caractérise même les pestes les plus mortelles avec lesquelles l’humanité a pu jusqu’ici se familiariser […] mais il est absolument superflu de former des conjectures sur un cas qui est enveloppé tout entier, et qui restera sans doute éternellement enveloppé dans le plus effrayant et le plus insondable mystère», op. cit., p. 177.